Chapitre 25
Nikanor sembla reprendre goût à la vie dans l’air ensoleillé du midi de la France. Son séjour au monastère l’avait très fortement éprouvé. Non seulement le régime n’était plus celui auquel le jeune homme avait été habitué, mais l’air chaud et renfermé, le manque de mouvement, devaient exercer la plus fâcheuse influence sur un être qui, toute sa vie, s’était adonné à la marche et aux exercices corporels.
La seule liberté d’aller et de venir à son gré, de chercher le soleil et l’air pur sur les collines, fut pour Nikanor une véritable délivrance ; Batounine eut la joie de le voir sourire et de l’entendre causer de choses et d’autres, comme il le faisait jadis avant leur séjour en Suisse.
Le nom de Lydia n’apparaissait jamais dans ses discours, cependant, et ce silence inquiétait le comte. À plus d’une reprise, il parla de Polyxène, mais sans parvenir à desceller ces lèvres closes.
— Il cherche à oublier, pensa le vieux diplomate, et il respecta ce mutisme qui le tourmentait cruellement.
L’été vint bientôt les chasser des bords de la Méditerranée ; ils cherchèrent la fraîcheur dans les montagnes ; mais Nikanor ne faisant aucune allusion au lac des Quatre-Cantons, ni au projet jadis caressé par eux d’y retourner pour y rencontrer madame Kédrof et ses filles, Batounine se garda bien d’en parler. Le commencement de septembre les trouva à Genève, après un long séjour dans les Grisons.
Il n’est pas d’endroit où l’on se rencontre en été plus qu’à Genève ; de tous les points de la terre il semble qu’on soit attiré vers ce centre, comme vers un Maëlstrom qui vous rejette ensuite aux quatre coins du globe.
Ce n’est point sans intention que Batounine s’y était rendu. La vie très solitaire qu’il menait avec son fils le fatiguait parfois ; cet homme qui avait passé son existence dans les milieux les plus mondains, sans cesse occupé de projets où les hommes – et les femmes – tenaient la première place, dans les grandes comme dans les petites choses, avait bien de la peine à vivre dans une préoccupation unique, en face de la nature. Après quatre ou cinq mois de tête-à-tête presque perpétuel, il avait besoin d’un peu de société.
Il trouva ce qu’il cherchait ; des amis de tout âge, de simples connaissances font vite un noyau autour de celui qui s’arrête, ne fût-ce que quinze jours, dans un endroit aussi fréquenté ; mais ce qui reposait Batounine et le retrempait pour ainsi dire était une extrême fatigue pour Nikanor. Aussi évitait-il autant que possible de se mêler aux amis de son père ; sous quelque prétexte, il se retirait et sortait pour faire au dehors de longues promenades, pendant que Batounine recevait ses amis ou se rendait chez eux.
La paix qui s’était faite en Nikanor n’était pas un apaisement, mais une lassitude ; on se fatigue de souffrir ; on en arrive même à souhaiter n’importe quoi, pourvu « que ce soit fini ».
Le jeune homme, sorti des étroites limites de la discipline conventuelle, avait d’abord respiré, comme si on lui avait ôté un fardeau ; puis il s’était laissé aller à vivre, sans rien demander, sans chercher à voir en lui-même.
Peut-être, tout au fond de son âme, voyait-il une lueur vague, un espoir à peine ébauché, celui d’un jour où son cœur apaisé lui permettrait de réaliser le rêve dont Lydia faisait une réalité pour elle-même : un amour idéal, détaché de la terre, où leurs esprits se rencontreraient sans angoisses ni danger.
Le corps du jeune homme était moins robuste qu’il ne l’eût souhaité ; il ne pouvait s’accoutumer à cette défaillance de la matière, alors que sa volonté poussait son esprit vers de si grandes hauteurs. Il s’en allait d’un pas alerte, porté par ses pensées qui lui prêtaient des ailes ; mais bientôt ses ailes tombaient ; haletant, épuisé, envahi par une sueur froide, sentant ses jambes trembler sous lui, il était obligé de s’asseoir et de se reposer longtemps.
C’était une humiliation, il en rougissait ; parfois il en eût pleuré de rage et de dépit ; triste, il revenait lentement, en se disant :
— Si je me portais bien, je vaincrais aussi les soucis de mon âme ! Je ferais marcher mon misérable corps si loin et si longtemps, qu’il finirait par n’être plus qu’un rouage de mon existence… Quand serai-je bien portant ?
Il renversait ainsi la réalité, croyant que sa faiblesse était la cause de sa peine, alors qu’au contraire les tortures de son âme avaient usé sa vie, comme la lame use le fourreau.
Les journées étaient plus courtes, le soleil quittait plus tôt les glaciers ; sa promenade favorite au Sacconnex, d’où il voyait le mont Blanc s’iriser sous les derniers rayons venus du couchant, s’abrégeait tous les jours ; il la faisait avant dîner maintenant.
Un soir, le soleil l’ayant trahi, Nikanor redescendit plus tôt vers la ville ; une brise aigre soufflait sur le lac et le faisait moutonner ; la nature prenait cet air hostile et farouche qu’elle affecte aux premiers froids de l’automne. Un frisson qu’il ne pouvait réprimer parcourait les membres glacés du jeune homme ; il s’en voulait de ne pouvoir courir, mais sur cette descente rapide ses jambes peu solides se dérobaient sous lui, et il était contraint de ralentir le pas pour ne point tomber.
Aussitôt rentré à l’hôtel, il courut à sa chambre pour s’y réchauffer en faisant sa toilette. Le salon, séparé de lui par une cloison percée d’une grande porte, était déjà occupé ; Batounine causait avec quelqu’un dont Nikanor reconnut la voix. C’était un ami du comte, un de ces amis superficiels qu’on rencontre et qu’on quitte sans joie et sans chagrin, mais qui vous apportent toujours des nouvelles de quelque part et qui, par conséquent, sont toujours les bienvenus.
À travers la cloison mince, les voix arrivaient distinctement à Nikanor ; il ne s’en occupait pas ; la conversation des amis de son père ne touchait que bien rarement des sujets de nature à l’intéresser ; tout en s’habillant pour le dîner, qui ne pouvait tarder, il pensait à autre chose, lorsqu’un nom frappa ses oreilles.
— Je viens de quitter votre charmante nièce, la comtesse Praxénief, avait dit le visiteur.
— Vraiment ? Où cela ? fit Batounine. Il savait sa sœur en Allemagne, avec Lydia, mais depuis quinze jours il n’avait point eu de ses nouvelles.
— À Ems. Elle ne s’y amusait pas follement ; on s’y est ennuyé cette année, en général, mais elle n’en avait pas moins une cour d’adorateurs très bien composée.
— Cela ne m’étonne pas ! fit Batounine, à cent lieues de penser que son fils pouvait l’entendre. Par exemple ?
— Oh ! ne me demandez pas leurs noms ! ils s’appellent légion. Un seul mérite d’être cité, parce qu’il paraît avoir des chances…
— Pas possible ! fit le comte ; et celui-là, peut-on savoir… ?
— C’est le prince de L…, un de ces principicules dépossédés qui n’ont plus que le nom de leur suzeraineté et leur passé. Mais enfin cela flatte toujours d’être princesse d’une principauté, pas princesse pour rire, comme chez nous…
Il riait bonnement, d’un rire un peu bête, comme les gens qui se trouvent spirituels ; Nikanor, de l’autre côté de la porte, était resté immobile, frappé d’horreur, en proie à tant de sentiments contraires qu’il n’avait même pas la notion de sa propre existence, mais seulement celle d’une torture intolérable.
— Elle est très bien, la comtesse, continua le discoureur ; plus jolie que belle, mais cela n’est pas un défaut, – et puis admirablement proportionnée. On ne vous a point fait de confidences au sujet de ce princillon ?
— Non, dit Batounine en souriant.
— Oh ! je ne crois pas être indiscret ; à Ems on ne parlait que de cela !
Un mouvement involontaire de Nikanor fit tomber une brosse : au bruit, Batounine cessa de sourire et ouvrit la porte en hâte.
— Tu étais rentré, dit-il effaré à son fils, demeuré à la même place.
— Oui, j’ai entendu, répondit celui-ci. Je n’ai pas fait exprès. Je viens à l’instant.
Il avait repris son apparence ordinaire, mais ses yeux s’étaient soudain creusés.
— Tu sais, reprit Batounine à voix basse, ce sont des bêtises… il n’y a pas un mot de vrai là-dedans…
— Je le pense bien ! répondit le jeune homme.
L’instant d’après, il se présenta aux amis du comte, venus pour le dîner ; il ne causait pas beaucoup d’ordinaire, son silence ne fut point remarqué ; mais Batounine, qui le surveillait du coin de l’œil, s’aperçut qu’il ne mangeait pas. Vers la fin du repas, deux taches rouges apparurent sur ses pommettes, au milieu d’un visage devenu très blanc.
Que la soirée parut longue au diplomate ! Est-il pire supplice que d’avoir chez soi, – alors qu’on brûle d’être seul, pour éclairer un mystère d’où dépend peut-être une vie, – des oisifs qui pérorent ou qui disent des riens ! Les heures s’écoulent ; votre malheur se consomme peut-être ; si vous étiez libre, vous pourriez l’empêcher, vous pourriez le tenter du moins… et vous êtes condamné à entendre des fadaises jusqu’à ce qu’il plaise aux importuns de se retirer !
Ils partirent enfin ; contrairement à son habitude, Nikanor était resté au salon ; assis sur un canapé rouge, il paraissait encore plus pâle, et ses yeux brillaient d’un éclat plus fébrile.
— Dis-moi, Nikanor, qu’as-tu entendu ?
— Tout ce qu’a dit ce personnage.
— Mais tu ne penses pas que Lydia aurait pu…
— Je pense, mon père, dit Nikanor, que ma cousine est libre de sa personne et de ses biens, qu’elle ne restera pas toujours veuve, – vous-même ne sauriez le lui conseiller, – et que, par conséquent, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on la courtise. Il n’y aurait rien d’étonnant non plus à ce qu’elle acceptât un parti honorable, brillant, comme celui dont il est question.
— Mon fils ! s’écria Batounine, si tu penses cela, tu fais injure à Lydia, tu te fais injure à toi-même ! Tu sais qu’elle est incapable de ce que tu dis.
— Hé ! mon père, répondit Nikanor en se levant, pourquoi resterait-elle toute sa vie fidèle à une affection chimérique pour un malheureux qui ne peut pas l’épouser ? J’irai plus loin : pour un malheureux qui non seulement ne peut pas l’épouser, mais qui n’a même pas le droit de songer à elle sans crime ? Le plus tôt sera le mieux, et si vous l’aimez, mon père, vraiment, si vous m’aimez aussi, conseillez-lui de regarder autour d’elle, de choisir un homme qui lui plaise et de se marier.
Batounine restait confondu.
— Je vous étonne ? poursuivit Nikanor en marchant dans le salon, mais sans témoigner la moindre agitation. C’est que je suis devenu mondain, moi aussi. À vivre dans le monde j’ai dépouillé ce que mon caractère avait autrefois de trop ascétique… Je ne suis plus prêtre, je ne serai jamais moine, – vous ne l’avez pas voulu, ni moi non plus d’ailleurs maintenant, – je ne puis pas être un homme marié. Que me reste-t-il alors, sinon d’être un sceptique, un esprit dégagé de préjugés, un homme du monde, enfin ! si toutefois le monde veut bien accepter pour comparse un prêtre défroqué ! – Il est vrai que je ne me suis pas défroqué de mon plein gré… Pauvre Agathe !
Un sanglot s’arrêta dans sa gorge. Il fit un demi-tour sur lui-même et faillit tomber, mais il se retint au bouton de la porte.
— Bonsoir, mon père, dit-il du même ton. À partir de ce jour je suis devenu raisonnable. J’espère bien ne plus vous causer de chagrin.
Le lendemain, il était en proie à une fièvre violente, accompagnée de délire.
Deux célébrités médicales furent appelées auprès de lui ; après dix jours d’angoisses, Nikanor fut enfin hors de danger, mais Batounine apprit que son fils était atteint de consomption. Le climat de l’Égypte fut ordonné, le départ devait être aussi prompt que possible.
Dès que le jeune homme fut en état d’en entendre la lecture, son père lui donna communication d’une lettre de Lydia.
« Je ne sais, disait-elle, qui a pu vous donner une idée aussi fausse et aussi ridicule de ma vie actuelle et de mes projets. Non seulement le prince de L… ne s’occupe pas de moi, comme on l’a prétendu, mais il est en pourparlers de mariage avec une jeune Anglaise qui habite le même hôtel que nous. Vous voyez combien ces bruits ont peu de fondement. J’ajouterai, mon cher oncle, que vous me connaissez trop bien, je pense, pour avoir ajouté foi un instant à des propos aussi saugrenus, comme me le prouve d’ailleurs le ton affectueux de votre lettre. »
À cette lecture, Nikanor sourit faiblement.
— J’en suis bien aise pour elle, dit-il. Pour moi, ce que j’ai dit demeure.
q