‹ New York Tic TacChapitre 25 sur 30 · ENTRE DEUX ROUNDS

ENTRE DEUX ROUNDS

La lune de mai éclairait brillamment la pension de famille de Mrs. Murphy. Je suis contraint de reconnaître que cette faveur astrale n’était point uniquement réservée à la résidence en question.

Le printemps s’apprêtait à remplacer le coryza par le rhume des foins. Dans les jardins, les poires n’étaient pas encore mûres, mais en revanche les parcs publics regorgeaient de négociants accourus à New York du Sud et de l’Ouest, en « tournée d’achats ». Les végétaux et les agences de location des stations balnéaires commençaient à fleurir. L’air et les relations familiales s’adoucissaient progressivement ; la consommation du charbon diminuait, et celle de la bière augmentait. Le… mais vous trouverez tout le reste dans la Chanson du printemps de Mendelssohn.

Les fenêtres de la pension étaient ouvertes. Devant la porte, en haut du perron, quelques-uns des pensionnaires prenaient le frais, assis sur de petites nattes rondes, de l’épaisseur d’une crêpe alsacienne aux pommes de terre.

A l’une des fenêtres du second étage se tenait Mrs. MacCaskey, guettant l’arrivée de son mari. Le dîner commençait à se refroidir sur la table. Les calories qu’il perdait accroissaient d’autant la température de Mrs. MacCaskey.

A neuf heures apparut Mr. MacCaskey, pipe aux dents et veston sur le bras. Il s’excusa en traversant le groupe des pensionnaires, tout en choisissant parmi eux, sur les marches, les espaces de pierre susceptibles de recevoir ses box-calf 44 (grande largeur).

En ouvrant la porte de son logement, il reçut un choc. Au lieu d’être confronté comme d’habitude par le hachoir ou le presse-purée, il ne fut accueilli que par des paroles.

Sans doute, se dit Mr. MacCaskey, la bénigne lune de mai a-t-elle adouci les entrailles de son épouse.

« J’t’ai entendu – c’est ainsi que débute le discours qui remplace ce soir-là les projectiles ménagers. – Tu d’mandes pardon à des rien-du-tout parc’ que t’as marché sur leurs frusques avec tes ribouis, mais tu piétin’rais ta femme depuis la tête jusqu’aux talons sans même t’en apercevoir, et moi qui me démanche le cou à r’garder par la f’nêtre si tu viens, et le dîner qu’est froid, et qu’y a seul’ment pas d’quoi acheter des provisions, avec toi qu’tu vas boire ta s’maine au bistrot tous les sam’dis soir, et l’employé du gaz qu’est v’nu deux fois aujourd’hui !

– Femme, dit Mr. MacCaskey en jetant son veston et son chapeau sur une chaise, le boucan que tu fais est une offense à mon appétit. Tu t’rends pas compte qu’en déblatérant ma politesse, c’est comme si qu’tu enlevais le mortier qui scelle les briques de la société. Y a rien d’plus normal pour un gentleman qu’a pas d’manières, que de d’mander l’dissentiment des dames qu’o’struent l’entrée quand il passe au travers. Et maintenant débarrasse la f’nêtre de ta gueule de cochon et occupe-toi de la croûte. »

Mrs. MacCaskey se leva pesamment et se dirigea vers le fourneau. Il y avait quelque chose dans son attitude qui avertit Mr. MacCaskey : quand il voyait les coins barométriques de la bouche conjugale s’abaisser brusquement, il savait qu’il fallait prévoir une averse de vaisselle et de ferblanterie.

« Gueule de cochon, hein ? » dit Mrs. MacCaskey.

Et au même instant elle lance à la tête de son seigneur une cocotte pleine de lard et de navets.

Mr. MacCaskey n’est pas un novice dans l’art des échanges balistiques. Choisissant le plat suivant sur le menu du jour, il riposte aussitôt avec le rôti de porc aux choux déjà servi sur la table, ce qui lui attire la réplique appropriée d’une terrine de pudding. Projeté avec adresse par le maître de maison, un bloc de gruyère atteint Mrs. MacCaskey en pleine figure. Visant soigneusement, elle contre-attaque au moyen d’un pot de café noir et bouillant.

Le menu étant épuisé, l’on pourrait penser que les hostilités vont s’arrêter là. Mais Mr. MacCaskey n’est pas un habitué de ces restaurants populaires à bon marché, où les bohèmes « fauchés » considèrent le café comme l’indiscutable terminus gastronomique. Non, Mr. MacCaskey est d’une classe supérieure et plus avertie. Il connaît l’usage des rince-doigts. Cet ustensile raffiné est malheureusement inaccessible aux clients de la pension Murphy ; mais son « ersatz » est à portée de la main ; triomphalement le seigneur du logis empoigne la bassine à laver la vaisselle et la précipite à la tête de son adversaire matrimonial. Mrs MacCaskey réussit juste à esquiver le projectile qui doit normalement servir de conclusion au repas et à la bataille. Mais quoi ! Un dîner sans liqueur ? Que non ! Saisissant une bouteille d’eau de Javel, Mrs. MacCaskey la brandit et se dispose à en servir une ration intégrale à son époux, lorsqu’un hurlement terrible, paraissant provenir du rez-de-chaussée, retient sa baliste brachiale prête à se détendre, et provoque aussitôt une sorte d’armistice involontaire.

Sur le trottoir, en face de la maison, le policeman Cleary, l’oreille tendue vers le champ de bataille, écoutait le fracas de ce duel gastronomique.

« C’est encore John MacCaskey et sa dame, murmure le policeman d’un air méditatif. Faut-y que j’monte les faire taire ? – Non ! Ils sont unis par les sacrés liens du mariage, et ils n’ont pas beaucoup d’distractions. Y en a plus pour longtemps maintenant. Sûrement, faudra qu’ils achètent de la vaisselle s’ils veulent remettre ça souvent. »

C’est alors que retentit au rez-de-chaussée le hurlement générateur de paix, et annonciateur de calamités inconnues.

« Ca doit être le chat », se dit le policeman Cleary en s’éloignant rapidement.

Les pensionnaires assis sur le perron se levèrent aussitôt, partagés entre l’angoisse et la curiosité. Mr. Toomey, un placier de naissance et investigateur de métier, se précipita à l’intérieur pour analyser l’interjection. Il revint avec la nouvelle que Mike, le petit garçon de Mrs. Murphy, était perdu.

Derrière le messager surgit presque aussitôt Mrs. Murphy – cent kilos de beuglements, de déluge lacrymal et de gesticulations hystériques pleurant la perte de trente livres de taches de son, de malice et de sournoiserie. Très pathétique. Mr. Toomey, qui s’est rassis près de Miss Purdy, la modiste, lui étreint les mains, en signe de compassion. Les deux vieilles filles, les demoiselles Walsh, celles qui se plaignent tous les jours qu’on fait trop de bruit dans le hall, demandent immédiatement si quelqu’un a regardé la pendule.

Le major Griggs, qui est assis auprès de sa grosse femme, se lève et boutonne son veston.

« Le petit est perdu ? s’écrie-t-il. Je vais fouiller la ville ! »

Sa femme, qui d’habitude ne lui permet jamais de sortir après dîner, réplique d’une voix chaude de baryton :

« Va, Ludovic ! Quiconque peut contempler la douleur de cette mère sans se précipiter à son secours a un cœur de pierre !

– Donne-moi cinq ou dix francs, mon amour ! dit le major. Des enfants perdus s’égarent parfois très loin. Il me faudra sans doute prendre des tickets d’autobus. »

Le vieux Denny (quatrième étage, chambre 27, sur la cour), qui siégeait sur la dernière marche, en essayant de lire son journal à la lueur du réverbère, tourna la page et poursuivit la lecture de l’article relatif à la grève des charpentiers. Mrs. Murphy implora la lune en ces termes :

« Ohouche ! No-ôtr’petit Mike ! Seigneur ! Où c’qu’il est, mon-on p’tit ga-rçon !

– Quand c’est-y qu’vous l’avez vu pour la dernière fois ? demanda le vieux Denny, sans perdre des yeux le rapport des commissaires de l’Industrie du Bâtiment.

– Oh-ïche ! gémit la matrone, ça doit être hier – non, j’veux dire y a quatre ou cinq heures, j’sais pas bien. Il est perdu, mon p’tit Mike ! C’matin encore il jouait su’l’trottoir – c’est-y c’matin ? J’ai tellement d’travail, que j’peux plus m’rappeler les dates. Mais j’ai fouillé toute la maison d’la cave au grenier et j’l’ai pas trouvé ! Oh-uche ! Seigneur ! Seigneur !… »

Silencieuse, farouche, colossale, la grande ville se venge toujours de ses détracteurs. Ils disent qu’elle est dure comme pierre, qu’aucun sentiment de piété n’éclôt en son sein ; ils comparent ses rues aux forêts désertes et aux torrents de lave. Mais sous la carapace du homard ne se trouve-t-il point une chair tendre et délicieuse ? Peut-être cette comparaison n’est-elle pas très adéquate. Cependant nul ne peut s’en offenser. Après tout nous refuserions d’admettre l’identité d’un homard qui n’aurait point de bonnes et fortes pattes.

Aucune calamité n’émeut autant le cœur de l’humanité que celle qui frappe la mère d’un enfant perdu. Pauvres petits pieds, faibles et incertains, égarés dans les voies étranges et périlleuses !

Le major Griggs courut jusqu’au prochain croisement, tourna dans l’avenue à droite et s’introduisit prestement dans le Billy’s Bar.

« Whisky, un grand ! commande-t-il au garçon d’un ton décidé. Dis-moi, poursuit-il après qu’une longue gorgée lui a permis de retrouver l’usage de la conversation, pas vu quelque part par ici un sale petit morveux de six ans qui s’est perdu ? Barbouillé, grêlé, jambes torses… Non ? »

Mr. Toomey n’a pas lâché, sur son perron cythéréen, la main de Miss Purdy.

« Quand je pense à ce pauvre petit bébé, susurre-t-elle, si loin maintenant du sein de sa mère, fauché peut-être à cette heure par la jante d’acier d’un cruel camion de pommes de terre ! N’est-ce pas terrible ?

– I’s ont des pneus, rectifie timidement Mr. Toomey. Les camions, ajoute-t-il en constatant l’air intrigué de Miss Purdy, et en lui pressant la main. Dites ! s’écrie-t-il soudain, voulez-vous que j’aille les aider à chercher ?

– Oh ! peut-être que c’est votre devoir, Mr. Toomey.

Mais vous êtes si audacieux, si imprudent… Avec votre bouillant tempérament, s’il vous arrivait quelque chose… un accident… qu’est-ce que… »

Avec l’aide de son index droit, le vieux Denny achève la lecture de l’arbitrage du ministre des Labeurs et Transactions.

En leur champ clos du second étage, Mr. et Mrs. MacCaskey apparaissent en même temps à la fenêtre, profitant de la pause pour reprendre haleine. Mr. MacCaskey, au moyen de chiquenaudes réitérées, chasse les navets qui collent à sa veste, et son épouse essuie un œil que le gruyère et la sauce du rôti n’ont point embelli.

Aux échos du tumulte causé par le drame de l’enfant égaré, ils se penchent tous les deux par la fenêtre.

« C’est l’petit Mike qu’est perdu ! fait Mrs. MacCaskey d’une voix étouffée. Le pauv’ beau mignon p’tit ange !

– Le môme qu’est perdu ? dit Mr. MacCaskey en plongeant ses regards vers le sol. Ca, c’est un coup dur. Les gosses, c’est pas la même chose. Si c’était une femme, j’m’en f’rais pas, parc’qu’au moins on a la paix quand elles sont parties. »

Négligeant ce coup droit, Mrs. MacCaskey saisit le bras de son mari.

« John, dit-elle d’un ton sentimental, le p’tit gars d’Mrs. Murphy qu’est perdu ! Perdu dans c’te grande ville, à son âge ! Six ans qu’il a, John, juste l’même âge qu’aurait notr’petit à nous si on en avait eu un il y a six ans !

– Mais on n’en a pas eu, fait le positif MacCaskey.

– Mais si on l’avait eu, John, pense à c’qu’on aurait d’chagrin dans l’cœur, ce soir, avec notr’petit Albert qui s’serait ensauvé en ville, et p’t-être qu’on nous l’aurait volé encore !

– Tu bafouilles, dit Mr. MacCaskey. C’est Patrick qu’on l’aurait appelé, comme mon vieux père qu’est à Cantrim.

– Blagueur ! fait Mrs. MacCaskey sans se fâcher. Mon frère Albert vaut-y pas mieux qu’dix douzaines de tes MacCaskey à la manque ?… »

Se penchant de nouveau par la fenêtre, elle contemple un instant le remue-ménage qui bouleverse le rez-de-chaussée.

« John, dit-elle, d’une voix tout imprégnée de miel, j’ai p’t-être été un peu vive avec toi…

– Pour sûr, dit l’époux, que c’était du rapide, comme tu dis. Et les navets-minute, et l’pudding à la s’conde, et l’café-express ! C’est c’qu’on appelle un dîner à la vapeur, comme tu dis, pas vrai ? »

Mrs. MacCaskey glisse son bras sous celui de son mari et saisit la main mâle et calleuse.

« Ecoute, c’te pauv’ Mrs. Murphy qui pleure, dit-elle. C’est terribl’ pour un p’tit gosse d’être perdu dans c’te grande ville. Si c’était notr’ petit Albert, John, ça m’briserait l’cœur ! »

Gauchement, l’homme retire sa main. Néanmoins il prend sa compagne par les épaules.

« C’est bête, bien sûr, dit-il, rudement, mais j’en s’rais tout r’tourné, moi aussi si c’était notr’ petit Patrick qu’avait été kidnappé ou j’sais pas quoi. Mais on n’a jamais eu d’enfant, tous les deux. Judy, y a des fois qu’j’ai été méchant avec toi – y pense plus. »

Serrés l’un contre l’autre, ils assistent en silence maintenant au drame qui se joue en bas. Cela dure assez longtemps. Sur le trottoir la foule s’est amassée, criant, questionnant, grouillant, gorgeant l’air de rumeurs avides et de conjectures imbéciles. Au milieu d’elle, flotte en tous sens la grosse Mrs. Murphy, telle une montagne gélatineuse le long de laquelle se précipite une bruyante cataracte de larmes.

Soudain le bruit redouble et la rue s’emplit d’une rumeur excitée, indiquant qu’un événement inattendu vient de modifier radicalement la situation.

« Qu’est-ce qui s’passe à présent Judy ? demande Mr. MacCaskey.

– Je r’connais la voix de Mrs. Murphy, dit Mrs. MacCaskey tendant l’oreille. Elle dit – elle dit qu’elle vient d’trouver le p’tit Mike endormi derrière le vieux tapis qu’est roulé sous l’lit dans sa chambre. »

Mr. MacCaskey ricane bruyamment.

« Le v’là ton Albert ! gueule-t-il d’une voix sarcastique. C’est pas mon Patrick qui nous aurait joué c’sale tour-là. Si l’gosse qu’on a jamais eu s’perd un jour, mille pétards, et si on l’retrouve sous l’lit comme un sale roquet, c’jour-là tu pourras l’appeler Albert ! »

Mrs. MacCaskey se leva pesamment et se dirigea vers le placard à vaisselle. Les coins de sa bouche viennent de subir une baisse barométrique brusque et accentuée.

Le policeman Cleary apparut au coin de la rue au moment précis où la foule apaisée se dispersait. En arrivant devant la pension Murphy, il tendit l’oreille d’un air étonné : dans le logis des MacCaskey retentissait de plus belle le fracas des poteries, des ustensiles métalliques et des arts ménagers. Le policeman tira sa montre.

« Saints alligators ! s’écrie-t-il. Y a une heure et quart que John MacCaskey est en train d’se battre avec sa femme ! Et quarante livres au moins qu’il lui rend ! Honneur à son bras ! »

Le policeman Cleary s’éloigne aussitôt et disparaît au premier tournant.

Le vieux Denny plia son journal et grimpa rapidement l’escalier. Il était temps : Mrs. Murphy allait fermer la porte.

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