Chapitre 3
Batounine n’avait pas prémédité ce troc d’état civil, sans importance d’ailleurs dans un pays où l’état civil existe si peu. Nikanor eût pu rester toute sa vie le fils d’un Popof inconnu, sans la fin prématurée de son frère de lait ; mais le comte était trop avisé pour ne point profiter d’un incident qui ouvrait toutes grandes devant son fils les portes du séminaire.
Le service du Seigneur n’admet ni difformes ni bâtards, dit un aphorisme ; il n’est pas malaisé sans doute de présenter comme légitime un postulant qui ne l’est point ; en Russie comme partout, il est avec le ciel des accommodements ; mais lorsqu’une si bonne occasion se présente de lever toutes les difficultés, on serait un sot de n’en point profiter.
La chose avait d’ailleurs si peu d’importance aux yeux du père Fadeï qu’il l’oublia tout à fait ; à peine de loin en loin, en touchant son registre, se rappelait-il la petite opération qu’il lui avait fait subir, et sa conscience d’honnête homme ne lui fit jamais le moindre reproche. De quelque sang aristocratique que fût sorti celui qu’il déclarait pour son enfant, le prêtre sentait en lui-même qu’il lui avait donné pour père un homme de bien. La mère ne sut rien ; elle n’avait pas besoin de savoir.
Nikanor était un bel enfant et un bon garçon, juste assez indiscipliné pour ne point paraître lourd ou hypocrite, et beaucoup trop fier pour se faire punir, à moins d’une raison tout à fait extraordinaire.
Depuis qu’il avait atteint sa septième année, la main paternelle du bon Fadeï ne l’avait frappé qu’une fois, et la révolte d’orgueil qui avait bouleversé l’âme de Nikanor avait été si forte que jamais plus il ne s’était exposé au retour d’un châtiment de ce genre. Là où le fils aîné du prêtre, âgé de dix-sept ans, recevait encore à l’occasion une correction tirée des Écritures, Nikanor savait s’arranger pour ne rien attraper.
Le père Fadeï ne se souciait guère, il faut le dire, de frapper son fils adoptif. Lors du mémorable châtiment, il avait lu dans les yeux sombres du petit garçon, à peine âgé de huit ans à cette époque, une telle expression d’indignation, de fureur contenue, qu’il en avait été effrayé.
— C’est un fils de noble, avait-il dit à sa femme ; il ne faudrait point l’exciter, car, si les passions mauvaises s’éveillaient en lui, l’ennemi des hommes y trouverait une proie facile.
À travers le langage biblique de son mari, la bonne popodia devina que Nikanor avait fait peur au père Fadeï ; elle le confirma dans son dire, assurant que le comte Batounine n’aimerait pas certainement à être informé que son protégé recevait le fouet.
— Le comte ne le saurait pas, répondit Fadeï ; jamais Nikanor ne le lui dirait ; mais il est superflu de corriger ainsi un enfant accessible au langage de la sagesse.
Qu’il fût dicté par la crainte ou par la modération, ce raisonnement fut la cause du beau développement moral et physique du jeune garçon. Lorsque les autres enfants s’étonnaient à demi-voix de le voir épargné par la main qui leur prodiguait de paternelles bourrades, le bon prêtre disait d’un ton doctoral :
— Faites comme lui, et vous serez traités comme lui.
Ils eurent beau s’y essayer, ils ne purent jamais « faire comme lui ». En toute chose, Nikanor apportait une retenue, une correction de manières qui le mettaient sinon au-dessus, au moins à l’écart des autres.
Lorsqu’il entra au séminaire, à l’âge de quatorze ans, cette apparence distinguée le désigna aux moqueries de ses camarades. On l’appela le prince, et l’on feignit de le traiter avec respect. Très naïf encore, bien qu’il eût beaucoup appris dans la société des jeunes Kédrof, Nikanor trouva d’abord ce respect tout naturel et fort agréable ; mais deux journées ne s’étaient pas écoulées qu’il avait compris la raillerie.
Une volée de coups de pied et de coups de poing, généreusement distribuée, sans préférence ni parti pris, lui valut l’amitié chaleureuse de la majorité, grâce à laquelle il sut tenir en paix la minorité. Ce n’était point l’instinct diplomatique de son véritable père qui lui avait soufflé ce procédé, naturel à tous les gouvernements, mais bien la résolution inébranlable de ne se laisser ni outrager ni bafouer.
Ses directeurs spirituels se donnèrent toute la peine imaginable pour conquérir cet invincible orgueil.
C’étaient des hommes intelligents et instruits, car Batounine avait placé les deux jeunes Popof dans un établissement bien au-dessus de celui auquel leur origine campagnarde leur donnait le droit d’être admis ; mais ces hommes furent vaincus par l’indomptable fierté de l’enfant.
Pour lutter avec l’orgueilleuse simplicité d’un homme qui se sentait supérieur, et qui le prouvait naïvement, il eût fallu l’astucieuse morale des Jésuites. Le clergé orthodoxe n’était pas de force à fausser cette âme ; Nikanor resta lui-même à travers toutes les petites épreuves de son éducation.
La première année de son séjour au séminaire fut un enchantement. Comme un enfant imbu des contes de fées, conduit pour la première fois à une féerie, ne peut s’imaginer que tant de belles choses qu’il a lues se transforment en réalités, Nikanor, élevé dans les principes de religion et de morale, pouvait à peine en croire ses oreilles quand il entendit les éloquentes leçons de ses professeurs.
L’art de la chaire n’existe en Russie qu’à l’état rudimentaire, mais les leçons du séminaire étaient données le plus souvent par des hommes qui parlaient bien. Ils parlaient bien, parce qu’ils sentaient bien ; la politique et ses finasseries n’ayant heureusement rien à voir dans les enseignements de ce clergé, c’était la théologie pure et c’était la morale évangélique la plus élevée qui révélaient leur mystère idéal à Nikanor ébloui.
Si l’on ajoute à cela les chants d’église, si beaux, si nobles, si indescriptiblement émouvants sous les voûtes sombres, à la lueur jaunâtre des cierges de cire, les longues stations debout, devant le rideau de pourpre qui voile le Saint des saints, on comprendra peut-être l’impression de paradis qui emporta Nikanor vers les plus hautes sphères de la piété.
Il connaissait ces choses ; il n’avait point de souvenirs plus sacrés que ceux de l’église où il avait fait ses premiers pas et balbutié ses premières paroles, suivant l’usage qui conduit les nouveau-nés au temple et les y ramène à chaque fête ou dimanche ; mais les mystères de la foi prenaient une profondeur, une beauté nouvelles dans un décor approprié à leur majesté.
Le superbe archiprêtre ruisselant d’étoffes merveilleuses, qui consacrait le pain et le vin derrière la grille dorée, resplendissante de pierreries, était-il d’une autre race que l’humble pope de village, dont la femme que Nikanor appelait sa mère raccommodait les vêtements usés ?
Ici l’âme tendre et croyante du jeune homme subit une de ces grandes luttes dont la valeur morale d’un individu sort victorieuse ou vaincue pour la vie.
Son orgueil instinctif de patricien-né, sa vanité humaine l’entraînaient vers les solennités qui rehaussent la religion d’une pompe si bien faite pour elle ; son cœur lui donna une autre leçon.
Le Dieu qu’il adorait était le même dans les mains calleuses de Fadeï ou dans celles des dignitaires de l’Église : autrement, le prêtre de village lui eût-il donné de si nobles enseignements ? Et Nikanor, par un retour touchant, fut incliné à croire que si Dieu avait une préférence, s’il pouvait parfois se surpasser et devenir meilleur que lui-même, c’était à la prière et sur l’autel de l’humble desservant de campagne.
C’est pénétré de ces idées que Nikanor revint à Slava, après trois ans de séminaire. Le comte Batounine, qui avait passé deux années entières à Paris, visitait alors sa propriété, moins pour en admirer la belle tenue que pour y faire une grosse coupe de bois destinée à payer beaucoup de plaisirs passés et quelques-uns en expectative. Il fut médiocrement charmé de son fils lorsqu’il vit se présenter à lui un grand garçon trop grand, trop mince, aux épaules légèrement voûtées par la croissance, à la démarche timide et un peu embarrassée. Mentalement, Batounine compara le Nikanor qu’il avait sous les yeux avec le bel adolescent qu’il avait vu jadis courir dans son parc, et le noble seigneur réprima à grand-peine une grimace de dépit.
— Quel séminariste endimanché ! se dit-il. Aussi il faut convenir que ces gens-là ont des tailleurs impossibles ! Enfin, pour le moment, c’est assez bon… Mais du diable si je reconnais là ma progéniture !
L’œil civilisé de Batounine se reporta sur ses nièces, qui regardaient des gravures dans un coin du salon ; certes, l’aînée, Polyxène, avait tout à fait grand air dans la splendeur de ses dix-huit ans ; son petit nez se levait dédaigneusement vers l’intrus, avec toute la désinvolture d’un nez de grande dame ; Lydia, à peine âgée de huit ans, n’avait point d’airs si mondains ; elle regardait Nikanor avec une curiosité bienveillante, comme elle eut fait d’un animal rare et singulier avec lequel elle avait envie de faire connaissance.
Batounine éprouva un incompréhensible sentiment d’humeur contre Polyxène et un désir non moins incompréhensible d’être agréable à Lydia.
— Connais-tu ce monsieur-là ? dit-il à sa petite nièce, qu’il appela du geste.
— C’est Nikanor Popof, qui fait ses études pour être prêtre, dit la fillette en s’asseyant sur le genou de son oncle.
— À quoi l’as-tu reconnu ? demanda Batounine.
— Parce qu’il ressemble à mon frère Constantin.
On a beau être diplomate, on peut être désarçonné par une petite fille de huit ans, Batounine rougit jusqu’aux oreilles, ce qui ne lui était peut-être pas arrivé deux fois en sa vie ; mais cette rougeur n’était pas ennemie d’un certain contentement.
— Et ton frère Constantin, à qui ressemble-t-il ? demanda le comte d’un ton plaisant.
Lydia regardait son oncle avec une vague impression qu’elle trouverait quelque chose sur son visage ; mais la ressemblance n’était pas assez marquée pour qu’un enfant de son âge pût la constater ; c’était une petite fille très consciencieuse, qui prenait tout au sérieux ; après un instant de méditation, elle répondit avec vivacité :
— Mon frère et Nikanor ressemblent tous les deux à saint Georges quand il terrassa le dragon ; mais c’est Nikanor qui lui ressemble davantage.
Charmé, Batounine embrassa sa nièce, qui retourna à ses gravures. Polyxène avait feint de ne rien entendre ; une secrète aversion grandissait en elle contre ce séminariste, qu’on se permettait de comparer à son frère, et sa petite sœur fut mal reçue à ses côtés.
Nikanor dîna une fois chez son noble protecteur, qui eut soin de garnir convenablement sa bourse avant de le laisser retourner au séminaire ; mais nulle tendresse exagérée n’agita le cœur de l’un ni de l’autre lors de cette rencontre. Le diplomate était un peu vexé de voir ce fils d’aigle avoir l’air d’un oison ; quant au jeune homme, il trouva que le comte le persiflait beaucoup, et bien qu’il le respectât trop pour s’en trouver blessé, il en fut assez piqué pour se replier sur lui-même et rester plus silencieux encore que de coutume.
Mademoiselle Polyxène était une fine mouche. Élevée à l’institut de Sainte-Catherine, à Pétersbourg, elle en savait très long sur beaucoup de choses, et l’attitude de son oncle vis-à-vis du jeune homme l’avait fait plus d’une fois méditer. Elle ne communiqua à sa mère aucune de ses réflexions, ayant appris par des expériences réitérées que madame Kédrof n’approuvait pas toujours sa manière de voir et surtout de parler ; mais elle se dit que ce serait assez drôle de savoir ce que pense un jeune homme qui se destine à la prêtrise.
— À la prochaine occasion, se dit-elle, je le ferai causer.
L’occasion se fit attendre, et Polyxène eut bientôt autre chose en tête ! Elle était tombée amoureuse.
Il y a des gens qui aiment, et il y en a qui tombent amoureux. On pourrait presque dire que les deux choses n’ont aucun rapport. Polyxène tomba amoureuse d’un officier du régiment Préobrajenski. C’était contraire aux principes ; quoique ce régiment soit très brillant et qu’il fasse partie de la garde impériale, c’est un régiment d’infanterie, et chacun sait que la cavalerie seule est à la mode.
Être amoureuse ne signifiait pas épouser.
Polyxène s’amusa tout un hiver de sa passionnette. D’abord, elle rendit à moitié fou le pauvre garçon qu’elle avait distingué, alors que lui, l’innocent ! ne pensait pas à elle. C’était une belle petite âme toute neuve, un peu bébête, fraîche émoulue du corps des pages, avec une bonne place parmi les travailleurs de l’École de guerre ; une petite âme dont une jeune demoiselle malicieuse pouvait faire tout ce qu’elle voudrait, comme le fameux carré de papier que les adeptes transforment de dix-sept façons différentes, jusqu’à ce que, plié, chiffonné, usé, il n’ait plus de façon du tout.
C’est très amusant de faire d’un morceau de papier un bateau, une barrette et quinze autres objets inutiles ; de plus, cela demande une certaine dextérité, et, pour comble d’agrément, cet exercice d’adresse a toujours des spectateurs ; Polyxène se divertit beaucoup cet hiver-là.
Le résultat de ces plaisirs innocents fut moins comique : le jeune officier manqua un de ses examens, ce qui causa à sa mère un chagrin dont elle faillit mourir. Rappelé en province pour la soigner, il partit brusquement, et lorsqu’il revint, Polyxène était à Carlsbad avec sa mère, qui souffrait du foie. Quand ils se revirent, mademoiselle Kédrof n’y pensait plus.
Pendant ce temps, Lydia apprenait la géographie.
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