Présentation
« Nerrantsoula » est née d’une heure de chaude lumière, d’une heure de danse : je peux dire que Panaït a écrit « Nerrantsoula » en dansant. Cela s’est passé une après-midi dans le sous-sol de l’Amitié — j’appelle ainsi le sous-sol de Georges Jonesco — un sous-sol qui s’éclaire parfois d’une bien étrange clarté à la Rembrandt avec ses ombres plus expressives que la clarté même…
C’était après avoir bien mangé et mieux bu, lorsque les compagnons des heures lointaines se levaient dans la mémoire de chacun. Nous parlions de tout ce que nous avions connu et vécu dans notre enfance, des matins devant la mer, des après-midi autour des églises, des soirs devant la maison.
Ainsi nous en étions aux chansons, aux chansons chantées par nos mères et aux vieilles danses cantabile que nos mères dansaient, nos mères de Roumanie et de Grèce. Et ainsi s’éveilla dans ma mémoire et sur mes lèvres, avec son sourire et son entrain, Nerrantsoula qui est une chanson et une danse des rivages de Grèce, du pays des marins au cœur bon et aux manières simples.
Debout, mon verre en main, claquant des doigts, comme faisait ma mère Hélène, j’ai chanté et dansé Nerrantsoula.
Kato sto yialo
Kato sto perighiali…
… Chanson et danse c’est un monde. Et elles ressuscitent un monde. Le chant est le miracle qui porte en soi d’autres miracles. Et Nerrantsoula est une chanson miraculeuse, comme une source.
Ce jour-là le miracle fut pour Panaït la résurrection d’un monde et lui-même paraissait un ressuscité. Déjà, debout, avec un calme apparent sur son visage où revivait le passé et dans l’âme un amer tourment, il murmurait :
— Quoi ? Tu chantes quoi ? Tu dis comment ? Ne-ran-tsou-la ? Ne-ran-tsoula ?
Et il semblait s’adresser au fantôme de sa propre enfance, et insensiblement il reprenait la chanson et il commença lui-même à chanter et à danser :
Nerrantsoula foundoti
Nerrantsoula mou condi…
Et il ressuscitait un lointain monde évanoui. Ah ! quels jouets nous sommes du grand rêve !
C’était une étrange minute.
— Si tu savais ! si tu savais ! tu réveilles toute une vie !…
Et Panaït nous raconta les années de Braïla, les années de l’intrépide et rebelle Nerrantsoula, dont il était écrit dans le rythme du destin qu’elle serait chantée par le peuple comme la fille de la vague, sœur lointaine et symbolique de l’Aphrodite — mais finalement rendue elle aussi à la mer. Victorieuse et joyeuse elle sortait de l’écume marine pour retourner au royaume des ondes après avoir connu les mirages de la lumière et pour y emporter la dernière illusion que le désespoir permette aux mortels.
Nous avons passé toute cette soirée et plusieurs autres dans le « sous-sol de l’Amitié » à chanter en grec Nerrantsoula, Panaït et moi, jusqu’au moment où il fit surgir du papier, avec l’élan d’un danseur ; l’histoire de l’infortunée et bienheureuse fille de Braïla.
« Nerrantsoula » de Panaït, jeu de l’amour et de la mer, est rendue avec l’amour tué, à la mer — aux eaux légendaires du Bosphore.
L’autre, la Nerrantsoula du peuple, vit et vivra toujours, malgré les guerres et les misères qui tuent le sourire et les chants, dans le cœur et sur les lèvres des mères et des filles des rivages grecs :
Elle vivra toujours,
Sur les grèves
Des îles roses,
Toujours indocile,
Toujours indomptable,
Avec ses chevilles
Si blanches
Que leur révélation
Passe comme un éclair sur la mer
Et illumine le monde entier.
Nerrantsoula ! pour que l’Occident te saisisse il faut qu’il te voie et le lise comme tu as été écrite : telle une vieille et pure danse d’autrefois. Tu as été écrite en dansant. Il faut que tu sois lue en dansant.
Nerrantsoula ! parmi les enfants de Pandit tu es celui qui portes en soi avec la plus profonde intensité une musique riche et naturelle. Tu es musique. Istrati et Nerrantsoula sont de ces spectacles que nous devons plutôt sentir que chercher à comprendre et à expliquer.
Istrati lui-même, comme un joueur déraisonnable et fatal aux jeux de l’or, jette toujours son cœur au destin, sans jamais vouloir expliquer la valeur de sa monnaie, sans jamais savoir si cette monnaie a cours aux jeux connus de l’Occident, soit dans les mots soit dans les idées.
Ainsi de Nerrantsoula : une large et significative partie de sa musique se traduit dans un refrain d’une sonorité étrange et indéchiffrable, un refrain qui, peut-être, suggère mais ne livre pas le secret. Refrain qui nous suit après chaque action aux moments les plus pathétiques :
— Aman ! Moré ! Aman ! Aman Nerrantsoula !
pour nous révéler le cœur même de l’homme et montrer comment les fleurs de la vie noircissent et tombent au souffle amer de la souffrance.
— Aman ! Moré !
Ici Istrati, tout en écrivant en français, laisse sa pensée et son cœur parler leur langue maternelle, la langue du monde d’où il sort. S’il donne la partition de sa musique dans la gamme de l’Occident, il en garde la clef qui est la gamme d’un autre monde et cet Aman Moré ! est une des plus belles clefs de « Nerrantsoula » rhapsodie de l’Enfance.
Mais tous ceux, hommes et femmes, par toute la terre et tous les temps, dans l’amour ou dans la haine, dans le sacrifice ou dans le martyre, libres ou entre les murs des prisons, au moment de la naissance ou à l’heure de la mort, dans la joie ou dans la douleur, tous ceux qui ont senti le tragique du mystère et, s’adressant à Dieu ou aux hommes, aux pères ou aux bourreaux, ont lancé de grand cri déchirant : « Frères ! Frères ! Pitié ! Pour l’amour de la vie frères ! Au secours ! au secours ! Pensez à notre fraternité ! Venez ! nous avons trop souffert ! assez ! assez ! assez ! » tous ceux-là doivent sentir que l’ « Aman » chanté par Istrati aux moments les plus décisifs et les plus cruels de la vie de ses camarades et frères n’est que notre cri devant le destin — le destin suspendu sur les dieux et sur les hommes.
APOSTOLIS MONASTIRIOTY.