‹ New York Tic TacChapitre 24 sur 30 · L’HYMNE ET LE FLIC

L’HYMNE ET LE FLIC

Sur son banc, dans Madison Square, Soapy se trémoussa d’un air inquiet. Quand les oies sauvages claironnent la nuit dans les cieux, quand les femmes qui n’ont pas de manteau de fourrure deviennent tout à coup aimables avec leur mari, et quand Soapy se trémousse d’un air inquiet sur son banc dans le parc, vous pouvez être sûr que la saison des frimas n’est pas loin.

Une feuille morte tomba sur les genoux de Soapy. C’était la carte de visite du Père Hiver. Le Père Hiver est toujours très poli avec les clients réguliers de Madison Square, et il ne manque jamais de leur annoncer sa visite annuelle. Aux coins de quatre rues, il tend son bristol au Vent du Nord, le concierge du Manoir des Couche-dehors, afin que les habitants d’icelui sachent qu’il leur faut se préparer.

L’esprit de Soapy prenait conscience du fait que le moment était venu pour lui de se concentrer en une sorte de Comité des Combines et Systèmes D, afin de se prémunir contre les rigueurs de la saison froide. Et c’est pourquoi il se trémoussait d’un air inquiet sur son banc.

Les ambitions hivernales de Soapy n’étaient pas excessives : elles ne comportaient aucun projet de croisière en Méditerranée, de sieste sous les cieux tropicaux, ni de flâneries au pied du Vésuve. Trois mois en prison, c’était tout ce que réclamait l’âme Spartiate de Soapy. Trois mois de gîte et de couvert assurés, en bonne compagnie, à l’abri des borées, policemen et autres calamités saisonnières, voilà ce qui paraissait à Soapy la quintessence des désirs accessibles.

Depuis une décade, il prenait ses quartiers d’hiver dans l’hospitalière prison de Blackwell. A l’heure où, chaque année, les riches New-Yorkais prenaient leurs billets pour Palm Beach ou la Riviera, Soapy faisait ses préparatifs en vue de son départ pour Blackwell. Et voici que le moment était revenu. La nuit précédente, trois journaux du dimanche, avec lesquels il avait matelassé sa poitrine, son dos et ses chevilles, n’avaient pas réussi à repousser les assauts du froid, tandis qu’il dormait sur un banc, près de la fontaine du vieux square. C’est pourquoi la vision de Blackwell se levait, de plus en plus nette et pressante, en l’esprit de Soapy. Il n’avait que du mépris pour les aménagements créés, en faveur des déshérités, par la Charité publique. La Loi, estimait Soapy, se montrait plus bénigne que la Philanthropie. Innombrables étaient les institutions, municipales ou privées, où il aurait pu recevoir gratuitement le gîte et le couvert dont ses goûts simples se fussent contentés. Mais pour un esprit aussi fier que celui de Soapy, les bienfaits de la charité sont grevés d’intolérables servitudes. Il vous faut payer, par de multiples humiliations, toutes les gracieusetés que dispense Mrs. Philanthropie. Tout comme César avait son Brutus, ainsi chaque lit de l’Hôtel de la Charité a sa funeste corvée de douches, chaque morceau de pain son exaspérante séance d’inquisition dans le sanctuaire de votre vie privée. Infiniment préférable est l’hospitalité de la Loi, qui, bien que strictement réglementée, ne se mêle pas impudemment des affaires particulières d’un gentleman.

Ayant ainsi décidé d’aller en prison, Soapy s’attacha aussitôt à concrétiser ses aspirations. Il y avait des tas de façons d’y parvenir. La plus agréable consistait à dîner luxueusement dans quelque restaurant de choix, et à se déclarer ensuite insolvable, pour être enfin remis sans tapage ni scandale entre les mains d’un policeman. Un magistrat accommodant ferait le reste.

Soapy se leva, sortit lentement du square et traversa la mer d’asphalte qui s’étend jusqu’au confluent de Broadway et de la Cinquième Avenue. Il choisit Broadway et fit halte devant un restaurant chatoyant, où se trouvent réunis chaque soir les produits sélectionnés de la vigne, du ver à soie et du protoplasme.

Soapy avait mis toute sa confiance dans la partie de sa personne située au-dessus de la ceinture. Il était rasé de frais, son veston avait de la décence, et il portait une cravate noire toute fraîche qui lui avait été offerte quelques jours plus tôt par une dame patronnesse. S’il parvenait à s’asseoir rapidement à une table sans attirer l’attention, le succès était certain. Ce que l’on verrait de lui par-dessus la nappe n’éveillerait pas les soupçons du garçon.

Voyons, un petit potage, un canard rôti à l’orange, avec une bouteille de pommard, une salade, fromages variés, dessert, café, cigare… Oui, ça pouvait aller. L’addition n’atteindrait pas un chiffre astronomique, qui serait capable de susciter l’ire et la vendetta du gérant. Et c’est confortablement garni et restauré qu’il partirait pour son asile hivernal.

Mais dès que Soapy eut franchi la porte du restaurant, l’œil aquilin du maître d’hôtel repéra son pantalon élimé et ses souliers décadents. Aussitôt des poignes énergiques se saisirent de l’indésirable client et le reconduisirent en hâte et en silence sur le trottoir. C’est ainsi qu’un canard eut la vie sauve.

Soapy quitta Broadway et tourna dans une rue adjacente. Décidément, ce n’est pas par les voies épicuriennes qu’il atteindrait cette fois le séjour convoité. Il fallait imaginer quelque autre moyen de parvenir jusqu’aux limbes.

A un coin de la Sixième Avenue, un beau magasin, constellé d’ampoules électriques, étalait ses vitrines alléchantes, garnies de différents produits du commerce et de l’industrie. Soapy ramassa un pavé et le lança à toute volée dans la glace. Un attroupement se forma aussitôt, et un policeman accourut. Soapy, immobile, les mains dans les poches, sourit à la vue de l’uniforme.

« Où est le type qu’a fait ça ? demanda l’agent d’un air excité.

– Ne pensez-vous pas que je pourrais avoir collaboré à l’événement ? » demanda Soapy d’un ton légèrement sarcastique, mais aussi cordial, comme il sied à quiconque salue l’arrivée de la bonne fortune.

La machine à déduction du policeman refusa d’accorder à Soapy le moindre soupçon. Les types qui brisent des glaces ne s’attardent généralement pas à parlementer avec les mignons de la loi. Ils prennent leurs jambes à leur cou. Le policeman aperçut au loin un homme qui courait après un autobus : la matraque levée, il se lança à sa poursuite. Dégoûté par ses deux insuccès successifs, Soapy traîna plus loin ses semelles.

De l’autre côté de la rue se trouvait un restaurant de modeste apparence, providence des appétits robustes et des bourses débiles. L’atmosphère et la vaisselle y étaient d’égale épaisseur ; la lingerie et le potage d’une maigreur identique. C’est là que Soapy introduit cette fois sans encombre ses ribouis accusateurs et son pantalon expressif. Une table l’accueille, sur laquelle il consomme en paix bifteck aux pommes, gruyère et beignets de bananes. Puis, selon le rite, il communique discrètement au garçon l’état « néant » de son compte en poches.

« Et maintenant, murmure-t-il, dépêchez-vous d’appeler un flic. Le gentleman est pressé.

– Pas d’flic pour toi, Auguste, dit le garçon d’une voix graissée à la margarine, et avec des yeux soudain rétrécis à la dimension d’une cerise à l’eau-de-vie au fond d’un verre. Hé ! Paul ! »

Projeté par quatre bras solides, Soapy atterrit brutalement sur son oreille gauche. Il se releva, membre par membre, tel un mètre pliant que l’on ouvre, et brossa de la main ses vêtements empoussiérés. Allons ! son arrestation serait-elle un rêve inaccessible ? Blackwell semblait plus loin que jamais. Un policeman, qui avait assisté à la scène de l’autre côté de la rue, se mit à rire et s’éloigna.

Tout au long de cinq blocs d’immeubles Soapy traîna son découragement, et puis soudain, l’espoir du succès se ranima en son viscère ulcéré. Cette fois-ci, se dit-il avec assurance, c’est ce qu’on peut appeler un « coup sûr ». Une jeune femme de mine alléchante, bien que modeste, arrêtée devant un étalage, contemplait avec un vif intérêt l’assortiment de rasoirs, encriers, pendulettes tic-tac et bijoux toc-toc répandus dans la vitrine. Deux mètres plus loin un vaste policeman d’allure austère était appuyé contre un poste d’eau.

Le projet de Soapy était de jouer le rôle exécré, méprisable et délictueux du « racoleur ». L’aspect élégant et recherché de sa victime, ainsi que la proximité d’un flic à l’air consciencieux, inculquèrent à Soapy la conviction qu’il ne tarderait pas à éprouver sur son bras l’agréable étreinte policière qui lui assurerait ses quartiers d’hiver dans la confortable petite prison insulaire.

Soapy redressa sa cravate noire, don de la dame patronesse, tira sur ses manchettes fripées, mit son chapeau sur l’oreille et s’approcha délibérément de la jeune femme. Il se mit aussitôt à lui faire de l’œil, à exhaler des toussotements expressifs, à sourire, à se pavaner, en un mot à exécuter la gamme impudente, officielle et complète des simagrées traditionnelles du racoleur. Du coin de l’œil, Soapy constata avec joie que le policeman le considérait fixement. La jeune femme s’éloigna de quelques pas, puis s’absorba de nouveau dans la contemplation de la vitrine. Soapy la suivit, se planta résolument à ses côtés, leva son chapeau et dit :

« Hé ! dis donc Bedelia ! Tu viens faire joujou avec moi ? »

Le policeman regardait toujours. La jeune femme persécutée n’avait qu’à lever un doigt, et Soapy partait immédiatement pour sa maison de retraite. Déjà, il lui semblait respirer l’atmosphère douillette du poste de police. La jeune femme se tourna vers lui et lui saisit familièrement le bras.

« Pour sûr, Mike ! dit-elle, si tu veux m’payer un demi ! Y a longtemps que j’t’aurais répondu si l’flic avait pas zyeuté par ici. »

Entraînant la jeune femme collée à lui telle une liane, Soapy d’un air morne passa devant le policeman. Il semblait condamné à la liberté.

Au premier tournant, il se débarrassa brusquement de sa compagne et s’enfuit à toutes jambes. Il ne s’arrêta que dans le quartier turbulent et joyeux où règne durant la nuit la légèreté des mœurs, des cœurs, des vœux et des spectacles. Dans l’air froid et sec se pressaient gaiement des femmes en fourrures et des hommes en pelisses. Tout à coup Soapy fut frappé par l’idée terrifiante qu’un funeste charme magique le préservait ce soir-là de toute arrestation. Cette pensée provoqua en son esprit une sorte de panique ; aussi lorsqu’il se trouva en présence d’un autre policeman qui faisait les cent pas devant un théâtre resplendissant, se décida-t-il brusquement à miser sur l’article du Code pénal intitulé « état d’ébriété sur la voie publique ».

Aussitôt Soapy se mit à brailler comme un homme soûl, de toutes ses cordes vocales éraillées, à danser sur le trottoir, à beugler, à faire le petit fou, à provoquer enfin une perturbation générale de l’atmosphère.

Le policeman, avec un moulinet de son bâton, tourna le dos à Soapy, en confiant à un passant :

« C’est un des étudiants de Yale qui célèbre la pile qu’ils viennent de flanquer au collège d’Hartford. Bruyants, mais inoffensifs. Nous avons reçu l’ordre de les laisser faire. »

Désolé, Soapy cessa son infructueux tapage nocturne. Est-ce que par hasard aucun policeman ne voudrait lui mettre la main au collet ? Dans son imagination, la prison de Blackwell se dressait maintenant au loin comme une inaccessible Arcadie. Il boutonna son veston, dans lequel le vent froid s’insinuait traîtreusement.

Dans un bureau de tabac, un monsieur bien habillé était en train d’allumer son cigare. Soapy, qui l’avait vu poser son parapluie près de la porte en entrant, pénétra dans l’établissement, saisit le parapluie et l’emporta délibérément. L’homme au cigare se mit à sa poursuite.

« Hé ! mon parapluie ! dit-il sévèrement.

– Votre parapluie, hein ? fit Soapy avec un ricanement insultant. Eh bien, s’il est à vous, pourquoi n’appelez-vous pas un policeman ? Bien sûr que je l’ai pris ! Votre parapluie ! Appelez donc un flic ! Tenez, il y en a un là-bas au coin de la rue. »

Le propriétaire du parapluie ralentit soudain son allure. Soapy en fit autant, avec le pressentiment qu’il allait être une fois de plus victime de la malchance. Le policeman les contemplait tous les deux avec curiosité.

« Naturellement si… dit l’homme au parapluie, c’est-à-dire… enfin, vous savez comme se produisent ces petites méprises… je l’ai… si c’est votre parapluie veuillez m’excuser… je l’ai trouvé ce matin dans un restaurant… si vous êtes sûr de le reconnaître… pardon… au revoir, monsieur !

– Bien sûr qu’il est à moi ! » gronda Soapy furieusement derrière l’autre.

L’homme au parapluie disparut. Le policeman se précipita au-devant d’une grande blonde en robe et manteau de soirée pour l’aider à traverser la rue avant l’arrivée de l’autobus qu’on apercevait à environ cinq cents mètres de là.

Soapy se dirigea vers l’est, par une rue que des travaux d’aménagement avaient tristement déménagée. D’un geste plein de rage, il jeta le parapluie dans un trou, en maugréant violemment contre les bipèdes officiels chargés d’assurer la paix sur la voie publique. Tandis qu’il brûlait de tomber entre leurs griffes, ils semblaient le considérer comme un monarque incapable de mal agir.

Il finit par atteindre, dans le quartier d’East Side, une avenue où régnaient un éclairage discret et un vacarme mitigé. Soapy la suivit, se dirigeant inconsciemment vers Madison Square, car l’instinct du foyer surnage même chez ceux qui n’ont pour foyer qu’un banc dans un parc.

Mais, au moment où il allait franchir une zone particulièrement déserte et tranquille, Soapy s’arrêta brusquement. Devant lui se dressait une vieille église, curieuse et désuète, avec son toit pointu et mousseux. A travers un vitrail violet brillait une douce lumière ; là, sans doute, se tenait l’organiste consciencieux que l’on entendait répéter à loisir l’hymne qu’il devait jouer au prochain Sabbat. Car les oreilles de Soapy venaient soudain de capter une douce, une céleste musique, qui le fit frissonner et le fit se coller, transfiguré, aux barreaux de la grille.

Là-haut, sereine et lustrée, la lune baignait les cieux de sa lumière dorée. La rue était déserte ; les oiseaux pépiaient timidement sous les chéneaux : l’on se serait cru transporté auprès d’une petite église de campagne. Et l’hymne que jouait l’organiste semblait avoir scellé Soapy à la grille ; car il le reconnaissait, il l’avait si souvent entendu aux jours lointains où sa vie se déroulait encore parmi les caresses maternelles, les roses, les nobles ambitions, les amis, les pensées et les faux cols immaculés…

Cette musique divine et les touchants souvenirs qu’elle avait éveillés provoquèrent en Soapy une sorte de révolution aussi radicale que miraculeuse. Avec une soudaine horreur, il considéra l’abîme dans lequel il était tombé, les scènes de dégradation auxquelles il avait participé, les ignobles désirs, les espoirs défunts, les dons naturels gaspillés, les grossiers mobiles qui avaient déshonoré son existence.

Sur-le-champ, le cœur de Soapy répondit avec une sorte d’ivresse à cet appel salutaire. Gonflé d’espoir et d’aspirations neuves et puissantes, il se sentit prêt à engager avec le Destin une lutte désespérée. Oui ! Il se sortirait de la fange ! Il redeviendrait un homme, il terrasserait le Mal qui l’avait asservi ! Il était encore comparativement jeune ; ce n’était donc pas trop tard pour ranimer ses vieilles et chères ambitions de jeunesse, pour s’efforcer de les réaliser sans défaillance. Cette musique, douce autant que solennelle, l’avait bouleversé, rénové. Demain, il se rendrait dans le quartier des usines pour chercher du travail. Il n’y avait pas trop longtemps un importateur de fourrures lui avait offert une place de livreur. Il irait le trouver demain pour le prier de l’embaucher. Allons ! Il allait pouvoir être quelqu’un dans le monde. Il allait…

Soapy sentit une main peser sur son bras. Il se retourna vivement et se trouva face à face avec un massif policeman.

« C’que tu fais là ? demanda le représentant de l’irrésistible, impitoyable, écrasante Fatalité publique.

– Rien, fit Soapy.

– Suis-moi au poste », dit Erinye en uniforme.

« Trois mois de prison », dit le président du tribunal.

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