Chapitre 2
La propriété du comte Batounine était une des plus vastes et des mieux aménagées du gouvernement de Samara. Située sur la rive gauche du Volga, à peu de distance de cette ville, coquettement perchée sur un coteau rapide qui dégringolait de terrasses en terrasses jusqu’au fleuve, rétréci en cet endroit par les hautes falaises de l’autre rive, elle avait en été une certaine ressemblance avec les villas italiennes et méritait bien son nom, Slava, qui veut dire : gloire.
La maison blanche se voyait de loin, et les bourlaki, en conduisant au fil de l’eau leurs immenses radeaux de bois flotté, la prenaient pour amer dans les passes dangereuses du fleuve sablonneux.
L’église élevait derrière, un peu plus haut, presque sur la crête du coteau, un clocher octogonal, pointu, terminé par une croix énorme, constellée d’ornements et de chaînettes, qui brillait sur le fond de sombre verdure comme une pièce de feu d’artifice.
Tout à côté, la maison du prêtre, peinte en brun rouge, étalait une façade à la fois modeste et solide. Cette demeure paraissait, dès l’abord, plus riche et plus européenne que ce n’est l’usage ; le jardin qui l’accompagnait, bien entretenu, clos de palissades, rempli d’arbres fruitiers, présentait aussi une avenue de lilas et quelques plates-bandes de fleurs. Deux grands buissons de roses l’embaumaient de juin en août. Batounine avait toujours aimé les roses.
À quelques centaines de mètres à peine on voyait une autre maison seigneuriale, moins imposante que celle du diplomate, mais plus élégante et d’une forme plus capricieuse. Cette demeure appartenait à la sœur du comte, madame Véra Kédrof. Une nombreuse nichée d’enfants lui donnait autant de gaieté que la maison d’en face était solennelle et silencieuse, en dehors des jours de réception.
Madame Kédrof avait été très belle et l’était encore ; mais sa beauté ne lui importait plus depuis qu’elle avait perdu son mari. Une petite fille de trois ans, née peu après la mort du père, était son enfant favorite. Elle ne s’en cachait pas ; n’était-il point naturel que celle-ci fût la préférée, puisqu’elle n’avait jamais connu la tendresse paternelle ? Les trois autres enfants, dont deux garçons, ne s’en montraient point jaloux, et vivaient dans la meilleure intelligence avec leur petite sœur Lydia.
Les fils du prêtre faisaient aussi partie de la bande, contrairement à la tradition hiérarchique, qui veut que le prêtre soit d’une classe inférieure et ne se mêle à la vie des nobles que lorsqu’il y est appelé par son ministère.
C’était le comte qui avait institué cela. Prêchant tout à coup des doctrines égalitaires que sa sœur ne lui avait point connues, il avait toujours invité les enfants de la cure, lorsqu’il donnait à goûter à ses neveux et nièces.
Les petits popovtzy, comme on les appelait familièrement, y avaient beaucoup gagné en bonnes manières, quoique deux d’entre eux fussent restés un peu lourds, un peu gauches et point remarquablement intelligents. Mais le troisième, celui qu’on appelait le jumeau cadet, Nikanor, enfin, se montrait aussi brillant d’esprit, aussi correct dans sa tenue, aussi prompt à saisir toutes les nuances, qu’on eût pu le souhaiter des garçons Kédrof, un peu trop imbus de leur supériorité sociale pour se soucier du perfectionnement.
Près de douze ans s’étaient écoulés depuis le jour où Batounine avait voyagé la nuit, dans la neige, avec un enfant au fond d’une corbeille, et il n’aimait pas à en évoquer la mémoire.
La maison où il était allé chercher ce colis insolite était close par la mort et, faut-il le dire ? aussi par l’oubli. Bien des choses avaient passé devant les yeux et devant le cœur de Batounine depuis ce temps, sans jamais entrer dans un sanctuaire qui s’était ouvert un jour par hasard et qui depuis était resté fermé.
Avait-il vraiment aimé ? Il se le demandait parfois, tant le souvenir de cette époque était entouré d’ombres confuses, parfois pénibles. Dans tous les cas, s’il avait aimé jadis, son âme était changée ; les douze années qui avaient fait de Nikanor un beau grand garçon bien découplé, aux yeux bruns profonds et fiers, des yeux de velours avec une pointe de diamant, ces années avaient un peu desséché le cœur du père. Vers la cinquantaine, le scepticisme diplomatique aidant, le beau Batounine, toujours beau, d’ailleurs, s’était mis à aimer le plaisir.
Il se montrait cependant fort bon pour Nikanor ; le garçonnet ressemblait prodigieusement à une petite miniature que le comte gardait au chevet de son lit, à Saint-Pétersbourg, et à l’étranger, quand il était en mission. Cette miniature était un portrait de Batounine, à l’âge de treize ans, en costume de page de la cour, habit militaire rouge, galonné d’or, et culotte de peau blanche.
Depuis que Nikanor grandissait, le comte n’apportait plus sa miniature à la campagne, de peur des commentaires de ses neveux, très fureteurs et passablement bavards ; mais il regardait courir au soleil, avec un certain orgueil, le beau garçon qui était la miniature incarnée, sauf le costume.
Des bontés extérieures, un peu de vanité d’homme beau, qui se revoit en une autre forme, et le sentiment d’un devoir à remplir, voilà à peu près tout ce que Batounine pour le moment accordait à son fils.
Quand le plaisir et l’ambition deviennent la principale affaire de la vie d’un homme, les autres éléments s’effacent, car ces deux-là résument l’égoïsme de la façon la plus complète. Batounine avait une âme généreuse ; mais à cette époque de sa vie, grisé par tout ce qui peut tourner la tête d’un homme, il se montra très personnel.
Sous le chaud soleil de juillet, le père Fadeï traversa le jardin et descendit vers le château ; il était nu-tête et ne s’en apercevait pas. Ses grands cheveux grisonnants flottaient en désordre sur sa robe de laine fripée, dont sa main mal assurée reboutonnait au hasard les boutons défaits. Il pénétra dans le vestibule, où un valet de pied en culotte courte attendait toujours les ordres du maître.
— Il faut que je voie Son Altesse, dit-il d’une voix étranglée.
Le valet l’examina ; c’était un citadin, et même un cosmopolite, habitué aux banquettes des antichambres d’ambassades ; il avait vu bien des solliciteurs, mais pas un qui eût l’air aussi désespéré.
— On ne peut voir Son Altesse, dit-il poliment, le comte travaille.
— Il faut pourtant que je le voie ! répliqua le prêtre d’un ton navré.
Ses yeux rencontrèrent ceux du domestique, qui eut pitié. Il ouvrit la porte du cabinet de travail, et dans la vaste pièce fraîche, dont les persiennes étaient closes, sauf du côté du nord, le prêtre vit son protecteur ; couché sur une chaise longue, un cigare à la main, il parcourait la Revue des Deux Mondes.
— C’est vous, père Fadeï ? dit-il, en fronçant légèrement le sourcil. Quel bon vent vous amène ?
Les paroles étaient aimables, mais le son de la voix était bref. Pourtant, le prêtre s’était montré incroyablement sage et discret, depuis le jour où sa famille s’était inopinément accrue de celui qu’on appelait le jumeau cadet ; pas une seule fois il n’avait rappelé le service rendu ; jamais il ne s’était senti fort d’un secret plus qu’à moitié pénétré, pour obtenir une faveur ou un présent ; dans la belle maison brun rouge, il était resté le même humble desservant, à l’âme loyale et pieuse, qui avait baptisé l’enfant tombé du ciel.
— C’est un vent de malheur, monseigneur, dit-il de sa voix étouffée ; pardonnez-moi de vous déranger, mais j’ai du chagrin. Mon fils est mort.
— Lequel ? demanda brusquement Batounine en se soulevant un peu.
Une sorte de frayeur venait de traverser tout son être. Était-ce Nikanor que cet homme avait appelé son fils ?
— Mon fils Paul, répondit le pauvre homme qui fondit en pleurs.
Le comte reprit son sang-froid. Il s’en voulait presque d’avoir été si violemment secoué ; ce n’était pas digne d’un homme tel que lui.
— Jumeau aîné ? dit-il avec intention.
Le père Fadeï le regarda sans comprendre et répéta :
— Mon fils Paul.
— De quoi est-il mort ? demanda Batounine.
— D’une fièvre dans la tête ; il avait eu chaud, je crois ; il a crié toute la nuit, et ce matin il s’est endormi, et puis tout à l’heure il est mort.
— Quand était-il tombé malade ?
— Hier soir, en rentrant des champs…
— Et Nikanor ? fit tout à coup Batounine, presque malgré lui.
— Il va bien ; il court dans votre jardin avec vos neveux. Ah ! monseigneur, je n’avais pas encore perdu d’enfant ! Dieu m’éprouve… il me l’avait donné… il me l’a… que son saint nom…
Le pauvre homme ne put achever les paroles de résignation chrétienne que son devoir était de prononcer. Ensevelissant sa tête dans ses mains, il pleura à chaudes larmes, comme pleurait sa femme au même moment.
Batounine fut touché de cette douleur naïve.
— J’en suis fâché pour vous, mon ami, dit-il avec beaucoup de douceur ; votre chagrin est grand, j’y prends part, croyez-le…
Il s’arrêta. Non, il n’y prenait point part le moins du monde ; il était incapable de comprendre ce chagrin paternel. Un garçon n’était-il pas pareil à un autre garçon ! Et Fadeï en avait encore un, sans compter Nikanor…
Sans compter Nikanor ! Et si ç’avait été Nikanor, l’enfant frappé d’insolation et fauché par la méningite ?
Batounine descendit au fond de lui-même et s’avoua que, si ç’avait été Nikanor, il aurait considéré l’accident comme très fâcheux, mais enfin… aurait-il pleuré comme ce bonhomme-là, qui oubliait le reste du monde dans ses sanglots, le visage détourné, appuyé sur sa manche ?… Il convint qu’il n’eût point ressenti d’affliction comparable à celle-là, et s’en trouva moitié content, moitié fâché.
— Père Fadeï, dit-il en posant sa belle main fine sur l’épaule du prêtre, c’est un grand malheur, et vous me faites beaucoup de peine… je vous assure…
— Mon beau garçon, si intelligent, si bon, si sage !
Batounine eut la vision du pauvre Paul, qui n’était ni beau, ni très intelligent, mais vraiment sage et bon.
— Comme les pères se font des illusions ! se dit-il. Mais cet homme est pourtant à plaindre !
Il ne savait que faire pour calmer la douleur du malheureux prêtre. Une idée lui vint.
— Je vais avec vous dit-il. Allons le voir.
— Oh ! monseigneur ! murmura Fadeï en se levant.
Sa figure, tuméfiée par les larmes, était méconnaissable ; Batounine le regarda avec une curiosité inquiète, se demandant encore si vraiment, à sa place…
Plus tard, beaucoup plus tard, il se rappela comment il avait examiné le prêtre, et quel regard de douceur angélique, noyé dans des larmes irrépressibles, avait répondu à son œil scrutateur.
Ils sortirent, et le comte s’aperçut que son hôte était accouru nu-tête. Sur un signe de lui, le valet présenta un grand chapeau de jardin que Batounine mit lui-même sur la tête du pauvre homme.
Comme ils traversaient le parc, les deux neveux de Batounine apparurent avec Nikanor. Malgré l’infériorité de sa situation sociale, celui-ci dominait, grâce à sa beauté, sa force et son intelligence natives ; il les conduisait en poste, attelés de courroies à grelots, et faisait claquer son fouet.
— Nikanor, dit le prêtre en élevant la voix, quitte le jeu ; il faut rentrer ; ton frère ne souffre plus…
Nikanor s’approcha et leva sa belle tête blonde vers celui qu’il appelait son père.
— Il va mieux ? dit-il d’un ton de doute.
— Il est au ciel ! répondit le prêtre en se détournant.
Le jeune garçon saisit la main du bonhomme et y attacha ses lèvres avec un élan de tendresse passionnée ; c’était la caresse habituelle, la seule que permit la dignité à la fois paternelle et sacerdotale : le comte se sentit froissé.
— Après tout, se dit-il, cet enfant ne connaît rien. Il a raison…
Ils marchaient tous les trois de front, Nikanor n’avait pas quitté la main du prêtre, que de temps en temps il baisait respectueusement : il ne pleurait pas, mais il se faisait visiblement violence, et Batounine ne pouvait s’empêcher d’admirer son empire sur lui-même.
Quand ils furent auprès du petit cadavre, Nikanor perdit son calme et se précipita sur son frère, qu’il couvrit de baisers et de larmes. Le jardinier entra presque aussitôt, portant une brassée de fleurs et de feuillages qu’il jeta au pied du lit. Pendant qu’on arrangeait la chambre, Batounine prit à part le prêtre, qui, devant la douleur des autres, avait reconquis un peu de sang-froid.
— Vous avez perdu un fils, mon révérend, lui dit-il, mais il vous en reste deux autres…
— Un seul, fit le prêtre, en regardant le comte d’un air navré.
— Non, deux. Comprenez-moi. Vous vous êtes trompé en inscrivant les noms des enfants sur votre registre, à l’heure de leur naissance. C’est Paul qui était mon protégé ; Nikanor est votre fils. Cette erreur peut se réparer ; un simple grattage… Personne n’en saura rien, cela ne fait de mal à personne ; vous ne pouvez pas me refuser cela d’ailleurs… et cela vous rend un fils à la place de celui que vous avez perdu. Je me charge d’élever les deux enfants qui vous restent. C’est entendu ?
Le prêtre baissa la tête, – et à partir de ce moment, Nikanor se trouva être le fils légitime du père Fadeï.
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