‹ New York Tic TacChapitre 26 sur 30 · LE PHILTRE

LE PHILTRE

La pharmacie de la Boule d’Argent se trouve au bout de la ville, entre le Bowery et la Première Avenue, à l’endroit où les deux rues sont le plus rapprochées. La Boule d’Argent ne considère pas la pharmacie comme un commerce de bric-à-brac, de parfums et de sucreries. Si vous demandez un purgatif, elle vous sert le véritable article en sulfate de soude, et non la crème glacée à la framboise que vous recevez dans les boutiques des collègues ; et c’est tout de même quelque chose, bien que le résultat soit identique.

La Boule d’Argent n’a que du mépris pour les méthodes modernes et industrielles de l’art pharmaceutique. Elle fait macérer elle-même son quassia amara, et filtre en personne son élixir parégorique. Aujourd’hui encore, les pilules sont confectionnées directement derrière le vaste comptoir où l’on reçoit les ordonnances ; vous voyez le préparateur les rouler sous vos yeux entre le pouce et l’index, les pétrir avec une spatule, les saupoudrer de magnésie calcinée et les introduire dans la petite boîte ronde en carton. La boutique est située dans un district où des couvées entières de petits garnements dépenaillés et hilares jouent en toute saison sur le trottoir et forment un bataillon assuré de candidats aux pastilles et potions pectorales qui les attendent à l’intérieur.

Ikey Schoenstein était le préparateur de nuit de la Boule d’Argent et l’ami de ses clients. Il en est souvent ainsi dans l’East Side, où le cœur du pharmacien n’est pas glacé. Là, selon une saine tradition, l’apothicaire est un conseiller, un confesseur, un missionnaire capable et complaisant, un mentor dont le savoir est respecté, dont la sagesse occulte est vénérée, et dont les drogues sont souvent répandues intactes, dans le ruisseau. Aussi le nez aquilin, armé de lunettes professionnelles, et le visage mince et doctoral d’Ikey étaient-ils bien connus dans le voisinage de la Boule d’Argent, et ses avis étaient-ils fort recherchés, et ses prescriptions fort suivies.

Ikey logeait et prenait son petit déjeuner chez Mrs. Riddle à deux blocs de là. Mrs. Riddle avait une fille nommée Rosine. Mais la circonlocution est inutile, car vous avez déjà deviné qu’Ikey adorait Rosine. Elle comprimait toutes ses pensées ; elle était la teinture idéale, le cachet suprême, l’extrait raffiné de tout ce qu’il pouvait y avoir de plus chimiquement pur et officinal. Le laboratoire ne contenait rien qui pût lui être comparé. Mais Ikey était timide, et ses espérances gisaient, insolubles, au fond du flacon de sa craintive indécision. Derrière son comptoir, c’était un homme supérieur, froidement conscient de ses connaissances et capacités techniques ; mais dès qu’il s’en était éloigné, il devenait un pauvre chien battu, myope et chancelant, l’air minable avec ses vêtements mal fichus, tout tachés par les produits chimiques et puant le salicylate de méthyle et le valérianate d’ammoniaque.

Et il y avait aussi une épine à la rose fatale d’Ikey Schoenstein, une épine qui s’appelait Chunk MacGowan.

Mr. MacGowan s’efforçait de son côté de captiver les brillants sourires que Rosine répandait à profusion autour d’elle. Mais ce n’était pas, comme Ikey, un chasseur timoré, n’osant pas même se servir de son filet à papillons : il les attrapait à la main, et n’en ratait pas un. D’ailleurs il était aussi l’ami et le client d’Ikey, et c’est souvent qu’il entrait à la pharmacie de la Boule d’Argent pour se faire poser une compresse à l’eau blanche sur une bosse, ou recoller un morceau d’épiderme à la suite d’une soirée vivante et animée passée dans le Bowery.

Un après-midi, MacGowan se glissa dans la boutique, de son allure souple et assurée, et s’assit sur un tabouret. Il avait un visage agréable, plein de douceur et de dureté, et un air aussi complaisant qu’indomptable.

« Ikey, dit-il, quand son ami, assis en face de lui, se fut mis à broyer dans un mortier un mélange de bicarbonate de soude, de citrate de magnésie et de sucre cristallisé, Ikey, ouvre tes esgourdes. C’est d’la drogue qu’y m’faut aujourd’hui, si t’as l’article en magasin. »

Ikey scruta la physionomie de Mr. MacGowan pour y découvrir les traces des réjouissances et conflagrations coutumières ; mais il n’en vit point.

« Enlève ton veston, ordonna-t-il. Je suis sûr que tu as reçu un coup de couteau dans les côtes. Je t’ai dit maintes fois que ces dagos finiraient par t’avoir. »

Mr. MacGowan sourit.

« Non, dit-il. C’est pas les dagos. Mais t’as mis l’doigt sur le diagnostic au bon endroit – c’est bien sous mon veston, à l’intérieur des côtelettes que ça se passe. Ikey, mon vieux, Rosine et moi on va se trotter et se marier tous les deux cette nuit. »

Ikey tressaillit violemment, et dans son désarroi se donna un coup de pilon douloureux sur le pouce de la main gauche qui tenait le mortier ; mais c’est à peine s’il y prit garde. Cependant le sourire de Mr. MacGowan s’était fondu en une sorte de perplexité assombrie.

« C’est-à-dire, reprit-il, si elle change pas d’idée avant l’heure. Y a quinze jours qu’on tire des plans pour c’te sauvette-là. Un jour elle est d’accord ; le même soir y a plus rien à faire. Enfin on a fini par s’entendre pour ce soir et cette fois Rosine s’est pas dégonflée depuis deux jours. Mais y a encore cinq heures jusqu’au moment physiologique, et j’ai peur qu’elle me laisse tomber à la dernière minute.

– Tu disais que tu voulais des médicaments ? » fit Ikey.

Mr. MacGowan avait un certain air de confusion et de malaise, qui contrastait étrangement avec son attitude habituelle. Il se mit à entortiller autour de son index, avec une attention qui paraissait nettement superflue, un prospectus où les mérites polymorphes de la tisane des Crackers étaient abondamment délayés en littérature.

« J’voudrais pas pour un million, dit-il, qu’y ait un faux départ dans c’double handicap de c’te nuit ; J’ai déjà loué un petit appartement à Harlem, avec des fleurs sur la table et la marmite prête à bouillir. Et j’ai retenu la monte d’un bénisseur pour qu’il soit prêt à nous marier chez lui à partir de dix heures. Faut qu’ça s’fasse ! Pourvu que Rosine change pas encore d’idée !… »

Mr. MacGowan, rongé par le doute, se tut.

« Je ne vois pas là-dedans, fit Ikey sèchement, quelle relation tout cela peut avoir avec des médicaments, ni en quelle façon je puis y être mêlé.

– Le père Riddle ne me gobe pas beaucoup, continua le galant déconcerté, qui semblait tenir à poursuivre son argumentation. Depuis huit jours il n’a pas laissé Rosine sortir une seule fois avec moi. Si c’était pas que ça leur ferait perdre un pensionnaire, y a longtemps qu’ils m’auraient expulsé. Mais j’gagne vingt dollars par semaine et la p’tite regrettera pas d’avoir fichu l’camp avec Chunk MacGowan, pour sûr !

– Tu voudras bien m’excuser, Chunk, dit Ikey. Il faut que je prépare une ordonnance que l’on va venir chercher tout à l’heure.

– Dis donc, Ikey, fit MacGowan brusquement en relevant la tête, est-ce qu’y aurait pas une espèce de drogue… une espèce de poudre qui vous f’rait aimer… qu’on pourrait faire prendre à une jeune fille pour qu’elle… pour qu’elle vous aime encore plus ? »

Ikey laissa paraître sur la partie de son visage située au-dessous de son nez un sourire de haute, très haute supériorité technique. Mais avant même qu’il pût répondre, MacGowan reprit :

« Tim Lacy m’a dit qu’il en avait acheté un jour à un camelot sur les boulevards, et qu’il l’avait fait prendre à la p’tite qu’il aimait. Il dit qu’à la première dose, elle voulait plus voir que lui et que tous les autres étaient plus bons qu’à j’ter aux klebs. Quinze jours plus tard ils étaient mariés. »

Simple et fort était Chunk MacGowan. Si Ikey eût été plus fin psychologue, il eût compris que des ressorts délicats et de première qualité se dissimulaient sous l’écorce grossière de son ami. Celui-ci, tel un bon général qui se dispose à envahir le territoire de l’ennemi, s’efforçait de protéger tous les points vulnérables de ses stratégies et tactiques.

« J’ai pensé, reprit Chunk avec espoir, que si j’pouvais donner un peu de c’te poudre à Rosine ce soir au dîner, ça la renforcerait, ça l’empêcherait de se dégonfler au moment de partir. C’est pas que j’crois qu’y aurait besoin d’une paire de percherons pour sortir Rosine de la maison, mais avec les femmes on est jamais sûr d’aller s’promener en voiture tant qu’elles sont pas assises sur les coussins. Si la drogue pouvait agir juste pendant deux heures, j’pense que ça suffirait.

– Et quand cette histoire d’enlèvement doit-elle avoir lieu ? demanda Ikey froidement.

– Neuf heures et demie, dit Mr. MacGowan. On dîne à sept heures. A huit heures, Rosine dit qu’elle a mal à la tête et va se coucher. A neuf heures et quart le vieux Parvenzano, qu’habite à côté, me fait passer par sa cour et j’m’introduis dans celle de Riddle par-dessus la barrière qu’est pas haute. J’grimpe par l’escalier de secours extérieur et j’aide Rosine à passer par la fenêtre. On est obligé de s’dépêcher à cause du bénisseur. C’est tout ce qu’y a d’facile, si Rosine fait pas un écart quand le type du départ baissera son drapeau. Peux-tu me fournir une poudre dans ce genre-là, Ikey ? »

Ikey Schoenstein se frotta lentement le nez.

« Chunk, dit-il, le genre de drogue que tu me demandes ne doit être fourni par les pharmaciens qu’avec les plus grandes précautions. Tu es le seul à qui je voudrais confier une poudre telle que celle-là. Mais enfin je veux bien te la confectionner et tu verras quel sentiment elle inspirera à Rosine à ton égard. »

Ikey se retira derrière le comptoir des ordonnances. Puis il pulvérisa deux comprimés solubles d’un puissant somnifère, ajouta quelques grammes de sucre en poudre pour allonger la sauce et enveloppa soigneusement le mélange dans un papier blanc. Une telle dose était assurée de plonger dans un profond sommeil de plusieurs heures la personne qui l’avalerait, et cela sans aucun danger pour elle. Ikey tendit le petit paquet à Chunk MacGowan, en lui recommandant de l’administrer dans un liquide, si possible, et reçut d’un air désabusé les remerciements chaleureux du Lochinvar de faubourg.

Et voici où apparaît la subtile duplicité d’Ikey Schoenstein le taciturne. Dès que Chunk fut parti, il envoya un message à Mr. Riddle pour lui révéler le projet d’enlèvement de Rosine par MacGowan. Mr. Riddle était un gros homme au teint rouge brique, animé d’un esprit de décision remarquable.

« Merci de m’avoir prévenu, répondit-il aussitôt à Ikey. Ce sale voyou d’Irlandais ! Ma chambre est juste au-dessus de celle de Rosine. J’irai m’y poster tout de suite après dîner avec mon fusil chargé. S’il entre dans ma cour, il en sortira dans une ambulance au lieu d’un carrosse nuptial ! »

Avec Rosine plongée dans les bras de Morphée pour de longues heures, et le sanguinaire pater familias à l’affût, le fusil à la main, l’enlèvement, se dit Ikey, ne pouvait aboutir qu’à une totale déconfiture.

Toute la nuit, à la pharmacie de la Boule d’Argent où le retenait son service, il attendit fébrilement des nouvelles de la tragédie ; mais il n’en vit point venir.

A huit heures, le lendemain matin, le préparateur de jour arriva et Ikey se précipita chez Mrs. Riddle afin d’apprendre quel avait été le dénouement de l’affaire. Et, las !… juste au moment où il sortait de la boutique, qui aperçut-il sautant d’un autobus en marche, oui, qui, sinon Chunk MacGowan lui-même, le visage illuminé d’un sourire de triomphe et tout cramoisi de bonheur !…

« Ca y est ! s’écria Chunk en serrant énergiquement la main d’Ikey. J’ai sorti Rosine par l’escalier de secours à neuf heures dix-sept et trente-cinq secondes. A neuf heures trente-neuf, nous étions chez le révérend et à neuf heures quarante on était attelés tous les deux. Elle est là-haut dans la tôle ; ce matin, elle a déjà fait cuire les œufs au jambon, avec un kimono bleu qu’elle avait mis. Ah ! mon vieux Ikey, c’que j’suis heureux ! Faut qu’tu viennes un soir dîner avec nous. Allez ! Je m’trotte. J’ai du boulot par-là près du pont. Au r’voir vieux, à un de ces jours.

– Mais… mais… la poudre ! bégaya Ikey, en retenant l’autre par la manche.

– Oh ! C’te drogue que tu m’avais donnée ? répliqua Chunk avec un vaste sourire. Eh bien voilà. Hier soir, quand on a été tous à table chez les Riddle, je r’gardai Rosine et je m’dis : “Chunk, si tu la veux, tâche de la dégoter à la loyale, pas de combine à la triche avec un pur-sang comme ça !” Et j’garde le paquet dans ma poche. Et puis, v’là que mes quinquets tombent sur le vieux et je m’dis : “Toi mon p’tit père, tu manques sûrement d’affection pour ton futur gendre, c’est plutôt toi qu’as besoin d’un p’tit encouragement !” Alors j’profite d’un moment d’inattention et v’lan ! j’flanque toute la dose dans l’café du père Riddle !… Hein ? Quoi ?… »

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