LA PUNITION INUTILE
Mrs. Fink est descendue dire un petit bonjour à son amie, Mrs. Cassidy, qui habite à l’étage au-dessous.
« Regarde ! dit Mrs. Cassidy. C’est-y pas un Chopin ? »
Fièrement elle se tourne pour montrer son visage : l’un des yeux, presque intégralement clos, est cerné d’une large ecchymose violacée ; la lèvre inférieure fendue laisse perler des gouttes de sang frais, et des traces de doigts brutaux se dessinent en rouge de chaque côté du cou.
« C’est pas mon mari qu’oserait m’en faire autant, dit Mrs. Fink en s’efforçant de dissimuler son envie.
– J’voudrais pas d’un homme, dit Mrs. Cassidy, qui m’battrait pas au moins une fois par semaine. Ca prouve qu’il tient à vous, vois-tu ! Mais, bon Dieu ! c’est pas une dose homéopathique que Jack vient de m’flanquer cette fois ! J’en vois encore trente-six chandelles. N’empêche que maintenant il va être doux et gentil comme un agneau pendant tout l’reste de la s’maine pour s’faire pardonner ça. V’là un œil au beurre noir qui va m’rapporter au moins une soirée d’cinéma et c’te blouse en soie qu’j’ai envie depuis si longtemps.
– Mr. Fink, dit Mrs. Fink d’un air faussement satisfait, est trop un gentleman pour jamais l’ver la main sur moi.
– Oh ! ferme ça, Maggie ! dit Mrs. Cassidy en riant, tandis qu’elle applique une compresse sur son œil. Au fond, t’es jalouse, v’là tout. Ton homme est trop moule pour te donner seul’ment une claque. Qu’est-ce qu’il fait tous les jours en rentrant ? Y s’assoit et y s’entraîne les muscles en lisant son journal ! Pas vrai ?
– Oui, bien sûr que Mr. Fink jette un coup d’œil sur l’journal quand y rentre, avoua Mrs. Fink en hochant dignement la tête. Mais en tout cas, y s’amuse pas à m’flanquer des marrons dans la figure histoire de rigoler. »
Mrs. Cassidy exhala dans un rire puissant sa joie de matrone soumise et heureuse. Telle Cornélia étalant ses joyaux, elle entrouvrit le col de son peignoir et mit au jour une autre précieuse ecchymose, presque noire, bordée de vert et d’orange – un « gnon » déjà ancien, mais encore cher à sa mémoire.
Mrs. Fink capitula. Son air un peu pincé se fondit gracieusement en une franche rosée d’admiration et d’envie. Elle et Mrs. Cassidy étaient de vieilles copines ; elles travaillaient ensemble avant leur mariage – c’est-à-dire l’année précédente – dans une usine de cartonnages du quartier. Et maintenant, elles habitaient dans le même immeuble, l’une au-dessus de l’autre, chacune avec son homme. Non vraiment, Maggie ne pouvait pas crâner longtemps devant sa vieille Mado.
« Est-ce que ça t’fait mal, quand y t’cogne ? demande Mrs. Fink d’un ton où perce la curiosité.
– Mal ! s’écrie Mrs. Cassidy avec un gloussement de volupté extatique. Dis ! t’as jamais r’çu une cheminée sur la tête ? Eh ben, ça doit être à peu près ça, tu sais, quand on vous r’tire de d’sous les décombres. Jack a un d’ces gauches !… Mmmmm ! Y vaut bien deux douzaines d’huîtres et une paire de souliers neufs. Quant à son droit, faut au moins une soirée à Coney et six paires de bas d’soie pour y faire le poids !
– Mais pourquoi qu’il te bat ? demande Mrs. Fink en ouvrant de grands yeux étonnés.
– T’es bête ! fait Mado avec indulgence. Pa’ce qu’il est soûl, parbleu ! C’est généralement le samedi soir que ça s’passe.
– Mais, qu’est-ce qu’il prend comme prétexte ? demande la chercheuse de vérités.
– Ben, j’suis-t-y pas sa femme ? Jack rentre noir, et moi j’suis là, s’pas ? Y en a-t-y d’autres qu’il a l’droit d’battre ? Ah ! j’voudrais bien l’chiper à en battre une autre que moi ! Alors, un jour c’est pa’ce que la soupe est pas prête ; un autre jour c’est pa’ce que la soupe est prête. Jack s’en fait pas pour les prétextes. Il liche tant qu’il peut, jusqu’à ce qu’il s’rappelle qu’il est marié ; alors il rentre et il me flanque une volée. Les samedis soir, j’ai qu’à enlever les meubles qu’ont des coins, pour pas m’fendre le crâne quand y s’met au travail. Il a un crochet du gauche qu’est foudroyant. Y a des fois j’tiens pas un round. Mais quand j’ai envie d’sortir la s’maine d’après, ou qu’j’ai besoin de frusques neuves, j’m’arrange pour que ça dure plus longtemps. C’est c’que j’ai fait hier soir. Jack sait que j’veux une blouse de soie noire depuis un mois, et j’ai pensé qu’un simple œil poché suffirait pas pour l’avoir. Tiens, Maggie ! J’te parie un ice-cream qu’il l’apporte ce soir ! »
Mrs. Fink réfléchit profondément.
« Mon Freddie, fait-elle, m’a encore jamais seul’ment donné une chiquenaude. C’est comme tu dis, Mado : il a toujours l’air grognon quand il rentre, et il dit jamais un mot. Et jamais y m’sort, non plus. Ah ! c’est une vraie limace de fauteuil, pour sûr ! Et quand y m’achète que’que chose, y fait une telle bouille que ça m’gâte tout l’plaisir ! »
Mrs. Cassidy passe son bras autour de la taille de son amie.
« Ma pauv’ vieille ! dit-elle. Mais tout l’monde peut pas avoir un mari comme Jack ! Les mariages tourn’raient pas si souvent mal, si tous les hommes étaient comme lui. Toutes ces femmes qui s’disent malheureuses, c’qu’y leur faudrait, vois-tu, c’est un homme qui leur frotte les côtelettes une fois par semaine, et p’is après qui r’paye ça en baisers et en boîtes de chocolat : ça leur redonnerait du goût à la vie. C’qui m’plaît à moi, c’est un homme costaud, qui m’cogne quand il est noir, et qui m’embrasse quand il l’est pas. Me parle pas d’un homme qu’a pas assez d’nerfs pour t’offrir les deux ! »
Soudain le vestibule s’emplit de tumulte. La porte s’ouvre violemment chassée par le pied de Mr. Cassidy, dont les bras sont encombrés de paquets. Mado se jette à son cou ; au fond du seul œil sain qui lui reste étincelle la lueur d’amour que l’on voit apparaître dans les pupilles de la jeune fille maori, lorsqu’elle reprend connaissance en la hutte où son amant l’a traînée, après l’avoir assommée…
« Hello ! ma vieille cocotte ! » gueule Cassidy.
Lâchant les paquets, il l’étreint puissamment, la soulève jusqu’à ses lèvres.
« J’ai pris des billets pour le cirque !… Et si tu coupes la ficelle de l’un d’ces colis – tiens, c’lui-là ! – tu vas p’t-être trouver c’te blouse de soie… Tiens, bonsoir, Mrs. Fink ! J’vous avais pas vue. Comment va le vieux Fred ?
– Très bien, merci, Mr. Cassidy. Faut que j’m’en aille maintenant. Fred va pas tarder d’rentrer pour la soupe. J’t’apporterai demain ce modèle que tu m’as demandé, Mado. »
Mrs. Fink remonte chez elle – et se met à pleurer un petit peu. A pleurer sans raison, comme seule une femme peut le faire ; à pleurer inutilement, et, disons-le, stupidement. Larmes éphémères, et cependant plus inconsolables peut-être que toutes les autres filles de la douleur. Pourquoi que Fred ne la bat jamais ? Est-ce qu’il n’est pas aussi grand et aussi fort que Jack Cassidy ? Est-ce qu’il n’aime pas sa Maggie autant que Jack aime Mado ? Alors, pourquoi qu’il ne se fâche jamais ? Il rentre, il flâne, taciturne, morose, inerte. Certes, il fournit la croûte, largement ; mais il semble ignorer les épices de l’existence.
La nef des rêves de Mrs. Fink avait été surprise par le calme plat. Le commandant naviguait du réfectoire à son hamac et vice versa. Si seulement il voulait agiter ses quilles ou frapper du pied sur le pont de temps en temps !… Elle qui avait rêvé d’une si joyeuse traversée !… Avec escales aux îles du Délice !… Mais à présent, pour varier les images, elle était prête à jeter l’éponge, excédée par tous ces rounds inoffensifs avec son sparring-partner. Pendant quelques instants, elle détesta presque Mado – l’heureuse Mado avec ses « bleus » et ses « noirs », ses cataplasmes de cadeaux et de baisers, sa croisière orageuse en compagnie d’un époux batailleur, brutal et… caressant.
Sept heures, Mr. Fink fait son entrée. Du maudit esprit domestique, il apparaît tout imprégné. Par-delà le seuil de son confortable foyer, il n’a cure d’aller vagabonder. C’est le terrien qui vient de débarquer, le python qui digère sa proie, l’arbre qui gît, inerte, à l’endroit où il est tombé.
« Tu veux dîner tout d’suite, Fred ? demande Mrs. Fink, qui se contient avec peine.
– M-m-m-mouin !… » grogne Mr. Fink.
Le dîner achevé, il se dispose à lire ses journaux. Dans un fauteuil, mollement il s’allonge. Il a quitté ses souliers.
Oh ! quel nouveau Dante surgira pour vouer aux plus néo-récentissimes tourments de l’Erèbe l’homme qui s’étale au foyer en exhibant ses chaussettes ? O sœurs de Patience, vous qui, par devoir ou par obligation, avez dû subir l’outrage de ces pieds emmitouflés de coton, de fil, de soie ou de laine, n’est-ce pas à vous que devraient être dédiées ces nouvelles incantations infernales ?
Le lendemain c’est la Fête du Travail. Pendant toute la durée d’une révolution planétaire, les occupations de Mrs. Cassidy et Fink vont cesser. Le Travail, triomphalement, va défiler et s’adonner à des réjouissances diverses.
Mrs. Fink se hâte de descendre chez Mrs. Cassidy avec le modèle qu’elle lui a promis. Mado a mis sa blouse de soie neuve. Son œil au beurre noir lui-même parvient à lancer des étincelles d’allégresse. Le repentir de Jack porte ses fruits : le programme de la journée comporte de joyeuses promesses – parties de campagne, floraison de victuailles, ruissellement de bière…
De retour en son appartement, Mrs. Fink se sent soudain submergée d’indignation et de jalousie. Oh ! qu’elle est heureuse cette Mado, avec ses gnons, et ses baumes rapidement subséquents ! Mais est-ce que Mado doit avoir le monopole du bonheur ? Est-ce que Freddie Fink ne vaut pas Jack Cassidy ? Est-ce que sa femme allait rester ainsi éternellement privée de coups, et de caresses ?
Soudain une idée lumineuse, sidérante, traverse l’esprit de Mrs. Fink. Ha ha ! Elle allait faire voir à Mado qu’il y avait d’autres maris que Jack capables de jouer du poing, et de se montrer après ça plus tendres encore que lui peut-être…
Ce jour de fête promet de se dérouler, pour les Fink, avec une déprimante monotonie. Mrs. Fink contemple d’un air sombre la lessiveuse où le linge de la semaine trempe depuis la veille. Mr. Fink, en bras de chemise et chaussettes, lit le journal. C’est ainsi que s’annonce, pour les Fink, la Fête du Travail.
Une nouvelle vague de jalousie submerge le cœur de Mrs. Fink, accompagnée d’une autre vague, irrésistible, d’indignation et de révolte. Puisque son homme ne veut pas la battre, puisqu’il ne veut pas ainsi manifester sa virilité, ses prérogatives et l’intérêt qu’il porte aux affaires conjugales, il faut le rappeler à son devoir.
Paisiblement, Mr. Fink allume sa pipe et se gratte la cheville gauche avec l’orteil du pied droit. Véritable statue des vertus familiales, il est engoncé dans la matrimonialité comme un raisin sec dans un pudding. Faire le tour du monde… dans son journal, confortablement et moralement assis, au son joyeux de la lessive mijotante, et parmi les odeurs suaves annonciatrices de plats substantiels – voilà l’idéal, terre à terre mais paradisiaque, de Mr. Fink. D’innombrables idées sont absentes de son esprit ; mais, parmi elles, aucune n’en est plus éloignée que celle de battre sa femme.
Mrs. Fink éteint le gaz sous la lessiveuse et se dispose à savonner le linge sur l’évier. Soudain, de l’étage au-dessous, monte un rire joyeux, railleur, presque insultant – comme s’il voulait jeter le bonheur de Mrs. Cassidy à la face de la pauvre épouse inviolée du dessus ! C’est le moment décisif pour Mrs. Fink.
Brusquement elle se tourne, telle une furie, vers l’homme qui lit :
« Sale feignant ! crie-t-elle. Faudra-t-y que j’m’esquinte toute la vie à laver et à trimer pour des veaux comme toi ? Es-tu un homme ou un caniche ? »
Mr. Fink, pétrifié par la surprise, laisse tomber son journal. Elle craint qu’il ne se décide pas encore à cogner, que la provocation n’ait été insuffisante : alors elle se jette sur lui, et le frappe férocement au visage de son poing fermé. En cet instant même, elle est submergée par une vague d’amour pour cet homme telle qu’elle n’en a point ressentie depuis longtemps. Debout, Freddie Fink ! Entre dans ton royaume ! Oh ! il faut qu’il la batte maintenant – juste pour prouver qu’il tient à elle – juste pour ça…
Mr. Fink se lève d’un bond – et reçoit aussitôt sur la mâchoire un large swing du gauche. Bravo Maggie ! Maintenant le moment redoutable et voluptueux est arrivé : elle ferme les yeux, en attendant la riposte.
« Vas-y, Freddie ! » murmure-t-elle imperceptiblement.
Elle se penche, s’offre aux coups qu’elle appelle de toute son âme.
A l’étage au-dessous, Mr. Cassidy, l’air honteux et repentant, est en train de poudrer l’œil de Mado, avant de partir pour la rigolade. Soudain, au-dessus d’eux, on entend une voix de femme en colère, des bruits de coups, de chaises renversées – signes infaillibles d’un conflit domestique.
« Fred et Mag sont en train de s’bagarrer ? fait Mr. Cassidy d’un air étonné. Première nouvelle ! Faut-y que j’monte pour voir s’ils ont pas besoin d’un arbitre ? »
L’un des yeux de Mrs. Cassidy étincelle ainsi qu’un diamant ; de l’autre elle tente un vague clignement.
« Oh ! Oh ! s’exclame-t-elle doucement d’un ton à la fois mystérieux et insignifiant, je me demande si… je me demande s’il… Attends, Jack ! J’vais aller voir ! »
Jusqu’en haut des marches elle vole. Au moment même où elle atteint le palier du dessus, une porte s’ouvre violemment, et Mrs. Fink, telle une comète échevelée, surgit :
« Oh ! Maggie ! s’écrie Mrs. Cassidy d’une voix où résonne une volupté contenue, est-ce qu’il… est-ce qu’il… l’a fait ? »
Mrs. Fink se jette dans les bras de son amie et, enfouissant son visage dans le sein compatissant, sanglote désespérément.
Avec douceur, Mrs. Cassidy prend la tête de Maggie dans ses deux mains, la relève et contemple une figure baignée de larmes, à la fois blême et cramoisie, mais dont la peau satinée ne porte pas la moindre trace des poings de l’indigne Mr. Fink.
« Qu’est-ce qui s’est passé, Maggie ? demande Mado avec une fébrile impatience. Dis-le-moi, ou je rentre voir. Est-ce qu’il t’a fait mal ? Qu’est-ce qu’il t’a fait ? »
Désespérément, la tête de Mrs. Fink s’affaisse de nouveau dans le giron de son amie.
« Pour l’amour de Dieu, n’ouvre pas cette porte, Mado ! fait-elle en sanglotant. Et… et ne dis jamais rien à… à personne !… Garde ça pour… pour toi, Mado !… Il… il a même pas l’vé la main sur moi… Il… Oh ! Seigneur !… Il… il est en train… d’faire la lessive ! »
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