Chapitre 26
La grande dahabieh[1] remontait lentement le cours du Nil. L’eau glauque s’écartait et jouait sur ses flancs polis avec des miroitements pleins de paillettes.
Nikanor, étendu sur des coussins à l’arrière, regardait le ciel bleu, le sable doré, et savourait paresseusement la joie de vivre, la seule qui lui fût restée.
Il aimait la vie maintenant qu’elle s’enfuyait de lui ; il l’aimait, non pas avec la passion de la jeunesse heureuse, mais calmement, comme les gens âgés aiment les objets d’art ou la merveilleuse nature.
Tout ce qu’il avait eu d’ardent en lui s’était concentré sur son amour, et son amour, à cette heure, était près de lui échapper avec l’existence, comme un oiseau brave et fort dont on sent frissonner les ailes dans des mains affaiblies par la lutte et qui, tout à l’heure, ne sauront plus retenir le captif révolté.
Le mal faisait des progrès très rapides. Cette chose fragile, la vie de Nikanor, qui avait paru d’abord, même ébranlée, devoir durer des ans, puis des mois, s’était réduite désormais à des semaines, puis à des jours.
— Veux-tu voir Lydia ? avait demandé Batounine.
À cette question, posée par les lèvres tremblantes du vieux diplomate, soudain si vieux, si cassé, Nikanor avait compris que sa vie serait très courte.
Si courte, alors qu’il sentait encore tant d’ardeur ! Pas assez courte pour qu’il ne pût souffrir beaucoup encore.
Secouant tristement la tête, il avait répondu : Non !
À quoi bon l’avoir auprès de lui, cette adorée, puisqu’il ne se permettrait ni de lire dans ses yeux ni de respirer sur ses lèvres l’amour, un amour qui ne devait jamais s’exprimer comme s’expriment les mortels ?
Et la dahabieh avait continué d’aller sur le Nil, montant, descendant, jamais trop loin des villes, pour que la poste pût parvenir exactement à Batounine et afin qu’il pût envoyer des nouvelles.
Elle n’était pas bien loin, Lydia ; pendant que la pensée de Nikanor, durant ses heures de veille, allait la chercher au Nord, elle était à Alexandrie, prête à accourir, elle ne le savait que trop, le jour où il faudrait emmener Batounine, privé de son fils, le seul être qu’il eût aimé à la fin de ses jours, plus que lui-même.
Madame Kédrof était retournée, à Saint-Pétersbourg ; Polyxène était venue avec sa sœur ; ne fallait-il pas qu’il y eût quelqu’un près de l’oncle lorsqu’il serait éprouvé par sa grande douleur ? Madame Kédrof n’avait pas dit non, et les deux sœurs, vêtues de couleurs sombres, attendaient un télégramme.
— Il ne t’aime vraiment pas assez, dit un jour Polyxène. C’est cruel de te défendre de venir.
— Il a raison, répondit Lydia. Quoi qu’il fasse, il a toujours raison. Ne vois-tu pas, au contraire, qu’il m’aime trop, puisqu’il en meurt ?
Ce jour-là arriva le courrier d’Europe. Polyxène reçut une lettre de sa mère, et, la passant à sa sœur après l’avoir lue :
— Le père Fadeï est mort, dit-elle.
Lydia tressaillit, lut et relut la lettre, et dit ensuite :
— Nous allons au Caire, ma sœur. Partons ce soir !
Polyxène ne murmura point. Cet amour patient, résigné, l’avait matée ; elle avait vu dans la vie et au-delà quelque chose qu’auparavant elle n’avait jamais soupçonné : le sacrifice exalté jusqu’à devenir triomphant.
— Tu vas donc le voir malgré lui ? dit-elle, pendant que le train les emportait vers les Pyramides.
— Il en sera bien heureux, répondit la jeune femme.
Le lendemain soir, elles avaient gagné le point de la rive où la dahabieh était amarrée. Batounine, averti par un télégramme, les attendait à terre. Lydia le prit à part et causa avec lui pendant une demi-heure.
En la quittant, le vieillard portait sur son visage une expression de souffrance auguste. Avant de traverser la passerelle pour rentrer à bord, il regarda le ciel…
Une ligne jaune pâle très faible indiquait le couchant ; partout au-dessus, autour de lui, les étoiles étincelaient comme des diamants jetés par pelletées à travers les champs noirs du ciel. C’était un embrasement formidable de tout ce que nous ne pouvons atteindre…
— Oh Dieu ! murmura Batounine, ma vieille âme n’est plus assez robuste pour de tels sacrifices… Pourtant, puisque j’ai péché, il est juste que je sois puni…
Il mit le pied sur le pont.
— C’est vous, mon père, dit Nikanor de sa voix exquise, désormais presque éteinte et faible comme un tintement de cristal.
— C’est moi, répondit le comte.
Il vint s’asseoir auprès de lui, un peu en arrière. Nikanor tendit une main au-dessus de sa tête, pour que son père la prit dans les siennes. Depuis qu’il se mourait, il était devenu avec lui tendre comme une femme.
— Peux-tu m’entendre ? dit Batounine. Es-tu assez bien ? j’aurais quelque chose à te dire.
— Je suis très bien, répondit le jeune homme. Des nouvelles d’Europe ?
— Oui… des nouvelles importantes.
— Bonnes, sans doute ! Autrement, vous ne me les diriez pas !
— Écoute-moi, mon enfant. Le père Fadeï vient d’être très malade…
— Il n’est pas mort ? interrompit Nikanor. Le pauvre vieux !
— Non, il n’est pas mort. Mais il a été si malade qu’il a voulu se confesser… d’une faute très lourde.
— Lui ?… Ce n’est pas possible !
— Si fait… entends-moi bien, Nikanor… je ne suis pas ton père… le prêtre m’avait menti, tu es son fils…
Nikanor se souleva un peu sur ses coussins.
— Vous, pas mon père ? Justice du ciel ! Et comment alors m’auriez-vous tant aimé !
— Je le croyais… Je t’aime encore, mon enfant, tout autant que si mon sang coulait dans tes veines. Mais tu n’es pas mon fils… Mon fils est mort tout jeune, tu t’en souviens. C’était celui que tu appelais ton frère Paul.
Nikanor porta pieusement à ses lèvres la main qu’il tenait dans la sienne.
— Pourquoi me dites-vous cela ? murmura-t-il ; ne savez-vous pas que vous m’arrachez le cœur ! Je vous dois tout…
— Tu n’as pas compris, mon enfant ! fit Batounine en essuyant ses yeux noyés avec la main que ne tenait pas Nikanor. Tu n’es pas mon fils, ton acte de naissance porte ton vrai nom… Lydia n’est pas ta cousine… tu peux l’épouser…
Un faible cri s’échappa des lèvres du mourant, qui défaillit. En rouvrant les yeux, il ne trouva près de lui que Lydia. Une lampe voilée attachée au-dessus de leurs têtes les éclairait d’un tendre demi-jour.
— Lydia, dit-il en la regardant avec une ivresse languissante… C’est bien vrai, vous pouvez être à moi ?
— Cher maître, répondit-elle, je suis à vous pour toujours.
Elle s’agenouilla près du lit et posa sa tête tout près du cœur qui battait si faiblement et d’une façon si irrégulière ; il appuya sa joue sur les cheveux châtains et joignit les mains vers le ciel illuminé.
— Je te remercie, dit-il, ô Dieu qui m’as ôté ma peine, comme on ôte le bât d’un cheval surchargé ! Aucune de mes douleurs ne m’a donné autant de mal que cette heure me donne de joie !
Il s’endormit presque aussitôt d’un sommeil calme.
Ses bras s’étaient desserrés, Lydia put glisser auprès de lui ; elle s’étendit à son côté, les yeux grands ouverts, regardant les étoiles, qui parcouraient lentement leur chemin accoutumé dans le ciel, où rien ne sommeille jamais.
Son cœur à elle battait d’un mouvement fort et régulier. Que n’eût-elle pas donné pour infuser son sang généreux dans les veines appauvries de son maître !
Elle y avait pensé, elle en avait parlé à un médecin, qui s’était d’abord contenté de sourire. Comme elle insistait :
— Tout votre sang, avait-il dit, ne rendrait pas la vie à un être qui s’est consumé, pas plus que toute la cire des abeilles de l’Hymette ne saurait faire brûler un cierge lorsque la mèche n’existe plus…
Donc Nikanor allait mourir, mais grâce au pieux mensonge si courageusement accepté par Batounine, il mourrait en la nommant sa femme.
C’était tout ce qu’ils avaient pu faire pour lui… et personne ne sut quelle nuit de désespoir le père avait passée dans les larmes, pendant que son fils dormait, la face tournée vers le ciel.
Le matin se leva dans le ciel pur, un matin d’Orient, dont la prompte splendeur chasse instantanément les ténèbres et les terreurs.
Nikanor s’éveilla, mal préparé encore à la nouvelle réalité de sa vie ; il ne se rappelait plus bien son bonheur et croyait avoir rêvé la présence de Lydia.
Polyxène vint bientôt lui rendre le sentiment de la réalité ; elle était entrée dans le mensonge avec répugnance, mais en ne voyant autour d’elle que des visages heureux, elle s’y était réconciliée.
Batounine lui-même était content : son fils lui témoignait, s’il est possible, plus de tendresse encore que par le passé, et l’appellation caressante : « Mon père ! » semblait sortir de ses lèvres avec plus de tendresse.
— Quand tu voudras, dit le vieux diplomate, nous irons à Jérusalem pour qu’on vous marie.
Nikanor inclina doucement la tête en souriant, mais sans répondre. Son bonheur présent suffisait à son âme épuisée : il avait peur d’une trop grande félicité, comme du trop grand soleil. Et puis, un travail mystérieux se faisait dans son esprit.
Pendant les heures de la journée, son regard pensif allait de l’un à l’autre des visages qu’il aimait, cherchant à lire quelque vérité inconnue dans leurs yeux, alors qu’ils ne seraient pas sur leurs gardes.
Polyxène détournait la tête quand elle se sentait observée par lui ; ce qu’il cherchait, elle s’en doutait bien, et elle craignait de le lui laisser deviner. Nikanor lui témoignait pourtant plus d’amitié qu’il ne l’avait jamais fait.
— Ma sœur, lui dit-il un jour, vous avez été bonne d’accompagner Lydia dans ce pénible voyage. Je vous en remercie.
— Ce n’était pas bien difficile…
— C’était difficile pour vous… Vous avez bien fait… Tout ce que vous avez fait est bien fait, ajouta-t-il en insistant sur les mots.
Ses forces, un instant ranimées par les émotions douces, diminuèrent rapidement ; ses sommeils étaient plus prolongés et plus fréquents, ses souffrances avaient presque disparu ; il semblait ne plus vivre déjà, mais flotter au-dessus de lui-même, comme ces flammes qu’on voit trembler au-dessus d’une lampe prête à s’éteindre.
Un soir, peu avant le coucher du soleil, la dahabieh s’était arrêtée auprès d’un grand village. Le muezzin, monté dans le minaret de la mosquée, appelait les fidèles à la prière des quatre coins de l’horizon.
Les voyageurs, muets, écoutaient sa voix chantante. Ils ne comprenaient pas les paroles, mais le sentiment religieux, quoique d’une autre foi, pénétrait profondément leurs âmes.
Quand le muezzin eut terminé, Nikanor parla :
— Mon père, dit-il, tu as été bon pour moi.
C’était la première fois de sa vie qu’il tutoyait Batounine.
— Ta tendresse m’a fait une belle vie… Je t’en rends grâces. Je te rends grâces surtout de m’avoir aimé jusqu’à me renier…
Batounine voulait parler ; il lui imposa silence d’un geste à peine indiqué. Sa respiration devenait plus courte. Autour de lui, tous prirent peur ; lui paraissait calme et très heureux.
— Tu ne m’as jamais autant aimé que l’autre soir, ici, quand tu m’as dit que je n’étais pas ton fils. Pour ce sacrifice, pour ce renoncement, je te bénis, mon père, et Dieu te bénit par ma bouche… Vous m’avez menti, mes chers aimés, vous avez voulu me tromper, – mais c’est difficile de tromper un homme si près de la mort… On voit tant de choses quand on va mourir !… Lydia, ma Lydia, je n’ai plus peur de t’appeler ma femme. Donnez-moi vos deux mains, mes aimés !… Un temps, j’ai douté !… Oui, j’ai douté de Dieu, qui m’affligeait si cruellement, alors que je ne croyais pas l’avoir mérité… Je vois clair maintenant. Je meurs dans ma foi et dans mon amour… Dieu n’est pas méchant… ce sont les hommes… Lydia, tu l’avais dit, quoique parents, au ciel nous ne serons pas séparés…
Des points d’or se montraient au firmament ; l’eau faisait un petit bruit très doux sur les flancs de la barque ; ils n’osaient pas respirer…
— Au ciel !… dit Nikanor.
Et il mourut, en regardant les étoiles.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.