ON NE PEUT PAS TOUT AVOIR
Hastings Beauchamp Morley traversa rapidement Union Square en jetant un regard de pitié sur les centaines de vagabonds affamés sur les bancs du parc. Une drôle de bande que ces types-là, pensa-t-il ; les hommes, mal rasés, avaient des faces stupides et bestiales ; les femmes faisaient des grimaces et des contorsions en remuant leurs pieds et en balançant leurs jambes au-dessus du gravier.
Hastings Beauchamp Morley était soigneusement et élégamment vêtu. C’était le résultat d’un instinct dû à sa naissance et à son éducation. Il nous est défendu de pénétrer dans le sein d’un homme au-delà du plastron de sa chemise ; c’est pourquoi il ne nous reste qu’à rapporter ses faits, gestes et conversations.
Morley n’avait pas un sou en poche ; mais il souriait d’un air de pitié en considérant une centaine d’infortunés, sales et barbouillés, qui n’en avaient pas davantage et qui n’en auraient pas davantage non plus lorsque les premiers rayons du soleil commenceraient à dorer le grand bâtiment qui se trouvait du côté ouest du square. Mais Morley, lui, en aurait suffisamment à ce moment-là. Ca n’était pas la première fois que le crépuscule l’avait surpris les poches vides ; mais toujours l’aurore les avait trouvées bien garnies.
Tout d’abord, il se rendit chez un clergyman qui habitait à proximité de Madison Avenue et lui présenta une fausse lettre d’introduction qui prétendait émaner d’un pasteur de l’Indiana. Cette lettre, accompagnée d’un boniment réaliste relatif à une infortune passagère, lui rapporta cinq dollars.
Sur le trottoir, à vingt pas de la porte du clergyman, un homme gras, au visage pâle, l’arrêta et lui mit brutalement son poing sous le nez en réclamant d’une voix criarde le remboursement d’une vieille dette.
« Tiens, c’est toi, Bergman ? susurra Morley d’une voix douce. Je me rendais justement chez toi pour solder mon compte. C’est seulement ce matin que j’ai reçu les fonds de ma tante. Ils avaient été envoyés à une fausse adresse. Viens jusqu’au coin et je vais te régler. Heureux de te voir. Ca m’épargne un déplacement. »
Quatre verres d’alcool apaisèrent l’irritable Bergman. Lorsque Morley avait de l’argent sur lui, il avait un air qui eût fait reculer une demande d’emprunt du Nicaragua. C’est seulement quand il était sans le sou que son bluff baissait d’un demi-ton ; mais il y a peu de gens assez compétents pour percevoir la différence entre un la dièse et un si bémol.
« Fenez chez moi temain pour payer, Morley, dit Bergman. Excusez-moi si che fous ai arrêté tans la rue. Mais che ne fous avais pas fu depuis trois mois. A fotre santé. »
Morley s’éloigna, son visage pâle illuminé d’un sourire ambigu. Le crédule Juif allemand, sensible aux libations, l’avait amusé. Désormais, il lui suffirait d’éviter la Vingt-Neuvième Rue : il savait maintenant que Bergman rentrait chez lui par ce chemin-là.
A deux blocs plus au nord, Morley s’arrêta devant la porte d’une maison située dans l’ombre et frappa plusieurs coups d’une façon particulière. La porte s’entrebâilla, maintenue par une grosse chaîne de six pouces, et, dans l’entrebâillement, apparut le visage noir, important et pompeux, d’un gardien africain. Morley fut introduit.
Dans une pièce du troisième étage, dont l’atmosphère avait été rendue opaque par une fumée intense, il se pencha pendant dix minutes au-dessus d’une roulette. Puis il se glissa de nouveau jusqu’en bas des escaliers et fut rejeté dehors par le nègre important. Il se mit en route, faisant tinter dans sa poche les quarante cents qui lui restaient sur son capital de cinq dollars. Au coin de la rue, il s’arrêta, indécis.
De l’autre côté de la rue, en face de lui, se trouvait une pharmacie brillamment illuminée ; des rayons multicolores émanaient de ses bocaux et de ses multiples flacons. Bientôt apparut un gamin de cinq ans qui marchait fièrement, avec l’attitude d’un petit homme à qui l’on a confié une commission importante, sans doute à cause de sa maturité précoce. Dans sa main, il éteignait étroitement, publiquement, fièrement, ostensiblement, quelque chose.
Morley l’arrêta et, avec son sourire charmeur, lui adressa un mielleux discours :
« Moi ? fit le gamin, j’m’en vas à la pharmacie pour maman. Elle m’a donné un dollar pour ach’ter un flacon de médecine.
– Tiens ! tiens ! tiens ! Voyez-vous ce petit homme qui fait les commissions pour sa maman ! Mais c’est très bien, ça ! Eh bien, je vais t’aider à traverser la rue pour être sûr que tu ne te feras pas écraser par un tramway. Et puis, avant d’entrer chez le pharmacien, si on allait manger quelques chocolats ? à moins que tu ne préfères des bonbons acidulés ? »
Quelques minutes plus tard, Morley entrait dans la pharmacie, conduisant le gamin par la main. Il présenta l’ordonnance qui avait servi à envelopper le dollar.
Sur son visage se lisait un sourire paternel, politique, profond et vicieux.
« Aqua pura, 100 grammes, dit-il au pharmacien. Chlorure de sodium, 10 grammes. Et n’essayez pas de m’écorcher, parce que je ne bois jamais de la première et je me sers toujours de l’autre pour mettre sur mes pommes de terre.
– Quinze cents, fit le pharmacien, avec un clin d’œil, après avoir exécuté l’ordre. Je vois que vous comprenez la pharmacie. Le prix normal est d’un dollar.
– Pour les poires », répondit Morley en souriant.
Il enveloppa soigneusement la bouteille, la mit entre les mains du gosse et l’escorta jusqu’au coin. Dans sa propre poche il enfouit les quatre-vingt-cinq cents qui lui avaient été alloués grâce à ses connaissances chimiques.
« Et fais attention aux tramways, fiston », fit-il joyeusement à sa petite victime.
Deux tramways apparurent tout à coup à chaque extrémité de la rue et fondirent sur le petit garçon. Morley se précipita, attrapa juste à temps le petit messager par le cou et le transporta sur le trottoir opposé. Alors, il le renvoya chez lui, tout heureux et suçant des bonbons de qualité inférieure que Morley lui avait achetés chez l’Italien du coin.
Morley se rendit dans un restaurant et commanda un bifteck avec une demi-bouteille de vin. Tout en mangeant, il se mit à rire sans bruit mais avec tant de bonne humeur que le garçon se crut permis de supposer qu’il avait reçu de bonnes nouvelles.
« Ma foi non, répondit Morley, qui évitait généralement d’engager une conversation avec des inconnus. Ce n’est pas ça, c’est quelque chose d’autre qui m’amuse. Savez-vous quelles sont les trois catégories de gens qui sont les plus faciles à rouler dans n’importe quelle espèce de transaction ?
– Sûrement, fit le garçon, estimant un bon pourboire, après avoir considéré l’élégance vestimentaire de Morley : y a d’abord les épiciers du Sud qui viennent à New York pendant l’été. Et puis les types qui voyagent pendant leur lune de miel. Et puis…
– Non, fit Morley en ricanant joyeusement. La réponse est : les hommes, les femmes et les enfants. Le monde… ou bien disons plutôt : “New York est rempli de poires.” Si ce bifteck était resté deux minutes de plus sur le gril, il eût été digne d’être mangé par un gentleman.
– Si vous voulez, répondit le garçon, je peux vous le… »
Morley leva la main pour l’arrêter, avec un sourire de condescendance.
« Non, dit-il d’un ton magnanime, cela ira pour aujourd’hui. Et maintenant, un café et une chartreuse. »
Morley sortit nonchalamment et s’arrêta un peu plus loin, au croisement de deux grandes avenues. Lesté d’une seule et unique petite pièce de monnaie dans sa poche, il se tenait sur le trottoir, contemplant, avec des yeux souriants, confiants et cyniques, la vague humaine qui déferlait devant lui. C’est dans ce courant qu’il devait jeter son filet pour ramener le poisson destiné à subvenir à ses besoins.
Tout à coup une bande joyeuse (deux femmes et deux hommes) fondit sur lui avec des cris de joie. Ils allaient, selon leur propre expression, « faire un bon gueuleton » et ils étaient en veine de générosité excentrique. Ils l’entourèrent, le submergèrent, l’invitèrent à se joindre à eux et tra-la-la et tra-la-la.
L’une des femmes, dont le chapeau s’ornait d’une plume blanche qui lui retombait sur l’épaule, posa sa main sur la manche de Morley et adressa aux autres un regard triomphant qui disait : « Vous allez voir si je ne réussis pas, moi ! » Elle renouvela son invitation d’un ton de reine.
« Je ne sais comment vous exprimer mes regrets de ne pouvoir me joindre à vous, dit Morley d’une voix pathétique. Mais mon ami Carruthers, du New York Yacht Club, doit me prendre ici à huit heures. »
Le chapeau à plume blanche s’inclina et les quatre bons vivants s’éloignèrent aussitôt dans l’avenue en dansant comme des moucherons autour d’une lampe.
Morley, tâtant la piécette dans sa poche, se mit à rire joyeusement.
« Du culot ! murmura-t-il doucement. Avec du culot on réussit toujours. Le culot, c’est l’atout dans le jeu de la vie. Et comme ils avalent ça facilement ! Hommes, femmes, enfants, on leur fait avaler tout ce qu’on veut ! »
Un vieil homme mal vêtu, agrémenté d’une longue barbe grise et d’un parapluie encombrant, parvint à s’extirper de l’ouragan des voitures et des tramways et s’arrêta sur le trottoir, à côté de Morley.
« Etranger, dit-il, excusez-moi si je vous dérange, mais vous ne connaîtriez pas, par hasard, quelqu’un dans cette ville, qui s’appelle Salomon Smothers ? C’est mon fils, et j’suis venu d’Ellenville pour le voir. Du diable si je me souviens ce que j’ai fait du papier où il avait inscrit sa rue et son numéro.
– Non, monsieur, répondit Morley, fermant à demi ses paupières pour voiler la joie soudaine qui venait d’illuminer ses yeux. Non, je ne sais pas. Vous feriez mieux de vous adresser à la police.
– La police ! répondit le vieil homme. Y a pas de quoi appeler la police pour ça ! Je suis venu ici pour voir Ben. Il habite dans une maison de cinq étages, qu’il m’a écrit. Si vous connaissez quelqu’un de ce nom-là et si…
– Je vous ai dit que non, répondit Morley froidement. Je ne connais personne du nom de Smithers, et je vous conseille…
– Smothers, et non Smithers, dit le vieil homme d’un ton plein d’espoir. Un homme lourd, au teint rouge – il a vingt-neuf ans, cinq pieds six pouces et il lui manque deux dents sur le devant…
– Oh ! Smothers, s’écria Morley. Salomon Smothers ! Ah ! bien sûr, il habite à côté de chez moi. J’ai cru que vous aviez dit Smithers. »
Morley tira sa montre. Il faut avoir une montre. Ca ne coûte jamais qu’un dollar. Et c’est indispensable dans la corporation.
« L’évêque de Long Island, dit Morley, devait me prendre ici à huit heures pour dîner avec lui au Kingfisher’s Club, mais je ne veux pas abandonner le père de mon ami Salomon Smothers seul dans la rue. Par saint Swithin, Mr. Smothers, nous autres, boursiers, travaillons comme des esclaves ! Ma fatigue n’a pas de nom ! J’étais sur le point de traverser l’avenue pour aller prendre un verre de ginger ale avec une goutte de sherry lorsque vous m’avez adressé la parole. Permettez-moi de vous accompagner jusque chez Salomon, Mr. Smothers ; mais, avant de prendre le tramway, j’espère que vous voudrez bien me faire le plaisir d’accepter un verre… »
Une heure plus tard, Morley s’assit à l’extrémité d’un banc de Madison Square avec un cigare de vingt-cinq cents entre les lèvres et cent quarante dollars en billets crasseux dans sa poche. Satisfait, ironique, le cœur léger, l’esprit hautement philosophique, il contempla la lune à travers les nuages flottants de la fumée de son cigare. Un vieux vagabond déguenillé était assis, la tête pendante, à l’autre bout du banc. Au bout de quelque temps, le vieux clochard se remua et regarda l’autre occupant du banc. A l’aspect des vêtements de Morley, il crut deviner que celui-ci appartenait à une caste supérieure à celle qui fréquentait habituellement le parc pendant la nuit.
« Mon bon monsieur, gémit-il, auriez-vous la bonté de donner une petite pièce à un pauvre malheureux qui… »
Morley l’interrompit en lui jetant un dollar.
« Que Dieu vous bénisse ! dit le vieil homme. Y a quinze jours que j’essaie de trouver du travail…
– Du travail ! répéta Morley en riant bruyamment. Tu n’es qu’un imbécile, mon ami. Le monde est un roc pour toi, sans doute ; mais il faut faire comme Aaron et le frapper de sa baguette. Et alors des choses meilleures que l’eau en jailliront pour toi. C’est pour ça que le monde est fait. Il me donne, à moi, tout ce que je lui demande.
– Dieu vous a béni, dit le vieil homme. Moi, je n’ai connu que le travail. Et maintenant, je ne peux plus en trouver.
– Il faut que je rentre, dit Morley en se levant et boutonnant son pardessus. Je me suis arrêté ici seulement pour fumer un cigare. J’espère que vous trouverez du travail.
– Puisse votre bonté être récompensée ce soir, répondit le vieil homme.
– Oh ! fit Morley, ton vœu est déjà accompli. Je suis satisfait. Je crois que la veine me suit comme un chien. Et maintenant, je m’en vais aller coucher dans cet hôtel que tu aperçois là-bas, de l’autre côté du square. Et regarde un peu comme c’est beau cette lune qui éclaire la grande cité. Il n’y a personne qui apprécie le clair de lune autant que moi. Allez, bonne nuit, mon vieux. »
Morley traversa le parc et se dirigea vers son hôtel. Tout en marchant, il tirait de son cigare de longues bouffées de fumée blanche et les lançait vers le ciel. Il croisa un policeman à qui il adressa un petit signe de tête protecteur et qui lui rendit son salut. Quelle belle lune il y avait ce soir !
Comme neuf heures sonnaient à l’horloge du parc, une jeune fille s’arrêta au carrefour pour attendre le tramway. Elle avait l’air pressée et impatiente de rentrer chez elle. Ses yeux étaient clairs et purs. Elle était vêtue d’une simple robe blanche et avait les yeux fixés sur le tramway qui s’approchait rapidement.
Morley la connaissait. Huit ans auparavant il s’était assis auprès d’elle sur les bancs de la même école. Il n’y avait jamais eu d’idylle entre eux, seulement l’amitié des jours innocents. Mais tout à coup il fit demi-tour, s’enfonça dans un coin sombre du parc, posa son front soudainement brûlant contre la grille et dit d’un air sombre :
« Mon Dieu ! il y a des moments où l’on a envie de mourir ! »
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