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Chapitre 5

Toute l’ardeur de juillet brûlait les collines. Au flanc des coteaux, la brousse et la bruyère sentaient le miel ; parfois, aux premières heures du matin, on y voyait tournoyer de grands vols de cygnes qui venaient cueillir les insectes encore mal réveillés. Le haut Volga, appauvri par la sécheresse, laissait à découvert les grandes plaines de sable de son lit ; mais au pied des falaises, l’eau, couleur d’aigue-marine, courait d’une seule coulée, comme un fleuve de cristal fondu.

Slava se chauffait et fumait au soleil : des légions d’abeilles bourdonnaient dans le jardin du prêtre, sur les plates-bandes d’œillets ; l’air surchauffé montait en frissonnant au-dessus des toits de planches peintes ; partout il y avait une paresse, une langueur heureuses, qui ne se dissipaient qu’aux heures fraîches du soir, lorsque la brise du fleuve balayait l’assoupissement du jour.

La grande forêt était fraîche le matin. Tout au haut de la falaise, s’épanchant vers un vallon où roulait un mince filet d’eau, torrent à la fonte des neiges, source l’été, les sapins gigantesques alignaient leurs têtes, semblables aux troupeaux énormes de quelque berger surhumain. Ces arbres, quand ils atteignent une taille démesurée, font songer à des bêtes monstrueuses paissant dans les pâturages du Walhalla.

Dans ces bois mystérieux, la rencontre d’un loup ou d’un jeune ours n’est pas chose rare ; les fauves n’y sont pas aussi féroces qu’en pays plus civilisé. Le loup, craintif l’été, fuit au fond des repaires inaccessibles ; l’ours s’arrête parfois et regarde de loin l’homme, qui n’est pas forcément son ennemi. La grande forêt compte assez d’habitants de petite taille pour que belettes ou putois, le garde-manger du seigneur Michka soit toujours garni, sans qu’il lui soit besoin d’aller au village.

À l’abri des longues branches traînantes se creusent des gîtes, protégés par les racines noueuses des sapins. Des sentiers étranges, tracés par les pieds des ours, conduisent à ces retraites, invisibles dans l’entrelacis épais des rameaux ; là, sur un matelas d’aiguilles résineuses, sèches et rousses, les oursons se roulent avec des grâces câlines de petits enfants, poussés de ci, de là, par le museau allongé de leur mère, qui semble rire en montrant ses dents blanches.

C’est ce spectacle bizarre que contemplait Nikanor, en écartant les pointes des robustes branchages d’un sapin séculaire.

Il avait erré au hasard dans la forêt, s’enfonçant toujours davantage au cœur des taillis, vierges de la hache ; de temps à autre, il était obligé de renoncer à aller tout droit ; un arbre tombé, recouvert par une exubérante végétation de parasites, lui barrait le passage, ou bien c’était un sapin si prodigieusement développé en tous sens qu’il s’enchevêtrait dans les autres, au point de former un mur infranchissable. Par endroits, le sol s’affaissait ; la mousse sous les pieds devenait dangereusement élastique ; une moiteur aromatique s’élevait des herbes froissées ; c’était la tourbière avec sa perpétuelle menace d’enlisement.

Nikanor allait au hasard, dans la grande forêt inexplorée, inviolée, faisant lever devant lui par instants l’oiseau bleu dont le plumage semble un éclat de saphir, mais ne troublant point les parades bruyantes du coq de bruyère, dont la vanité insensée lorsqu’il déploie sa beauté devant son troupeau de femelles le rend indifférent, même à l’approche de l’homme.

D’ailleurs, elles ne craignaient point la mort, ces bêtes confiantes ; le paysan se hasardait si rarement dans ces solitudes ! Le pied de Nikanor était probablement le premier qui se fût posé sur ce sol, qui eût courbé les fleurettes de ce gazon.

Il allait, tenant son fusil à deux coups comme s’il eût porté un cierge ; un instinct profond l’empêchait d’être chasseur, quoiqu’il s’exerçât à la cible afin d’avoir l’œil exact et la main adroite. Quand il partait pour la forêt, le comte avait exigé qu’il emportât le beau fusil de chasse dont la précision était légendaire.

Nikanor obéissait : il obéissait toujours ; par esprit de devoir, il visitait avant de partir les canons soigneusement entretenus ; au retour, il déchargeait son arme sur quelque objet aussi éloigné que possible, allait voir sa marque, constatait son adresse, et rentrait les mains vides.

Le pied en suspens, l’arme appuyée contre lui, le jeune homme plongeait son regard dans l’asile que le hasard lui avait fait découvrir. Un rocher surplombait cette retraite, couronnée d’un arbre énorme ; tout autour, d’autres sapins se pressaient ; les fauves entraient et sortaient sans doute par le sentier à demi tracé dans l’herbe que Nikanor avait suivi instinctivement, et du rocher, se laissaient glisser dans cette cachette, adroitement aménagée.

Le père était absent, la mère jouait avec les petits… Nikanor sentit une émotion étrange gagner peu à peu son âme. Les oursons avaient l’air d’enfants mutins ; ils se faisaient réciproquement des niches innocentes ; l’ourse les regardait avec une tendresse visible, sans se douter de sa présence. Cette apparition de la famille troublait le postulant.

Ces êtres ressemblaient trop à l’homme dans leurs jeux et dans leurs attitudes ; étaient-ce des ennemis ? Nikanor ne pouvait le croire. Une mélancolie profonde, irrésistible, s’empara de lui pendant qu’il relevait son fusil et, lentement, revenait sur ses pas.

Ils étaient heureux, ces fauves ; leur férocité n’était, après tout, que l’accomplissement d’une loi de nature, celle de l’appétit ; ils s’aimaient entre eux, et leur affection paraissait d’autant plus vénérable qu’ils étaient à eux seuls tout l’univers. Point de camarades, point de société, d’échange de sentiments, de communauté d’instincts avec le monde extérieur ; c’était la famille dans sa simplicité grandiose, dans son égoïsme sacré, telle qu’elle avait dû être chez l’homme aux premiers jours de la terre.

Le jeune homme avait laissé la tanière loin derrière lui ; il retrouvait le chemin parcouru, par les herbes foulées, qui n’avaient pas encore eu le temps de se redresser tout à fait ; il marchait la tête baissée, avec la précaution machinale de ceux qui vivent au milieu des bois, lorsqu’au détour d’un arbre il vit une ombre rousse tout près de lui. Instinctivement, il se rejeta en arrière, mais il avait senti sur son visage l’haleine brûlante de l’ours.

Ils restèrent un instant face à face, surpris, s’examinant, contrariés tous deux, pour ainsi dire, de s’être rencontrés. Ils ne se voulaient aucun mal : l’ours, repu, n’avait pas faim de l’homme, et Nikanor, encore plein de sa rêverie, ne voyait en lui qu’un père de famille retournant près des siens.

Le passage était étroit ; un des deux devait reculer pour faire place à l’autre. Le jeune homme avait saisi son fusil, ce qui était une menace, mais l’ours n’en savait rien ; il regardait curieusement l’homme et son arme ; peut-être, après tout, n’avait-il jamais vu ni l’un ni l’autre.

Nikanor n’avait pas peur de la bête, mais le cœur lui battait : il craignait d’être contraint de faire une chose qui lui répugnait indiciblement, pour laquelle il ressentait une horreur sans nom…

Très lentement, avec une prudence inouïe, il rompit d’une semelle. Il n’avait point d’amour-propre d’homme en face de cette brute ; il lui céderait volontiers le passage, si elle voulait continuer son chemin vers sa femelle et ses petits…

L’ours se dressa avec un grognement sinistre.

— Oh ! non ! lui dit Nikanor tout bas, avec une expression de prière et de regret, non… va-t’en !…

La bête étendit les bras et s’approcha, menaçante… Le jeune homme épaula son arme, le coup partit ; et il eut juste le temps de se jeter de côté avant que l’animal s’abattit, la poitrine contre terre, les bras en avant.

Nikanor prit la fuite éperdument, pendant que l’écho du coup de feu résonnait dans la forêt sonore ; il courut pendant un quart d’heure, comme pour échapper à une obsession terrible.

Ce qu’il voyait avec ses yeux intérieurs, ce n’était pas l’animal menaçant ; ce qu’il redoutait, ce n’était pas l’ourse furieuse, attirée par le bruit…

Il avait peur de la douleur de cette créature auprès du corps de son compagnon, – et il craignait plus que tout, plus que la mort même, l’instinct de la conservation, qui l’eût fait tuer la mère comme il venait de tuer l’époux.

Quand il eut atteint une route qui traversait la forêt dans la direction de Slava, Nikanor prit une allure plus tranquille. Des bruits humains se faisaient entendre très loin : coups de cognée contre les arbres, grincements de chariots sur les pierres, cris d’appel de bûcherons entre eux ; tout cela se perdait confusément dans le murmure du vent, mystérieux comme les chants de l’orgue ; mais, parfois, une clameur s’élevait au-dessus de la sourde harmonie, parlant de vie sociale et d’activité.

La clairière était vaste et haute comme une nef de cathédrale. Les aunes et les hêtres qui la formaient avaient été ébranchés pour laisser repousser un jeune taillis ; les grandes ramures formaient des arceaux par où la lumière se glissait tamisée, transfigurée en un jour d’émeraude, féerique et surnaturel.

Nikanor jeta son fusil à terre et se laissa tomber sur la mousse. Une émotion douloureuse le serrait à la gorge ; il éprouvait une angoisse insurmontable, et la peur d’avoir eu peur le faisait se roidir contre lui-même jusqu’à l’extrême torture, mais il ne savait ce qu’il avait.

Un appel d’enfant, modulé comme un chant, retentit au loin et vint mourir avec une douceur extrême sous les arceaux de verdure dorée. L’âme de Nikanor se réveilla soudain ; quelque chose lui sembla se briser en lui, comme une corde trop tendue ; il regarda ses mains, ses belles mains fines et blanches à peine noircies par son fusil, et avec un sanglot il murmura :

— J’ai versé le sang !

Dans l’acte qui ôte la vie à un être animé il y a quelque chose de mystérieux et d’effrayant pour celui qui l’accomplit, à moins qu’il ne soit perverti par les habitudes sociales, ou naturellement cruel.

Nikanor n’était ni l’un ni l’autre ; le sang versé, fût-ce en légitime défense, venait de lui causer une émotion horriblement douloureuse. Il essaya au bout d’un instant d’envisager la chose comme toute simple ; il ne put y parvenir. Le spectacle des oursons jouant avec leur mère le poursuivait, quoi qu’il fit, et sa pensée se formula ainsi : – C’est presque un assassinat.

Il se releva et prit le chemin de la maison. Il avait fait une longue traite ce jour-là, et le soleil était déjà très haut lorsqu’il atteignit Slava. Il pressait le pas, sachant que Batounine prisait avant tout l’exactitude. Le déjeuner était annoncé, au moment où la grande pendule de Bréguet sonnait le premier coup de midi.

Le comte avait voulu, cette fois, que Nikanor fût son hôte. En le recevant, lors de son retour du séminaire, il lui avait annoncé ses intentions comme une chose élémentaire, et le jeune homme n’avait pas fait d’objection.

On lui avait donné un bel appartement bien aménagé, et le valet de chambre du comte avait veillé à ce que le service personnel de cet hôte nouveau fût irréprochablement soigné.

Nikanor s’était plié tout à coup, sans le moindre étonnement, à des habitudes de grand seigneur qui lui semblaient toutes naturelles, encore qu’il ne les eût jamais pratiquées. Son linge, plus fin, encadrait bien ses mains délicates, et l’usage d’un parfum fugitif, très doux, ne lui semblait pas incompatible avec la simplicité un peu austère qu’il s’était imposée jusque-là.

Pour chasser l’idée pénible de ce qu’il était tenté d’appeler son meurtre, Nikanor pensait au changement opéré tout à coup dans sa vie, depuis un mois qu’il habitait Slava ; de l’humeur mélancolique dont il était, il se reprocha ces concessions mondaines à des convenances nouvelles. Un mouvement d’humilité tout spontané le poussa vers la maison du père Fadeï, malgré l’heure qui le talonnait.

Le brave homme, en culotte de serge, en manches de chemise, était fort affairé à son rucher ; il marchait, dans le jardin, la tête entourée d’une auréole d’abeilles bourdonnantes.

— N’approche pas ! cria-t-il du plus loin qu’il vit le jeune homme ; elles ne te connaissent pas, tu te ferais piquer.

Nikanor rebroussa chemin et se mit à la recherche de la mère. Les bras nus jusqu’au coude, petite, ridée et pourtant grassouillette, la popodia brassait énergiquement les pains azymes pour la messe du lendemain, car c’était un samedi.

— Ne me touche pas, dit-elle à Nikanor qui s’approchait pour l’embrasser. Tu sais qu’il ne faut pas déranger la personne qui prépare le pain pour la communion.

La cloche de l’église sonna midi. Par bonheur, elle avançait de cinq ou six minutes ; Nikanor se mit à courir vers le château.

Comme il s’engageait à toutes jambes dans la grande avenue, il vit une apparition qui l’arrêta court.

Grande, blanche, avec une légère teinte rosée sur les joues, mince et souple, quoique avec des bras potelés, une jeune fille traversa l’allée, se dirigeant vers la propriété de madame Kédrof.

Elle était venue en voisine, car les rubans de son large chapeau de paille suspendus à son bras traînaient à terre ; elle portait une robe de jaconas blanc, à toutes petites fleurs roses, simplement faite, mais d’une coupe élégante ; elle regarda Nikanor, et il vit deux beaux yeux bleus, très purs, abrités par de longs cils châtains ; deux tresses lourdes et dorées s’enroulaient autour de sa tête. Elle fit un signe de politesse, si léger qu’il pouvait passer inaperçu. Nikanor s’inclina, elle disparut.

Aussitôt il reprit sa course, déposa son fusil dans le vestibule, alla se laver les mains et entra dans la salle à manger par une porte au moment où le comte paraissait sur le seuil de l’autre.

— Comme le voilà rouge ! dit-il à Nikanor en dépliant sa serviette.

— J’ai couru, répondit celui-ci.

— Dans la forêt ?

— Oui, monsieur le comte.

— Tu avais ton fusil ?

— Oui.

— Tu ne t’en es pas servi ? Tu ne seras donc jamais un chasseur ?

Nikanor pâlit et fit un effort.

— J’ai tué… dit-il avec contrainte.

— Qu’est-ce que tu as tué ?

— Un ours.

Batounine regarda son fils avec étonnement.

— Un ours ?

— Oui.

— Tu sais où ? Tu le retrouverais ?

— Non.

Évidemment, cet entretien déplaisait à Nikanor. Batounine pensa qu’un ours tué se retrouve presque toujours ; et passant à un autre ordre d’idées :

— Ma sœur a invité une jeune fille à demeurer quelque temps chez elle. Elle est venue m’emprunter des livres tout à l’heure. Tu as dû la rencontrer ?

— Je l’ai rencontrée.

— Ah ! Elle est jolie, n’est-ce pas ?

— À ce qu’il m’a semblé, elle est jolie, répondit Nikanor avec une singulière contraction au cœur.

Batounine le regarda en dessous et cassa le bout de son œuf à la coque.

— Nous verrons bien, se dit-il à lui-même, si tu t’entêtes à devenir moine, beau tueur d’ours !

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