Partie 1
J’avais environ seize ans quand mon père acheta une maisonnette de la rue Juive, à Braïla. Nous y emménageâmes aussitôt. Je savais que, comme d’habitude, cette demeure ne nous garderait pas longtemps, car mon père ne faisait qu’acheter des maisons délabrées, les mettre en état et les revendre au premier amateur. C’était, en somme, son métier, bien rémunérateur. Celui de ma mère, nullement fatigant, consistait à seconder son mari, dans ses interminables parlotes d’affaires, alors qu’une servante s’occupait du ménage et se chamaillait avec les travailleurs qui rafistolaient la baraque.
Là-dessus, mon devoir à moi était de courir au bistro du coin chercher des bouteilles de vin pour mes parents et leurs clients qui, tous, buvaient et parlaient « maison à vendre », « maison à acheter ». Cela m’ennuyait à périr. Pour m’amuser, je jetais du mortier dans les sauces de notre servante et du sel dans le plâtre des maçons, ce qui brouillait tout le monde et faisait varier le brouhaha. J’aimais encore jouer dans les rues avec mes gros cerfs-volants, tête nue, la chemise ouverte contre le vent et toujours seul. Seul, oui, quoique je ne fusse ni poltron ni farouche, mais je redoutais les pierres lancées par les gamins, particulièrement du jour où l’une de ces pierres rencontra ma tête et la troua.
C’est pourquoi, en emménageant fraîchement dans la « mahala » juive, je me tins à l’écart des garçons de notre nouveau quartier. Ceux-ci bien qu’ « enfants de Juifs », — ce qui signifiait : craintifs, point dangereux, — n’en offraient pas moins mille occasions de se faire casser la tête, car, précisément à cause de leur couardise, les petits Roumains des environs n’avaient aucune peine à venir les battre chez eux. Sein et poche bourrés de cailloux, ils envahissaient la rue, et du matin au soir les projectiles volaient en tous sens. On en recevait même dans la cour, par-dessus la palissade.
Aussi me fallut-il, bon gré mal gré, renoncer momentanément au plaisir, fort goûté dans ce changement de domicile, d’aller rôder dans la rue, reconnaître les lieux, voir de nouvelles gens et de nouvelles mœurs. Par contre, une préoccupation inattendue vint toute seule s’offrir à ma soif d’aimer.
Dans ces « mahala » les cours sont séparées par des palissades aux vieilles planches entr’ouvertes. On peut voir tout ce qui se passe chez le voisin. Et comme on est là-bas fort curieux et peu poli, on regarde bien à son aise. C’est ce que je fis moi-même, à l’exemple des grands, qui ne se gênaient point à l’occasion pour se cracher au visage et se montrer le derrière nu au travers des ouvertures.
Je n’eus, moi, rien à montrer et personne à conspuer. Bien au contraire, j’eus le plaisir de voir tous les jours, dans la cour située à droite, une fillette de quatorze à quinze ans qui se mouvait comme le poisson dans la rivière et ne daignait pas comprendre que moi aussi j’avais l’envie de faire comme elle. Mais elle était fille, et, telle la chienne qui ne craint pas la morsure du mâle, ne craignait pas les cailloux des garçons. (L’enfant, quand il devient homme, perd jusqu’à cette humanité-là et frappe la femme enceinte.)
Noiraude et chevelue, pareille à une bohémienne. La grosse natte soigneusement tressée. Le visage, — ovale, très sérieux, aux grands yeux perçants, aux lèvres charnues, — était toujours bien lavé, comme les mains, les jambes et les pieds.
D’ailleurs, elle n’avait affaire qu’avec l’eau. Dès la levée du jour, les bras chargés de deux seaux en tôle, ce n’était qu’allées et venues entre la pompe du quartier et les maisons qu’elle approvisionnait, contre un sou le voyage, à la condition expresse que les seaux fussent « bien pleins ». Pour y arriver, et aussi pour ne pas s’encombrer les jambes, elle écartait les récipients au moyen d’un cerceau en bois dur, au milieu duquel la petite porteuse trottait. Tout de même, ce travail devait être exténuant, car je la voyais souvent la figure contractée, la bouche tordue, la lèvre inférieure pendante, suant fort, mais jamais triste, jamais accablée, joyeuse dès qu’elle déposait son fardeau et prête à l’espièglerie. Non point à l’espièglerie bête avec les gamines du quartier, mais, seule dans sa cour, avec de beaux petits chiens qu’elle lavait, parait de mille rubans et cajolait sans cesse. Ou bien, lorsqu’elle en avait assez de ses toutous et pas de courses à faire, elle déguerpissait. Durant des heures, je ne la voyais plus. Au retour, sa figure inondée d’extase, elle empoignait les seaux, courait à sa besogne, la finissait et, se jetant à l’ombre d’un mûrier, reprenait la toilette des chiens, auxquels elle prodiguait les soins et la plus maternelle tendresse.
Personne autour d’elle. Aucune tutelle. Pas de parents, pas de cris, pas de jurons. Des demandes d’eau, de toutes parts.
La nuit l’engloutissait, elle et ses bêtes, dans un murmure de caresse et d’invitation au repos.
Le matin la retrouvait trépidant dans le cerceau, bras et cou tendus, les poings serrant les anses écartées, la lèvre un peu tremblante. Puis c’était les chiens, les disparitions soudaines, la rentrée rayonnante.
Je voyais tout cela, par un été, au début des grandes vacances.
— Mère, qui est cette fillette qui porte de l’eau ?
— Une orpheline.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Je ne sais pas. Personne ne le sait. On lui dit sacadgitza.
⁂
Une orpheline… Venue depuis une année, Dieu sait d’où… Qui s’était toujours refusée à dire son nom et celui de ses parents… Que Stana, la vieille propriétaire, avait accueillie, et que le monde appelle la porteuse d’eau.
· · ·
C’est, à peu près, tout ce que le « monde » savait sur cette fillette. Et dès que « le monde » eut sa froide curiosité satisfaite, il baptisa l’intruse du nom de sacadgitza, lui tourna le dos et vaqua à ses affaires, affaire de ramasser, affaire d’entasser, affaire de « maisons à vendre » et de « maisons à acheter ».
Pauvre monde !… Et toi, pauvre homme du monde !… Combien je vous plains !… Vous rencontrez sur votre route un être humain aux mâchoires raidies, engourdies par le gel de l’existence, et, en guise de lui prouver votre chaleur, votre large humanité, vous lui demandez promptement :
— Dis-nous, inconnu, — le temps de te tenir sur une jambe, — qui tu es, d’où tu viens, ce que tu penses de notre opinion et ce que tu comptes faire parmi nous ?
Et le malheureux, ne pouvant desserrer les mâchoires pour vous répondre ou au moins vous cracher au visage, vous regarde. Et, pressés comme vous êtes, vous lui tournez le dos, vous lui collez un nom d’emprunt, comme on attache une casserole trouée à la queue d’un chien, et vous filez à vos affaires. Vous filez : toi, pauvre monde…, et toi aussi, pauvre homme du monde…
Comme je vous plains…
⁂
Un jour que je m’approchais timidement de la palissade, la petite solitaire vint brusquement me dire, à ma grande surprise :
— Pourquoi joues-tu rien que dans la cour ?
Ah ! le plaisir que cette marque d’amitié me causa ! Mon cœur battit rapidement. Je sentis mes joues s’embraser. La parole me manqua. Je baissai les paupières.
Elle se tenait droite, de l’autre côté de la brèche, caressant son petit chien favori, « Léou », qu’elle serrait contre sa poitrine, et répétait doucement, harmonieusement :
— … Pourquoi ? Pourquoi ?… Marco.
Je tressaillis et balbutiai :
— Tu sais donc que je m’appelle Marco ?
— J’ai entendu t’appeler ainsi…
Avec un effort sur moi-même, je réussis à la regarder en face et à demander :
— Et toi, comment t’appelle-t-on ?
Tout naturellement elle répondit :
— Sacadgitza.
Ce fut un poignard que je reçus dans le cœur. Je tournai le dos et m’enfuis pour aller pleurer.
Elle admettait tranquillement cet horrible sobriquet de sacadgitza ! On appelait de ce nom la plus belle enfant de mon enfance !
— Et qu’est-ce que ça peut faire ? me disait-elle le lendemain, quand je lui eus avoué ma révolte, ma répugnance. Qu’est-ce que ça peut faire ? On est ce qu’on est…
Puis, adoucissant le ton :
— …Suis-je pour toi une sacadgitza ?
Pour moi !… Oh ! pour moi !… Non ! Non ! J’arrachai une planche, passai par l’ouverture et l’écrasai dans mes bras.
Son corps était dur comme pierre. Une odeur encore inconnue, une odeur de chair aimée me coula dans les veines : c’était comme le parfum d’un fruit exotique que l’on savoure pour la première fois.
Je la lâchai promptement et repassai dans notre cour. Là, nous nous regardâmes honnêtement dans les yeux. Les siens étaient grands ouverts, et, on eût dit, étonnés. Son visage, parfaitement immobile, tranquille, dépourvu de toute émotion. Moi… moi, j’étais sans souffle.
Autour de nous, personne. La rue déserte elle aussi.
Cela se passait par une après-midi étouffante du mois d’août, quand les sédentaires de la banlieue dorment tous, après avoir chassé les mouches et baissé les persiennes.
La semaine suivante un événement survint qui me fit gagner le cœur de mon amie.
Un matin. Elle trottait vaillamment d’un bout à l’autre du quartier, portant de l’eau à ses clients. Pendant ce temps, je jouais avec mon cerf-volant dans la rue, mais tout près de ma porte. Le cerf-volant planait très haut. Je lui avais « donné » toute la ficelle de ma pelote pour l’essayer au grand vol. Je ne voyais rien, n’écoutais rien. Je m’appliquais à saisir les qualités et les défauts de mon jouet, quand un cri lointain me fit frémir : c’était la voix de mon amie.
Tout en haut de la rue, elle laissait tomber ses seaux, battait des mains, hurlait et courait vers moi à toutes jambes, comme une désespérée, en me faisant des signes. Je regardai derrière moi, je vis une voiture à deux chevaux s’approchant au grand trot, alors qu’au milieu de la route, le petit ourson Léou, échappé de la cour, se grattait tranquillement une oreille, insouciant du danger.
Un instant d’hésitation, et mon amie eût vu écraser son chien le plus aimé.
Je lâche mon cerf-volant — qui va dégringoler dans les nues, — je me précipite et arrache l’animal aux sabots des chevaux, mais je suis heurté par la voiture et tombe évanoui.
Au réveil, beaucoup de monde autour de moi. On me frottait avec de l’alcool quelques côtes abîmées. On se lamentait.
Puis, le monde parti à ses affaires, je pus aller, seul, à la palissade.
Mon amie m’y attendait, Léou dans les bras. Elle me le passa par l’ouverture, mais en le prenant je fus effrayé de la mine angoissée de ma mignonne.
— Pourquoi es-tu si pâle ? lui dis-je.
— Je te le donne ! fit-elle, étranglée. Sauras-tu aimer une chose comme ça !
— Oui, beaucoup.
— Et qu’es-tu capable de faire pour ce que tu aimes ?
— Tout !
— C’est vrai… Tu me l’as prouvé… Je suis bête… Pardonne-moi.
Et cette fois c’est elle qui passa par l’ouverture, me prit la tête dans ses mains et me baisa les deux joues.
Ce furent les premiers et les seuls baisers voluptueux qui, dans ma vie, ne m’aient coûté qu’un peu de douleur aux côtes. Les autres, tous les autres…
Mais pourquoi aller si vite…
⁂
Mon mal de côtes me tint pourtant plusieurs jours alité. La maîtresse de Léou et de mon cœur venait me voir et caresser son chien, toutes les après-midi, une heure ou plus.
J’aurais donné toute ma santé inutile pour prolonger ce bonheur de malade aimé. Éternel, soit louée ton œuvre ! Nous la jugeons imparfaite, parce que nous sommes stupides, mais pardonne et ne t’occupe pas de notre mesquine jugeotte ! Une seule chose est à regretter : que tu n’aies pas pensé à nous mettre un second cœur à la place de cette pauvre cervelle, si encombrante !
— Marco, me dit mon amie (un jour qu’elle était assise sur mon lit, un de ces jours du mois d’août riches en soleil, en moustiques et en poussière fine), Marco ! Es-tu jaloux ?
En disant cela, son visage devint aussi blême qu’au moment où elle se séparait de son chien, sauvé par moi.
— Jaloux ? fis-je. Pourquoi cette question ? Et pourquoi cette angoisse ?
— Parce que je t’aime toi, toi et un autre encore !…
En entendant cet aveu, ma cervelle se renversa, le lit se mit à tourner, et je faillis écraser Léou.
— Oui, ajouta-t-elle, je vous aime tous les deux, comme un seul, comme j’aime Léou. Voilà tout ce que j’aime ! Faut pas te fâcher. C’est ainsi.
Et elle m’embrassa violemment, mais elle eût mieux fait de m’appliquer un coup de marteau au front.
Je sentis tout de suite qu’il ne fallait pas pleurnicher, que j’avais affaire à une créature forte et à un rival fort, et que ce n’était qu’en me montrant fort à mon tour, plus fort même qu’eux deux, que j’arriverais à combattre et à conserver ma place. Je sentis cela.
Le temps m’a donné raison. Raison amère…
— Qui est ton autre ? demandai-je, suffoqué.
— Tu le verras… quand nous irons sauter la fosse chez les nerrantsoula foundoti.
— … Chez les… quoi ? Nerrantsoula foundoti ? Qu’est-ce que cela veut dire ?
Je savais bien ce que ces mots grecs signifiaient, car je connaissais parfaitement le grec ; mais quand même je ne comprenais rien et je la regardais bêtement.
Elle partit d’un grand éclat de rire, si beau, si sonore, si étourdissant, que j’oubliai tout mon mal. Léou aussi oublia son mal. Et tous les trois, roulant dans le lit, nous rîmes, nous nous mordîmes et aboyâmes comme trois jeunes bêtes heureuses.
— Dis-moi, ma belle, ma belle… Nerrantsoula…
— … Tu m’appelles Nerrantsoula ? s’écria-t-elle, interdite.
— Oui, mais…
— … Ce n’est pas encore quelque chose comme sacadgitza ?
— Non ! non ! Nerrantsoula veut dire : petit bigaradier ; et foundoti : touffu. Tu es donc pour moi : ma petite orange amère, mon petit bigaradier touffu ! C’est le refrain d’une chanson grecque, que tu as entendu et que tu répètes comme un perroquet. Dis-moi ce qu’est cette fosse que tu sautes, et où ?
— Dans la « oulitza Kaliméresque »… Là-bas les ouvriers ont éventré toute la rue, d’un bout à l’autre, pour y poser des tubes et amener l’eau dans la chambre. On dit que chez le préfet il y en a déjà : on va au mur, on tourne un truc qui s’appelle « robinette » et l’eau coule toute seule. J’aimerais bien voir ça ! Le crois-tu ? L’eau du Danube qui monte toute seule dans la chambre ? Ouais !…
Je ne savais pas plus qu’elle si l’eau du Danube montait ou non toute seule dans les cuisines, et ne croyais guère à cette histoire de « robinette » qu’on « cloue dans le mur », qu’on « tourne » et qui lâche un jet d’eau « sans fin », « si sans fin que tout le Danube pourrait couler dans la chambre ».
Mais je savais et croyais autre chose : notamment que ma Nerrantsoula aimait un Grec, dans cette « oulitza Kaliméresque » éventrée par la municipalité, que là-bas elle courait toutes les après-midi, et que de là-bas elle rentrait joyeuse, extasiée, rouge comme la rouille.
Que se passait-il là-bas ? Quel était ce garçon qui me prenait la moitié de mon amie ?
Une pointe douloureuse me vrilla le cœur.
J’aurais voulu tuer ce rival, mais je ne savais pas me battre ni lancer une pierre.
Je la regardai droit dans les yeux.
— As-tu embrassé l’autre comme tu m’as embrassé, moi ?
— Oui, je l’ai embrassé, mais, lui, c’est une chose, et toi, c’est une autre chose. Faut pas te fâcher. Viens voir…
— Voir quoi ? qui ?
— Épaminonda… L’autre… Il est si brave. Tu l’aimeras aussi.
⁂
La nuit descendait doucement sur une journée meurtrie par la chaleur torride.
Nous enfermâmes Léou avec les deux autres chiens et nous dirigeâmes vers la « oulitza Kaliméresque ». Dans la rue, la poussière rafraîchie chatouillait agréablement nos pieds nus. Tous les gamins étaient dehors. Ils nous hélèrent, mais nous n’y fîmes guère attention. D’autres sentiments nous obsédaient.
Au fait, elle paraissait tranquille. Sa démarche nonchalante ; le calme de ce bon visage de vierge ; les bras (ces bras fermes comme deux serpents forts, ces bras durcis par les lourds seaux) qui pendaient dans un repos complet et tout ce corps pétri par une peine ingrate, tout cela m’effrayait et m’attirait. Je n’arrivais que péniblement à maîtriser ma débordante envie de la mordre, de la faire crier.
Pourquoi m’avait-elle dit aimer encore un autre ? Cet « autre », je ne le supportais pas.
Ôégoïsme charnel ! Dois-je te maudire ou te bénir ? Aujourd’hui, quand du sommet de ma montagne je puis considérer tout le bien et le mal de la vie, je me demande si la vie pourrait se passer de toi, de toi, massacrant égoïsme charnel !
Il faisait presque complètement noir quand nous arrivâmes dans la rue habitée par les Grecs. Le fossé, tranchée interminable, était à nos pieds. Aucune lanterne. Déchirure noire, profonde, hérissée de sa colline de glaise, et toutes deux, parallèles, courant se perdre dans la nuit mystérieuse telle la route de notre destin. De rares réverbères à pétrole répandaient çà et là leurs lueurs borgnes, comme des pressentiments, alors qu’à droite et à gauche, les maisonnettes solitaires s’alignaient l’une après l’autre comme autant de pièges inévitables.
Transi de peur, d’une peur insensée, je saisis Nerrantsoula aux épaules, la serrai sur ma poitrine et lui dis :
— Que cherches-tu ici ?
Elle m’enlaça vigoureusement la taille, et, les yeux baissés vers le fossé, répondit imperceptiblement :
— Je ne sais pas… Cela me plaît…
— Sauvons-nous ! lui murmurai-je, en l’écrasant dans mes bras. Sauvons-nous et oublie ce lieu ! N’y retourne plus !
Elle se tut et ne bougea pas.
Alors, je me rappelle lui avoir prophétisé, dans un cri :
— Tu paieras cher si tu ne t’arrêtes à temps : les Grecs sont dangereux !
Elle continua à se taire, à me serrer et à regarder la tranchée devenue noire comme le bitume.
Soudain des voix s’élevèrent dans l’obscurité lointaine. Une multitude de gamins chantaient et, à mesure que, nous approchant, la mélodie et les paroles se précisaient, je sentais le corps de mon amie tressaillir de brefs frissons.
Au bord de la mer, sur la grève,
Nerrantsoula foundoti !
Une vierge rinçait sa jupe,
Nerrantsoula foundoti !
· · ·
Avec une violence que je ne lui soupçonnais guère, comme un gros poisson à peine tiré de l’eau, elle s’arracha de mes bras et, sans plus, se mit sur-le-champ à sauter le fossé dans les deux sens, zigzaguant, s’éloignant dans la direction des chanteurs et répétant, chaque fois qu’elle sautait la fascinante tranchée :
— Nerrantsoula foundoti !… Nerrantsoula foundoti !…
Je restai cloué sur place et suivis du regard, tant qu’il me fut possible, le fantôme léger de ma Nerrantsoula. Puis un silence mortel pour mon âme domina la banlieue pendant quelques minutes, et enfin j’entendis la voix aimée éclater dans le noir :
— Marco ! viens, Marco ! viens !
Le temps d’une seconde, j’eus l’idée de fuir, de ne plus jamais la voir, mais l’ordre du destin est impitoyable et je me soumis, comme si deux mains caressantes m’eussent poussé : va, va vers celle qui t’appelle !
J’allai… Comme un automate.
Un premier lampion et deux silhouettes, celles d’Épaminonda et de Nerrantsoula, surgirent de l’obscurité, puis, à une vingtaine de pas en arrière, d’autres lampions et d’autres silhouettes : une dizaine de garçons grecs, entre dix et quinze ans. Ils étaient, tous, têtes, jambes et pieds nus. Les lampions qui oscillaient dans leurs mains étaient faits de grosses pastèques évidées et criblées d’entailles de formes géométriques : ronds, carrés, losanges, triangles, rectangles, croissants, par où filtrait la lumière d’une bougie fixée au fond de la pastèque. Certains de ces lampions avaient leurs trous couverts de feuilles de papier transparent et multicolore.
Àmon approche, Épaminonda s’arrêta. Sa bande l’imita, gardant la distance. Je compris que j’avais affaire à un commandant. Tout Grec naît commandant. Il leva sa pastèque-lampion et éclaira un instant nos deux figures, pendant que Nerrantsoula, silencieuse, se tenait tout près, droite, les mains réunies derrière le dos.
Le visage d’Épaminonda, osseux et basané, me fut tout de suite sympathique. La sincérité n’y manquait pas. C’était un garnement un peu plus âgé et un peu plus fort que moi. L’arrogance grecque, que je détestais tant, ne se voyait nullement. Il me donna la main et prononça d’une voix presque mâle :
— Bonsoir, Marco ! Sois le bienvenu dans notre « mahala ». Nerrantsoula (on l’appelait déjà Nerrantsoula !) dit que tu es brave. Je le suis. Elle l’est aussi. On va voir où nous irons, avec une brave aimée par deux braves qu’elle aime ! Allons maintenant chanter et nous balader ensemble. Tu connais le grec, à ce qu’il paraît ?
Sans attendre ma réponse, il prit la tête de ses voyous, — Nerrantsoula entre nous deux, bras dessus, bras dessous — et commanda :
— Hé ! palikarias !… un, deux, trois :
Au bord de la mer sur la grève,
Nerrantsoula foundoti !
· · ·
Marche à cadence parfaitement rythmée et bondissante d’allégresse. Le sol tremblait sous nos pas secs. Les cœurs tremblaient également. Épaminonda, la tête renversée en arrière, dominait toutes les autres voix, et il me semblait que le fossé dont nous longions la crête était devenu un peu moins sombre.
Nerrantsoula et moi, nous nous taisions ; mais loin qu’elle fût insensible, ainsi qu’elle en avait l’air, je sentais son corps vibrer comme une corde de harpe mordue par les doigts. Sa natte battait la mesure à chaque pas qu’elle allongeait, cependant que sa main gauche me tenaillait le bras.
Je ne me trouvais pas trop mal. Je me jugeais même de taille à lutter victorieusement contre cet Épaminonda qui chantait bien et nous faisait marcher mieux encore, quand, alors que je me demandais comment cette soirée allait finir, l’amie disputée glissa brusquement de nos bras, recommença ses zigzags par-dessus le fossé et disparut dans la nuit avec son refrain : Nerrantsoula foundoti ! Nerrantsoula foundoti !
De loin en loin, quand elle passait devant un réverbère, son ombre se trahissait un court instant, puis nous ne la revîmes plus.
J’en fus stupéfait. Très calme, Épaminonda me dit, avec une poignée de main :
— Bonne nuit, Marco… Elle ne reviendra plus ce soir. C’est une toquée.
Je rentrai seul et triste. Mais, arrivé à la palissade, un désir invincible me poussa de l’aller voir.
Sa petite chambre, tout au fond de la cour, avait la porte grande ouverte. La lune inondait de lumière le visage endormi de Nerrantsoula, Léou dans les bras, les deux autres chiens sur les pieds, vêtements en désordre, seaux et cerceau dans un coin.
J’avançai sur la pointe des pieds et appuyai doucement mes lèvres sur le front de l’incompréhensible amie.
Elle ne se réveilla point. Moi, je n’ai pas fermé l’œil, cette nuit-là.
⁂
L’enfance et surtout le début de l’adolescence sont des étapes de la vie que nul ne comprend. On a beau les avoir vécues, les parents, les époux ne comprennent pas plus que les célibataires, et c’est très bien qu’il en soit ainsi, sinon la vie serait atrocement uniforme : l’enfance, l’adolescence, la maturité et la vieillesse sont quatre vies, quatre façons d’exister ; vouloir couler l’une dans le moule de l’autre, c’est les tuer toutes.
Je sais aujourd’hui que le fluide vital qui coule dans nos veines, selon notre propre tempérament, réclame son droit à se manifester dès l’instant où nous commençons à respirer et qu’il est totalement étranger à ce que nous nommons logique, bon sens, raison. La raison, elle est au créateur. Nous, nous pouvons nous soumettre ou ne pas nous soumettre, c’est tout. Et c’est là le destin. Il est écrit sur notre front, dit l’Oriental.
⁂
Il était écrit sur le front de Nerrantsoula, sur celui d’Épaminonda et sur le mien de nous entendre dans la violence et de nous entre-détruire dans l’amour.
Ma pauvre raison m’avait conseillé, cette nuit d’insomnie, de couper court avec les Grecs, leur commandant, leurs chansons et leur sombre fossé. Je m’étais décidé à ne plus mettre le pied dans la « oulitza Kaliméresque », mais ce fut Épaminonda qui vint, dès le lendemain matin, me parler d’un exploit séduisant :
— Tu connais Miou, me dit-il gravement. Eh bien, Nerrantsoula me souffle sans cesse à l’oreille que Miou est le plus fort au cerf-volant. Personne ne peut l’avoir. Cela me déplaît. Et à toi ?
J’étais déjà rouge de colère en apprenant que Nerrantsoula en admirait un autre que moi en matière de cerfs-volants. J’en avais de toutes les dimensions, dont le plus grand, en papier doublé de toile, me dépassait de cinq empans en hauteur ! Nul comme moi ne savait les confectionner si solides, si équilibrés. Nul ne pouvait me vaincre à l’embrouiller.
Épaminonda, qui avait entendu parler des ravages que faisaient mes cerfs-volants, me poussa à affronter le seul adversaire de ma taille, Miou. Le faisait-il en escomptant ma défaite, pour m’humilier aux yeux de notre amie ? Je voulus le savoir :
— Nerrantsoula ne m’a jamais dit qu’elle considère Miou plus fort que moi.
— Elle te le dira si tu le lui demandes.
Nous étions devant ma porte. Nerrantsoula faisait ses dernières courses du matin. Elle passait et repassait à toute vitesse, les joues embrasées, un soleil au-dessus de sa tête, deux autres qui tremblaient dans ses récipients pleins d’eau cristalline. À chaque passage le coup d’œil bref qu’elle nous jetait disait clairement : à tout à l’heure.
— Nous aurons besoin d’elle, si nous nous « prenons à l’embrouiller » avec Miou, me dit Épaminonda.
— Alors tu veux m’aider ?
— Bien sûr ! Miou aussi se fait aider, et encore par des hommes âgés, ses frères, qui lui donnent la main pour « tirer ».
— Et pourquoi aurons-nous besoin de Nerrantsoula ? C’est une fille.
— Oui, c’est une fille, mais elle peut facilement casser la figure à plusieurs garçons comme toi et moi. Pour ce faire, elle n’a qu’à remplir son tablier de cailloux et à les lancer. À cent mètres à la ronde nul bras, dans toute la ville, ne saurait l’atteindre avec une pierre, mais Nerrantsoula, de sa main gauche, ne rate qu’un coup sur dix. On le sait et on fait le vide autour d’elle. C’est une toquée.
Les ateliers des docks sifflaient midi quand Nerrantsoula, arrivant en trombe, nous distribua une tape à chacun et fila d’abord voir ses chiens. Elle portait un colis sous le bras.
— C’est de la charcuterie, du pain et du vin. Nous irons manger sur l’herbe, hors de la ville. Cette après-midi, pas de courses à faire !…
Épaminonda la suivit d’un regard inquiet et hocha la tête :
— Je te dis, mon vieux : elle est loufoque ! Tu vois ? Elle dépense son argent durement gagné. Et cependant elle sait que j’ai de l’argent qui ne me coûte rien, car je vole mon père lorsqu’il gagne au jeu et qu’il rentre saoul comme une bourrique.
— Ça, c’est ton affaire, lui dis-je, mais je n’aime pas que tu lui colles sans cesse les épithètes de « toquée », « loufoque » et ainsi de suite. C’est une brave et malheureuse fille qui me plaît beaucoup…
— Ah, elle te plaît ! Et à moi ?…
Il me fixa d’un air embarrassé, puis se plia et gratta ses genoux couverts d’écorchures.
Je courus dans la grange et revins avec mon plus gros cerf-volant, car je sentais se lever un vent très favorable. Nerrantsoula nous rejoignit à ce moment, soigneusement peignée et vêtue, belle comme je ne l’avais pas encore vue et sentant violemment le parfum de lilas. — Elle trépignait comme une pouliche, mais toujours distante, le regard sévère.
Pauvre moi ! À la voir si affolante, j’aurais tué non seulement Épaminonda mais aussi mes parents. Je crois que mon rival aurait fait la même chose, car il la dévorait des yeux autant que moi.
— Où vas-tu, Marco, avec ce monstre ? me demanda-t-elle, pleine d’admiration.
Du coup, mon cœur se gonfla :
— Je vais me « prendre à l’embrouiller » avec Miou…
— Avec Miou !… Vrai ? Tu l’oserais ?
— Oui, pour toi… Épaminonda dit que tu crois Miou plus fort que moi…
— Je le crois, mais arrache à Miou son cerf-volant, et…
— …Et quoi ? cria l’autre, exalté.
— Cela me regarde ! coupa Nerrantsoula.
Nous partîmes vers le quartier de Miou, devant lequel s’ouvrait un grand terrain en friche. Chemin faisant, Épaminonda bondit vers ses mioches pour leur dire de nous suivre après le déjeuner.
Je profitai de sa courte absence et je dis à mon amie, en lui serrant la main :
— Aime-moi seul, Nerrantsoula ! Sois à moi seul !
Elle me caressa doucement avec ses doigts charnus et répondit :
— Faut pas être jaloux, Marco… C’est bête !… Tâche de battre Miou et je t’embrasserai fort, très fort.
Pourquoi était-il nécessaire que je batte « d’abord » Miou, pour seulement ensuite être embrassé par Nerrantsoula, voilà ce que je n’arrivais pas à comprendre.
Miou et ses deux frères aînés étaient fameux pour leur manque de scrupule. Venir dans leur quartier et leur arracher le cerf-volant, même en toute justice, c’était vouloir se faire assommer. N’empêche ! Ce baiser « fort » que Nerrantsoula me promettait après la victoire valait le risque de l’entreprise.
Mais comme nous étions deux à lutter et comme elle savait ce qui nous attendait, la généreuse amie trouva bon, pendant le repas sur l’herbe, de nous donner un acompte à tous deux. Elle nous enlaça le cou par derrière et nous baisa une tempe à chacun, sans penser à mal, grisée par le vin bu trop rapidement. Et bien entendu, chacun de nous jugea superflu le baiser donné à l’autre et bouda. Elle s’en aperçut et nous dit :
— Faut pas vous fâcher ! C’est bête…
Je lisais dans les yeux d’Épaminonda :
— Et tu crois qu’elle n’est pas toquée ?
Nerrantsoula nous laissa croire tout ce que nous voulûmes, prit mon cerf-volant et alla le hisser. Je la laissai faire, au risque de le voir abîmer.
Elle ne l’abîma point. Du premier coup, le cerf-volant prit le grand vol, traînant dans les nues ses vingt mètres de « queue ». Tous les désœuvrés surgirent devant leurs portes, émus par ce beau défi dans les propres parages de Miou, émerveillés par la puissance de mon « bourdon ».
Je sautai au gouvernail. Ça « tirait » bon ! Point de « ventre » ! Aucun moyen de culbute, donc « queue suffisante ». « Bouche à point ». Manœuvre facile « à droite et à gauche ». Bon sujet ! Hé, Miou ! Tu dors ?
Et voilà que Miou sort avec son « rossignol » ! Il jette un coup d’œil vers le ciel et ne m’a pas l’air très rassuré. Un gamin va « tenir ».
— Lâche ! lui cria Miou.
L’enfant lâche, Miou tire avec ses pattes de girafe, mais son cerf-volant rate le coup et tombe « comme une bouse de vache ».
— T’es foutu, Miou ! lui lance de sa porte un « homme marié » en bras de chemise.
Mon « bourdon » hurle et réveille de sa sieste tout le quartier. Les femmes ont mal à la nuque, à force de regarder le ciel, droit au-dessus de leur tête, où mon cerf-volant reste cloué comme un soleil.
— Ça c’est Marco ! crient les gamins, Marco, de la rue Juive !
— Il va voir tout à l’heure ! riposte Miou, qui, au troisième coup, parvient enfin à hisser son « truc rafistolé ».
Et tout de suite il rentre dans sa cour et ferme la porte. Là, ils vont se mettre à trois pour tirer.
— Appelle aussi ta grand’mère ! lui cria Épaminonda.
Àl’œuvre, maintenant !
⁂
Eh !… Enfance, enfance !… Cette histoire de cerf-volant, comme toutes celles qui vont suivre, n’est que le moyen de me griser en t’appelant à moi, enfance ! J’ai besoin de te revivre, ô mon enfance, car voici la mort qui approche et hier, hier à peine j’étais enfant !
Pourquoi l’enfance ne se prolonge-t-elle pas jusqu’aux confins de la vie ? Pourquoi devient-on, soudain, soucieux, mesquin en tout point et surtout raisonnable ? À quoi bon la prudence ? Que nous donne-t-elle, en échange, cette avarice que nous mettons à nous dépenser ?
Une égratignure nous hérisse les cheveux… Une obscénité nous froisse… Un peu de colère envenime notre sang jusqu’à la prochaine colère… Un désir non satisfait laboure nos fronts de rancunes… Et par-dessus tout, ce cauchemar de vouloir amasser pour avoir de quoi vivre mille ans dans l’opulence !
Nerrantsoula !… Petite bonne femme vierge au corps durci par un labeur ingrat ! Amie incompréhensible !… Rosée de ma vie, qui m’accueillais tous les matins avec tes seaux pleins de vif-argent, c’est à toi que je songe quand je prononce le mot le plus doux du langage humain : enfance !
Comme tu étais loin de te douter des périls qu’engendraient nos audacieux amusements ! Combien l’était ce grand nigaud d’Épaminonda ! Combien moi-même, je l’étais !
Tu me promettais un baiser « fort » avant de connaître la force d’un baiser et, pour prix de cette convoitise, tu me demandais d’humilier Miou, un vaurien qui aurait pu nous éventrer tous les trois.
Tu caressais, Nerrantsoula, deux amoureux à la fois, et ils se contentaient de bouder au lieu d’incendier la ville. Quant à nous, nous te sentions vaguement femme, aurore d’un soleil encore inconnu, mais ardemment soupçonné.
Nous étions des enfants, ô ma petite orange amère, mon petit bigaradier touffu.
⁂
Àl’embrouiller. La bataille.
D’abord, inégalité des cerfs-volants nettement favorable : la corde de Miou faisait « ventre », puis, « bouche trop en tête », « queue insuffisante », « manœuvre rebelle » et « menace de culbute ». De mon côté, vol idéal : deux cent vingt mètres de corde tendue à éclater — une ligne oblique du ciel à mes poings, — immobilité parfaite, obéissance sous tous les rapports et tirage qui m’eût soulevé en l’air si j’avais pesé dix kilos de moins. À tel point étais-je gonflé d’orgueil que je m’attendais à chaque instant à me voir allégé de ce poids et emporté dans les nues.
C’était une après-midi de dimanche. À toutes les portes, des grappes humaines, haletantes. Et maintes bouches de crier :
— Bravo, Marco !
— T’as trouvé ton maître, Miou !
Nerrantsoula se grisait du spectacle et, sûrement faisait pipi dans sa culotte.
Épaminonda, lui, naturellement, dirigeait, commandait, bourru comme un dindon, brave comme un amiral. Par des sauts fréquents entre la porte de Miou et moi, il surveillait les opérations malhonnêtes de nos adversaires et me tenait au courant :
— Pas de doute : ils vont tirer à trois ! Un mioche se tient prêt à grimper sur le toit du voisin et nous couper la corde au bon moment. Fais attention !
Puis, se tournant sévèrement vers sa propre bande de mioches :
— Hé ! Toi, Mavridis, et toi, Ghérassimos ! Ici ! Ayez le souci de nos culottes, qui descendront au moment où ça va barder : retenez-les-nous sous la courroie.
Le soleil dardait fort ; et entre lui et Nerrantsoula je sentais mon cœur se fondre. Enfin, je lançai le cri d’attaque :
— Miou ! À nous deux seuls, veux-tu ?
— Le cul de ta mère !
Un cri perçant déchira l’air pareil à un hennissement, et j’entendis Nerrantsoula risposter :
— Perfide !
Au même moment elle fila avec notre troupe de gamins. Et, pendant que je passais à la petite manœuvre de « rapprochement », je la vis, aidée par nos gosses, balayer le sol avec ses bras, ramassant tous les cailloux à sa portée, remplissant poches et tabliers, faisant des tas de réserve parsemés sur le chemin de notre retraite, que Dieu seul savait dans quelles conditions nous allions accomplir.
La lutte fut de courte durée, grâce à une maladresse de Miou qui tomba dans un piège que je lui tendis : je me posai carrément sur sa corde, la meilleure position pour se faire foudroyer par l’adversaire. Se fiant au poids de son cerf-volant, plus gros et donc plus lourd que le mien, Miou escompta ma culbute et se mit à tirer avec rage. Le bougre avait oublié que je ne faisais pas de « ventre » : je pouvais tendre ma corde et la rendre raide comme l’acier.
Il tira. Je lâchai. Il tira fort et me fit une « bosse ». Je lâchai toujours, mais dès que je vis Miou arriver « au sommet », je mis « à la fourche ».
— Tirons, Épaminonda ! Tirons-en, nom de Dieu, avant qu’il « lâche » !
Il s’aperçut du stratagème et voulut « lâcher », mais, trop tard, car j’arrivais déjà le « prendre à la gorge ».
La foule hurlait :
— Trop tard, Miou ! T’es « pris à la gorge » !
— C’est la culbute ! Ton « rossignol » va « baiser sa queue » !
En effet, durement « enfourché », son cerf-volant perdit l’équilibre, s’embrouilla dans sa queue et se mit à décrire des culbutes, accroché comme une loque.
Maintenant il ne s’agissait plus que de tirer. Un redressement de sa part n’était plus à craindre.
Nous voici, tous les deux, droit au-dessus du toit voisin quand — le misérable ! — un gamin parut sur les tuiles, un couteau à la main, prêt à couper ma corde au moment de la descente.
Mais ce n’est pas pour rien que nous avions une amie qui s’appelait Nerrantsoula : avec une seule pierre, elle toucha le gamin à la tête et le fit dégringoler du toit.
— Tirons, Épaminonda !
— Tirons, Marco !
— Tirons, Nerrantsoula !
Tirons, pendant que la foule hurle avec nous et que les mioches nous retiennent péniblement les culottes qui glissent sur nos genoux !
Boum !… Fracas formidable ! Les deux cerfs-volants, gros comme des portes, tombent sur le toit aux belles tuiles neuves, drainent toute cette terre cuite qu’ils rencontrent sur leur chemin et, cédant à notre tirage, la corde de Miou casse à environ trente mètres au-dessus du sol : la masse informe des cerfs-volants, corde et queues, échoue dans nos bras.
— Fuyons ! Fuyons !
— Gare à vous, cria quelqu’un, on vous poursuit couteau à la main !
— Miou ! Miou ! hurla une femme, tu ne vas pas commettre un crime pour des enfantillages !
Un rapide coup d’œil en arrière nous fit saisir l’horreur de notre situation.
Embarrassés par notre butin, Épaminonda et moi ne pouvions rien faire. Alors je vis Nerrantsoula affronter seule trois chenapans qui dévalaient sur nous les yeux hors des orbites.
Une grêle de cailloux partit de sa main gauche et mitrailla les poursuiveurs. Alimentée par nos gamins, la rapidité des coups et leur diabolique justesse étaient telles que les trois ennemis eurent la tête cassée en moins d’une minute ! Mais quoique ensanglantés, ils s’acharnèrent à chercher une brèche dans cette pluie de pierres et à en venir au corps à corps, ce qui nous eût été funeste, car ils étaient presque des hommes.
C’est ce que notre terrible amie empêcha héroïquement, en reculant à pas comptés et avec un incroyable sang-froid, jusqu’au moment où les trois voyous, meurtris, grièvement blessés par son bombardement, s’arrêtèrent devant un puits et se mirent à laver leurs plaies.
Alors nous déguerpîmes à toutes jambes et gagnâmes la « oulitza Kaliméresque » où un accueil triomphal nous attendait.
— Hourra ! Bravo, Nerrantsoula ! Bravo, Marco ! Bravo, Épaminonda !
Le cerf-volant trophée porté par Épaminonda, Nerrantsoula au milieu de nous deux, et la troupe guerrière des mioches nous talonnant, l’entrée se fit au son de :
Au bord de la mer sur la grève,
Nerrantsoula foundoti !
· · ·
Oui, Nerrantsoula foundoti, mais voilà que le propriétaire du toit abîmé arrive une tuile cassée à la main et accompagné par mon père. Le père d’Épaminonda est appelé lui aussi pour écouter de la bouche du plaignant les exploits de son fils. Tous les trois parlent en même temps, hurlent, écument, sont prêts à se prendre au collet. Enfin, l’homme est dédommagé tant bien que mal. Nous sommes engueulés comme des ânes paresseux et pouvons, le soir venu, reprendre notre griserie gréco-latine, avec défilé, chants, lampions-pastèques, et cette étourdie de Nerrantsoula qui, prise de délire, saute rageusement son fossé, distribue des baisers fougueux aux deux amants de son cœur et les blesse si bien tous les deux qu’ils se brouillent à mort à partir de cette triomphale soirée.
Mais Nerrantsoula ne voit rien, ne s’aperçoit de rien. Attirée par les appels de sa Destinée, elle abandonne les deux rivaux, continue ses sauts en lacets et s’enfonce dans les ténèbres avec son refrain :
Nerrantsoula foundoti !
Nerrantsoula foundoti !
Mon cerf-volant sur le dos, je quittai encore une fois, seul et triste, ce lieu de malheur, pendant qu’Épaminonda, cigarette aux lèvres devant sa porte, criait derrière moi :
— Ça ne fait que commencer, Marco ! À bientôt de plus belle ! Et autrement qu’avec des cerfs-volants !
· · ·
Enfance !… Douce et navrante enfance !…
⁂
Il est bien entendu que nous nagions, tous, comme des poissons, enfants du grand Danube que nous étions. Là encore, c’est de la belle histoire, riche en tendres souvenirs, en lumière, espace et cruelle amertume.
Holà ! Vie débordante ! Danube printanier de nos cœurs !
Nous nagions tous. Mais nager, c’est peu dire. Quel est le pusillanime garçon de Braïla qui n’ait pas tenté la traversée entre Katagatz et Guétchète ? Et pourtant, la belle affaire que cette traversée !
Passer le fleuve, — en utilisant les cinq manières de nage connues : celle du chien, celle de la grenouille, la planche, comme les « vaillants » et le « piétinement », — toucher du pied le limon de l’autre berge et rebondir immédiatement au retour, voilà ce que tout le monde ne pouvait pas faire ! Voilà ce qui était envié par tout le monde, et par le petit « tout le monde » plus violemment ! Et voilà pourquoi, chaque saison, les bras éloignés et impitoyables du grand Danube enlaçaient de préférence les petits corps de ceux qui s’y fiaient passionnément, les corps de ce pauvre petit « tout le monde » !
Il y en avait pour tous les goûts : des maigriots, des potelés, des blonds, des bruns, des noirauds. Et des yeux grands, et des cils longs, des paupières qui ne devaient plus jamais se rouvrir au soleil, à la lumière, au Danube méchant et aux belles amoureuses qui les attendaient frémissantes à quelque carrefour choisi par le destin indifférent.
Ces corps, nourris de polenta et de brûlants désirs, on les tirait du fleuve, parfois encore tout chauds, quelquefois bleus et déchiquetés par les écrevisses. Une mère au visage labouré par la détresse, une sœur abîmée par son ivrogne d’époux se trouvaient toujours sur la berge pour réchauffer de leurs embrassements le petit cadavre de celui qui avait donné au Danube sa suprême preuve d’amour.
Il arrivait aussi, pour la grande joie des amis et même des pires ennemis, qu’un galopin l’échappât belle. On l’empoignait par les cheveux « à la troisième montée à la surface » et on l’apportait sur la rive comme un paquet sous le bras. Là, un gaillard le prenait par les chevilles et tournait rapidement sur place jusqu’à ce que l’eau bue giclât toute par la bouche et les narines. Alors revenu à la vie, le bonhomme demandait toujours :
— Où suis-je ? Qu’est-il arrivé ?
— Tu as failli passer le Danube ! lui répétait-on.
Oui, nous nagions tous. Nous passions une partie de notre existence dans l’eau, les hommes et les garçons d’un côté, les femmes et les fillettes à quelque cent pas de nous. Seule Nerrantsoula avait le courage de se mêler aux garçons et de nager avec eux. Elle n’aimait ni les femmes ni les fillettes.
Et un jour de beau début de septembre, après maints essais de me raccommoder avec Épaminonda, elle vint me trouver à l’ombre d’un saule et me dit :
— Si Épaminonda te provoque à une traversée « aller et retour », n’accepte pas.
« Il peut la faire, mais tu y sombreras. Et c’est cela qu’il cherche. »
Je ne répondis rien, car, au fond, il m’aurait plu de lui prouver que j’étais prêt à mourir pour elle.
L’avait-elle compris ? Je ne saurais l’affirmer. En tout cas, sa tendresse pour moi était évidente ; et quelque chose de sournois devait se passer dans la tête de l’autre du moment qu’elle était venue m’avertir si directement.
Épaminonda nous vit causer ensemble et vint me tirer d’incertitude. Il m’aborda de front, blême, ravagé par la souffrance :
— Tu sais, Marco : un de nous deux est de trop à côté de Nerrantsoula. Veux-tu que nous donnions au Danube le droit de choisir ?
— Tout de suite, Épaminonda. Je pense comme toi.
Nerrantsoula baissa la tête et mordit ses belles lèvres que, sûrement, je ne devais jamais embrasser « à la manière des grands ».
— Je vous accompagne ! fit-elle, en nous regardant méchamment.
C’était un ordre. Nous l’approuvâmes silencieusement. Et vite, lui enlaçant le cou, je lui donnai ce baiser « à la manière des grands ». J’en emportai l’ineffaçable brûlure et disparus dans un plongeon.
⁂
J’étais certain que je me noyerais au retour. Aussi, fus-je d’abord calme. On est toujours calme, tant qu’on conserve un faible espoir de vivre.
Je n’ai jamais su ce qui s’était passé entre elle et lui après ma disparition dans les flots. En remontant à la surface, je vis Épaminonda nager à quelques mètres derrière moi, mais dans ce même coup d’œil, je vis encore autre chose : j’aperçus Nerrantsoula au moment où elle prenait des mains d’un gamin une de ces vessies de porc avec lesquelles on apprend à nager. Elle l’avait dégonflée rapidement et cachée dans son tricot. Peu après, nous glissions harmonieusement sur le miroir étincelant du fleuve.
On eût dit trois bons copains dans une partie de plaisir. Et cependant, il s’agissait de la mort. Je ne puis pas m’empêcher de rire en y pensant.
Il y avait de quoi.
Épaminonda, convaincu que je coulerais, était grave comme un bourreau. J’ai su plus tard que son effroi venait de ce qu’il redoutait les affres de l’enfer : il m’assassinait, autrement dit, et, dans le ciel, ce crime se paie dans le feu éternel. C’est pourquoi, tragiquement partagé entre son désir de me supprimer et son souci d’une place convenable au paradis, Épaminonda nageait comme dans de l’eau bouillante. Il roulait, pareil à un tonneau, changeait constamment de nage, contemplait désespérément la voûte céleste et crachait feu et flammes. Je n’y comprenais rien.
Rien non plus de ce qui se passait avec Nerrantsoula. Elle, avec ses bras et ses jambes d’athlète, avançait plus rapidement, en faisant la planche, que nous en luttant à grosses brassées. Mais, soudain, elle devenait immobile et se laissait dépasser par Épaminonda, puis, à mon approche, me faisait toutes sortes de grimaces et me montrait en cachette sa vessie dégonflée.
Par ses grimaces qui voulaient m’encourager, je croyais qu’elle me reprochait d’avoir accepté le défi et de m’être ainsi exposé à la mort. Je pensais qu’elle me disait : Tant pis pour toi si tu sombres ; je te l’avais bien dit ! Et je répondais par une autre mimique, qui l’ébahissait : Bon, bon ! je mourrai, méchante, et tu resteras avec l’autre !
Quant à la vessie dégonflée, alors là, vraiment, je ne pouvais pas me douter de ce dont il était question.
Là-dessus, nous arrivâmes obliquement devant Guétchète, nous touchâmes du pied la terre de Dobroudja et reprîmes immédiatement le chemin du retour, toujours obliquant dans le sens de l’aval.
Maintenant, c’est une autre chanson, car, presque épuisé, la mort me montra de tout près son effroyable image. Et qu’il est triste, qu’il est déchirant de mourir pendant qu’on aime !
Malgré toute l’eau du Danube, je sentais encore sur mes lèvres la brûlure du baiser pris à Nerrantsoula, ce baiser qu’elle m’avait laissé prendre de si bon cœur. Oh non ! je ne voulais plus mourir, maintenant ! J’en voulais encore, de ces baisers ! Mais comme la rive de Katagatz semblait s’éloigner ! Mes yeux troublés l’apercevaient à peine.
Du plomb dans les jambes, du plomb dans les bras. Mon corps se refuse même à faire la reposante planche. Je commence à ne plus sentir la différence des courants que nous traversons. Et mon cœur bat de plus en plus fort. Et mes oreilles craquent. Et la rive de Katagatz s’éloigne toujours ! Ah, Épaminonda ! c’est toi qui épouseras ma Nerrantsoula. Je le savais ! Mais où est mon amie, pour que je la voie une dernière fois ?
La voûte bleue tourne, oscille, on dirait que le Danube monte vers le ciel. Je vois, comme à travers un voile fin, Épaminonda qui fuit, la moitié du corps au-dessus de l’eau.
Et soudain, je sens Nerrantsoula me serrer dans ses bras, puis, qu’est-ce que c’est que ça ? La vessie, gonflée, une grosse vessie bien gonflée, me soulève par-dessous le ventre !
Ah ! quel repos ! quel bonheur ! Oui, je suis sauvé, elle m’a sauvé. Je comprends maintenant le sens des grimaces et de la vessie. Mais comment a-t-elle fait pour la gonfler ? Et pourquoi fuit Épaminonda ?
— Quand tu toucheras le sol, crève-la dans l’eau, pour qu’il ne sache pas que nous avons triché !
Sur ces mots, Nerrantsoula, à son tour, se met à fuir. C’est juste à ce moment que nous entendons Épaminonda crier à une barque venant à sa rencontre :
— Hé ! Barcadji ! Batelier !… Un camarade se noie là ! Cours vite ! Sauve-le !
Comme le plaisant dauphin qui s’amuse en des ébats enfantins au-devant des paquebots qui entrent dans un golfe, ainsi Nerrantsoula se mit à jubiler de son triomphe sur la mort, en entendant ces cris de détresse lancés par Épaminonda.
Elle « piétina » l’eau, en battant des mains, se cabra en imitant le saut du gros poisson, fit des culbutes, plongea jusqu’à l’étouffement, cria, siffla comme la sirène.
Reposé et bourré de joie, je crevai la vessie, m’élançai vers la berge et l’atteignis en faisant le pied de nez au barcadji qui venait à mon secours.
Là, vraiment, Épaminonda ne comprit plus rien. Et nous nous séparâmes encore une fois rivaux ; cependant que la malicieuse amie nous plaquait tous deux et courait vers ses vêtements en bondissant et en chantant son refrain :
Nerrantsoula foundoti !
Nerrantsoula foundoti !
⁂
La première semaine de septembre est la semaine des mûres retardataires que tout enfant courageux de Braïla va chercher dans les immenses marécages du delta, loin, très loin, vers Korotichka, là où le généreux Danube règne en maître. C’est dur à les avoir, car le Créateur n’a pas oublié le bonheur de ces craintifs habitants du fourré marécageux que l’homme pourchasse stupidement, et il a mis cette incomparable gourmandise à l’abri de la méchanceté humaine. Mais l’enfant est un grand gaspilleur de vie, et rien n’est suffisamment à l’abri de sa convoitise. À lui Dieu pardonne tout.
Parfois, cependant, il ne pardonne pas et punit cruellement.
Le lendemain de ce bain aux intentions mortelles, Nerrantsoula me chuchota dans l’oreille, en même temps que ses mains caressaient ma tête qui reposait sur ses genoux :
— Écoute… Marco… Écoute-moi bien… et ne sois pas méchant. Épaminonda…
— …Nom de Dieu ! Veux-tu finir avec Épaminonda quand tu caresses Marco, et avec Marco quand tu caresses Épaminonda ?
Deux sabres n’entrent pas dans le même fourreau !
Je m’étais brusquement levé pour lui crier ma colère, mais elle m’empoigna doucement par les cheveux et remit ma tête sur ses genoux :
— … Laisse le « fourreau », Marco, et écoute !… Épaminonda est rongé du remords d’avoir voulu te tuer lâchement…
— … Et maintenant il veut me tuer bravement, ce qui me ferait une belle jambe !
— … Et maintenant il veut nous conduire à Korotichka pour manger les mûres du renard, du loup et de la nagâtza. Tu sais : les mûres grosses et noires comme mes yeux !… et toutes duvetées de brume !… et sucrées, comme… comme… comme ça !…
Et elle m’embrassa « à la manière des grands », puis, pour m’empêcher de répondre trop vite, appuya légèrement sur mes lèvres tantôt un œil, tantôt l’autre, faisant clignoter ses longs cils dont le toucher arrêtait mon cœur de battre.
Je ne pus articuler un mot. D’une feuille qui tomba du vieux mûrier au-dessous duquel nous nous trouvions, elle me couvrit la bouche après avoir embrassé la feuille, sur laquelle elle croisa ses mains et continua :
— …Faut pas dire non ! J’ai une envie folle, folle, de manger ces mûres des bêtes sauvages… Et tu sais qu’une envie non satisfaite peut faire beaucoup de mal, car une envie ne vient pas de nous. On dit qu’au « temps des Turcs », une femme enceinte avait arraché un grain d’une belle grappe de raisin que des domestiques portaient sur un plateau d’argent à leur maître, un méchant Pacha. Le Pacha, furieux, ordonna d’amener la pauvre femme, lui fit ouvrir le ventre et on vit que le grain de raisin se trouvait dans la bouche de l’enfant. Depuis, les Pachas ont conseillé aux hommes de satisfaire toutes les envies des femmes, car cela ne vient pas de nous. Voilà ! Il est vrai que je ne suis pas encore femme, mais c’est la même chose. Oui, Marco, c’est presque la même chose, n’est-ce pas ?
» Et puis, si tu es bon, tu permettras à Épaminonda de nous prouver que lui aussi est capable de quelque chose. Il se sent humilié et veut nous montrer quel bon « capitaine de caravi » il est. Nous irons toute une bande, avec leur barque à voile. Il fera le capitaine et nous étonnera. Entendu, hé ? Tu ne seras pas jaloux !
Quoique lamentablement épuisé par ce partage, j’allai aux mûres. Épaminonda, le pauvre, faisait pitié autant que moi, et m’assura qu’il n’était pas mauvais garçon. Je le savais. Néanmoins, nous nous donnâmes une poignée de main assez peu enthousiaste.
Et nous montâmes dans son bateau, vieille carcasse qui faisait eau de toutes parts. Nous devions écoper sans arrêter un instant. Ce fut surtout l’affaire des sept mioches qui composaient l’état-major de l’amiral Épaminonda, sept « braves » mal débarbouillés, mal nourris et vêtus de loques. On voyait par les hublots de leurs culottes toute la fortune de l’amirauté, mais l’enfance ne connaît qu’une seule misère insupportable : aller à l’école. Grâce à Dieu, de cette épouvante les sauvait le Danube sur lequel nos mousses pouvaient marcher debout, exactement comme Christ dont ils avaient hérité la miséricorde.
Nerrantsoula était au paroxysme de la joie. Tout promettait une balade des plus réussies par un temps doux comme en plein été après une averse. Chacun à son poste, elle nous étourdissait, sautant de la poupe à la proue, de la proue à la poupe, comme elle sautait sur le fossé, en criant éperdument :
Nerrantsoula foundoti !
Nerrantsoula foundoti !
— Tu vas me disloquer le « vaisseau » ! lui disait Épaminonda, qui naviguait à toutes voiles.
Convaincu qu’il commandait un vaisseau et navré de se voir dépourvu de jumelles, il se tenait droit comme son mât de misaine (imaginaire, car nous n’avions qu’un seul mât), scrutait l’horizon, la main en abat-jour au-dessus des yeux et prévenait gravement son timonier :
— Attention, Papayani ! Ces chalands-là viennent sur nous ! Gouverne légèrement à gauche ! Nous pourrions entrer en collision et nous faire du mal !
— Qui, « nous » ? interrogea notre amie, méchamment. Tu veux dire plutôt que les chalands pourraient mettre ta baraque en bouillie !
Des piques semblables, Épaminonda devait en recevoir tout le long du voyage, mais sa cuirasse de « loup de mer » le sauvegardait apostoliquement. Il était sincère, plein de foi, héroïque et prêt au sacrifice pour l’honneur de sa patrie lointaine, dont il espérait être un jour le serviteur glorieux. Sa figure, ravagée par la flamme des passions précoces qui le brûlaient intérieurement, revêtait un air martial dès qu’il s’agissait d’un devoir à accomplir. Ce fut un bonheur pour nous qu’aucune de ces barques remplies d’ivrognes, si fréquentes sur le fleuve, ne vînt à notre rencontre avec ses provocations habituelles, sinon Épaminonda eût tout de suite accepté un « combat naval ». Et pour peu que nous l’eussions chicané sur le mauvais état de son « navire », il aurait répondu que c’était la faute du Danube si l’eau y pénétrait.
Je ne doute pas qu’Épaminonda n’eût fait un bon navigateur. Ah ! fatalité mauvaise !
Pourquoi t’acharnes-tu à briser de préférence les âmes les plus généreuses ?
Par des canaux naturels qui sont pour un delta ce que les raccourcis sont pour la montagne, Épaminonda, bon connaisseur de la topographie des marais, nous conduisit glorieusement. Il le fit, vrai Don Quichotte doublé d’un Sancho Pança, suant, saignant, se débattant, prenant un pauvre saule pleureur pour un ennemi irréductible et massacrant ses branches à coups d’aviron, nous épouvantant, au passage de certains fourrés, par de probables apparitions de loups qui attaquent l’homme, qui l’auraient « attaqué une fois » lui-même, danger qui lui faisait tenir constamment un long couteau à la main et prendre des précautions attendrissantes pour protéger nos vies, mais en même temps il sut nous prouver son bon sens en devinant et en nous évitant tous ces enlisements pénibles, tous ces égarements énervants, dont tombent victimes les meilleurs barcadjis eux-mêmes, et qui font souvent que les compagnies les plus joyeuses achèvent maintes parties de plaisir dans les larmes et les jurons.
Partis longtemps après le lever du soleil, Épaminonda « jeta l’ancre » bien avant midi, au milieu des félicitations. Et la fête commença…
⁂
Fête… Que le Seigneur nous garde, car Nerrantsoula se chargea gaiement de nous empoisonner dès que nous mîmes pied à terre : elle embrassa Épaminonda à ma barbe pour le récompenser de sa vaillance ; et pour que je ne sois pas fâché, elle m’embrassa, moi, à la barbe d’Épaminonda, nous mécontentant ainsi tous les deux.
— Ah, moré Marco ! s’écria le pauvre amiral ; ça, c’est une maladie qui ne peut plus durer ! Je meurs, moi !
Tout étonnée de sa gaffe, Nerrantsoula nous dévisagea naïvement :
— Mais… pourquoi vous fâchez-vous ?… Ce que j’ai fait est juste…
— …Trop juste, Nerrantsi-mou ; trop juste et ça fait mal ! ragea Épaminonda.
Et il disparut dans le maquis, se tenant la tête entre les mains. Je m’enfuis à mon tour, dans une autre direction. Les sept galopins étaient déjà loin, à la recherche des mûres.
Elle ne suivit aucun de nous deux, mais peu après je l’entendis au loin chanter à tue-tête, la bouche pleine de fruits :
Nerrantsoula foundoti !
Nerrantsoula foundoti !
Nous nous trouvions au centre d’une surface marécageuse de plusieurs milliers de kilomètres carrés, brousse impénétrable, domaine à jamais perdu pour la main laborieuse de l’homme. Le Danube, tyran généreux, le tient constamment sous la menace de ses flots irrésistibles, aux époques de grande crue. Ici, le ciel paraît aussi sauvage que la terre ; le silence épouvante ; l’immensité rend la vie impossible aux êtres affectueux. Une feuille qui bouge, un épi qui se balance, un cri d’épervier qui déchire l’espace font sentir à l’homme le peu de chose qu’il représente sur la terre. Ici, le niais « roi » de notre planète ne pénètre qu’au prix de cent balafres, de mille déboires et d’épuisantes fatigues. Ici, depuis le vautour qui plane comme un dieu de l’infini jusqu’aux moustiques qui pullulent par myriades, tout crie au saboteur de la belle vie terrestre :
— Chez nous, tu ne mordras pas !
Le refrain mélodieux de Nerrantsoula retentissait comme sous une coupole d’airain et émerveillait une bécassine qui picotait des mûres, tout près de moi. Je me laissai entraîner par l’appel de la voix chérie. Épaminonda, de l’endroit où il se trouvait, fit comme moi, et bientôt nos têtes surgirent, presque en même temps, à l’orée d’une clairière couverte d’énormes pastèques. À notre vue, Nerrantsoula battit des mains et rit de nos museaux barbouillés de mûres. Elle n’avait que les doigts noircis.
Sa joie nous dégela l’âme, nous fit oublier notre mal. Nous rîmes à notre tour l’un de l’autre. Puis, nous montrant la hutte du cultivateur de pastèques, elle nous saisit chacun par une main et nous y entraîna.
— Allons voir qui est ce pépénar !
C’était un couple dans la cinquantaine, pauvres dobroudjans mi-bulgares mi-tziganes, vêtus de loques impossibles et devenus aussi sauvages que la terre qui les nourrissait. Néanmoins la femme, qui portait les traces d’une beauté vite disparue, chassa le chien et vint nous demander si nous voulions manger des pastèques :
— Nous en avons de très bonnes, ajouta-t-elle en nous fouillant de ses yeux curieux.
— Non ! répondit Nerrantsoula ; nous venons de nous bourrer de mûres. Merci.
— Eh bien, reprit la femme, donne-moi donc ta main, ma belle ; je sais dire la bonne aventure comme personne.
— La voici.
La devineresse y jeta un coup d’œil et s’écria, tout d’un souffle :
— Mignonne ! Tu es le fruit d’un amour défendu, ta vie sera terrible et ton sort est lié à un garçon qui est de la race de ton père ! Va, cela me fait mal au cœur !
Elle lâcha la main de notre amie et regagna sa cabane, cependant que Nerrantsoula s’enfuyait comme une biche.
Nous la rattrapâmes :
— Quelle est la race de ton père ? lui demandâmes-nous d’une seule voix.
— Laissez-moi tranquille ! cria-t-elle surexcitée. Connais pas de père ! Je vous l’ai bien dit ! Laissez-moi tranquille !
Et elle alla s’allonger à l’ombre d’un saule. Nous la suivîmes bredouille : jamais elle ne s’était montrée si méchante. Et comme nous approchions doucement :
— Allez au diable… vous et votre devineresse ! lança-t-elle.
Voilà… Notre devineresse…
Épaminonda se jeta à terre et dormit. Je voulus faire comme lui, mais les mots : allez au diable, me martelaient le cœur. Pour la première fois sa bouche pleine de caresses, pour la première fois ses yeux tendrement parleurs me foudroyaient avec une telle vilenie. Allez au diable… Elle, si délicate, si fine, rudoyer à la manière des vulgaires banlieusards ! Que cela faisait mal !
Je pensais à ces tristesses de l’amour pendant qu’assis près d’Épaminonda je rangeais de grosses mûres dans une petite corbeille que je venais de tresser, quand les chères mains de Nerrantsoula apparurent sous mes yeux et comme par enchantement effacèrent toute douleur. J’arrêtai, heureux, et regardai faire : accroupie derrière moi, ses doigts arrachaient lentement des mûres aux ronces que j’avais sur mes genoux et les disposaient symétriquement dans la corbeille suspendue à ma main gauche qui s’était pétrifiée de joie. Cependant elle murmurait à mon oreille :
— C’est pour moi ?… Marco… Pour moi ?… Tu n’es donc pas fâché ?… Comme tu es bon !… Comme je t’aime !… Pardon !… pardon !…
Son haleine me brûlait. Je collai l’oreille à sa bouche, la tête lourde.
Épaminonda se réveilla.
— Nous aurons un orage, dit-il, allongé face au ciel.
Et, mettant deux doigts dans la bouche, il siffla pour le rassemblement.
Je m’allongeai dans la même attitude que lui, pendant qu’elle passait entre nous deux, la corbeille à la main, et recommençait à nous abreuver de fiel par une méthode appropriée. Prenant des mûres, elle les embrassait d’abord une à une, puis les fourrait tantôt dans ma bouche, tantôt dans celle d’Épaminonda, en chantonnant chaque fois :
Nerrantsoula foundoti !
Nerrantsoula foundoti !
Ce n’était pas des mûres que nous avalions, mais des charbons ardents, alors qu’elle ne se doutait de rien et continuait candidement.
Soudain, Épaminonda éclata :
— Aman !… Nerrantsoula !… Aman !…
Et il se leva menaçant :
— Veuille le ciel qu’une tempête nous fasse sombrer avant le coucher du soleil !… Moi, je meurs !…
Il n’y avait nul besoin d’invoquer la tempête. Elle était dans l’air. Et l’on eût dit qu’Épaminonda souhaitait véritablement qu’elle nous surprît au beau milieu du Danube, tellement il poussait pour y parvenir.
Dans le bras du Matchine, au passage furibond de notre bateau devant Guétchète, des pêcheurs sur la rive nous crièrent :
— N’entrez pas dans le Danube !… Il est démonté ! Et personne ne pourra venir à votre secours !
Le gouvernail à la main, sourd, aveugle et sans pitié, Épaminonda mit le cap sur Braïla, pendant que ses « matelots » écopaient furieusement, obéissants, presque fiers. Nerrantsoula, assise à la proue, contemplait le tout avec indifférence. Elle savait que le Danube, même démonté, ne pouvait la faire sombrer. Quant à son souci des enfants, sait-on jamais jusqu’où le cœur d’une telle diablesse connaît la pitié ? D’ailleurs, le responsable était Épaminonda et sa vaillance grisait à ce point les mioches que, plus le péril devenait imminent, plus ils s’enivraient et hurlaient :
— Vive la Grèce ! Vive la flotte grecque !
Et d’écoper, d’écoper.
Mais en arrivant au milieu du fleuve, leur besogne fut brusquement paralysée par une trombe qui remplit d’eau notre malheureuse barque.
— Déshabillez-vous ! commanda « l’amiral » en abandonnant le gouvernail et se déshabillant lui-même.
Àpeine eûmes-nous le temps d’exécuter l’ordre que le bateau sombra.
— Donnez-vous les mains par-dessus nos dos ! cria Nerrantsoula aux gamins, lesquels ne pensaient plus à la flotte grecque.
La houle sablonneuse nous aveugla un instant et nous égara, puis nous nous retrouvâmes et serrâmes les rangs. Les enfants rigolaient, croyant que l’aventure était mince.
Hélas ! Une minute après, le ciel ouvrait ses cataractes, la tempête balaya rageusement le Danube. Plus moyen de voir ce qui se passait à un empan devant son nez. Nuit complète et de l’eau, depuis la terre jusqu’aux étoiles.
Me débattant de mon mieux, séparé des deux autres groupes et du gamin qui nageait seul, je sentis longtemps sur mon dos les bras enlacés de mes deux petits compagnons, puis, une rupture soudaine et… plus rien. Seul.
Je fouillai à droite et à gauche autant que les remous me le permirent, mais on sait que Dieu a besoin d’âmes pures dans les rangs de ses bataillons d’anges et, quand nous arrivâmes sur la rive où une foule désespérée nous attendait pour nous recueillir, trois âmes vaillantes, sur sept, étaient déjà en route vers le trône du Seigneur.
Cela se passait dans la première semaine de septembre, quand les mûres retardataires sont la gourmandise la plus convoitée des enfants courageux de Braïla. Ils vont tous, sans penser à la mort, mais parfois on les repêche dans le Danube, le museau encore noirci jusqu’aux oreilles par ce fatidique fruit de ronces destiné aux seules bêtes sauvages.
⁂
Automne riche en feuilles mortes… Octobre triste comme mon cœur… Feuilles mortes et tristesse qu’un vent sec promène par toute la ville.
Nerrantsoula, vêtue un peu plus chaudement, trotte toujours au milieu de son cerceau, mais ses récipients ne sont plus remplis de vif-argent : plus de soleils qui tremblotent dans les seaux ; le ciel lui aussi a pris son vêtement d’hiver.
— Marco, cet hiver nous mangerons des courges cuites dans ma soba !
Elle partage toujours les loisirs de ses après-midi entre la « oulitza Kaliméresque », moi et ses chiens, devenus grands, beaux et étourdis comme leur maîtresse.
— Marco, viens voir comme Léou saute le fossé en même temps que moi ! On a commencé à y coucher des tuyaux en fonte qu’on visse l’un à l’autre. Maintenant, c’est plus dangereux de sauter, car, si on tombe dans le fossé, on peut se tuer. Mais moi, je saute toujours ! Viens voir…
J’écoute son babillage inlassable, je me fais dorloter comme ses chiens, mais je ne bouge plus de ma chambre, je ne quitte plus notre cour. Épaminonda, lui aussi, ne vient plus me voir. Nous avons, tous les deux, le cœur massacré par ce partage. Cela ne peut plus durer. Pour ma part, j’aimerais que cette torture ait une fin, quelle qu’elle soit et coûte que coûte !
Et il y eut une fin, mais tout autre que la plus cruelle de celles pressenties par ma jalousie fiévreuse.
Un jour, vacarme épouvantable dans la rue : femmes, enfants et chiens hurlaient en chœur, comme si c’eût été la peste.
C’étaient les hinghers de la fourrière, avec leur odieuse cage et l’agent qui devait les défendre contre la furie de la population. Les deux tziganes aux yeux haineux, au rire sarcastique, avec, à la main, le long bâton muni à son extrémité du nœud coulant en fil de cuivre, couraient comme des diables, allongeaient la matraque et passaient le nœud autour du cou des pauvres bêtes qui se laissaient faire. Traîné comme une loque, étranglé, le chien ainsi attrapé allait rejoindre brutalement le troupeau entassé dans la cage.
Tous les locataires étaient dehors, hostiles, prêts à la bataille, malgré l’agent et son glaive ridicule qui lui battait la cuisse. Chacun appelait son chien et s’enfuyait, le tenait dans les bras, le serrait comme un trésor.
— Hé !… Sacadjitza !… Gare à tes chiens ! crient des voisines.
Mais où est Nerrantsoula ? Elle doit sûrement être à la pompe. Je cours à la grange où sont enfermés ses chiens : Léou manque ! Et les hinghers ont disparu, je ne peux pas savoir s’ils l’ont emporté (« pour l’écorcher vif ») ou s’il est à la pompe, ou en train de vadrouiller.
Je m’affole. Je ne sais quelle piste suivre, quand voici Nerrantsoula ! Elle est seule, Léou ne l’accompagne pas, comme je l’espérais. De loin je la vois venir, plantureuse, les seaux vides dans une main, le cerceau dans l’autre, toute contente d’avoir fini son travail, mais soudain ses yeux s’écarquillent horrifiés, elle comprend d’un coup d’œil que les hinghers viennent de passer, elle court vers moi :
— Mes chiens sont là ? hurle-t-elle.
— Léou manque !
Plus furieuse qu’une harpie, plus déchaînée que l’orage, Nerrantsoula se lance à la poursuite des hinghers et ramasse en chemin les cailloux les plus meurtriers, pierres concassées, pointues, tranchantes. Je l’accompagne et bourre mes poches de projectiles. Je sais qu’il n’y a qu’une bonne mitraille qui obligera les tziganes à lâcher prise.
En effet, guidés par des habitants qui avaient vu passer la fourrière, nous rattrapons le vilain corbillard, mais où ? Naturellement dans cette maudite « oulitza Kaliméresque », avec son fossé et son Épaminonda, qui est dehors, qui a vu Léou dans la cage et nous crie :
— Il est dedans !… Sus aux hinghers !
Pluie de pierres !… Nous en lançons tous les trois, mais ce sont les cailloux partis de la main gauche de Nerrantsoula qui atteignent le but et blessent affreusement tziganes, cocher et agent, Les mettant en fuite, la tête ensanglantée.
Nous renversons la cage. Tous les chiens se sauvent. Et quand l’agent revient avec du renfort, il ne trouve personne pour lui dire que nous sommes cachés dans l’écurie d’Épaminonda, Léou dans nos bras.
Deux heures plus tard, nous sortions comme des rats.
Rue déserte… Crépuscule d’orage… Les carreaux des fenêtres sont des flaques d’or. Faiblement suspendues aux branches des arbres, les dernières feuilles de la saison semblent avoir été trempées dans du sang.
Le fossé même, sombre comme une interminable tombe, reçoit des faisceaux dorés qui cuivrent ses bords et font deviner les conduites couchées au fond.
Nerrantsoula le contemple fascinée et serre son chien dans les bras. On dirait qu’elle résiste à l’envie de sauter.
— Allons ! dis-je, allons chez nous !…
Et, par le petit passage qu’on laisse devant chaque propriété, je traverse, mais elle ne me suit pas, elle dépose Léou, embrasse Épaminonda, saute le fossé et m’embrasse, moi :
Nerrantsoula foundoti !
Puis, retour à Épaminonda, suivie par son chien !
Nerrantsoula foundoti !
Et de plus en plus rapidement, un baiser-poignard pour moi, un autre pour Épaminonda, avec le chien et Nerrantsoula foundoti par-dessus le fossé.
— Aman !… Aman !… Nerrantsi-mou ! Tue-moi plutôt ! Tue-moi ! crie mon malheureux rival, blême et immobile devant sa porte.
Je n’attends plus que de la voir sauter vers moi pour l’empoigner et la traîner vers la maison, mais juste au moment où elle s’élance, Léou la happe par le bas de la jupe : un cri bref, et Nerrantsoula disparaît au fond !
Je m’évanouis immédiatement.
· · ·
La suite de cet accident me revient très embrouillée, car pendant trois jours la fièvre et le délire mêlèrent en moi le vrai à la fantasmagorie.
Je me rappelle avoir entendu des hurlements de femmes et vu des falots, des ombres qui s’agitaient, puis, deux yeux fermés, un visage rouge, entièrement noyé de sang, une chevelure en pâte et un morceau de crâne disloqué. C’était cela, notre belle Nerrantsoula, qu’une voiture emportait vers le triste hôpital.
C’était la fin d’une souffrance…
… Et le commencement d’une autre, bien plus terrible, qui dura de longues années.