‹ Nomades du NordChapitre 1 sur 26 · 01

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C’EST vers la fin du mois de mars, au déclin de la lune de l’Aigle, que Nioua, l’ourson noir, vit réellement le monde pour la première fois.

Sa mère, Nouzak, était âgée, accablée de rhumatismes, et, comme les vieilles gens, elle aimait à dormir longtemps. Cet hiver où naquit Nioua, au lieu de son petit somme ordinaire d’un trimestre, elle s’en était accordé un de quatre mois ; de sorte que l’ourson, venu au monde pendant que sa mère était plongée dans l’inconscience, avait, non pas six semaines, mais un peu plus de deux mois, lorsqu’elle et lui sortirent de leur tanière.

Nouzak avait choisi sa caverne sur une cime élevée et stérile ; c’est de là que Nioua jeta son premier coup d’œil sur la vallée ; il demeura quelque temps ébloui par le passage de l’obscurité à la lumière, entendant, flairant et touchant bien des choses avant même de les voir. Et Nouzak, un peu surprise de trouver la chaleur et le plein soleil au lieu de la grise froidure, resta plusieurs minutes à renifler la brise et observer son domaine.

Depuis quinze jours un printemps précoce avait transformé cette merveilleuse contrée septentrionale qui s’étend entre le Jackson’s Knee et la rivière Shamattawa, et, du nord au sud, entre le God’s lake et le Churchill. De la crête rocheuse sur laquelle ils se tenaient et qui dominait une immense vallée, ce monde splendide apparaissait comme un océan de lumière, parsemé de taches blanches aux endroits où les vents d’hiver avaient profondément accumulé la neige. De tous côtés, à perte de vue, un œil humain eût été sollicité par les îlots bleus de sombres forêts, par le scintillement de lacs encore à moitié gelés, par les reflets du soleil sur les rivières et les ruisseaux, par les verdoyantes étendues d’où montaient les parfums de la terre. Ces vapeurs parvenaient comme un tonique aux narines de la mère ourse, et l’informaient que le sol, là-bas, était déjà grouillant de vie. Les bourgeons de peupliers étaient gonflés à crever ; de l’humus jaillissaient les pousses d’herbes tendres et douces ; les camas se remplissaient de suc ; les étoiles filantes, les violettes appelées dents-de-chien et beautés-du-printemps se haussaient vers la tiédeur du soleil, invitant Nouzak et Nioua à un véritable régal. Nouzak, avec l’expérience de vingt années de vie passée, discernait les senteurs en toute connaissance de cause : le parfum délicieux des sapins et des pins, l’arome humide et sucré des racines de nénuphars et des gros bulbes provenant d’un marais dégelé au pied de la colline ; et par-dessus tout, submergeant ces agréables émanations individuelles sous les ondes d’une vitalité encore plus vaste et plus intense, l’odeur même de la terre.

Nioua aussi sentait tout cela. Son jeune corps étonné tremblait et vibrait pour la première fois sous l’excitation de la vie. À peine sorti de l’obscurité, il se trouvait soudain dans un monde de merveilles dont aucun rêve ne lui avait donné l’idée. En ces quelques minutes, la nature s’était mise à l’œuvre sur son être. À défaut de connaissances acquises, il possédait l’instinct inné. Il savait que c’était là son domaine, que le soleil et la chaleur étaient faits pour lui, et que les bonnes choses de la terre l’invitaient comme un héritage. Il plissait son petit mufle pour humer l’air et accueillait avidement tout ce qui lui parvenait d’attrayant et de désirable.

Il écoutait aussi. Ses oreilles dressées étaient pointées en avant, et vers lui montaient les bruissements de la terre en éveil. Les herbes mêmes devaient chanter de joie jusque dans leurs racines ; car de toute cette vallée ensoleillée émanait un murmure profond et musical, harmonie particulière aux régions où règne la paix, parce que l’homme en est absent. Partout susurraient des eaux courantes, et il décelait des rumeurs plus étranges qu’il savait provenir d’êtres vivants : le pépiement d’un passereau de roches, l’ariette argentine d’une grive à gorge noire cachée dans le marécage, l’hymne vibrant d’un geai du Canada aux couleurs somptueuses, cherchant une place pour son nid dans un fourré de cèdres veloutés. Puis, bien loin au-dessus de sa tête, éclata un cri perçant qui le fit frissonner, son instinct l’avertissant qu’il contenait un danger. Nouzak leva les yeux et vit l’ombre d’Upisk, le grand aigle, passer entre le soleil et la terre. Nioua perçut aussi cette ombre, et se blottit plus près de sa mère.

Nouzak, si âgée que sa vue s’obscurcissait, qu’elle avait perdu la moitié de ses dents, et que les os lui faisaient mal pendant les nuits humides et fraîches, n’était pourtant pas assez vieille pour ne pas regarder ce qu’elle pouvait voir avec le tressaillement d’une joie croissante. Son esprit voyageait bien au delà de cette vallée où ils venaient de s’éveiller. Par delà les murs des forêts, plus loin que le lac à l’horizon, de l’autre côté de la rivière et de la plaine, s’étendaient les espaces illimités qu’elle avait choisis pour résidence. Elle devinait un son assourdi, imperceptible pour Nioua, — le grondement de la grande cataracte. C’est cette basse en sourdine qui, sous le frémissement des cèdres et des jeunes sapins aux caresses de la brise, fredonnait dans les airs la chanson du printemps.

Enfin Nouzak émit un fort souffle de ses poumons, puis un grognement à l’adresse de Nioua, et, prenant les devants, se mit à descendre lentement parmi les rochers de la pente.

Dans le bassin doré de la vallée il faisait encore plus chaud que sur la crête de la colline. L’ourse alla droit au bord du marécage. Une demi-douzaine d’oiseaux s’élevèrent des roseaux avec un bruit d’ailes qui faillit compromettre l’équilibre de Nioua. Nouzak n’y fit pas la moindre attention. Un plongeon, à l’apparition feutrée du plantigrade, fit entendre une rauque protestation suivie d’un cri tellement aigu que l’ourson sentit se dresser les poils de son épine dorsale. Et à cela encore Nouzak resta indifférente. Nioua observait ces phénomènes, l’œil rivé sur sa mère : l’instinct lui avait déjà mis des ailes aux pattes pour décamper dès qu’elle en donnerait le signal. Dans sa drôle de petite tête se développait rapidement l’idée que sa mère était une créature en tous points merveilleuse. Elle était de beaucoup la plus volumineuse des choses vivantes, c’est-à-dire de celles qui se tenaient sur des pattes et qui se déplaçaient. Il en fut certain pendant deux minutes peut-être, jusqu’au moment où ils atteignirent l’extrémité du marais. Là se produisit soudain un ébrouement, accompagné d’un bris de fougères, suivi du barbotement d’un énorme corps dans la vase profonde, et un monstrueux élan, quatre fois gros comme Nouzak, s’élança dans une fuite précipitée. Les yeux de Nioua faillirent lui sortir de la tête. Et, cette fois encore, Nouzak ne fit pas attention !

Alors Nioua plissa son petit mufle et se mit à grogner, comme il grognait dans la caverne obscure après les oreilles et les poils de Nouzak ou après les bouts de bois qu’il venait de déchiqueter. Un glorieux entendement surgissait dans sa cervelle. Il pouvait se permettre de grogner après n’importe quoi, quelle qu’en fût la grosseur, puisque tout fuyait devant sa mère.

Au long de cette superbe journée Nioua découvrit des tas de choses, et chaque heure écoulée le convainquit de plus en plus que Nouzak était la maîtresse incontestée de tout ce domaine neuf et ensoleillé.

L’ourse, rendue prudente par l’expérience de la maternité, car elle avait élevé dans son temps quinze ou dix-huit portées, ne fit guère de chemin le premier jour, afin de laisser aux semelles tendres du jeune plantigrade le temps de s’endurcir un peu. C’est à peine s’ils quittèrent le marais ; ils visitèrent seulement un bouquet d’arbres voisin où Nouzak lacéra de ses griffes un jeune sapin pour atteindre la substance gluante et succulente amassée sous l’écorce. Après leur régal de racines et de bulbes, ce dessert fut fort apprécié de Nioua, et il s’exerça à dépouiller un arbre pour son propre compte. Vers le milieu de l’après-midi Nouzak avait tant mangé que ses flancs faisaient saillie, et l’ourson lui-même, gonflé du lait maternel autant que d’autres aliments disparates ressemblait à une gousse trop pleine. La vieille paresseuse choisit pour faire la sieste un coin abrité au pied d’un grand rocher blanc que le soleil au déclin chauffait comme une étuve ; pendant ce temps Nioua, errant en quête d’aventures personnelles, rencontra en tête à tête un féroce escarbot.

L’insecte était un coléoptère géant de deux pouces de long. Ses deux pinces de combat, d’un noir de jais, se recourbaient comme des crochets de fer, tandis que le reste du corps, mordoré d’un riche brun métallique, resplendissait au soleil comme une armure. Nioua, aplati sur le ventre, le regardait, et son cœur battait vite. Le scarabée n’était qu’à un pied de distance, et il avançait ! C’est là ce qu’il y avait de curieux et presque de choquant dans l’affaire. De toutes les créatures vivantes rencontrées en ce jour, celle-ci était la première qui ne se sauvât point. En progressant lentement sur ses deux rangées de pattes, l’animal produisait un léger cliquetis que l’ourson percevait très distinctement. Nioua, disposé à l’aventure par le sang combatif de son père Souminitik, risqua une patte hésitante, et instantanément Shegawasse, le scarabée, assuma un aspect des plus terribles. Ses ailes commencèrent à bourdonner comme une scie mécanique, ses pinces s’ouvrirent assez largement pour saisir le doigt d’un homme, et il se mit à vibrer sur ses pieds comme s’il accomplissait une sorte de danse. Nioua retira vivement sa patte. Au bout de quelques instants Shegawasse se calma, mais continua d’avancer.

Naturellement, Nioua ignorait que le champ visuel de cette créature minuscule ne dépassait guère quatre pouces. C’était là le tragique de la situation. Mais il eût été contraire à la nature, chez le fils d’un père tel que Souminitik, de fuir devant une bestiole, même à l’âge de neuf semaines. En désespoir de cause, il lança de nouveau la patte, et malheureusement pour lui, une de ses petites griffes agrippa le brillant Shegawasse et le tint renversé sur le dos, incapable de bourdonner et de cliqueter. Nioua fut secoué d’un frisson de joie. Pouce par pouce il retira sa patte jusqu’à ce que l’insecte fût à portée de ses petites dents aiguës. Puis il le flaira.

L’occasion était propice pour Shegawasse ; il la saisit ; ses pinces se refermèrent, et le somme de Nouzak fut soudain troublé par un braillement d’angoisse. Quand elle leva la tête, Nioua se roulait à terre comme pris de convulsions, grattant, grognant et crachant à la fois. La mère ourse l’observa pensivement pendant quelques instants, puis se leva lentement et marcha vers lui. Avec une de ses grosses pattes elle le fit rouler sur lui-même et aperçut l’escarbot fermement cramponné aux naseaux de sa progéniture. Aplatissant son rejeton sur le dos pour qu’il ne pût bouger, elle saisit l’insecte entre ses dents et le mordit doucement jusqu’à ce qu’il lâchât prise, puis l’avala.

Jusqu’au crépuscule, Nioua fut occupé à soigner son mufle endommagé. Un peu avant la tombée de la nuit, Nouzak se blottit contre le gros rocher, et le marmot, après avoir tété son souper, se nicha chaudement dans la vaste courbe de son avant-bras. En dépit de son museau endolori, c’était un heureux ourson ; dès la fin de ce premier jour, il se sentait brave et impavide, bien qu’il n’eût que neuf semaines. Il était venu dans le monde, il y avait observé bien des choses, et s’il n’avait pas remporté la victoire, il s’était du moins comporté vaillamment au cours de la journée.

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