‹ NerrantsoulaChapitre 3 sur 4 · Partie 2

Partie 2

Ora-a-anges et citro-ô-ns !… (malheur de malheur !) Oranges et citrons nous vendions depuis cinq ans, dans une voiture à bras que je traînais par le timon et que poussait Épaminonda !

Morts mes parents… Morts les parents d’Épaminonda… Et quoique héritiers pouvant vivre dans l’aisance, oranges et citrons nous vendions par toutes les rues de Braïla, car nous cherchions désespérément notre Nerrantsoula disparue de l’hôpital le lendemain de sa guérison, sans nous dire un mot d’adieu, sans nous laisser un souvenir !

Deux sous l’ora-a-ange ! un sou le citro-ô-on ! (malheur de malheur !) par le vent, par la pluie, par la chaleur suffocante… Et toujours nos yeux en quête d’une fenêtre ou d’une porte qui pouvaient s’ouvrir pour encadrer le minois de notre Nerrantsoula.

Cinq années !…

Nous étions maintenant des « hommes »… Grands, tous les deux… Bruns… Barbes et moustaches frisées ; et, du reste, pas mal faits. Mais comme nos regards étaient langoureux ! On eût dit deux jeunes moines désirant tristement revenir sur leur vœu de chasteté.

Ora-a-anges et citro-ô-ons !… (pauvres, pauvres de nous !) Cent fois nos semelles avaient piétiné la poussière et la boue du même mètre carré de toutes les « oulitzas », de toutes les avenues, de tous les boulevards ! Mille fois nos yeux s’étaient tournés vers les mêmes portes, vers les mêmes fenêtres… Des maisons avec des portes et des fenêtres ; des maisons ennuyeusement alignées. Et des hommes, et des femmes, et du monde qui entrait, qui sortait, qui bâillait…

Tout cela pouvait disparaître sans que nous éprouvions la moindre peine, car nous cherchions seulement notre belle Nerrantsoula !

Deux sous l’ora-a-ange !… Un sou le citro-ô-on. La voiture s’arrête… La voiture repart… Moi, je tire par le timon. Épaminonda pousse par derrière… Mille et mille fois nos bouches prononcent dans une journée notre banal : oranges ! citrons ! deux sous ! un sou !

Et comme nous croyons toujours que Nerrantsoula se cache derrière un rideau, nous commençons, d’une seule voix :

Au bord de la mer sur la grève,
Nerrantsoula foundoti !
Une vierge rinçait sa jupe,
Nerrantsoula foundoti !

Nerrantsoula foundoti !… Peux-tu entendre cela et ne pas répondre ? En as-tu le cœur ?

— Aman, Marco, aman !… Je meurs, moi ! Car c’est mal avec le mal, mais c’est pis sans le mal.

⁂

Oui, nous avions fait toute la ville, depuis les quartiers aristocratiques, silencieux et froids comme le cœur des hommes rassasiés qui les habitent, jusqu’à la banlieue la plus populacière, bruyante, tapageuse et sale, mais bien plus humaine, bien plus intéressée au mystère des deux marchands qui crient et se lamentent, les yeux aux fenêtres, comme s’ils cherchaient leurs fiancées enfuies la nuit même de leurs noces.

(Ô peuple méconnu ! Il n’y a que toi qui sais deviner les désastres de l’âme humaine, car à toi seul te sont arrivés tous les désastres de la vie !… Tu possèdes toutes les expériences et tu sais pâtir avec tous les accablés.)

Machinalement nos mains distribuent citrons, oranges, et ramassent des sous. Hélas ! ce n’est pas ça : notre pensée est loin ; nos têtes tournent comme des girouettes ; et nous ne remarquons pas que des gamins nous chipent notre marchandise.

Apaisées sont toutes les rancunes que nos cerfs-volants avaient suscitées autrefois… Nulle pierre ne nous est plus lancée… Plus personne ne nous en veut… Nous sommes devenus deux moutons aux regards doux, mélancoliques, deux êtres lointains qui agissent comme des automates. Et c’est en vain que des jeunes filles des plus timides osent avancer leur chemisette aux melons pointus, et que leurs mains caressent nos barbes : aucune d’elles ne peut remplacer notre Nerrantsoula !

— Vré Marco !

— Vré Épaminonda !

Tous les soirs, allongés sur nos lits et en pleine obscurité, c’est par ces appellations, tendrement gémissantes, que nous reprenons nos éternelles questions !

— Comment, comment a-t-elle pu nous quitter si cruellement ?

— Et où, où se cache-t-elle ?

— Avec qui, Seigneur, avec qui notre belle Nerrantsoula partage-t-elle sa tendresse ?

— S’est-elle mariée ? (Ah ! Aman ! )

— Aman, Nerrantsoula !

— Nerrantsi ! Nerrantso ! Où es-tu ?

Nos bras se tendent, languissants, vers le plafond invisible, vers le triste infini qui cache notre bonheur, notre bonheur…

Notre ? Oui, parfaitement : notre bonheur à nous deux, à Épaminonda et à moi, notre Nerrantsoula !

Car maintenant nous ne voulons plus rien, s’il est vrai qu’autrefois nous ayons voulu des choses qui troublent, qui embrouillent et qui font haïr. Aujourd’hui, et même depuis bien longtemps, depuis le jour où Nerrantsoula emporta nos cœurs en disparaissant, nous ne voulons plus que l’amie au visage sévère et à la pureté voluptueuse, la femme-amie qui nous aimait d’un amour que nous ne comprenions point.

Cet amour, cet ami-femme, ce visage étonné et cette voluptueuse innocence, tout cela était fait pour notre bonheur et rien ne pouvait nous le remplacer.

Ôhomme ! quand la femme peut être pour toi un ami, elle est plus grande que la meilleure des épouses, plus complète que la plus voluptueuse des amantes, et elle dépasse de mille coudées la plus entière amitié que l’homme peut avoir pour l’homme, car la femme est complexe et variée comme la terre qui nous charme et nous nourrit !

Où était-elle, notre Nerrantsoula, pour que, nous jetant à ses pieds, nous puissions lui dire :

— Amie ! amie ! nous avons fait la paix ! Donne-nous ton tablier, pour qu’il nous serve d’icone le jour et la nuit d’oreiller ! Nous l’embrasserons le jour comme on fait des images saintes ! La nuit, nous y collerons nos joues fraternellement paisibles ! Car nous avons fait la paix, amie ! Donne-nous ton tablier !

⁂

Oui, je tirais par le timon. Épaminonda poussait par derrière. Et nous criions ensemble :

Ora-a-anges et citro-ô-ons ! (Malheur ! Misère ! Pauvres de nous !)

Ainsi, cent et cent fois nous avions fait toute la ville, toute, sauf une rue, ou plutôt un fragment de rue.

Braïla, garce plantureuse qui contemple le Danube son amant, d’un œil tantôt fiévreux, tantôt lascif, Braïla possède un plan peut-être unique au monde. C’est un éventail presque entièrement déployé. Du noyau qui fait son centre, huit rues et deux boulevards forment autant de bras qui lui enlacent la taille et la montrent au Danube, comme une offrande tentatrice, mais, pour que la belle ne soit en rien gênée, quatre avenues brisent l’élan de ces dix bras, les traversant exactement comme la monture de l’éventail.

Longue, interminable, allant du fleuve au fleuve, toujours en ligne courbe et atteignant vers la périphérie leurs six cents numéros, chacune de ces dix voies porte le même nom malgré les interruptions des avenues. Toutefois, le peuple qui n’aime pas la monotonie a baptisé selon sa logique les fragments ainsi séparés par les grandes artères, ce qui a donné naissance aux quartiers, nos fameuses mahala : juive, grecque, russe, tzigane, etc.

Une de ces mahala, celle que nos pieds n’avaient jamais foulée s’appelle la Fosse, fragment de la rue de l’Union. Noms fatidiques ! Car, si la Fosse est une vraie fosse pour la femme qui court y livrer sa jeunesse en pâture au ventre sexuel de ce port danubien, le nom d’Union que porte la rue entière est un nom historique : ici se trouvait anciennement le fossé qui défendait la ville forteresse du temps des Turcs. Devenue rue — rue d’Union — après l’extension moderne de Braïla, le fossé d’autrefois s’appela Strada Unirei.

Mais pourquoi la réminiscence populaire n’avait-elle conservé le nom de Fosse qu’à cette portion de rue qui flambe le soir de ses cent lanternes rouges ? Parce que :

Sur la Fosse, mon gars, sur la Fosse,
Où l’on entre en payant un franc :
Les chiens et les chiennes
Nouent leurs calamités…

expliquait une chanson obscène de l’époque.

La Fosse n’a presque plus d’habitation honnête. À mesure que les « chiennes » l’envahissaient, les propriétaires vendaient leurs immeubles aux tzatza et aux néné qui payaient grassement, car l’industrie des « calamités » qui « se nouent » florissait de pair avec les autres industries de la société moderne, où tout se « noue » avec la même impudeur.

Plus de famille honorable. Les parents constataient tristement que les garçons nés sur cette rue devenaient tous des souteneurs avant l’âge. Quant aux filles, même si elles se mariaient honnêtes, leurs manières et leur langage ne différaient en rien de ceux des « chiennes », car :

Des bains de Diane
À la fabrique de Milona,
On n’entend que la voix de Stane :
Viens, chéri ! Tien ! Na, na, na !

L’établissement des bains de Diane et la minoterie Milona formaient les deux extrémités angulaires de la Fosse avec les avenues Victoria et celle de Galatz.

Nous y passions souvent et y arrêtions notre voiture, mais… Notre cerveau, nos yeux, tous nos sentiments se révoltaient à l’idée inexprimable que notre Nerrantsoula eût pu se trouver dans cet enfer. Jamais ni Épaminonda ni moi n’avions osé lâcher le mot sacrilège.

Pétrifiés devant l’un des deux débouchés, nous contemplions un instant les grappes des filles, vêtues comme pour le bal masqué, qui se bousculaient aux portes, jetaient leurs cris rauques aux passants et les tiraient par le bras. Des ivrognes imberbes, se tenant par le cou et traînant leur veste dans la poussière, hurlaient, les yeux hors des orbites, suivis par un malheureux tzigane qui raclait du violon. Ceux-là éventraient un homme en moins de temps qu’il n’en faut pour allumer une cigarette.

Nous regardions de loin ces horreurs-là, puis dans nos propres yeux, et nous repartions, muets.

⁂

Mais un jour, — un jour de beau printemps ! — comme nous passions devant la Fosse avec nos oranges, le ciel nous envoya un tel signe qu’il nous cloua, et nous ne pûmes plus repartir : nous ne pûmes plus !

C’était le soir. Nous longions la fabrique de farine, quand une meute de chiens et de chiennes en chaleur (de vrais chiens et de vraies chiennes) dévala de la Fosse et vint se jeter contre nos jambes et notre voiture. Au même moment, j’entendis Épaminonda crier d’une voix qui n’était plus humaine :

— Léou ! Léou !…

Àce cri, qui me fit tressaillir, un gros et fort cabot se détacha de la meute comme s’il avait été cogné à l’oreille, s’approcha, flaira rapidement nos pantalons, puis, sans plus tarder, se relança à la poursuite de son autre passion.

— Aman, Marco ! Aman, Épaminonda ! Tu crois que c’est lui ? Alors ? Comment ? Chez qui ?… Quoi !

Nous abandonnâmes la marchandise et nous nous mîmes à galoper derrière les chiens, plus enragés qu’eux, nous mêlant à eux parfois, essayant de briser la « noce » et roulant tous ensemble autour du carré que formaient l’avenue de Galatz, le boulevard Couza, l’église de la Mère de Dieu et le boulevard Carol, quand un cabaretier lança quelques arrosoirs d’eau sur la meute et la dispersa.

— Léou ! Léou ! criâmes-nous alors.

La bête secoua fortement sa fourrure trempée ; et, un peu lasse, elle vint nous flairer avec plus d’attention, mais sans élan, comme distraite, la mémoire insuffisamment aidée par des souvenirs d’enfance dont cinq années la séparaient.

— Est-ce bien Léou ?

Nous n’en étions rien moins que sûrs. Ni la fourrure ni le regard n’étaient ceux que nous avions connus. (Peut-être le chien faisait-il après tout sur nous les mêmes réflexions.) Du reste, il se laissa caresser, indifférent, préoccupé ailleurs.

— Allons chercher la voiture, nous le suivrons, dis-je à mon ami.

Par miracle, notre voiture était encore où nous l’avions abandonnée, mais des trois cents oranges et citrons qu’elle contenait, il n’en restait qu’une quarantaine : les passants avaient jugé que cela ne devait avoir aucune importance pour des marchands aussi toqués que nous.

Ce n’était rien, la perte des oranges et des citrons. Ce ne fut pas plus, la perte de la voiture elle-même, qui devait disparaître le soir de ce mémorable jour, comme si jamais elle n’avait existé. Car, en suivant Léou — qui était bien le Léou de notre Nerrantsoula et qui nous conduisit devant la maison de sa maîtresse — nous avons failli mourir, mourir comme on meurt lorsqu’on apprend que sa Nerrantsoula habite une de ces « Fosses » dont le monde est riche et qu’elle — elle, l’amie au visage sévère et à la pureté voluptueuse — n’est plus qu’une catin !

Nous n’en savions d’abord rien et nous n’en voulions rien croire. Nous suivîmes le chien… Le voyant s’engager dans la Fosse, nous lui retirâmes tout crédit :

— Non… Ce n’est pas Léou.

Pourtant nous persistâmes à le suivre, traînant notre voiture soulagée de sa marchandise et essuyant le feu croisé des filles dont les tendres paroles nous étaient de cruelles offenses.

Le chien obliqua droit sur une porte ouverte et y disparut, sans un regard pour ses suiveurs.

Nous examinâmes la maison. C’était la plus riche de toute la Fosse, belle même par les moulures de sa façade et d’aspect grave à cause de ses stores baissés, mais la lanterne rouge n’y manquait pas, une lanterne toute dorée.

— C’est une « maison de premier ordre », murmura Épaminonda.

Nous savions que la Fosse avait deux ou trois maisons de cet ordre-là, fréquentées par des officiers de bord et par des gens mariés « très bien ». Dans ces maisons les filles étaient peu nombreuses, toutes jeunes, et fort jolies. Elles ne se montraient jamais aux fenêtres ou sur le seuil de la porte : c’était « sérieux ».

— Qu’est-ce qu’on va faire, Marco ?

— On va crier quand même, Épaminonda.

Les regards tantôt vers les fenêtres, tantôt vers notre poignée de marchandises, nous criâmes :

— Ora-a-anges et citro-ô-ons ! (Malheur ! Mi-sè-re !)

Puis, les yeux dans les yeux :

Au bord de la mer sur la grève,
Nerrantsoula foundoti !
Une vierge rinçait sa jupe,
Nerrantsoula foundoti !

Que le Seigneur garde tous les humains de tels instants !

Moi, je n’osais pas regarder vers les fenêtres, mais Épaminonda, qui osa, prit soudain la mine de l’homme qui meurt et qui en a conscience :

— Ama-a-an !… gémit-il, en fermant les yeux et s’appuyant le dos à la voiture.

Au même moment j’entendis une fenêtre s’ouvrir et une voix — belle, presque connue, mais d’outre-tombe — s’exclamer :

— Ah !… C’est vous, Marco ! Épaminonda ! Entrez vite !

Et la fenêtre se referma. Le store grinça en retombant.

Je n’avais toujours rien regardé, rien vu, mais… Que le Seigneur garde le cœur humain de telles atrocités ! La mort est préférable…

⁂

Àpas d’enterrement nous entrâmes dans la cour, puis dans la maison, introduits par Nerrantsoula, oui, par notre Nerrantsoula, belle femme en peignoir et en pantoufles, belle et pure comme toute vierge d’âme, innocente de regard comme une enfant et nullement fardée. Sa riche chevelure, de partout relevée « à la hongroise », était toute sa coquetterie.

Elle nous attendait sur le seuil du vestibule, nous prit vivement une main à chacun et nous la serra fort :

— Mon Dieu… Marco… Épaminonda… Je vous croyais morts ? Pourquoi ces mines ? Venez chez moi !… Nous aurons beaucoup de choses à nous dire… Que vous êtes beaux, avec vos barbes !… Mais je n’aime pas votre façon de me regarder : qu’y a-t-il donc ?

Puis, nous traînant, elle ouvrit violemment la porte du salon et cria méchamment :

— Hé ! Cafédgi ! Trois cafés « à point » et des cigarettes « royales » ! chez moi ! Et qu’on ne me dérange plus aujourd’hui ! Compris ?

— Mais, ma fille…

Du salon, où trois marins et trois jeunes femmes, vraies femmes amoureuses prenaient du café, une grosse tzatza, une vraie codochka, avait miaulé ces mots, que Nerrantsoula coupa furieusement :

— Quoi ? Que dis-tu ?

— Mais… Anicoutsa… ma belle… tu ne peux pas aller avec des…

— … Avec des… quoi. Tiens !

Et, d’un coup de pied, elle renversa une sellette, brisant le vase qu’elle supportait.

La tzatza se mit à gémir :

— Anica ! Anicoutsa ! Tu deviens complètement folle, ma fille ! Que diable ! On ne peut plus te parler ! Voilà ce que c’est lorsque l’on gâte trop ces enfants-là !

Prête à la dévorer, resplendissante dans sa fureur, Nerrantsoula suivait d’un regard plein d’éclairs les mouvements de la patronne qui ramassait les débris du vase et les jetait dans le tablier du cafédgi. Celui-ci s’en alla humblement. La tzatza rentra dans le salon, vexée, mais muette.

— Venez avec moi ! Je suis si contente de vous retrouver ! nous dit, en nous reprenant par la main celle qu’on appelait maintenant Anicoutsa dans cette « maison de premier ordre » où nous la trouvions après cinq ans de recherches.

Sans avoir dit encore un mot, nous traversâmes un long couloir, puis une petite salle, pour nous voir invités à prendre place dans une grande chambre où rien de ce que nous savions ne rappelait l’horreur d’une maison sise sur la Fosse. C’était si innocemment naïf, si enfantin, tout ce que nous voyions dans l’ordre et le désordre de cet intérieur, que je me demandais sérieusement si je n’étais pas la proie d’un cauchemar.

Le plafond était entièrement couvert de grosses branches d’acacia fleuries dont le parfum nous étourdissait. Une couche épaisse de ces boutons fanés couvrait le sol et les meubles. Le lit, abondamment chargé de parures, était celui d’une grosse poupée, mais en guise de poupée, c’est Léou qui y trônait comme un pacha. Partout, le beau couvre-lit portait les traces de ses pattes crottées. Le chien nous regarda avec des yeux intrigués, frappa amicalement de sa queue et sauta à terre pour nous flairer, cette fois, à son aise.

— L’avez-vous reconnu immédiatement ? questionna la pauvre amie.

Il nous fut impossible de desserrer les dents. Nous cherchâmes dans les yeux l’un de l’autre, comme deux idiots, une pensée précise, une sortie, une attitude.

— Mais, voyons !… Amis… Qu’y a-t-il qui vous peine tant ? Tenez : peut-être cela vous dégourdira-t-il un peu… Nous enlaçant par le cou, elle nous donna à chacun un baiser sur la joue, puis, sur deux divans placés au beau milieu de la chambre, à peu de distance l’un de l’autre, elle se mit à sauter, chantant son inoubliable refrain comme jadis sur le fossé qui avait failli lui coûter la vie :

Nerrantsoula foundoti !
Nerrantsoula foundoti !

Devant ce violent rappel du passé, un flux d’amère douleur gonfla en même temps nos poitrines, à Épaminonda et à moi… Nos lèvres se mirent à trembler… Des larmes abondantes jaillirent de nos yeux… Mais elle ne voyait rien. Grande, belle et bien faite, des petits pieds à la coiffure, elle sautait, dans un sens et dans l’autre, nous montrant jusqu’aux genoux ses jambes idéalement sculptées et secouant ses beaux seins de femme bâtie pour faire s’entretuer les hommes.

Le cafédgi entra avec son plateau de nickel brillant. Nous lui tournâmes le dos et essuyâmes nos yeux à la dérobée. Nerrantsoula prit le service des mains du domestique qui s’éclipsa, le déposa sur un tabouret qu’elle plaça entre les divans et, approchant un fauteuil, s’y installa, les cafés à ses genoux. Là, calme, sérieuse, elle alluma une cigarette et nous considéra gentiment. Nous étions toujours debout :

— Venez, dit-elle, tapant des deux mains sur les divans. Venez, boudeurs… Ici… L’un à ma droite, l’autre à ma gauche, chacun sur son siège pour qu’il n’y ait plus de fâcherie, comme au temps de nos mûres… Et, pour l’amour de Dieu, dites quelque chose ! Est-ce ma beauté qui vous a rendus soudainement muets ? Suis-je vraiment si belle ?

(Nous commençâmes à bêler.)

— Bé-é-elle… Nerrantsoula… comme un diamant au soleil !

— Bé-é-elle… Nerrantsaki… comme les rêves de notre belle enfance…

— … Mais quel dommage…

— … Dommage, oui…

— … Toute cette fortune, ensevelie dans une fosse !

— … Tant de charme, tant d’éclat, que la laideur offense !

— … Des perles éblouissantes jetées aux cochons !

— … Un fin voile de soie livré aux mains d’un fou !

— … Une rose, dans toute sa splendeur, effeuillée cruellement !

— … Un papillon superbe, lâchement blessé !

— … Et pourquoi, Seigneur, pourquoi ce lamentable crime ?

— … Oui, ô Nerrantsoula, pourquoi ce sacrilège ?

— … N’étais-tu pas heureuse ?… N’étais-tu pas aimée ?…

— … N’avais-tu pas le choix de deux cœurs amis ?

— … Que de tendresse méprisée !

— … Que d’amour violemment meurtri !

· · ·

⁂

Immobile, fumant sa cigarette, Nerrantsoula nous écoutait avec ses grands beaux yeux de charbons dont les paupières aux cils démesurément longs clignotaient comme piquées par des acides. Le visage ne trahissait rien. La respiration semblait arrêtée. Seuls les deux doigts qui tenaient la cigarette allaient souvent toucher un instant les lèvres.

Ainsi, elle nous laissa crier nos lamentations jusqu’à ce que nous eûmes vidé toute notre amertume. Puis, toujours immobile et nous voyant silencieux, elle murmura d’une voix à peine perceptible, mais précise, sans émotion :

— Ici, mes amis, on n’aime pas ceux qui viennent vous parler si honnêtement. On ne parle pas de corde quand on a le pendu devant soi, et les pendues que nous sommes ne sont jamais complètement mortes. Et, parler comme vous venez de le faire, c’est nous pendre à nouveau : pourquoi ne jamais nous pardonner le courage d’avoir voulu être ce que nous sommes ? Est-on vraiment sûr, au moins, que nous l’ayons voulu ? — Allons !… Il faut parler d’autre chose… Et d’abord s’asseoir, malgré la « laideur »… Elle est partout.

Nerrantsoula nous prit par les mains, nous attira à elle et nous fit asseoir, chacun sur un divan :

— Comme ça… gentiment… Et fumez… Prenez du café… Savez-vous encore fumer ? Savez-vous boire ? Une liqueur. Un bon vin. Boire et fumer, et regarder dans les yeux d’un ami qu’on aime ! Mon Dieu ! Marco… Épaminonda… Comme vous êtes éteints ! C’est moi qui ai pâti et c’est vous qui êtes morts !

— Nous aussi nous avons pâti !

— Beaucoup, beaucoup…

— De quoi avez-vous pâti ? De vos souffrances ? Je ne pense pas aux miennes, moi…

Elle recula son fauteuil et nous regarda chaudement dans les yeux, tantôt l’un, tantôt l’autre. Puis, elle se leva, alla à une armoire et revint avec une bouteille de cognac et trois petits verres.

Nous fumâmes, bûmes et nous regardâmes dans les yeux. Je sentais que nous devenions plus familiers.

Épaminonda interrogea, tristement, mais avec quelque vivacité :

— J’ai entendu qu’on t’appelle Anicoutsa ici… C’est ton vrai nom ?

Nerrantsoula bondit comme un ressort :

— Mon vrai nom ! Mon vrai nom ! Je n’ai pas de vrai nom !…

Elle arpentait la pièce, les yeux écarquillés, étincelants :

— On m’appelle comme on veut : Sacadgitza, Anicoutsa ou autrement selon les cœurs et l’endroit. Vous m’avez dit « Nerrantsoula », ce diable de Nerrantsoula qui m’avait si bien étourdie que je fus à un doigt de le payer de ma vie.

Elle voulut encore dire quelque chose, mais des pas lourds qu’on entendait approcher de notre chambre la firent se taire. On frappa à la porte. Nerrantsoula ouvrit. C’était la grosse tzatza.

— J’ai dit qu’il ne faut plus me déranger aujourd’hui ! s’écria notre amie.

— Entendu… entendu, fit l’autre, en entrant et en nous dévisageant stupidement, mais ces messieurs… tu comprends, Anicoutsa : j’ai le droit de penser à ma « taxe ».

Devant ce « droit », Anicoutsa ne pouvait plus être Nerrantsoula, pas même sacadgitza. Elle fut clouée, muette, au milieu de la chambre, les yeux hagards sur la tzatza qui représentait la « taxe » dans toute sa beauté.

— Combien est-ce ? demandai-je.

— Cinq francs par heure et par personne, répondit la codochka, avec volubilité, avant que j’aie fini ma demande.

Épaminonda et moi nous nous exécutâmes promptement ; et la masse de laideur s’en alla, que suivait le vague regard de la pauvre Anicoutsa. Mais, dès que l’horreur eut disparu, Anicoutsa secoua sa tête attristée et redevint subitement notre belle Nerrantsoula. Les bras tendus comme des ailes, elle fit une pirouette et alla se jeter sur le lit, où Léou la rejoignit immédiatement. De là, les yeux fixant les flocons de neige des acacias suspendus au plafond, une main caressant la tête du chien, l’autre dessinant des gestes nonchalants dans l’air, Nerrantsoula parla comme pour elle-même, mais avec flamme.

⁂

— Non, amis… Avec vous, je ne dois pas être méchante… Mon vrai nom, je ne le dirai ni à vous, ni à Dieu. Je le déteste. Il me rappelle une enfance vilaine, pénible. Quelqu’un le prononcerait à mon oreille, je le giflerais. D’ailleurs, je crois l’avoir oublié.

» Mais, ce que je n’ai pas pu oublier, ce que je voudrais vous faire deviner, c’est cette enfance. Elle me fera peut-être beaucoup pardonner de tout ce que vous avez dû pâtir en m’aimant. Car tout vient de l’enfance, tout sur elle s’échafaude : elle est le moment où la vie se présente à nos yeux grands ouverts. Qu’elle se présente sous l’aspect d’une affreuse mégère, nous la détestons et nous voilà méchants.

» C’est sous cet aspect que la vie se présenta à mes yeux. La mégère épouvantable, ce fut ma mère, une juive de parents riches, dont j’ai hérité l’image fidèle. Mais elle se sentait aussi peu juive que chrétienne, ne vivant que par ses amours. C’est ce qui la fit chasser de sa famille, gens médiocres, selon ses dires.

» Elle ne regretta rien, car, médiocre, certes ma mère ne l’était pas.

» — À quoi bon vivre, s’écriait-elle souvent dans ses parlotes avec les voisines, à quoi bon vivre si on ne fait que bâiller en travaillant, bâiller en s’amusant, bâiller en priant, bâiller en faisant l’amour !

» — Adella, lui répliqua un jour notre propriétaire, je ne crois pas que vos parents aient tant « bâillé » le jour où ils vous ont conçue, car vous êtes une vraie diablesse !

» — Ah ! sûrement non, monsieur Grégoire, sûrement non ! Mais ce jour-là, de deux choses l’une : ou ils comptaient en même temps l’or qu’ils avaient ramassé pendant la journée, ou bien ma mère s’était laissée embrasser par notre pimnicer. C’est pourquoi j’ai été une étrangère dans la famille : tous mes frères et sœurs dorment debout, ce qui prouve qu’au moment de leur conception ma mère attrapait des mouches !

» Notre propriétaire avait raison de dire qu’elle était « une vraie diablesse » : ma mère ne bâillait pas, n’attrapait pas de mouches. Toute notre bourgade voulait d’elle. On se l’arrachait, puisqu’elle devait gagner sa vie à la sueur de son front. Mais elle le faisait gaillardement, chantant du matin jusqu’au soir, et cependant, cette femme que tout le monde aimait, je la détestais. Nous fûmes deux ennemis, dès que mes yeux s’ouvrirent sur son visage qui fut tout de suite haineux à mon égard, parce que ma venue au monde signifia une entrave à sa liberté de vadrouilleuse.

» Ma mère ne prononça pas une seule fois mon nom sans l’accompagner, immédiatement, des épithètes : béléa ou pacoste.

» — Viens ici, béléa, que je te débarbouille ! Va-t’en d’ici, pacoste, que je ne te voie plus devant mes yeux !

» Et, qu’elle m’appelât ou qu’elle me chassât, c’était toujours, toujours, copieusement rossée, giflée, tirée par les cheveux. Durant toute mon enfance les bleus n’ont disparu de mon corps que pour faire place à d’autres bleus, et mon cuir chevelu n’a cessé un seul jour d’être meurtri. Tout cela, en sourdine, dans la chambre, la porte fermée. Et malheur à moi, si, au début, il m’arrivait parfois de crier : étendue par terre, bâillonnée d’un coussin, je payais chèrement l’audace d’avoir crié haut sous la violence des coups maternels.

» — Chienne ! me hurlait-elle ; c’est toi le malheur de ma vie ! Je ne me sens pas faite pour être mère, et tu t’es cramponnée à mes entrailles comme la cuscute aux champs ! C’est pour mon plaisir que je couche avec ton père, non pour donner la vie à des mômes comme toi !

» Mon père… Elle voulait dire : son amant, superbe brute, comme elle, marié et père de trois enfants. Quant à l’aveu qu’ils couchaient ensemble pour leur plaisir, et non pour me donner la vie de cela je ne doutais guère. Cela se faisait sous mes yeux, à mes oreilles, depuis toujours ; et c’était là le dernier des griefs que je pensais leur faire, car rien ne m’amusait, ne me payait des rudoiements dont j’étais victime que ce « plaisir » à eux.

» Au fait, ce n’était pas un plaisir, mais une rage.

» À quatre ans, je ne comprenais et m’épouvantais en silence. Rien d’ailleurs, je n’ai rien compris jusqu’à la fin (cette fin qui me surprit brusquement quand j’avais à peine dix ans), mais tout en ignorant naïvement le sens humain de leur rage, du moins ai-je appris plus tard que tout ce chambardement nocturne ne ferait pas crouler la maison sur mon lit comme je le redoutais, et que je pouvais voir et entendre sans aucun danger.

» La défense brutale de formuler ma peur, de pleurer et d’appeler au secours, fut le premier sentiment que je découvris dans le berceau en même temps que les coups. Et si des enfants saisissent d’abord cette tendresse des mots de maman et papa, moi j’ai saisi la dureté de cette terrible menace qui suivait les gifles : Chut ! Chut ! Tais-toi ou je t’étrangle ! Pacoste ! Béléa ! Le visage qui se penchait sur le mien et la bouche qui proférait ces horreurs étaient ceux de ma mère. Le « père », lui, ne s’approchait de mon lit ni pour me maltraiter ni pour me protéger ou me caresser. Je n’existais pas pour lui, comme n’existaient pas ses enfants même légitimes. Hélas ! c’était un homme de la pâte de ma mère.

» Blottie sous mes draps et retenant ma respiration, je le voyais entrer tard dans la nuit, bonhomme fort, grand, moustachu, noiraud, les sourcils froncés, le chapeau sur une oreille. Ma mère l’attendait, les rôtis froids et les bouteilles de vin sur la table, après avoir tout récuré, tout astiqué. Vivement, elle lui sautait au cou et le mordait jusqu’au sang. Il lâchait le premier hurlement, la mordait et la faisait hurler à son tour. C’était leur bonsoir, leur embrassement de bienvenue. Je me souviens, après ma libération, avoir remarqué plus de délicatesse dans les manières dont font preuve, lors de leurs amours, les taureaux et les vaches.

» Mes parents avaient d’ailleurs quelque chose de la beauté et du naturel de ces animaux et tout leur sans-gêne.

» Pendant la ripaille, ils étaient sincères comme les porcs dans leur façon brutale de mâcher les aliments. Puis, à mesure que le vin leur montait à la tête, leurs yeux s’arrondissaient, s’écarquillaient et brillaient, humides, comme ceux du bétail mâle en chaleur. C’était vraiment beau de les voir, d’autant plus qu’en juillet comme en décembre, ils avaient l’habitude de se mettre entièrement nus, ce qui me faisait grand plaisir, car leurs corps sculpturaux étaient gracieux dans leurs moindres mouvements.

» Je trouvais tout cela simple, naturel, agréable, distrayant, et je faisais des prodiges de malice pour ne pas être surprise en train de les épier, quoiqu’ils ne me surveillassent jamais.

» Ils devenaient moins simples et bien plus turbulents après la ripaille, quand, semblables à deux superbes coqs, ils se jetaient l’un sur l’autre pour se mordre, couraient par toute la chambre, bousculaient les meubles, renversaient les chaises et s’évertuaient à qui mieux mieux à mordre sans être mordu (mais je crois que leur plaisir était le même dans un cas comme dans l’autre). Toutefois, lorsqu’il lui arrivait, à elle, plusieurs insuccès consécutifs et que son adversaire la mortifiait coup sur coup, sa rage était telle que je m’attendais à la voir devenir folle. Aussi, après ces défaites, sa morsure n’était-elle que plus terrible. Alors, il mugissait, le cou tendu, comme un taureau, puis l’empoignait, la soulevait et la promenait sur ses bras tout le long des quatre murs.

» À les voir si beaux, si souples, si bien faits, lui, crinière frisée, elle, chevelure défaite, tous deux la peau couverte de dizaines d’ovales bleus marquant la dentition, c’était le seul moment où je les aimais sincèrement.

» Après, je ne les aimais plus. Ils éteignaient la lampe et criaient comme des malades. Je ne comprenais pas, et cela me faisait de la peine.

» Mais autre chose que de la peine me faisait la fin de ces histoires nocturnes et c’est là que je commençais à les mépriser.

» Un court assoupissement, et j’entendais la voix de ma mère :

» — Ah !… quelle vie !… quelle vie !… J’en ai assez… Choisis, mon cher, choisis entre elle et moi… Ça ne peut plus durer ainsi. Je perds la tête…

» C’était le signal. D’habitude, il se taisait longtemps, puis :

» — Ne m’embête pas… Je ne puis pas faire comme je voudrais… tu le sais bien…

» Et d’une parole à l’autre, les voilà debout. Ils allument. Lui s’habille, morose. Elle, en chemise, le poursuit d’invectives, jusqu’à ce que la première gifle lui résonne sur la joue. Puis, une heure durant, les coups et les insultes pleuvent d’égal à égal, car elle était très audacieuse et musclée, grâce à son dur travail.

» Ah ! les vilains yeux, les affreux visages !… Les hideuses brutes qu’ils étaient alors !… Transie de peur, je me demandais, à l’aube, quand il sortait en claquant la porte, quel serait ce jour-là le nombre de meurtrissures que je recevrais, moi : la cause de leur malheur.

» Cette vie de bêtes féroces fut fréquente au début de mes heures conscientes, et parfois toutes les nuits ; plus tard, deux et trois fois par semaine, pour s’espacer d’année en année au fur et à mesure que les disputes et les coups montaient en violence.

» Ma mère était d’une jalousie barbare. Pour « envoyer » des maladies incurables à sa rivale, elle jetait dans sa cour, les nuits de pleine lune, des grenouilles dont la bouche cousue avait été emplie de mercure. La femme de son amant se vengeait en barbouillant nos fenêtres d’excréments. Le matin, je devais aider au lavage de cette puanteur, pleurant de dégoût et me faisant battre.

» Il arrivait que les deux femmes, à force de se guetter l’une l’autre, tombassent nez à nez. Alors, toute la commune se rassemblait pour rire, car sans se faire trop de mal, elles se tiraient par les cheveux et se crachaient à la figure. Mais le scandale était inimaginable. Et les gens qui aimaient ma mère pour sa vaillance se demandaient comment une juive pouvait épouser des mœurs si bassement roumaines.

» Elle le put, tombant de plus en plus bas, tant qu’enfin une manie religieuse s’empara de son cerveau et le détraqua complètement. Notre chambre fut envahie par les icones de tous les saints de l’église orthodoxe. Des cierges et des veilleuses brûlèrent partout. Les popes firent leur apparition dans la chambre de « la juive ». Et la juive reçut le baptême, dont la malheureuse espérait « un changement » dans l’attitude de son amant « chrétien » qui, lui, se fichait de toutes ces histoires popesques.

» Un changement se produisit, certes, mais dans le sens opposé ; de propre et travailleuse qu’elle était, ma mère devint une bigote sale, négligente, paresseuse. Les poux surgirent dans nos chevelures. La misère nous mit au régime du jeûne, si sympathique aux popes quand il s’agit de leurs ouailles. L’amant vint encore une ou deux fois, trouva que ma mère « commençait à devenir une épouse comme toutes les épouses », et s’éloigna d’elle.

» J’avais neuf ans. Abrutie par l’abandon, la belle Adella de jadis ne faisait plus maintenant que courir les rues et épier le passage de son homme, qu’elle suppliait pitoyablement de revenir « encore une fois », au moins « une dernière fois », cependant que je vagabondais de maison en maison, loqueteuse, répugnante, à la recherche d’un morceau de pain.

» Un soir, je les surpris s’entretenant au coin d’une rue. Elle était ivre :

» — Viens, mon chéri… viens… ou je me pends…

» Apitoyé, il disait, tendrement, lui caressant la main :

» — Pauvre Adella !… Tu me crèves le cœur, mais vraiment, tu pues l’eau-de-vie comme une rakidgitza… Et c’est si sale chez toi !

» Ce fut comme un coup de fouet. Elle vendit son dernier bijou, un beau bracelet, nettoya la maison, se rendit belle, presque séduisante, et réussit à ramener son « chéri ».

« Nous étions en automne… Le froid piquait assez fort et ma mère fit du feu. De mon lit, un œil sur la chambre, j’aurais été heureuse de les voir s’aimer « encore une fois », mais justement ce soir-là, après une longue paix, ma mère m’avait, pour rien, cruellement battue et envoyée coucher le ventre vide. Aussi, en les regardant dévorer une oie rôtie, j’avalais ma salive et je les haïssais à mort.

» Les pauvres ! Comment eussé-je soupçonné que, pour eux, la mort était déjà présente !… Elle l’eût été pour moi, sans précisément cette dureté à eux qui me tint en éveil et qui me sauva la vie uniquement parce que, affamée, je n’attendais que le moment de les voir endormis pour me jeter sur les restes de leur copieux repas.

» Ce moment vint peu après minuit, après le chambardement habituel, quand ma mère prouva une dernière fois que — même la mort dans la tête — elle n’attrapait guère de mouches en faisant l’amour.

» Ils s’étaient couchés dans un état où je ne les avais jamais vus, hébétés, chancelants. Lui surtout semblait avoir une tête de plomb ; je l’entendis, le premier, ronfler, car ils ronflaient tous deux, au commencement du sommeil. Déjà je voulais me glisser hors du lit pour aller, à tâtons, chiper un morceau d’oie que j’avais repéré, quand ma mère se lève et allume. Je ferme vite les yeux et fais la morte. Elle se penche sur moi — je sentais sa transpiration insupportable — puis, je l’entends sortir et trébucher dans la cour, d’où me vient le bruit d’une averse.

» Elle est longue à revenir. Quand elle rentre, c’est pour déposer à terre un fardeau, éteindre et se fourrer au lit immédiatement.

» Alors j’ouvre les yeux et regarde ce qu’elle vient d’apporter, mais au même instant une odeur de gaz m’étourdit. Au milieu de la chambre, dans l’obscurité complète un noyau de feu brille et lance des étincelles qui craquent. Je me dis, ignorant tout à fait qu’on pût se tuer avec du charbon de bois : elle a froid et a fait du feu, mais pourquoi ne l’a-t-elle pas allumé dans le poêle ? Ça fait mal à la tête !

» Dans le silence noir, je me lève et écoute : il ronfle toujours ; ma mère ne bronche pas ; et le brasier luit de plus en plus fort, craque et pue terriblement. Je n’ai plus envie de manger, mais de vomir.

» Doucement je sors du lit, ramasse mes vêtements, n’ai garde d’oublier le morceau d’oie, puis j’ouvre et quitte la chambre avec précaution, en refermant la porte pour qu’ils puissent dormir et ne pas avoir froid, pensais-je, dans ma peur d’être battue le lendemain plus durement que d’habitude.

» Je ne fus plus battue, car le lendemain j’étais une orpheline, échappée à la mort grâce à la cruauté de sa mère qui l’avait envoyée se coucher sans dîner.

» Après une nuit passée dans le foin de l’écurie, le matin, accompagnée par une locataire, j’entrai timidement dans notre chambre : ma mère et son Grec étaient morts, asphyxiés.

· · ·

⁂

En prononçant le dernier mot de son histoire, Nerrantsoula fit un bond et sauta au milieu de la pièce :

— Voilà, dit-elle. Il leur sera beaucoup pardonné parce qu’ils ont beaucoup aimé…

Et venant nous prendre par le cou et nous embrasser :

— … Me sera-t-il, à moi aussi, beaucoup pardonné ?

Épimanonda, les yeux hagards, avait la pensée ailleurs : il songeait à ce que je songeais moi-même ; il le dit, du bout des lèvres :

— Ton père était donc grec…

Nerrantsoula tressaillit :

— Grec ? Je n’ai pas dit cela !

— Si…, appuyai-je, tu l’as dit : « Ma mère et son Grec étaient morts… »

— Et qu’est-ce que cela pourrait bien vous faire ! s’écria-t-elle, agacée.

Cela nous faisait beaucoup. Elle le savait aussi bien que nous, car la devineresse des marécages, en lisant dans les lignes de sa main, lui avait dit : « Ta vie sera terrible et ton sort est lié à un garçon qui est de la race de ton père. »

Ce garçon était donc Épaminonda. Je le pensais. Il le pensait aussi, je le voyais dans son regard devenu presque dur pour moi et qui me disait clairement : de nous deux, c’est moi qui suis de la race de son père : le sort de Nerrantsoula est donc lié au mien ; elle est à moi.

Je sentis que dès ce moment-là je ne devais plus compter sur la tendresse de mon ami. Unis pendant cinq années dans la souffrance, nous ne pouvions plus l’être dans cette navrante joie où la passion charnelle et l’amitié pure se contrecarrent. Épaminonda redevenait mon rival du temps de la canalisation, quand nous nous étions connus sur les bords d’un fossé qui fut fatal à Nerrantsoula. Et aujourd’hui une autre fosse — la Fosse des filles publiques à Braïla — nous réunissait de nouveau tous les trois. Pour combien de temps ? De quelle manière ? Et à qui, de nous trois, cette Fosse allait-elle être funeste ?

Nous restions pensifs, chacun sondant le gouffre de notre destinée commune, quand un brutal toc-toc à la porte nous réveilla. Nerrantsoula ouvrit. L’horrible tzatza réapparut. Elle nasilla aussitôt, en scandant les paroles :

— C’est l’heure-re, mes-si-eurs ! Ma ta-xe, s’il vous plaît !

Devant ce sauvage et inattendu rappel à la triste réalité, notre amie fut pétrifiée. On eût dit que cela lui arrivait pour la première fois. Nous fouillâmes vite dans nos poches, jetâmes à la codochka sa chère taxe et la chassâmes. Elle sortit en faisant sauter les pièces dans sa main.

Le jour diminuait silencieusement L’angoisse nous abattait. Une heure durant, aucun de nous ne souffla mot. Nerrantsoula sur son lit, Épaminonda et moi sur nos divans, nous fumions cigarettes sur cigarettes et évitions le choc de nos regards. L’accablement était tel que Léou, exaspéré, bâilla et clabauda sans arrêt.

— Va te promener, lui dit enfin sa maîtresse.

Le chien comprit d’emblée et sauta des deux pattes sur la poignée de la porte, qui s’entre-bâilla. Il y introduisit son museau et se glissa dehors.

Àpeine était-il sorti qu’un bruit de béquilles frappant le plancher du corridor nous parvint par la porte ouverte. Nerrantsoula alluma la grosse lampe du lustre à pétrole, courut et reçut dans ses bras le béquillard : une véritable apparition.

C’était un petit jeune homme qui pouvait avoir notre âge, mais qui n’était qu’un squelette à la peau parcheminée, aux yeux creux — quoique beaux, rêveurs — une moustache pas plus épaisse que les sourcils, le nez transparent et les lèvres tendues sur sa belle dentition comme deux sangsues affamées. Il riait, le chapeau à la main, d’un rire sincère qui m’alla droit au cœur.

— Eh bien, Aurell ! dit Nerrantsoula, affectueuse, le conduisant au fauteuil, t’es-tu amusé gaillardement avec la compagnie ?

D’une voix essoufflée et empreinte d’un mélancolique regret, l’infirme répondit :

— Gaillardement… On ne s’amuse pas gaillardement lorsqu’on est comme je suis et dans une « compagnie » de gens qui n’ont pour moi que de la pitié…

En disant cela il roulait sur nous des yeux étonnés. Nerrantsoula, s’expliquant alors, nous intrigua à notre tour :

— Ce sont deux amis, deux vieux amis que tu ne reconnais plus, mais que tu te rappelleras si je te dis que ces barbus-là sont Marco et Épaminonda, les deux braves garçons qui venaient me voir le jeudi et le dimanche à l’hôpital quand j’avais le crâne fracturé.

Àces mots, le visage du béquillard devint grave et sincèrement peiné.

— Ah !… fit-il, je me souviens, puis… C’est pour moi que tu as quitté ces deux amis… Maintenant… laissez-moi… Je ne m’attendais pas à cette surprise…

Nous ne nous y attendions pas davantage !… Cet estropié… Nerrantsoula nous avait quittés pour lui !… Pourquoi ?

Nos regards, qui exprimaient notre désir de connaître la vérité, se portèrent sur son visage ému. Elle ferma doucement les yeux en signe d’acquiescement et aida Aurell à se diriger vers la porte, qui était ouverte, mais dont le cadre, juste à ce moment, fut tout rempli de la terrible tzatza :

— C’est comme cela, mes enfants, la porte grande ouverte, que vous vous amusez ? miaula-t-elle.

— De quoi s’agit-il ? De la taxe ? demanda Épaminonda d’une voix caverneuse.

— Eh oui, mon garçon ! Ça fait bien deux heures que je vous laisse tranquilles.

Nerrantsoula poussa un cri de bête égorgée, lâcha l’infirme et se précipita sur le tiroir d’une commode, empoigna toutes sortes de bijoux et les jeta, d’un seul coup, à la figure de sa patronne :

— Tiens ! Truie infecte ! Rassasie-toi de taxe ! Et laisse-nous tranquilles jusqu’à demain matin !…

Puis, reprenant le bras d’Aurell, elle disparut avec son protégé.

La tzatza blêmit et s’appuya contre l’embrasure :

— Ah ! C’est le comble ! Jamais quelqu’un n’a osé me dire « truie infecte » ! Et si vous saviez combien j’ai été et je suis bonne pour cette enfant ! Sans moi, elle serait aujourd’hui une chiffonnière… Quelle honte ! Mon Dieu !… J’ai bien le droit de demander ma taxe. Elle me doit un tas d’argent, tant elle est gaspilleuse… Seigneur ! Seigneur ! Quelle honte !

Nous ramassâmes les bijoux répandus sur le sol et mîmes dans les mains de la généreuse cocodhka un billet de cent francs :

— Allez, madame, et maintenant ne revenez plus ! lui dis-je.

— Comment, « ne revenez plus » ? s’écria-t-elle. Vous ne voudriez pas, contre une pièce de cent francs, me séquestrer ma plus belle fille ! Il y a dans le salon trois messieurs comme il faut qui veulent d’elle. Ils ne vont qu’avec elle. Et ce sont des clients qui paient des bouteilles chères pour tout le monde, pas comme vous…

— Mais, madame, nous ne sommes pas des clients…

— Vous n’êtes pas des clients ! Alors, quoi ? Des amants de cœur ? Je n’admets pas ça, moi, dans ma maison ! Et deux, par-dessus le marché ! Ah non, alors ! Vous m’amusez !… Regardez-moi un peu cette Anicoutsa ! Qu’elle me paie d’abord les quatre mille francs qu’elle me doit ; après, c’est son affaire si elle veut marcher à l’œil !

Et la tzatza partit en claquant la porte. Nous restâmes seuls, Épaminonda et moi, nous regardant ébahis :

— Quatre mille francs, moré, Marco !

— Quatre mille francs, Épaminonda !

— Pauvre Anicoutsa !

— Chère Nerrantsoula !

— Jamais nous ne pourrons payer une si grosse somme !

— Jamais !

— Cependant, il le faut, Marco !

— Certes, Épaminonda, il le faut !

Àcette époque-là, deux cents louis d’or, tout marchand d’oranges ne les avait pas dans son burnous. Nous ne les avions pas davantage, quoique nous fussions, chacun, possesseurs de deux propriétés qui nous faisaient vivre. Elles nous faisaient vivre, oui, mais pas à raison de cent francs par jour qu’il fallait donner à une tzatza pour qu’elle nous laissât tranquilles près de notre Nerrantsoula, son Anicoutsa, que des messieurs « comme il faut » attendaient dans le salon !

— Moi, je ne pars plus d’ici ! s’écria Épaminonda, tâtant son coutelas enfoui dans sa ceinture.

Et promptement nous décidâmes de vendre chacun une propriété, de payer la dette de Nerrantsoula, de la délivrer de la Fosse, puis…

Aussi promptement, chacun fouilla dans la pensée de l’autre ce qu’il comptait faire, après, avec cette Nerrantsoula, une fois délivrée.

Pauvre et sublime jeunesse ! Il n’y a que toi qui saches prendre, promptement, les plus impossibles décisions. Il n’y a que toi qui fermes adorablement les yeux devant la cruelle évidence.

Car il était évident que le jour où Nerrantsoula serait libre, nous ne pourrions pas partager deux pailles entre trois ânes, comme dit le proverbe, ni une femme honnête entre deux hommes honnêtes. Mais ce jour-là n’était pas le jour même et, en attendant, nous étions heureux de pouvoir séquestrer notre amie et la regarder, l’écouter.

⁂

— Oh ! fit Nerrantsoula en rentrant, je suis sûre qu’elle vous a déjà dit que je lui coûte quatre mille francs ! Elle le dit à tout le monde et chacun lui donne quelques louis pour que ma dette diminue ; mais ma dette ne diminue quand même pas… Je connais cela.

» Il est vrai : elle m’a prêté quelques bonnes sommes d’argent à un moment où, naïve, je croyais à la générosité du monde… Ce n’était d’ailleurs pas pour moi, mais pour Aurell que j’espérais pouvoir guérir. Ah !… Comme tout cela me peine !

» Le pauvre Aurell, que vous avez vu, a été victime d’un accident identique au mien : il est tombé lui aussi dans le fossé de cette canalisation, une année environ avant moi, et cette chute, cause d’une compression de la moelle épinière, a abouti à la paraplégie. De plus, tuberculeux héréditaire.

» Mais quelle nature heureuse !… Jamais de cris, jamais de plaintes, jamais de mauvaise humeur. Il était le malade le plus touché de notre section chirurgicale ; et cependant il faisait rire tout l’hôpital et rendait des services à qui l’en priait, tout paralytique qu’il soit !… À tel qui avait le bras en écharpe, il allait régulièrement rouler des cigarettes ; à tel autre, immobilisé, il servait la nourriture, le mouchait, lui grattait une démangeaison ; des illettrés, il faisait la correspondance, laquelle arrachait des larmes s’il s’agissait de « taper » un parent, ou provoquait des fous rires s’il fallait encourager « ces sacrés malades de la maison ». Enfin, comme chaque patient avait besoin de quelque chose de la cantine, c’est Aurell, l’homme sans jambes, qui passait la musette autour du cou, prenait les béquilles et allait faire les commissions. C’était interdit, mais qui pouvait être sévère avec l’aimable Aurell ? Du médecin chef aux domestiques, tout le monde l’aimait.

» — Au-ré-é-elle ! criait une infirmière, le malade du 7 ne veut pas faire pipi : va le lui faire faire !

» Il ne s’agissait pas de piquer la vessie du réfractaire, mais simplement qu’Aurell imitât Monsieur l’Économe lorsqu’il est fâché. Or l’économe de l’hôpital était l’être le plus bourru qui fût au monde et le plus riche de tics. Tout bougeait en lui : le nez, les yeux, les oreilles, le menton, les lèvres, les épaules et jusqu’au cuir chevelu. Il les faisait fonctionner au diapason d’une mauvaise humeur, qui lui était naturelle, mais qui, dès qu’elle s’accentuait, tournait à la colère, les faisait vibrer à une vitesse folle et dans un ensemble parfait. Souvent la langue elle-même « se montrait devant sa porte », comme disait Aurell, qui savait seul copier l’amusant économe, « père des malades » éternellement mécontent du service, mais brave homme au fond. Et en effet quand (très rarement) Aurell se décidait à imiter notre chef suprême, tous les internes et les infirmiers se rassemblaient autour de lui, se tordaient de rire, et finalement disaient :

» — J’ai uriné sur moi, ma parole d’honneur !

» Mais Aurell nous rendait des services que personne ne pouvait rendre. On sait que dans les hôpitaux la nourriture est insuffisante, surtout pour les malades qui n’ont que des fractures. Aussi Aurell, qui épluchait à lui seul la moitié des légumes de l’hôpital, tout en amusant les cuisiniers, nous apportait-il en un clin d’œil ce que nous désirions pour apaiser notre faim, étant à la cuisine comme chez lui et se réservant sans se gêner toutes ces gourmandises que le personnel escamote à la barbe de l’administration, mais dont il prive les malades. Il les distribuait sans préférence et en évitant de faire des jaloux. Il était juste, pensait à tous les malheureux, à preuve ce cas : un soir on transporta, avec son lit, dans la chambre mortuaire, un pauvre paysan qu’on croyait mourant. Il avait perdu connaissance. On mit une veilleuse à son chevet, un crucifix sur sa poitrine et on le confia aux soins du Seigneur, loin des malades que son agonie pouvait effrayer :

» — Il mourra cette nuit, dit notre infirmier.

» Aurell n’en était pas convaincu et il alla vers minuit voir l’abandonné. Surprise : le mort était ressuscité ; et sa première parole fut pour demander « un peu de choucroute ».

» — J’en meurs d’envie ! se serait-il exclamé devant notre ami, qui s’en fut lui en chercher un plein bol, le lui servit et se recoucha sans que personne sût ce qui s’était passé.

» Hélas ! cette histoire eut une suite lamentable et hilarante à la fois, car le matin de bonne heure, notre infirmier allant chercher son mort pour le transporter à la morgue, se rencontra nez à nez avec lui en ouvrant la porte :

» — Encore un peu de choucroute, cher monsieur ! cria le mort.

» L’infirmier prit la fuite, traversa l’hôpital et la cour en hurlant d’horreur et ne s’arrêta que chez lui, d’où il ne voulut plus retourner reprendre son service. Depuis, cet homme est tombé dans une mélancolie hypocondriaque ; il n’est plus qu’une charge pour les siens, cependant que le paysan qu’il voulait livrer à l’autopsie est encore guilleret et mange de la choucroute quand il en a envie.

» À cet incident s’ajouta peu après une extraordinaire aventure qui rendit Aurell célèbre. L’hôpital possède une section de fous, et il arriva qu’un de ceux-ci devint furieux. On décida de l’envoyer dans une maison spéciale, mais les deux gardiens qui devaient le ligoter n’osaient pas s’approcher du malheureux, qui menaçait de « tuer tous les dragons » avec une barre de fer qu’il avait arrachée à la fenêtre. Aurell apparut brusquement dans le cadre de la porte et montra au fou une longue ganse d’or qu’il avait toujours dans sa poche. Devant ce misérable infirme, recroquevillé sur ses béquilles, le fou resta stupéfait et laissa tomber la barre.

» — Tu ne veux pas, ami, que je te mette ce bracelet ? dit Aurell, faisant danser le galon brillant.

» — Un bracelet ?… hurla le fou, bien sûr que je veux un bracelet, mais ces dragons-là veulent me dévorer !

» — Ils ne te dévoreront plus lorsque tu auras le bracelet d’or ! Donne-moi tes poignets !

» — Le fou vint docilement, les deux bras tendus. Aurell lui tressa avec douceur de solides menottes et lui dit à la fin :

» — Maintenant nous fuirons ces dragons. Viens avec moi. J’ai ma voiture qui nous attend dehors… Allons vite !

» Ce fut fait en un clin d’œil.

» Après cet étonnant coup d’audace, je demandai à Aurell :

» — Et si le fou t’avait assommé avec sa barre ?

» — Il m’aurait peut-être rendu service, me répondit le pauvre garçon.

» Cette réponse m’avait beaucoup peinée. Je compris qu’au fond il n’était pas si gai qu’il en avait l’air. Et c’est depuis que j’ai aimé Aurell comme un frère et que je me suis attaché à lui. Nous ouvrîmes nos cœurs l’un à l’autre, nous nous racontâmes nos enfances. La sienne avait été aussi grise, aussi désolée que la mienne. Comme moi, il n’avait plus de parents, ni personne au monde qui l’aimât sincèrement.

» — C’est dans cet hôpital, ou dans d’autres, que je passerai ma vie désormais ! s’exclama-t-il un jour.

» Ah ! que de larmes nous avons versées ensemble, loin de tout regard, et combien l’idée de nous séparer bientôt nous rendait malheureux !

» Alors nous convînmes de quitter l’hôpital, une nuit, et de « fuir dans le monde ».

» — Je mendierai… Nous ne mourrons pas de faim, disait-il.

» — Et moi j’ai quelques sous de côté, et des bras pour tout faire, ajoutai-je.

» — Nous vivrons comme frère et sœur, n’est-ce pas, Sœurette ?

» — Oui, Aurell !

» Il m’appelait Sœurette et m’appelle encore ainsi aujourd’hui, car à l’hôpital, comme partout à Braïla, personne n’a jamais su qui j’étais, n’ayant point de papiers.

» Et un soir, tous feux éteints, nous glissâmes comme deux ombres le long des murs, nous passâmes par la brèche de la vieille palissade qui entoure le dos de l’hôpital et nous sortîmes inaperçus.

» Je vous fuyais à grand regret, quoique convaincue que l’amour d’Aurell était plus beau que le vôtre, amour fraternel, nullement intéressé à la femme, et pur comme il l’est resté jusqu’à aujourd’hui. Je vous connaissais violents, prêts à vous entre-tuer à cause de moi. Il m’eût été pénible de choisir entre vous deux. Je choisis Aurell, enfant doux, infirme, sans appui, condamné à une perpétuelle vie d’hôpital. Et croyant vous rendre un service en mettant fin à une chose impossible, je disparus avec Aurell, « dans le monde ».

» Le monde… Il fut bon pour moi, pourquoi ne pas l’avouer ? Ou bien, si vous voulez, il fut comme nous le voyons, comme il ne peut pas ne pas être, si tout dépend de ce que nous demandons à la vie. Et Dieu sait combien l’envie de mettre les bouchées doubles me dévorait à ce moment ! On doit dire aussi que l’occasion s’était présentée et qu’elle fut pour quelque chose dans mon envie.

» Cela se passait à Galatz, ma ville natale, où nous nous étions réfugiés. Une amie de ma mère, bonne couturière, nous hébergea et m’offrit de gagner mon pain en l’aidant. Elle était seule, un brin avare, trop souvent triste, mais bon cœur somme toute. Aurell devint son joyeux partenaire de domino. Léou, que j’amenai, l’amusa beaucoup. Et tous les trois nous contribuâmes pendant quelque temps à rendre un peu plus gaie la vie de ce foyer de vieille fille aigrie.

» Mais qu’il est pénible d’être fabricant de gaieté pour un ami qui s’attriste à tout bout de champ ! Dans la pauvreté comme dans l’aisance, rien ne vous donne un plus grand dégoût de vivre que le compagnon qui s’affaisse dès que vous le lâchez un instant pour vous essuyer le front.

» Le bon Aurell, si inépuisable cependant à divertir qui que ce soit, me disait, au bout d’une année d’existence chez Mlle Catherine :

» — À l’hôpital au moins, les malades restent dans le lit. Hors de l’hôpital il faut les tenir dans les bras. Ce n’est pas un passe-temps bien réjouissant !

» À la fin de ma seconde année de couture je savais conduire seul le petit atelier de Mlle Catherine, qui ne faisait maintenant que pousser des ah et des oh sur tous les tons et dans tous les coins de l’appartement. Cela commençait à nous devenir insupportable ; Aurell perdait sa bonne humeur. Nous avions tous les deux nos dix-sept ans passés et le vaillant ami luttait avec acharnement pour se créer une occupation lucrative qui lui permît de gagner sa vie. Il y parvint dans ce qui fut toujours sa passion : le dessin, la peinture. Ses portraits, ses aquarelles trouvèrent des acheteurs :

» — Par pitié pour un infirme ! raillait-il. Je pourrais tout aussi bien leur « coller » n’importe quoi : du cirage, des lacets, des pantins…

» Je ne connaissais point Galatz, l’ayant quitté pour suivre ma mère alors que j’avais à peine six ans ; mais Aurell, intelligent, affectueux et doué, arriva rapidement à se faire aimer et encourager par quelques notabilités locales. Et nous songions déjà à plaquer notre moulin à tristesse et à nous frayer un chemin ailleurs, « tout seuls », quand, soudain, un tourbillon de joie fit irruption dans la maison de Mlle Catherine et nous emporta, tous, pêle-mêle.

» Ce tourbillon, c’était le Monde ! Le monde avec son beau et son vilain côté, le monde avec son bien et son mal, le monde tel qu’il est.

» Il se présenta un jour dans la personne d’une cliente riche et « bien recommandée » ; une dame élégante, d’un certain âge, lourde de bijoux et généreuse à vous faire pleurer. Le temps de boire son sorbet, elle fit une commande de quatre robes, ne marchanda point et paya le tout à l’avance sans même qu’on eût exigé d’elle les arrhes habituelles, mais…

» — Qui est cette belle enfant ? demanda-t-elle à Mademoiselle en me montrant.

» — Ah ! chère madame ! C’est une pauvre orpheline, une nièce à moi…

» — Comment s’appelle-t-elle ?

» — Anicoutsa.

» En me faisant passer pour sa nièce, Mlle Catherine mentait sciemment, mais pour ce qui était du nom d’Anicoutsa sa bonne foi se trouvait victime d’une plaisante confusion, car, à dix ans de distance, me rappelant à son souvenir rien que par le nom de ma mère, elle s’était frappé le front et s’était exclamée :

» — Ah ! Seigneur ! C’est toi ! Anicoutsa !

Maîtrisant mon rire, je fus contente de ce nouveau sobriquet et me laissai appeler ainsi.

» — Eh bien, mademoiselle Anicoutsa, reprit la généreuse cliente, si vous réussissez mes robes, je vous remercierai comme il faut.

» Et se tournant vers Aurell et ses dessins :

» — Comme il a du talent, ce jeune homme ! s’écria-t-elle. C’est encore un parent à vous, mademoiselle Katti ?

» — Oui-i-i, madame, le pauvret : un neveu lui aussi, orphelin pareillement, pour ne plus parler de son infirmité !

» — C’est incurable ?

» — Hélas !

» — On n’en est jamais sûr… Il faudrait essayer avec de grands médecins, à Bucarest.

» Et la bonne dame, choisissant nonchalamment quelques cartons et toiles, offrit à Aurell une somme dont la rondeur me fit pendant un bon moment piquer à la machine à tort et à travers.

» — Quel cœur !… quel cœur !… s’exclamait sans cesse Mlle Catherine après le départ de l’étonnante dame. Ça, mes enfants, c’est votre chance ! C’est à vous que je dois ce miracle, car moi, je n’ai jamais connu de tels coups de veine !… Et j’ai le pressentiment que cette Mme Pavlik changera votre vie !

» — Pourvu que ce soit en bien, tante ! s’écria Aurell en lui ouvrant ses bras. Peut-être que nous finirons chacun par un beau mariage et que nous danserons la Kindia !

» — Ma foi, cela ne me déplairait guère : je pourrais encore rendre un homme heureux, et, pour ce faire, je rabattrais volontiers de ma fierté d’antan !

· · ·

» Pauvre Mlle Catherine ! Je songeais à ses paroles, plus tard, quand notre dégringolade fut un fait accompli… On n’est pas impunément fier dans la vie ; et on ne rend plus personne heureux le jour où on n’a plus rien à donner : la figue qui se tient fière sur le faîte de l’arbre, où aucune main n’arrive pour la cueillir, où aucune bouche ne peut la manger alors qu’elle est mûre, se dessèche, se pétrifie, et meurt en contemplant le ciel.

» Donner, donner, c’est le grand bonheur de l’existence ! Donner surtout à temps, chaque chose à son temps. Donner le rire et donner les larmes… Vivre ses élans, vivre sa douleur… Happer au passage le rayon de joie qui file, montrer sa belle dentition dans le rire que des yeux humides quémandent, et puis, et puis, pleurer éperdument avec tout son cœur rassasié de joie ! Pleurer un temps… Puis rire.

· · ·

Nerrantsoula s’interrompit brusquement, les yeux fixés sur Épaminonda. Alors je m’aperçus que celui-ci avait un regard de fou et qu’il serrait ses mâchoires à les faire craquer.

Il était tard… Toute la maison dormait, et le silence me glaça les os.

— Continue, amie ! dis-je.

— Non ! répondit-elle doucement, Épaminonda me fait peur !

L’autre esquissa un sourire qui me fit peur à moi-même.

— C’est rien… moré Nerrantsaki… Va jusqu’au bout maintenant !

— Il n’y a plus aucun « bout » ! murmura-t-elle.

» Ce qui suit, c’est une histoire rapide et bête comme celles de toutes les filles.

» Mme Pavlik revint accompagnée de deux hommes qui connaissaient l’art de tourner la tête aux jeunes comme aux vieilles demoiselles. Il n’y eut peut-être pas tout à fait de la fourberie, car nous les avons vu souffrir, ces beaux ravisseurs, et gaspiller l’argent comme on ne le fait pas lorsqu’on est entièrement faux.

» Ce fut un micmac totalement incompréhensible pour moi. Je n’en aimais aucun, Mlle Catherine les aimait tous les deux et Mme Pavlik aimait tout le monde ! Aurell, lui, pouvait produire des dessins et des aquarelles autant qu’on était prêt à lui en acheter. Et nous voilà toute la bande, Léou compris, partant pour Bucarest où ces gens-là se faisaient forts de guérir Aurell. Il fut en effet reçu dans un grand hôpital. Trois mois durant, on le tourna sur tous les côtés, pour qu’à la fin on le laissât sortir sans autre amélioration que deux béquilles neuves à la place des vieilles.

» Pendant ce temps, à nous, dehors, on nous promettait monts et merveilles et on nous fit tout voir, tout visiter, tout goûter. Je fermai les yeux sur la tromperie qui commençait à devenir visible, je bus de mes deux mains le nectar de la coupe qui passait, et, les paupières closes, je me dis : Ainsi, du moins, j’aurai tout connu, rien à envier et je ne deviendrai jamais laide et triste comme Mlle Catherine.

» Mlle Catherine, elle, ne ferma point les yeux et les ouvrit bien inutilement pour chercher un mari dans l’un ou l’autre des deux noceurs, calcula, escompta, grimaça, pour se trouver à la fin toute seule dans une chambre d’hôtel.

» Quant à moi, j’ai continué de plus belle, car, entre la couture et ce que j’avais, il ne se trouva personne pour donner une prime d’encouragement au travail honnête et me pousser à reprendre mon aiguille.

» Maintenant encore je fais ce qui me plaît et rien de ce qui me dégoûte. On continue à me donner, et je donne comme si j’étais à mes premiers élans.

» Ce sera ainsi jusqu’au jour où j’aurai tout donné et ma vie avec !

· · ·

Dans l’envahissante lueur de l’aube estivale qui commençait à blanchir les carreaux, Épaminonda nous montra une face de spectre. Sa bouche, desséchée, s’était entr’ouverte. Les yeux, immobiles comme tout son corps, semblaient morts. Les narines s’étaient collées. La barbe et la chevelure elles-mêmes, si éclatantes d’habitude, avaient quelque chose de ramolli.

Nerrantsoula lui sauta au cou et l’embrassa :

— Allons… ami… oublions tout cela !… Voici le jour. Nous dormirons un peu ; vous, sur les divans ; moi, dans le lit, avec Léou, mon ami d’enfance dont vous ne serez pas jaloux ! Puis, comme de juste, ce sera mon tour de vous écouter et le vôtre de me dire vos joies et vos peines ! Allons !

Secoué par notre amie, Épaminonda, rigide, oscilla comme un mannequin assis sur son séant. Elle n’y fit point attention, vint me prodiguer les mêmes caresses, puis, joyeusement, soulevant jusqu’aux genoux ses jupes, se mit à sauter entre les deux divans et à nous distribuer des baisers à chaque saut :

Nerrantsoula foundoti !
Nerrantsoula foundoti !

Mais à la quatrième enjambée, alors qu’elle tournait le dos à Épaminonda et s’élançait vers mon divan, un cri horrible retentit dans toute la maison, et j’eus juste le temps de saisir dans mes bras notre belle Nerrantsoula, poignardée par celui qui était sa destinée, par le pauvre Épaminonda.

Pe Chantz, craïoulé, pe Chantz,
Undé intri cou oun sfantz :
Câinii si catzélélé
Isi innod bélélélé.

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