‹ New York Tic TacChapitre 16 sur 30 · LE TRIANGLE SOCIAL

LE TRIANGLE SOCIAL

Sur le coup de six heures, Ikey Snigglefritz posa son fer à repasser. Ikey était apprenti chez un tailleur. Est-ce qu’il y a autre chose que des apprentis chez un tailleur ?

En tout cas, Ikey travaillait, et coupait, pressait, reprisait, repassait, raccommodait toute la journée dans la boutique embuée d’un tailleur. Mais lorsque le travail était fini, Ikey attachait sa voiture aux étoiles que son firmament lui laissait entrevoir.

C’était un samedi soir, et le patron posa douze dollars crasseux et durement gagnés dans sa main. Ikey procéda rapidement à quelques ablutions discrètes, mit son faux-col, sa cravate, son manteau et son chapeau et sortit dans la rue pour se mettre à la poursuite de son idéal.

Car chacun de nous, lorsque le travail de la journée est terminé, doit poursuivre son idéal. Que ce soit l’amour ou les 3 cartes ou le salmis de homard ou le suave silence de la bibliothèque.

Considérez Ikey parcourant la rue sous le métro aérien qui rugit entre les rangées de sordides boutiques. Pâle, courbé, insignifiant, malpropre, condamné à vivre pour toujours dans la pénurie du corps et de l’esprit, cela ne l’empêche pas de marcher fièrement en balançant sa canne bon marché et en projetant bruyamment dans l’atmosphère les exhalations de sa cigarette. Regardez-le et vous percevrez qu’il nourrit dans son sein étriqué le Bacille de la Société.

Les jambes d’Ikey le transportèrent jusqu’à l’intérieur de ce fameux lieu de plaisir connu sous le nom de café Maginnis, fameux parce que c’était le quartier général de Billy Mac Mahan, le grand homme, l’homme le plus merveilleux, pensait Ikey, que le monde eût jamais produit.

Billy Mac Mahan était le Roi du district. Sous ses mains qui répandaient la manne, le tigre populaire ronronnait. Au moment où Ikey entra, Mac Mahan, puissant, terrifiant et congestionné se tenait au centre d’un groupe enthousiaste de lieutenants et d’électeurs. Il paraît qu’il y avait eu une élection ; une victoire signalée avait été remportée ; la cité avait été balayée par une irrésistible avalanche de votes.

Ikey se glissa le long du bar et le cœur battant contempla son idole.

Comme il était magnifique, Billy Mac Mahan, avec son vaste visage rieur et puissant, ses yeux gris perçants comme ceux d’un faucon, sa bague ornée d’un diamant, sa voix semblable aux éclats d’un cor de chasse, ses airs princiers, sa poche généreuse pleine d’argent, ses apostrophes brillantes et amicales – ah ! quel conducteur d’hommes c’était là ! Comme il éclipsait tous ses lieutenants ! bien qu’ils parussent eux-mêmes vastes et sérieux, avec leurs mentons bleus et leurs mines importantes, et leurs mains plongées profondément dans les poches de leurs pardessus courts ! Mais Billy… Ah ! les mots sont impuissants à vous dépeindre la gloire et l’auréole dont les yeux d’Ikey l’entouraient !

Le café Maginnis retentissait des échos de la victoire. Les barmen en veste blanche jonglaient fébrilement avec les bouteilles et les verres. L’atmosphère était embrumée et embaumée à la fois par la fumée d’une vingtaine de cigares de choix. Les vassaux pleins d’espoir venaient serrer la main de Billy Mac Mahan. Et dans l’âme adoratrice d’Ikey Snigglefritz venait de naître soudainement une idée audacieuse, impulsive et irrésistible.

Il parvint à se faufiler jusqu’au centre du groupe où se tenait Sa Majesté et lui tendit la main.

Billy Mac Mahan la prit sans hésiter et la serra en souriant. Frappé de démence maintenant par les dieux qui étaient sur le point de le perdre, Ikey dégaina sa rapière et chargea sur l’Olympe.

« Permettez-moi de vous offrir une tournée, Billy, dit-il familièrement, à vous et à vos amis.

– Avec plaisir, mon vieux », répondit le grand homme ; juste pour ne pas en perdre l’habitude.

A ces mots la dernière étincelle de raison d’Ikey s’envola.

« Champagne ! » cria-t-il au barman en agitant une main tremblante.

Trois bouteilles parurent sur le comptoir, les bouchons sautèrent et le vin pétillant remplit les longues rangées de verres posées sur le comptoir. Billy Mac Mahan prit son verre et fit un signe de tête à Ikey en souriant majestueusement. Les lieutenants et les satellites prirent leur verre à leur tour et proclamèrent : « A votre santé ! » Ikey, délirant, avala son nectar. Tout le monde but.

Ikey jeta sur le comptoir un paquet de dollars représentant son salaire hebdomadaire.

« Merci », dit le barman, en empochant les billets.

La foule se referma autour de Billy Mac Mahan. Quelqu’un se mit à raconter la manière dont Brannigan avait mené la bataille dans le XIe. Ikey s’appuya sur le bar pendant quelques instants, puis il sortit.

Il descendit Hester Street, remonta la rue Chrystie, redescendit dans Delancey Street, où il habitait, et monta chez lui. Dès qu’il fut entré, sa mère, une femme qui affectionnait la boisson, et ses trois sœurs, se précipitèrent sur lui et lui réclamèrent l’argent de sa paye. Et lorsqu’il eut confessé l’emploi qu’il en avait fait, elles se mirent à hurler et à le vilipender avec la vigueur oratoire en usage dans le quartier. Mais au moment même où elles le secouaient et le frappaient, Ikey restait plongé dans son extase. Sa tête était dans les nuages, son char était accroché aux étoiles. A côté de ce qu’il avait accompli, la perte de ses gages et le braiment des voix familiales n’étaient que simple peccadille.

Il avait serré la main de Billy Mac Mahan !

Billy Mac Mahan avait une femme qui avait fait graver ainsi son nom sur ses cartes de visite :

Mrs William Darragh Mac Mahan

Ces cartes étaient la source de certaines vexations ; car, si petites fussent-elles, il existait des maisons dans lesquelles elles ne pouvaient être introduites. Billy Mac Mahan était un dictateur de la politique, une tour inexpugnable en affaires, un grand mogol : il était craint, aimé et obéi par ses gens. Il était en passe de devenir riche ; les journaux quotidiens avaient toujours une douzaine d’hommes sur sa piste, qui étaient chargés de recueillir ses moindres paroles ; il avait même eu l’honneur d’une caricature qui le représentait tenant le lion populaire en laisse. Mais le cœur de Billy était parfois ulcéré. Il y avait une catégorie d’hommes dont il était séparé mais qu’il regardait avec les yeux de Moïse lorsque celui-ci jetait ses regards sur la Terre promise. Lui aussi avait son idole, tout comme Ikey Snigglefritz ; et quelquefois, désespérant de l’atteindre, il trouvait à ses autres succès un goût de cendre et de poussière. Et Mrs. William Darragh Mac Mahan arborait une expression de mécontentement sur son visage rondelet mais agréable et parfois le bruissement de sa robe de soie ressemblait à un soupir.

Ce soir-là, il y avait, dans la salle à manger d’une hôtellerie renommée, où la mode aime à exhiber ses charmes, une pimpante et brillante assistance ; Billy Mac Mahan et sa femme étaient assis à l’une des tables. Ils gardaient tous les deux, la plupart du temps, le silence, car les joies qu’ils éprouvaient n’exigeaient point le secours du langage. Il y avait peu de diamants dans la salle qui pussent éclipser ceux de Mrs. Mac Mahan. Le garçon apportait à leur table les plus précieuses bouteilles de vin. Bien que Billy, dans son élégant smoking, arborât sur son visage poli et massif une certaine expression de mélancolie, il avait cependant fière allure et ne le cédait sur ce point à aucun autre des dîneurs.

A quatre tables de là était assis, tout seul, un homme de haute taille, svelte, d’une trentaine d’années, au regard triste et pensif, aux mains fines et particulièrement blanches, et dont le visage était souligné d’une barbe à la Van Dyck. Son menu se composait de filet mignon, de biscottes et d’eau minérale. Cet homme était Cortlandt Van Duyckink, un homme qui valait quatre-vingt millions (il les avait hérités de son père), et conservait un siège sacré dans le cercle exclusif de la société mondaine.

Billy Mac Mahan ne parlait à personne autour de lui, parce qu’il ne connaissait personne, Van Duyckink tenait les yeux baissés sur son assiette parce qu’il savait que tous les regards de la salle cherchaient à accrocher son regard. Il avait le pouvoir de sacrer chevalier, et de dispenser le prestige par un simple signe de tête ; et il se gardait prudemment de créer une aristocratie trop étendue.

Et alors Billy Mac Mahan conçut et exécuta l’action la plus audacieuse et la plus saisissante de sa vie. Il se leva tranquillement, se dirigea vers la table de Cortlandt Van Duyckink et lui tendit la main.

« Mr. Van Duyckink, dit-il, j’ai entendu qu’vous avez l’intention d’faire quelque chose pour les pauvres gens de mon district. Je suis Mac Mahan, savez-vous ! Eh bien, dites, si c’est vrai, j’ferai tout c’que j’pourrai pour vous aider. Et quand j’dis quelque chose, vous savez, c’est comme si ça y était. Vous pouvez m’croire ! »

Les yeux plutôt sombres de Van Duyckink s’illuminèrent. Il se leva, redressa sa haute taille et serra la main de Billy Mac Mahan.

« Je vous remercie, Mr. Mac Mahan, dit-il de sa voix profonde et sérieuse. J’ai en effet pensé à quelque chose de ce genre. Je serai très heureux de votre appui. C’est un plaisir pour moi d’avoir fait votre connaissance. »

Billy retourna s’asseoir à sa table. Son épaule frémissait encore de l’accolade qui venait de lui être décernée par la royauté. Une centaine de regards pleins d’envie et d’admiration toute neuve étaient maintenant dirigés sur lui. Mrs. William Darrah Mac Mahan manifestait des frémissements extatiques, de telle sorte que le feu de ses diamants frappait violemment tous les regards. Et bientôt il apparut qu’à de nombreuses tables il y avait un tas de gens qui se rappelaient tout à coup qu’ils avaient eu le plaisir de faire connaissance avec Mr. Mac Mahan. Il ne vit plus que sourires et courbettes autour de lui. Il se sentait enveloppé dans un effluve de grandeur vertigineuse. Sa froideur habituelle l’abandonna.

« Champagne pour ces types-là ! commanda-t-il au garçon, en désignant un groupe de la main. Champagne là-bas ! Champagne aux trois types qui sont à côté de la plante verte ! Dites-leur que c’est ma tournée. Sacré tonnerre ! Champagne pour tout le monde ! »

Le garçon se permit de murmurer qu’il était peut-être contraire à la dignité de la maison et de sa clientèle d’exécuter de tels ordres.

« Bon, ça va, répondit Billy, n’en parlons plus, si c’est contraire aux règlements. Je me demande tout de même si je ne devrais pas envoyer une bouteille à mon ami Van Duyckink. Non ? bon ! Eh bien, en tout cas, il en coulera ce soir au café, je ne vous dis que ça ! Il en coulera tellement que ceux qui viendront après minuit marcheront sûrement dedans. »

Billy Mac Mahan était heureux. Il avait serré la main de Cortlandt Van Duyckink.

La grande automobile gris pâle, avec ses accessoires nickelés reluisants, détonnait violemment au milieu des camions, des voitures à bras et des tas d’ordures de la rue d’East Side, où elle s’était engagée. Et Cortlandt Van Duyckink, avec son visage blanc aristocratique, ses mains fines, détonnait lui aussi, tandis qu’il conduisait prudemment sa voiture parmi les groupes de gamins déguenillés qui trottaient dans la rue comme des rats. Et Miss Constance Schuyler, une jeune fille d’une beauté sévère et ascétique, qui était assise auprès de lui, ne détonnait pas moins.

« Oh ! Cortlandt, murmura-t-elle, n’est-il pas triste que des êtres humains soient obligés de vivre dans une telle misère, dans un tel dénuement ! Et vous… comme il est noble à vous d’avoir pensé à eux, de leur consacrer votre temps et votre argent pour tâcher d’améliorer leur condition ! »

Van Duyckink dirigea sur elle ses yeux solennels.

« Je ne puis, dit-il tristement, faire que peu de chose. La question est vaste et elle est du ressort de la société. Mais cependant, l’effort individuel ne doit pas être négligé. Regardez, Constance : dans cette rue, je vais faire installer des soupes populaires où tous ceux qui auront faim pourront venir se rassasier et dans cette autre rue, là-bas, tous ces vieux immeubles que vous voyez, ces taudis, ces foyers de maladie et de misère, je vais les faire raser et en faire bâtir d’autres à la place. »

La grande auto gris pâle s’engagea lentement dans Delancey Street. Sur son passage, des couvées chancelantes de gamins échevelés, pieds nus, sales, émerveillés, s’envolaient. L’auto s’arrêta devant une drôle de vieille maison en briques, malpropre et bancale. Van Duyckink descendit pour examiner de plus près l’un des murs qui semblait pencher dangereusement. Sur le seuil de l’immeuble apparut un jeune homme qui semblait résumer toute la décrépitude, la saleté et la misère de la maison, un jeune homme à la poitrine étroite, au visage pâle et maladif ; il descendit les quelques marches du perron en tirant des bouffées de sa cigarette.

Obéissant à une impulsion soudaine, Van Duyckink s’avança vers lui, saisit cordialement la main de cet être qui lui paraissait un vivant reproche.

« Je suis heureux de vous connaître, vous et vos camarades, dit-il sincèrement. Je vais vous aider autant que je le pourrai. Nous serons amis. »

Tandis que l’auto repartait lentement, Cortlandt Van Duyckink se sentait au cœur une sensation d’agréable chaleur inaccoutumée. Il était tout près de se sentir heureux. Il avait serré la main d’Ikey Snigglefritz.

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