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Chapitre 6

Dans la grande baie du salon de sa mère, qui donnait sur l’avenue de Slava, Polyxène Kédrof faisait semblant de travailler à un minuscule ouvrage de dame ; ses doigts effilés tournaient et retournaient la soie sur le crochet, mais elle se gardait bien de suivre le dessin commencé. Depuis une demi-heure, sournoisement, elle guettait la jolie fille dont sa mère lui avait subitement imposé la société, pour un temps indéfini.

— Demoiselle de compagnie ? se disait la jeune mondaine. Non ! Trop jolie et pas assez souple dans ses manières. Alors quoi ? Comme c’est difficile à deviner ! C’est une jeune personne qu’on veut marier dans nos environs. Mais à qui ? Se serait-on jamais figuré qu’il y eût chez nous abondance de célibataires au point que l’importation des demoiselles s’imposât comme une nécessité ! Je voudrais bien savoir à quelle classe de la société elle peut appartenir. À mes questions, maman a dit : Tu verras toi-même ; et je ne vois rien du tout ! Elle ne m’aide pas, aussi ! Elle ne prononce pas une parole ! Agathe, ma chère, venez donc un peu ici ; j’ai embrouillé mon dessin ; vous qui êtes si adroite…

Agathe se leva docilement, prit l’ouvrage des mains de Polyxène et répara les bévues, après quoi, elle le lui rendit sans proférer une parole.

— Est-ce que vous auriez été élevée dans un couvent, ma chère, que vous observez si exactement la règle du silence ? dit mademoiselle Kédrof en la regardant de côté.

Le beau visage placide de la jeune fille se couvrit de rougeur.

— Non, dit-elle, mais je n’aime pas à parler.

— On parlait pourtant dans votre famille ?

Agathe sourit, sans que sa rougeur diminuât.

— Très peu. Ma mère est comme moi. Nous nous entendons sans paroles.

— Oh ! très bien ! – Tu as une mère, ajouta-t-elle in petto, c’est toujours cela de connu ! – Et votre père ?

— Mon père était peu avec nous, excepté aux heures des repas.

— Était ? pensa Polyxène. Donc il est mort. Tu as une robe rose, donc il y a longtemps que le digne homme a quitté la terre. Où demeurez-vous ? reprit-elle tout haut.

— À Moscou.

Polyxène ne put réprimer un mouvement de surprise : quoi, une Moscovite, cette fille muette ?

— Allez-vous beaucoup dans le monde ? Vous êtes très jolie, savez-vous ? Pourquoi votre mère n’est-elle pas venue ici avec vous ? C’est une amie de la mienne ?

Agathe ne répondit pas. Trois questions et un compliment tout d’un coup, c’était trop pour elle.

— Ah ! fit Polyxène en regardant l’avenue, voici mon oncle avec son filleul ; je parie qu’ils viennent prendre le thé avec nous…

Une idée traversa subitement son esprit, et elle arrêta ses yeux malins sur la tranquille Agathe.

— Est-ce que votre père n’appartenait pas au clergé ? lui dit-elle brusquement.

— Oui, répondit la jeune fille en rougissant derechef.

— Ah ! c’est très bien ! Rien de plus clair, continua-t-elle pour elle seule. C’est une fille de prêtre, un prêtre huppé, ça se voit tout de suite, et on l’a fait venir ici pour la marier à Nikanor ! La ma-ri-er à Ni-ka-nor ! chanta-t-elle à demi voix au moment où son oncle apparaissait sur le seuil, dans la compagnie du jeune homme.

Batounine jeta un regard courroucé sur sa nièce.

— Vous avez, Polyxène, des manières trop évaporées, même pour votre âge, dit-il ; ce n’est pas votre mère qui vous a appris à recevoir vos aînés en chantant des airs d’opérette… Faites-la prévenir de notre visite, je vous prie.

Mais Polyxène n’était point fille à se troubler pour si peu.

— Maman vous attend, j’en suis persuadée, dit-elle ; mais j’y vais tout de même, puisque vous le désirez.

Elle lui fit une profonde révérence et sortit.

— Polyxène est mauvaise depuis qu’elle monte en graine, murmura le comte. Mademoiselle Agathe, permettez-moi de vous présenter mon filleul Nikanor, pour qui j’ai une vive affection.

Nikanor s’inclina ; la jeune fille reçut son salut les yeux baissés, et resta un instant sans lever les paupières. Lorsqu’elle le regarda, elle fut si troublée de ce qu’elle lut sur ce visage qu’elle se hâta de refermer les yeux, comme éblouie.

Il était resté en admiration devant elle ; si elle avait osé, elle eût fait de même à son égard. Pour la première fois de sa vie, Nikanor regardait une femme ; il avait vu les autres, mais aucune ne l’avait assez intéressé pour qu’il l’examinât, comme on examine un objet d’art. L’Écriture avertit l’homme du danger qu’il court près de la femme ; elle lui dépeint son éternelle ennemie comme trompeuse et fatale ; un peu de cette crainte avait passé dans l’âme du jeune postulant, encore qu’il se fût destiné au mariage ; et vraiment ce n’était pas la vue de Polyxène, la seule jeune fille avec laquelle il eût parlé en toute liberté, – ni son esprit moqueur, qui auraient pu l’encourager à sonder le problème redoutable. Celle qu’il avait sous les yeux lui révélait un monde inconnu.

Elle était absolument belle ; la beauté des lignes s’ajoutait chez elle au charme de la couleur ; d’elle émanait un charme profond qui retenait le regard ; elle était bonne, c’était écrit dans chaque ligne de son adorable visage et de ses mains élégantes.

Mille pensées allaient et venaient dans l’esprit de Nikanor, pendant qu’il regardait cette douce créature ; des comparaisons mystiques surgissaient devant sa mémoire, en même temps qu’une splendeur nouvelle illuminait sa vie, comme un flambeau allumé dans le gris du crépuscule. Tout ce qu’il avait lu, tout ce qu’on lui avait dit n’était que fadaises auprès de cette réalité sereine et triomphante qui venait de foudroyer son passé en ouvrant les portes de l’avenir.

Il ne douta pas un instant qu’elle lui fût destinée ; son âme candide n’avait point encore eu l’occasion de se méfier des pièges de la vie ; on l’avait amené là, on protégeait de tous côtés une entrevue qu’il eût été si facile de laisser à la banalité ordinaire : c’était donc qu’on lui voulait aplanir les difficultés d’un premier entretien.

Il regarda Batounine, cependant, pour s’enquérir… Batounine souriait avec une extrême discrétion. Devant cette floraison de la jeunesse, préparée par ses soins, il se sentait plus ému qu’un sceptique tel que lui n’eût voulu l’avouer.

Alors, c’est à la jeune fille qu’il s’adressa. Celle-ci était femme et par conséquent plus maîtresse d’elle-même. Mais le regard de Nikanor, reçu par elle en plein cœur, l’avait jetée dans un trouble indicible. Une émotion dont elle n’avait jamais eu l’idée l’avait saisie et presque paralysée ; elle put à peine répondre quelques mots.

— Ma foi, tant pis ! pensa Batounine. S’ils tombent dans les bras l’un de l’autre aussitôt que j’aurai franchi le seuil de la porte, ce sera une légère infraction aux convenances, mais nos plans ne feront qu’y gagner.

— Que fait donc ma sœur ? demanda-t-il tout haut en gagnant la terrasse.

Il tira la porte vitrée après lui, et les deux jeunes gens restèrent seuls.

La nuit était proche ; c’était une de ces soirées de juillet où la terre n’est qu’un grand brasier mourant, où les parfums montent vers le ciel, presque visibles, comme la fumée des encensoirs. Le silence pesait sur le front de Nikanor, comme une main trop lourde, et il ne savait point le rompre. Il fit un violent effort.

— Vous resterez longtemps ici ? dit-il tout bas.

Le son riche et mélodieux de cette voix était aussi troublant que le regard des yeux de velours.

— Je ne sais pas… je l’espère, balbutia Agathe.

Il garda le silence et baissa les yeux. Maintenant il n’avait plus besoin de la regarder ; elle venait de pénétrer dans son être plus profondément que par les yeux, avec le tremblement contenu de sa voix mystérieusement voilée.

Ils ne se parlaient pas, et se sachant destinés l’un à l’autre, ils prenaient lentement possession de leur nouvelle richesse avec ce plaisir mêlé de crainte qui accompagne l’exploration d’un pays inconnu.

— Et vous ? demanda Agathe, vous resterez ici ?

— Oh ! oui ! répondit-il avec ferveur.

La porte du salon s’ouvrit, et un valet entra, portant deux lampes. Les jeunes gens frissonnèrent, blessés dans tous leurs sens par ce bruit et cette lumière, qui les arrachaient si brusquement à leur enchantement. Lydia suivit, si légère, qu’on n’entendait point son pas ; fluette et gracieuse, elle avait l’allure d’un sylphe ; ses mains adroites semblaient effleurer les objets au lieu de les prendre, et sa venue était toujours un plaisir pour Nikanor, dont elle satisfaisait les instincts esthétiques.

Cette fois il n’y prit point garde ; elle s’approcha, lui offrant sa petite main fraîche ; il la serra distraitement ; la fillette se retira près de la table, sous la lampe, avec un livre.

Madame Kédrof entra aussitôt avec son frère et sa fille, et le groupe se forma, pendant que le valet de pied servait le thé.

Une heure après, Batounine et Nikanor s’en retournèrent au château, par la grande avenue. Les étoiles scintillaient au-dessus de leurs têtes, à travers les éclaircies des tilleuls ; la brise du fleuve froissait doucement les feuilles, qui semblaient se chuchoter des secrets ; les deux hommes marchaient silencieusement.

— À quoi penses-tu, Nikanor ? dit le comte avec douceur, comme s’il craignait de l’éveiller en sursaut.

— Je pensais… je pensais à l’ours que j’ai tué ce matin.

Cette réponse n’était pas celle qu’attendait Batounine ; mais il avait appris à respecter le lien mystérieux qui reliait toujours les unes aux autres les pensées de Nikanor.

— Et cette jeune personne que nous venons de voir, as-tu eu le temps de te faire une opinion sur son compte ?

— Cette jeune fille ?

Nikanor n’ajouta rien et retomba dans sa méditation.

— C’est la fille d’un prêtre fort distingué de Moscou : elle est orpheline, avec une certaine fortune. Sa mère n’est pas très intelligente ni d’une grande éducation, étant fille de marchands ; mais elle, – elle me paraît digne d’un trône.

Nikanor cheminait, toujours silencieux.

— Ce serait dommage, reprit Batounine, qu’elle épousât un imbécile, – quelque propriétaire des environs.

— Est-elle venue ici pour se marier ? demanda Nikanor en s’arrêtant court.

— Oui et non, elle n’est pas encore promise.

À la faible lueur des étoiles, Batounine vit que le jeune homme était tout pâle.

— À propos, reprit-il négligemment, nous partirons pour l’étranger dès les premiers jours d’août. Il faut que tu perfectionnes ton français et ton allemand, qui sont par trop rudimentaires, et que tu apprennes aussi les façons de ces pays-là.

— Nous partirons ? fit Nikanor, blessé soudain dans une fibre intime, et si malheureux qu’il se sentait envie de pleurer.

— Oui, dans une quinzaine. Tu verras ensuite si tu te décides pour le clergé noir ou le clergé blanc. Tu sais, au fond, je ne veux pas te contraindre ; si tu éprouvais pour le cloître une vocation vraiment irrésistible, je me ferais scrupule de te retenir… mais je ne te permettrais d’y entrer qu’après une épreuve de deux ans ; ces deux ans, tu les passerais avec moi, à l’étranger ; tu me servirais de secrétaire.

Nikanor, bouleversé, perdait la tête dans ce dédale de projets qui ne l’intéressaient plus en rien.

— Monsieur, dit-il lentement, je vois que vous aviez raison et que je ne suis pas fait pour la vie claustrale.

— Tu penses ? fit le comte, qui dans l’obscurité se permit de sourire. Alors, tu consens à être prêtre ?

— J’y consens, répondit Nikanor d’une voix grave, les yeux fixés sur les étoiles, qui tremblotaient dans l’air tiède.

— Il nous faudra alors te chercher une femme.

La voix du jeune homme s’éleva dans la nuit tranquille. Le vent s’était tu dans les feuilles ; seul, le bruit du courant du fleuve arrivait très faiblement jusqu’à la terrasse.

— Monsieur, dit-il, si vous ne vouliez pas me donner pour femme celle que j’ai vue tout à l’heure, il ne fallait pas me la montrer, car mon âme est allée vers elle dès le premier moment.

En d’autres temps, Batounine aurait souri du succès de sa diplomatie, tout enfantine qu’elle fût ; il se sentit, à son étonnement, singulièrement ému.

— Elle te plaît à ce point ? dit-il.

— Si je ne peux l’avoir, je n’en voudrai point d’autre.

— Soit, fit Batounine en entrant dans sa maison.

Le lendemain, il retourna avec Nikanor chez madame Kédrof, qui en les voyant fit demander Agathe.

— Mademoiselle, dit Batounine à la jeune fille, qui se tenait debout, très pâle et toute droite, ce jeune homme que j’aime sollicite votre main. Votre mère m’avait donné pleins pouvoirs sur vous ; je vous le donne et je vous donne à lui.

Ils restèrent la tête baissée, sans se regarder.

— Et mon père ? demanda tout à coup Nikanor, s’apercevant que ceci n’était plus du tout dans les règles.

— Il va venir, répondit sèchement Batounine ; je l’ai envoyé chercher.

Il se tourna vers sa sœur en lui parlant d’autre chose.

— Agathe, dit Nikanor, c’est vrai que vous serez ma femme ? Je vous ai aimée en vous voyant.

Elle le regarda sans lui répondre. Plus heureuse encore que lui, elle l’avait aimé avant de l’avoir vu, d’après ce qu’elle savait de lui. Sans s’en douter, Polyxène avait bien travaillé.

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