LA RECETTE PERDUE
Depuis que les bars ont été bénis par le clergé et que les dîners de l’élite commencent par des cocktails, on a le droit de parler des bistrots. Les membres de la Ligue antialcoolique ne sont pas obligés d’écouter ; après tout, il y a toujours des restaurants automatiques où l’on peut glisser une pièce au-dessus du robinet de bouillon froid, qui vous servira aussitôt un Martini sec.
Conn Lantry travaillait au café Kenealy du côté sombre du comptoir. Vous et moi nous tenons sur un pied de l’autre côté et dispersons notre salaire hebdomadaire en libations diverses. En face de nous, nous voyons danser Conn propre, tempéré, poli, calme, ponctuel, jeune, loyal ; souriant dans sa veste blanche, c’est lui qui nous sert et qui prend notre argent.
Le bistrot (qu’il soit béni ou maudit) se trouvait sur l’une de ces petites places qui ont la forme d’un parallélogramme et qui sont habitées par des blanchisseries, de vieilles familles décrépites et des membres de la bohème qui n’ont rien à faire avec les deux premières.
Kenealy habitait au-dessus du café avec sa famille. Sa fille, Katherine, avait des yeux noirs… Mais à quoi bon vous dire ça ? Ce n’est pas elle qui vous intéresse, c’est votre Géraldine ou votre Elisa. Mais Conn rêvait d’elle ; et lorsqu’elle l’appelait doucement au pied de l’escalier du fond, pour demander le pichet de bière du dîner, le cœur de Conn montait et descendait dans sa poitrine comme le cocktail au lait dans le shaker. Les règles du roman sont justes et ordonnées. Si vous jetez votre dernier shilling sur le comptoir en commandant un whisky, le barman le prendra et épousera la fille de son patron, et ce sera très bien comme ça.
Mais hélas ! ce n’est pas le cas pour Conn. Car, en présence des femmes il devenait muet et écarlate. Lui qui était capable d’un seul coup d’œil de faire taire un client bavard que le cocktail ou le punch avait rendu trop bruyant, ou de dompter les clients tapageurs au moyen d’un presse-citron, ou d’expulser irrésistiblement le client grincheux ou indésirable, il devenait aussitôt incohérent, désemparé, sans voix, submergé sous une brûlante avalanche de misère et de timidité lorsqu’il se trouvait devant une femme. Qu’était-il donc aux yeux de Katherine ? Un trembleur, incapable de parler pour lui-même, une souche inanimée ; c’était certainement le plus lourdaud des amoureux qui eussent jamais bégayé sur la pluie et le beau temps en présence de leur divinité.
Un jour, entrèrent chez Kenealy deux hommes au teint bronzé, Riley et Mac Quirk. Ils s’entretinrent un instant avec Kenealy ; puis ils s’enfermèrent dans une petite pièce du fond, qu’ils remplirent aussitôt de bouteilles, de siphons, de fioles, de cruches et d’éprouvettes. Toutes les consommations possibles qui sont servies dans un café se trouvaient là, mais personne ne buvait. Toute la journée, les deux hommes, rouges et suants, passèrent leur temps à verser et à mélanger des essences et des décoctions inconnues au moyen des liqueurs qu’ils avaient à leur disposition. Riley, qui était le plus instruit des deux, couvrait de chiffres des rames de papier, faisant des règles de trois, transformant des tonneaux en litres et des litres en décigrammes. Mac Quirk, un homme morose aux yeux rouges, goûtait très légèrement chaque mixture et la jetait aussitôt sur l’évier avec un juron rauque, profond et guttural. Travaillant d’arrache-pied et sans arrêt, dans le but sans doute de découvrir quelque mystérieux amalgame liquide, ils ressemblaient à deux alchimistes s’efforçant de fabriquer de l’or avec des métaux impurs.
Un soir, lorsque son travail fut terminé, Conn se glissa dans la petite pièce du fond. Sa curiosité professionnelle avait été éveillée par les agissements de ces barmen occultes qui ne donnaient à boire à personne, et qui pêchaient tous les jours abondamment dans le stock de liqueurs de Kenealy à seule fin de poursuivre leurs expériences dévastatrices et stériles.
Juste à ce moment-là, Katherine descendait l’escalier du fond avec son petit sourire semblable à l’aurore aux doigts de rose.
« Bonsoir, Mr. Lantry, dit-elle, quelles sont les nouvelles aujourd’hui, s’il vous plaît ?
– Il… il… va pleu… pleuvoir, bégaya le timide barman en s’appuyant au mur.
– Mon Dieu, répondit Katherine, je crois qu’un peu d’eau ne peut pas faire de mal. »
Dans la salle du fond, Riley et Mac Quirk travaillaient comme des sorcières barbues à leur étrange composition. De cinquante bouteilles, ils extrayaient des liquides soigneusement mesurés conformément aux chiffres de Riley et secouaient le tout ensemble dans une grande carafe en verre. Puis, Mac Quirk après l’avoir goûté, le jetait sur l’évier en jurant d’un air sombre, et ils recommençaient.
« Asseyez-vous, dit Riley à Conn, je vais vous expliquer.
« L’été dernier, Tim et moi décidons qu’un bar américain dans le pays de Nicaragua devrait rapporter de l’argent. Il y a une ville sur la côte où il n’y a rien à manger que de la quinine et rien à boire que du rhum. Les indigènes et les étrangers se couchent avec un frisson et se lèvent avec la fièvre. Et un bon cocktail est un remède pour de tels inconvénients tropicaux.
« Alors, nous nous procurons à New York un superbe stock de liquides, d’ustensiles de bar et de verreries et nous cinglons sur un steamer vers cette ville de Santa Palma. Pendant le trajet, Tim et moi nous nous amusons à regarder les poissons volants et nous jouons aux dés avec le commandant et le maître d’hôtel et nous commençons déjà à nous imaginer que nous sommes les rois du gin et du whisky sur le tropique du Capricorne.
« Lorsque nous ne sommes plus qu’à cinq heures du pays dans lequel nous allions introduire des boissons fortes, le commandant nous convoque auprès de l’habitacle de tribord et nous donne quelques indications.
« “J’ai oublié de vous dire, mes amis, fit-il, que le mois dernier le Nicaragua a institué un droit d’entrée de 48 % ad valorem sur toutes les liqueurs importées en bouteilles. Paraît que l’autre jour le président a pris par erreur une bouteille de lotion capillaire pour un flacon de sauce anglaise et sans doute tient-il à se venger. Par contre, les liqueurs importées en tonneaux entrent librement.
« – Dommage que vous n’ayez pas mentionné cela plus tôt”, disons-nous.
« Et aussitôt nous achetons au commandant deux tonneaux de quarante-deux gallons, puis nous ouvrons toutes les bouteilles et nous versons le tout pêle-mêle dans les tonneaux. Ce droit d’entrée de 48 % nous aurait ruinés. C’est pourquoi nous courûmes le risque de fabriquer au petit bonheur ce cocktail de 1 200 dollars plutôt que de faire faillite.
« Alors, après avoir débarqué et nous être provisoirement installés, nous mettons en perce l’un des tonneaux. Le mélange était quelque chose de déchirant. Il avait la couleur d’une assiette de soupe aux pois et le goût de l’un de ces ersatz de café que votre tante vous fait prendre à cause des troubles cardiaques attrapés sur les champs de courses. Nous en donnâmes un verre à un nègre pour l’essayer, et aussitôt il se coucha sous un cocotier et y resta trois jours en battant le sable avec ses pieds et à la fin, il refusa de nous signer un certificat.
« Mais l’autre tonneau ! Dites, barman, vous est-il jamais arrivé de mettre un chapeau de paille avec un ruban jaune et de monter dans un ballon avec une jolie fille et huit millions de dollars dans votre poche, tout ça en même temps ? Eh bien, c’est à peu près l’effet que vous produisaient trente gouttes de ce second mélange ! Quand on en avait seulement un petit verre à l’intérieur, on se plongeait la figure dans les mains, et on se mettait à pleurer parce que le champion du monde des poids lourds n’était pas là pour qu’on lui flanquât une tournée. Oui, monsieur, ce qu’il y avait dans ce second tonneau, c’était de l’élixir de bataille, de l’essence de bonheur et de grande vie. C’était de la couleur de l’or, et aussi clair que du verre et, le soir, quand le soleil était couché, ça brillait encore comme si le soleil était resté dedans. Il faudra dix siècles pour qu’on puisse vous servir une boisson comme ça dans les bars.
« Alors nous ouvrîmes le commerce avec ce seul tonneau et c’était suffisant. L’aristocratie bigarrée de ce pays fonça dessus comme un essaim d’abeilles. Si ce tonneau avait pu durer, ce pays-là serait devenu le plus grand de la terre. Aussitôt que nous ouvrions, le matin, nous trouvions devant la porte une queue de généraux, de colonels, d’anciens présidents et de révolutionnaires qui attendaient d’être servis. Nous commençâmes par mettre le verre à un demi-dollar. Mais les dix derniers gallons partirent facilement à cinq dollars la gorgée. C’était un miraculeux breuvage. Ca donnait à un homme du courage, de l’ambition et le pouvoir de faire n’importe quoi ; et en même temps, ça empêchait le type de réfléchir et d’avoir de la peine, quand il posait son argent sur le comptoir. Le tonneau n’était encore qu’à moitié vide que déjà le Nicaragua avait réduit la dette nationale, supprimé le droit d’entrée sur les cigarettes et ils étaient sur le point de déclarer la guerre aux Etats-Unis et à l’Angleterre !
« C’est tout à fait par hasard que nous découvrîmes cette reine des boissons, et ce sera un grand coup de veine si nous pouvons la retrouver. Il y a dix mois que nous essayons. Bien que travaillant sur de petites quantités, nous avons mélangé depuis ces dix mois des tonneaux entiers des inoffensifs ingrédients connus dans la profession de la boisson. On aurait pu monter dix bars avec les whiskys, les brandies, les cordiaux, les bitters, les gins, et les vins que Tim et moi avons gaspillés. Une glorieuse boisson comme ça refusée au monde ! C’est une honte et une perte d’argent. La nation des Etats-Unis serait heureuse d’accueillir une boisson comme celle-là et de payer pour l’avoir. »
Cependant, Mac Quirk n’avait pas cessé de mesurer soigneusement et de mélanger de petites quantités d’alcools variés que Riley lui indiquait d’après sa dernière prescription. Lorsque Riley eut fini de parler, Mac Quirk venait de terminer un mélange d’une couleur chocolat peu appétissante. Il le goûta et le précipita avec une grimace et des épithètes appropriées sur l’évier comme les précédents.
« C’est une étrange histoire, même si elle est vraie, dit Conn. Eh bien, maintenant, je m’en vais aller dîner.
– Buvez un coup, dit Riley, nous avons tout ce qu’il faut, excepté cette maudite recette perdue.
– Je ne bois jamais d’alcool, répondit Conn. Rien que de l’eau. Eh bien, au revoir, miss Katherine m’attend au pied de l’escalier. Tout à l’heure elle me disait : “Je crois qu’un peu d’eau ne peut pas faire de mal.” »
Lorsque Conn fut sorti, Riley appliqua sur le dos de Mac Quirk une claque formidable qui fit chanceler celui-ci.
« As-tu entendu ça ? Nous sommes deux idiots ! Les six douzaines de bouteilles d’eau minérale que nous avions sur le bateau, c’est toi qui les as ouvertes, toi-même : dans quel tonneau les as-tu mises, hein ! dans quel tonneau ?
– Je crois me souvenir, dit Mac Quirk lentement, que c’est dans le deuxième tonneau. Je me rappelle le bout de papier bleu qui était collé sur le côté.
– Ca y est ! s’écria Riley très excité. On le tient maintenant ! C’était l’eau qui manquait ! C’est l’eau, l’eau tu entends ? Tout le reste était parfait. Dépêche-toi mon vieux, va chercher deux bouteilles d’eau minérale au bar pendant que je vais calculer les proportions avec mon crayon. »
Une heure plus tard, Conn revenait en flânant sur le trottoir vers le café Kenealy. C’est ainsi que les fidèles employés, durant leurs heures de récréation, hantent le voisinage des lieux où ils travaillent, comme s’ils étaient attirés par quelque puissance mystérieuse. Un panier à salade était arrêté devant la porte de service. Trois puissants policemen étaient en train d’essayer de pousser dedans Riley et Mac Quirk. Les yeux et le visage de chacun d’eux portaient la marque évidente d’un conflit sanguinaire et assidu. Cependant, ils manifestaient une joie étrange et dirigeaient sur la police les faibles restes de leur folle pugnacité.
« Ils se sont mis à se battre tous les deux dans la salle du fond, cria Kenealy à Conn, et aussi à chanter ! Ca, c’était pire ! Et puis, ils se sont mis à tout casser, mais ce sont de braves types, et je sais qu’ils paieront. Paraît qu’ils étaient en train d’essayer d’inventer une nouvelle espèce de cocktail. Je tâcherai de les faire sortir demain matin. »
Conn se glissa dans la salle du fond pour inspecter le champ de bataille. Au moment où il traversait le hall, Katherine descendait les escaliers.
« Bonsoir, Mr. Lantry, dit-elle, est-ce qu’il y a d’autres nouvelles du temps ?
– Ca… ça… menace encore… encore de pleu… de pleuvoir… », répondit Conn en passant devant elle tout rougissant.
Riley et Mac Quirk s’étaient en effet livré une grande et amicale bataille. Des bouteilles et des verres brisés gisaient sur le sol. La salle était pleine de fumées d’alcool. Le plancher était parsemé de flaques spiritueuses.
Sur la table se trouvait une éprouvette graduée dans le fond de laquelle il restait quelques gouttes de liquide. Un liquide brillant et doré qui paraissait retenir le soleil prisonnier dans ses profondeurs aurifères.
Conn le prit et le sentit. Il le goûta. Il le but. Comme il sortait pour traverser le hall, Katherine se préparait à monter les escaliers.
« Pas de nouvelles nouvelles, Mr. Lantry ? » demandât-elle avec un rire taquin.
Conn l’attrapa, la souleva comme une plume et la serra contre lui.
« Les nouvelles, dit-il, sont que nous allons nous marier.
– Voulez-vous me laisser, monsieur ! s’écria-t-elle avec indignation, ou je vais… Oh ! Conn, où avez-vous pris le courage de me dire ça ? »
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