‹ NerrantsoulaChapitre 4 sur 4 · Partie 3

Partie 3

Huit ans passèrent… Huit années lourdes de toute ma fortune sentimentale…

Et comme je voudrais qu’il me fût permis, maintenant, de me lamenter moi aussi un peu !… Me lamenter, oui. Pleurnicher. Dire ce que je suis : un pauvre homme alourdi de cette pesante richesse dont personne ne veut !

Trésor inépuisable et accablant… Mine d’amour qui languit après la pioche vigoureuse du franc mineur qui tarde à l’éventrer, tarde à la faire s’épanouir au soleil et vivre de toute cette vie inondée de lumière.

Eh ! misérables bonshommes ! Mollusques, qui n’avez de sens que pour déguster votre croupissant bonheur ; qui ne vous doutez guère de l’immensité de l’Océan, ni de la grandeur de la vie ; que le soleil ne blesse point et que la tempête n’émeut pas… Si Dieu vous a donné un cœur et un cerveau, ce fut tout juste pour mieux prouver que cela ne veut rien dire, sinon qu’il est salutaire de sentir la brûlure de sa divine ironie à côté du baume de son éclatante magnanimité.

Mollusques ! Pitoyables bonshommes ! Un rien qui vous effleure vous fait rétracter le rien que vous êtes… Chez vous tout est appréhension, la joie comme la souffrance… Pas un cri de plaisir qui soit entendu dans les cieux… Pas un mugissement qui retentisse dans les abîmes… Dépourvus du moindre visage qui parle et aveugles au point de ne pas vous reconnaître, soyez heureux, mollusques, mais je me demande si votre prudence est une infirmité du cœur plus qu’une plaie du cerveau. Pauvres de vous, bonshommes !

⁂

Deux ans après le drame de la Fosse, j’enterrais, ici, à Alexandrie d’Égypte, la carcasse misérable dans laquelle avait battu le grand cœur de l’ami et de l’artiste ignoré que fut Aurell le béquillard.

Car le coup de poignard donné à Nerrantsoula, c’est le cœur d’Aurell qui le reçut. C’est lui qui tomba pour ne plus se relever. Elle, après avoir basculé entre la vie et la mort, prit le dessus, oublia le mal et se déclara entièrement responsable devant les juges d’Épaminonda qui vinrent l’interroger à son lit de souffrance.

— C’est moi qui l’ai exaspéré ; demandez à Marco ! On ne raconte pas ses aventures d’amour à ceux qui vous adorent, et on ne doit jamais embrasser deux amoureux à la fois. Mais, que voulez-vous ! Si j’étais à ce point sage, je ne serais plus moi ! Et je me trouve très bien comme je suis… tant pis !

Confrontée avec Épaminonda — qu’on lui avait amené dans les fers à l’hôpital — Nerrantsoula fit mieux encore : elle baisa les mains ligotées de son bourreau et lui dit, en présence de la justice :

— Pardonne-moi… Je ne me doutais pas que tu m’aimais si fort !

Mais le malheureux n’avait presque plus besoin d’être allégé, par sa propre victime, du poids de son forfait : la médecine légale le déclara irresponsable. Et on le vit bien… Muet, insensible jusqu’au moment de cette confrontation, dès qu’il entendit la folle excuse de celle qui était sa tyrannique passion, Épaminonda éclata en larmes, s’agenouilla au pied du lit et entama cette brève plainte qu’il devait ensuite murmurer tout le reste de ses jours :

— « Aman, bré ! Aman, bré ! Aman, bré ! »

Épaminonda pouvait encore pleurer.

Aurell, lui, ne le pouvait plus. Il était de ceux dont les larmes se déversent sur le cœur, le rongent, l’arrêtent.

Je m’en étais tout de suite aperçu. Et je suivis un vœu de Nerrantsoula, vœu de mon cœur également.

Le jour où, à l’hôpital, on me permit d’aller la voir, sa première pensée fut pour l’infirme :

— Aime Aurell, Marco… Sois son frère, ami… Il est seul au monde… Je te demande de faire pour lui plus que tu as fait pour mama Iléana…

Touchante répétition d’une même prière généreuse, faite cinq années auparavant !

Lors de sa chute dans la fosse, où elle s’était brisé le crâne, Nerrantsoula me fit appeler dès qu’elle put parler, et, d’une voix éteinte, m’avait dit :

— Marco… Au numéro 3 de la rue Juive, tout au fond de la cour, se meurt une pauvre femme abandonnée : mama Iléana. Les habitants font ce qu’ils peuvent pour elle et lui donnent parfois à manger, mais mama Iléana souffre d’une drôle de maladie qui la fait beaucoup manger et boire tout le temps… Elle boit deux seaux d’eau par jour… Va, Marco, donne-lui à manger et surtout porte-lui de l’eau… Je ne sais pas ce que je vais devenir, mais toi, si tu m’aimes, n’oublie jamais mama Iléana !

Je m’étais scrupuleusement exécuté, mais la diabétique était morte, hélas ! pendant que sa dévouée était encore à l’hôpital.

Maintenant, avec les mêmes lèvres brûlées par la fièvre, c’est pour Aurell qu’elle demandait secours.

Il l’avait déjà, et plus qu’un secours fraternel : nous nous sentions unis, Aurell et moi, pour la vie, pour une vie qui ne pouvait en aucun cas être ni celle de Nerrantsoula ni celle d’Épaminonda, car eux, ne devaient-ils pas suivre dorénavant le chemin que leur traçait la pointe d’un coutelas rougi de sang ? Épaminonda avait gagné la partie en perdant sa raison, et Nerrantsoula, qui était femme, prenait le bras du plus fort. Elle le faisait en baisant la main qui l’avait frappée.

Nous comprîmes et nous nous éloignâmes… J’emmenai Aurell en Égypte, pour sa santé, pour la nôtre, et pensant pouvoir ainsi sauver plusieurs âmes. Il n’en fut rien.

⁂

Depuis que je voyage dans le monde, j’ai souvent entendu prétendre que, pour l’homme exquis, la femme est une exécration, et que seuls deux hommes-amants seraient capables de réaliser entre eux, intimement, le bonheur complet, eux seuls pourraient créer une humanité exquise. Donc le créateur de la vie a été un imbécile ; l’amour charnel de la femme, avec tout ce qu’il offre de passionnant à l’ensemble de nos sens, n’est qu’une aberration, s’il est vrai que, dans l’avenir de l’humanité, la vie devra germer dans la tiédeur des excréments.

Mais il y a peut-être, dans ce puant aboutissement de l’affection masculine, quelque chose de notre désir commun de vouloir réaliser une harmonie entre la passion dévastatrice de la chair et la sublime amitié. Celle-ci grandit dans la constance, dans la durée, et pour elle, l’infidélité est un non-sens : plus on est nombreux, mieux cela vaut. Par contre, la chair, lorsqu’elle aime, est égoïste et n’admet pas de tiers, pour s’ennuyer et languir dès qu’on lui donne trop de la même nourriture.

Comment faire la paix entre l’homme et la femme ? Comment créer notre bonheur complet ? Une chose est certaine : en fait d’amitié suprême, l’idéal serait réalisé uniquement par les amants-amis, si l’homme et la femme pouvaient rester amis et amants en même temps. Je parle des êtres qui sont dévastés par un génie outrancier des sens.

De mon expérience, assez vaste, ce tour de force amical, je n’ai jamais pu le réaliser que pour de très courts instants, qui furent beaux comme des illusions fiévreuses.

La faute en est au vice dont souffre ce « génie » même, qui n’est qu’une extraordinaire faculté de sentir et d’aimer violemment et continuellement, mais qui, à cause de cela, pèche par un besoin indomptable, un désir effréné d’inconnu, d’inconnu toujours.

Somme toute, cet idéal de voir l’amitié se souder à notre chair et faire avec elle un ménage parfait, n’est qu’un but béat, que nul ne peut atteindre définitivement sans se dépouiller de ses plus ardentes passions.

Je ne l’ai su que bien plus tard.

Aurell aimait la femme comme moi et comme tout homme qui n’a pas été peloté dans son enfance ni mis au monde dans un égout, mais il était surtout un passionnant ami : devant son amour pour Nerrantsoula, il avait sacrifié promptement l’impossible amant. Et c’est ce sacrifice — joyeusement imposé jusqu’à notre apparition — qui contribua à le terrasser après la sanglante intrusion d’Épaminonda :

— Je n’ai jamais souffert, me disait-il, de voir Anicoutsa faire de sa vie ce qu’elle avait bien le droit d’en faire… Mais je me serai tué par l’idée qu’un homme ait pu la réclamer violemment pour lui tout seul, qu’il nous l’a arrachée tout entière, et qu’elle s’est laissé prendre toute ! Cela m’apprend que la meilleure des femmes est mieux conquise par la force brutale que par la tendresse.

Bien entendu, le pauvre Aurell divaguait un peu, car si Épaminonda avait en effet réussi à nous l’arracher « tout entière et pour lui seul », il n’était pas moins vrai que du même coup il avait été écrasé par sa propre victoire et que Nerrantsoula lui échappait entièrement.

L’Égypte, Alexandrie, rêves féeriques de notre enfance, surgirent avec leur incomparable panorama devant nos yeux ternis par le chagrin, fouettèrent la vitalité crépusculaire d’Aurell et obtinrent de lui ces ultimes flammes qui devaient le précipiter dans la tombe. Mais il eut au moins le bonheur de vivre un mirage réel et de ne pas connaître d’interminable agonie. Bien mieux, c’est sur la terre d’Égypte qu’il nous fut donné à tous les deux de goûter pour la première fois à ce plaisir unique dont seule la femme est la généreuse trésorière.

Bénie sois-tu, femme anonyme qui sais te donner pour un rien : pour un rire franc qui t’a plu ; pour un mot plaisant qui t’est allé au cœur ; pour un regard enflammé qui t’a brûlé les yeux !… Soyez bénies, vous, coureuses d’Alexandrie et du Caire, amoureuses sans façons qui avez oublié l’infirmité d’un jeune homme au cœur meurtri par une des vôtres et l’avez abreuvé de cette joie limpide qu’il croyait ne jamais connaître !… Soyez heureuses, femmes qui ne demandez rien, femmes qui donnez sans cesse ! Et que le Seigneur vous ouvre, dans l’autre vie, les portes de son paradis, et qu’il vous assoie gentiment à sa droite, puisque je ne connais rien qui vous dépasse en générosité !

⁂

Je n’avais pas les moyens de payer une voiture à Aurell, à mon Aurell embrasé qui s’élançait, de toute la vitesse pitoyable de ses béquilles, vers l’espace, vers les palmiers, vers les dunes du désert, vers les silhouettes des minarets, vers les hommes et les animaux sympathiquement curieux, mais j’avais deux bonnes jambes, une carrure solide et un cœur ami : ce fut assez pour soulever Aurell comme un enfant et l’asseoir sur mes épaules chaudement amicales où il accomplit le miracle de ne plus me faire sentir le poids des malheurs qui accablaient chacun de nous.

Ainsi, les yeux écarquillés et les cous tendus, avec de grands rires qui faisaient taire les sanglots, nous oubliâmes Braïla pour vivre avec l’Égypte.

Jamais, peut-être, homme bien portant ne goûta, ne sentit mieux qu’Aurell, le paralytique et le tuberculeux, les beautés d’une nature éblouissante et le charme d’une vie vagabonde. Jamais cœur ne sut mieux que le sien apprécier la générosité d’un peuple hospitalier et vaincu, ni se révolter plus ouvertement, plus franchement, et crier son indignation contre l’oppresseur. Jamais miséricorde — allant jusqu’à partager son morceau de pain — ne fut prodiguée par quelqu’un plus abondamment que par Aurell à ceux qu’il considérait comme plus malheureux que lui.

— Ah ! la civilisation !… s’écriait-il souvent. Je vois maintenant : elle est belle ! Il eût mieux valu que l’homme restât sauvage !

Cet « homme sauvage », le fellah, quoique misérable à vous crever le cœur, cachait dans sa poitrine le seul gage de civilisation qui compte : la Bonté. Il nous le prouva en nous recevant dans sa cabane de boue et en nous offrant ce qu’il avait : sa fève, le foull arabe. Et cependant, nous étions deux hommes de cette civilisation qui l’écrasait, de cette civilisation qui réduit les gens à la misère, puis accroche à sa porte cet écriteau : Dans cette maison, le colportage et la mendicité sont interdits.

Pendant deux années d’existence vagabonde, nous parcourûmes, Aurell sur mes épaules, le chemin d’Alexandrie au Caire et à Minieh de la Haute-Égypte, où nous nous embarquâmes à bord d’une dahabieh et retournâmes à Alexandrie en glissant au fil du fleuve.

On peut dire que ce voyage, impossible pour un tuberculeux, abrégea la vie d’Aurell, mais je sais qu’il le fit mourir sans regret. Nous l’avions entamé à l’improviste et sans itinéraire : nous vivions. Après avoir couvert dans notre journée nos dix kilomètres habituels, je déposais Aurell à l’ombre d’un palmier, où il passait le temps à rêver, à dessiner, et moi, j’allais au Nil me baigner, blanchir notre linge, ou m’amuser à pêcher.

— Ne te noie pas ! me criait-il ; je ne pourrais pas te suivre !

En effet, une fois à terre, il ne pouvait plus se lever.

Pour tout bagage, nous n’avions que deux couvertures, deux chemises de rechange, et le nécessaire pour le dessin d’Aurell. Ami et équipement, j’avais à peine sur mes épaules quarante-cinq kilos. Le soldat roumain porte un kilo de plus, aux époques des grandes manœuvres, ami et amitié en moins.

D’argent, je ne gardais sur moi que de quoi vivre une semaine mais jamais personne ne nous a attaqués. Tous les dimanches, le courrier d’Alexandrie nous attendait quelque part sur notre route, avec la ration et les nouvelles.

Nous ne dépensions presque rien, sauf dans les villes. À la campagne, tous les fellahs s’empressaient de nous offrir gîte et nourriture. Aurell les récompensait en leur donnant des croquis représentant leur propre vie : paysages, animaux, scènes et portraits.

Que de dessins parsemés ainsi sur ce long chemin ! Quelle belle œuvre à jamais perdue !

— Comment, perdue ? s’écria-t-il un jour que je le lui disais. Ces paysans sont plus heureux d’avoir mes croquis que les bougres de chez nous qui me les achetaient par pitié méprisante ! La valeur d’une œuvre réside dans le bonheur qu’elle crée, non dans le prix dont on l’affuble.

Rentré à Alexandrie, où il espérait encore trouver de meilleures nouvelles d’Anicoutsa, une lettre lui apprit qu’elle avait disparu de Braïla depuis trois mois, partant avec Épaminonda, devenu idiot.

Ce fut foudroyant. Il s’enferma, se plongea dans la contemplation des portraits de Nerrantsoula, devint mélancolique et, un soir pluvieux, expira dans un accès de terrible hémorragie.

Je fus seul à suivre son cercueil.

· · ·

« Et maintenant, Marco, te voilà seul au monde ! »

Je me le disais à moi-même, en rentrant du cimetière orthodoxe, où je venais d’enterrer un homme et un artiste.

Un homme et un artiste ! En voit-on souvent dans la vie, de ces animaux-là ?

D’abord il est si difficile de rester bon et honnête au milieu d’un monde où tout est corruption. Je le dis sans haine. Je sais que personne ne peut sauter plus haut que le bord de son chapeau.

Ensuite, qu’est-ce qu’un artiste ? C’est le favorisé du hasard, qui le fit naître doué du pouvoir d’extérioriser ses sentiments, comme le rossignol qui sort du nid pour aller chanter sur la branche. Je ne vois là aucun mérite. Le mérite, ce serait de faire, de ses propres mains et sans en avoir jamais vu faire, une paire de bottines aussi parfaites que celles qui sortent des mains d’un bon bottier après trente ans d’expérience.

Non ; nous sommes tous de pauvres diables, plus ou moins vains.

Mais là où nous commençons à être des hommes et des artistes, c’est quand nous souffrons de toute la souffrance humaine, quand nous l’exprimons selon nos moyens et combattons le mal causé au monde par notre égoïsme : l’Art, c’est une guerre à notre imperfection.

Et il y a là, pour notre cœur, un baume qui dépasse toutes les joies terrestres, car rien ne fait mieux supporter la vie que la générosité.

Hélas ! Là encore, il faut être venu au monde ainsi, car nos capacités nous permettant aujourd’hui d’accaparer la terre, seule la Bonté peut refréner notre violence, jusqu’au jour où la Justice la refrénera, elle, mieux et définitivement.

⁂

Maintenant, seul, j’étais plus malheureux qu’au temps où, à côté d’Épaminonda, je vendais des oranges et des citrons.

Des êtres humains, autour de moi, il y en avait, oui, des masses, mais que faire avec ces semblables qui te regardent comme des veaux, qui te suivent même, parfois, puis te laissent tomber quand ta fortune sentimentale s’apprête à s’épanouir ?

J’avais affaire à toutes les classes de la société. Spécialisé dans la connaissance des pierres précieuses, j’étais appelé partout pour toutes sortes d’affaires : expertises, achats, ventes, échanges. Au café de la place Méhémet-Ali où je me tenais d’habitude, j’entrais en contact familier avec le plus riche comme avec le plus pauvre, avec le plus doué comme avec le plus simple. Et j’ouvrais des yeux ! Et j’écoutais un homme pendant des heures ! Et je lui parlais à mon tour ! Si je m’étais jamais mis à chauffer une pierre avec la flamme que j’ai gaspillée à vouloir chauffer des humains, j’aurais obtenu un meilleur résultat.

Rien. Pas d’Aurell ! Pas même d’Épaminonda ! Des fragments d’hommes. Des « fragments » tout court, comme ensuite je les appelais.

Et dégoûté de brûler vainement mon huile sainte, je rentrais le soir chez moi et recommençais à feuilleter l’œuvre d’Aurell, de ses débuts à l’hôpital de Braïla jusqu’aux dernières scènes qu’il croqua, mélancoliquement, de sa fenêtre, en contemplant le mouvement de la rue Hamanil.

Ainsi, je passai à Alexandrie encore six années après sa mort.

⁂

Mais un jour — un jour que je ne tenais plus sur mes jambes — je fis tout doucement ma valise et je pris le chemin de la Roumanie…

« Allons, Marco…, m’étais-je dit, allons revivre un peu sur les traces du passé ! Allons rafraîchir nos songes ! »

Depuis la nouvelle qui avait annoncé à Aurell leur fuite de Braïla, je ne savais plus rien de Nerrantsoula et d’Épaminonda. Je n’ai d’ailleurs jamais cherché à rien en savoir. À quoi bon ? Morts, deux fois morts, sont ceux qui disparaissent !

Je pris le bateau à Alexandrie et j’allai tout droit jusqu’à Constantinople, où je décidai de m’arrêter pendant une semaine pour affaires.

Et voilà… Comme un garçon… Je rôdai un peu, tantôt par ci, tantôt par là, car j’aime Constantinople. C’est une des rares villes du monde qui n’ennuie jamais l’homme sensible : c’est un poème joyeux et triste, sincère dans les deux cas. Il n’y a que le Bosphore qui sache gonfler d’élan héroïque une médiocre chanson ; et c’est à Constantinople qu’on entend à chaque pas le plus beau, le plus complet, le plus inexprimable soupir qu’une âme meurtrie puisse exhaler : le fameux aman bré ! du Turc et de tous les Orientaux qui parlent sa langue.

Oui, ce soupir, on l’entend à chaque pas, et cela vous fait toujours tressaillir, car c’est toujours sincère, comme la chanson médiocre qu’un batelier heureux débite passionnément sur le Bosphore. C’est ainsi : c’est la Turquie. Aman bré ! Stamboul et son âme…

On voit par exemple deux hommes à fez et à vêtements européens se promener silencieux sur un quai flambé par le crépuscule :

— Aman bré, lâche l’un, sachant peut-être pourquoi.

Et l’autre, lui montrant immédiatement de la main le joyeux batelier :

— Comme il chante bien ! Tu ne trouves pas ?

J’aime beaucoup Constantinople.

Et comme je restais, ce soir-là, assis à déguster mon café et mon narguilé, j’entends tout à coup derrière moi :

— Aman bré !

Vous croyez que j’ai tressailli ? Non, mais mes cheveux se sont dressés, car c’était Épaminonda qui avait ainsi soupiré !

Il se tenait debout, une épaule appuyée contre l’embrasure d’une porte ouverte. Un Épaminonda rasé, ridé, vieux, chiffonné comme un malandrin qui couche sous les ponts. Tête nue, une main dans la poche, l’autre égrenant un rosaire, il regardait droit devant lui, dans le vague, et de nouveau :

— Aman bré !

— Épaminonda ! m’écriai-je, lâchant ma chibouque.

Il tourna lentement la tête, me reconnut et dit, comme si nous nous étions séparés tranquillement la veille :

— Ah !… C’est toi… Marco…

Je me précipitai sur lui :

— Nerrantsoula, où est-elle, Nerrantsoula ?

— Oh ! fit-il avec un sourire bête : tu lui dis encore Nerrantsoula ! Elle est là-dedans, mais on ne lui dit plus qu’ « Anicoutsa »… maintenant.

Ce maintenant !… Il pesait plus lourd que mille gibets.

— Avec qui parles-tu, Épaminonda ? résonna une voix trop connue pour que mes jambes puissent me tenir debout, et trop abîmée par le maintenant d’Épaminonda pour que je n’eusse pas l’envie de fuir, de fuir, de ne plus jamais revoir ce Constantinople que j’aimais tant !

Anicoutsa parut et je m’affaissai sur ma chaise.

Elle avait vécu… C’est tout ce que je pus voir d’un seul coup d’œil, car, en m’apercevant, elle lâcha un cri et disparut à l’intérieur.

J’allai, comme un automate, la trouver là où elle pleurait, le visage dans les mains, tout étendue sur son « lit de travail » de l’arrière-boutique.

— C’est bien vrai qu’il est mort ? gémit-elle, la tête enfouie dans l’oreiller.

— Mort… Anicoutsa… Une seule fois mort… Lui.

⁂

Àl’hôtel, dans ma triste chambre, je ne pus fermer l’œil de toute la nuit. Les mots de Nerrantsoula, me parlant d’Épaminonda, me revenaient sans cesse :

« Il n’a jamais encore couché avec moi et pense toujours me défendre d’aller avec les clients. Mais, comme il n’a plus d’argent pour payer la tzatza, comme à Braïla, je lui en donne. Et c’est amusant de le voir payer, avec des cinquante centimes, la patronne qui prend au moins une taxe de deux francs. Bien entendu, nous lui faisons toujours croire qu’il m’empêche quand même de « faire le mal », comme il dit, mais je peux faire tout ce que je veux, car il ne voit plus rien, tant il est devenu bête avec son éternel aman bré ! »

Épaminonda était devenu bête, disait notre belle Nerrantsoula…

— Aman bré ! je le dis à mon tour…

Constantinople… Constantinople…

⁂

Je lui avais promis, sur sa demande, de revenir le lendemain vers midi, quoique ma décision de déguerpir sans plus les revoir fût prise en nous séparant. Mais le matin, je ne sais par quelle terrible et démoniaque volonté, je m’endormis comme une marmotte et ne me réveillai que sous les coups violents qu’on frappait à ma porte. Il était cinq heures du soir. J’ouvris : Anicoutsa et Épaminonda ! Comment avait elle fait pour me dénicher, je n’en sais rien. Ce n’était d’ailleurs pas très difficile, car je logeais tout près d’eux dans Galata.

— C’est comme ça, hé ! cria-t-elle, pour que tout le couloir entende : tu as donc vadrouillé toute la nuit !

Je m’habillai et quittai l’hôtel. Dehors, Anicoutsa voulut à tout prix me faire visiter Constantinople. Je me laissai traîner comme un mouton qu’on mène à l’abattoir, sans rien entendre, sans rien voir, que cet Épaminonda endimanché qui attirait tous les regards avec son air de pensionnaire d’hospice, son mutisme, ses sourires bêtes.

Une seule fois, pendant le dîner, il ouvrit la bouche pour crier comme un âne :

— Marco ! N’est-ce pas qu’elle est gentille, Anicoutsa ?

— Oui, mon vieux, elle est gentille, mais tais-toi !

— Pourquoi lui fais-tu cette remarque ? me reprocha-t-elle. Il m’aime bien, le pauvre !

— Je le vois : c’est pourquoi je lui dis de ne pas le crier trop fort. Cela pourrait étonner les gens.

⁂

Et nous voici, enfin, sur le bord de la tombe, là où devait s’accomplir la volonté du destin.

— Viens, Marco ! me dit-elle : nous allons faire une promenade en barque sur le Bosphore… C’est si beau le soir !

J’acceptai vivement, tant j’avais peur d’être invité à aller au spectacle, et nous montâmes, sans batelier. Je ramai.

Le Bosphore était calme comme un cimetière. Sur la Corne d’Or, de petites lumières brillaient, semblables à des âmes ratatinées. Peu de cris… Pas de chants… Point de lamentations…

Nous allâmes très loin, silencieux. Ils se tenaient assis à la poupe, serrés comme des amoureux. Épaminonda surtout la serrait fortement par la taille.

Je distinguais à peine leurs visages.

— Marco ! fit-elle, te souviens-tu de cette chanson :

Au bord de la mer sur la grève,
Nerrantsoula foundoti !
Une vierge rinçait sa jupe,
Nerrantsoula foundoti !

— Aman, bré ! hurlai-je, au secours !

Mais autour de nous, pas âme qui vive : goudron immense et lumières lointaines.

— Pourquoi au secours, Marco ! s’étonna-t-elle.

Et elle se leva, j’en suis sûr, pour venir m’embrasser.

Elle ne fit qu’un pas dans la barque. D’un coup de bras pareil au mouvement du faucheur, Épaminonda lui enlaça la taille et disparut avec elle dans la masse noire.

Il se garda bien de remonter et de se faire ravir l’élue de son cœur.

FIN

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