‹ Nomades du NordChapitre 2 sur 26 · 02

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Cette nuit-là Nioua éprouva une forte attaque de Mistou-puyou ou mal d’estomac. Imaginez un bébé à la mamelle s’attaquant sans transition à un bifteck : voilà ce qu’avait fait l’ourson. D’après l’ordre naturel il n’aurait pas dû commencer à grignoter des aliments solides avant un autre mois pour le moins ; mais la nature même semblait avoir entrepris un procédé d’éducation intensive destiné à le préparer aux luttes violentes et inégales qu’il aurait à soutenir un peu plus tard. Pendant des heures il pleurnicha tandis que Nouzak massait de son museau le petit ventre gonflé ; il finit par vomir et se sentit mieux ; puis il s’endormit.

En s’éveillant il fut ébloui : ses yeux s’ouvraient en plein flamboiement d’un vaste brasier. Hier il avait vu le soleil, doré, brillant et lointain : mais c’était la première fois qu’il le voyait surgir au bord du monde par un matin de printemps dans le pays du Nord. Rouge comme du sang, l’astre monta d’une ascension régulière et rapide, puis son bord plat s’arrondit et il se transforma en une grosse boule de quelque chose. Tout d’abord Nioua pensa que c’était de la vie, qu’une créature monstrueuse planait sur la forêt et volait vers eux ; il se tourna vers sa mère avec un gémissement interrogateur. Mais l’ourse n’avait pas peur : sa grosse tête tournée vers la chose mystérieuse, elle clignait des yeux avec un air de suprême béatitude. Ce fut alors que Nioua commença à sentir l’agréable chaleur de l’objet, et, en dépit de son inquiétude, il se mit à ronronner. De rouge, le soleil devint doré, et bientôt la vallée entière fut transfigurée de nouveau en une splendeur tiède et vibrante.

Après ce premier lever de soleil dans la vie de Nioua, Nouzak resta une quinzaine de jours au voisinage de la colline et de l’étang. Puis elle tourna la tête vers les lointaines et sombres forêts et entreprit son pèlerinage d’été. Nioua était alors âgé de onze semaines. Ses pieds avaient perdu leur mollesse, et il pesait six bonnes livres, ce qui n’était pas mal, étant donné qu’à sa naissance son poids était de douze onces seulement.

Du jour où Nouzak entreprit sa tournée vagabonde datèrent les véritables aventures de Nioua. Les profondeurs des forêts recélaient des endroits où la neige restait dure à l’abri du soleil, et pendant deux jours Nioua exhala ses regrets de la vallée ensoleillée.

Ils passèrent près de la cataracte, et Nioua contempla pour la première fois la fureur des eaux torrentielles. La haute futaie devenait plus sombre et plus lugubre à mesure que Nouzak s’y enfonçait. C’est là que Nioua reçut ses premières leçons de chasse. Nouzak était maintenant bien engagée entre les lignes de partage du Jackson’s Knee et du Shamattawa, dans les fonds qui pour les ours offrent un terrain de chasse de premier ordre au commencement du printemps.

Àpeine éveillée, infatigable, elle se mettait en quête de nourriture, creusant le sol, retournant les pierres, émiettant les bûches et les souches pourries. Les souris grises de bois, malgré leur taille minuscule, constituaient son plat de résistance, et Nioua était émerveillé de la vivacité que pouvait déployer la vieille balourde lorsqu’elle découvrait une de ces petites créatures. De temps en temps Nouzak en capturait des familles entières sans en laisser échapper une seule. À cet ordinaire s’ajoutaient des grenouilles et crapauds encore à moitié endormis ; de nombreuses fourmis repliées sur elles-mêmes, comme mortes, au cœur des troncs en décomposition ; et, à l’occasion, des abeilles sauvages, des guêpes et des frelons. Nioua croquait assez souvent sa part de ces friandises. Le troisième jour Nouzak découvrit une masse solide de fourmis hiverneuses, gelées en un bloc aussi gros que les deux poings d’un homme. Nioua en mangea une certaine quantité, et apprécia fort leur saveur à la fois sucrée et acide.

Àmesure que la saison s’avançait et que les bêtes rampantes sortaient de dessous les souches et les rochers, Nioua connut la joie excitante de chasser pour son propre compte. Il rencontra un second escarbot et le tua. Il occit sa première souris des bois. Rapidement se développaient en lui les instincts de son père Souminitik, le vieil amateur de bagarres qui habitait la troisième ou quatrième vallée au nord de celle-ci, et qui n’avait jamais laissé passer une occasion de se battre. Nioua, lorsqu’il eut quatre mois, c’est-à-dire vers la fin de mai, dévorait bien des choses qui auraient tué la plupart des oursons de son âge, et il n’y avait pas en lui le moindre atome de couardise, du bout de son petit nez impudent jusqu’à l’extrémité de son moignon de queue. Il pesait alors neuf livres et était noir comme un négrillon.

Dans les premiers jours de juin se produisit un événement sensationnel qui devait être le point de départ d’un grand changement dans la vie de Nioua. Ce jour-là, le soleil avait adouci et attiédi la température à tel point que Nouzak commença sa sieste immédiatement après dîner. Ils étaient maintenant sortis de la région basse et boisée, et se trouvaient dans une vallée où un cours d’eau peu profond s’insinuait et serpentait entre des bancs de sable blanc et des rives caillouteuses. Nioua n’avait pas sommeil : moins que jamais il ne désirait perdre à dormir un si bel après-midi. De ses petits yeux ronds il regardait ce tableau merveilleux et y trouvait une invite personnelle. Il jeta un coup d’œil à sa mère et gémit. L’expérience lui avait appris qu’elle était morte au monde pour plusieurs heures à venir, à moins qu’il n’allât lui chatouiller le dessous du pied ou lui mordre l’oreille, auquel cas elle s’éveillerait juste assez pour grogner contre lui. Il était fatigué de ce jeu. Il désirait quelque chose de plus excitant, et ce fut d’un esprit soudainement résolu qu’il se mit en quête d’aventures.

Dans ce vaste paysage de couleur vert et or, il n’était qu’une petite boule noire presque aussi large que longue. Il descendit vers le ruisseau et jeta un regard en arrière. Il pouvait encore apercevoir sa mère. Puis ses pattes pagayèrent dans le sable fin et blanc en bordure du rivage, et Nouzak fut oubliée. Il suivit le banc jusqu’à son extrémité, et revint vers la verte rive où le jeune gazon était comme du velours sous ses pattes. Là il se mit à retourner de petites pierres pour trouver des fourmis. Il poursuivit dans une course furieuse une marmotte qu’il serra de près pendant vingt secondes. Un peu plus tard un gros lièvre lui partit presque sous le nez, et il lui donna la chasse : mais en une douzaine de bonds, le Wapous à raquettes disparut dans un fourré. Nioua rida son museau et émit un grognement criard. Jamais le sang de Souminitik n’avait couru dans ses veines d’une façon si turbulente. Il voulait attraper quelque chose : pour la première fois de sa vie il aspirait à la bataille. Il était comme un petit garçon qui au lendemain de Noël se trouve en possession d’une paire de gants de boxe, mais n’a pas d’adversaire. Il s’assit et jeta autour de lui des regards dolents, frisant toujours son museau et continuant à grogner son défi. Devant lui le monde entier était battu d’avance. Il le savait. Tout avait peur de sa mère. Tout avait peur de lui. C’était vexant, ce manque de quelque chose de vivant en face d’un jeune gaillard ambitieux de se battre. Tout compte fait, la vie était assez terne.

Il obliqua dans une nouvelle direction, tourna le coin d’un gros rocher, et tomba en arrêt.

Àl’autre bout du rocher dépassait une grosse patte de derrière. Pendant quelques instants Nioua demeura immobile, la regardant avec l’anticipation grandissante d’une bonne farce. Cette fois il allait donner à sa mère un coup de dent qui la stimulerait pour tout de bon. S’il avait en lui le pouvoir de ravigoter quelqu’un, il l’éveillerait à cette belle journée et à ses occasions perdues ! Il avança donc lentement et avec précaution, choisit sur la patte un endroit dépourvu de poils, et y planta ses petites dents jusqu’aux gencives.

Le résultat fut un rugissement qui ébranla la terre. Il se trouvait que cette patte n’appartenait pas à Nouzak, mais était propriété personnelle de Makous, vieil ours mâle de disposition bourrue et de caractère malveillant. Chez lui l’âge avait déterminé une originalité qui ne ressemblait pas du tout aux manies de grand’mère de la vieille Nouzak. Makous fut sur pied bien avant que Nioua eût compris l’erreur qu’il venait de commettre. Non seulement c’était un ours vieux et bougon, mais il détestait les oursons. Plus d’une fois en son temps il s’était rendu coupable de cannibalisme. C’était ce que les chasseurs indiens appellent un Ouchan, un mauvais ours, mangeur de ses semblables, et à l’instant où ses yeux enragés aperçurent Nioua, il lâcha un nouveau rugissement.

Cette fois Nioua ramassa ses grosses pattes sous son ventre et fila comme un trait. Jamais de sa vie il n’avait couru comme cela. Son instinct l’avertissait qu’il venait enfin de rencontrer quelque chose qui n’avait pas peur de lui, et que lui-même se trouvait en mortel péril. Il ne choisit pas sa direction, car maintenant qu’il s’était si bien trompé il n’avait plus la moindre idée de l’endroit où était sa mère. Il entendit Makous se précipiter à sa poursuite, et tout en galopant, il poussa un braillement sauvage, un appel au secours plein d’angoisse.

Ce cri parvint à la vieille et fidèle Nouzak. Elle fut sur pied instantanément et pas une minute trop tôt. Lancé comme un noir boulet de canon, Nioua dépassait le rocher où elle avait dormi, et Makous bondissait à dix pas derrière lui. L’ourson vit sa mère du coin de l’œil, mais il était emporté par la vitesse acquise. À ce moment Nouzak entra en action. Comme un joueur de football faisant un essai, elle calcula son élan pour frapper le vieux Makous de tout son poids en plein dans les côtes, et les deux vieilles bêtes roulèrent plusieurs fois dans une mêlée que Nioua apprécia comme excitante et magnifique.

Il s’était arrêté, et ses yeux saillaient comme deux petits oignons brillants pour bien embrasser la scène du combat. Lui qui tout à l’heure désirait une bataille, il demeurait comme paralysé de ce qu’il voyait maintenant. Les deux ours y allaient de tout cœur, rugissant à pleine voix, se labourant mutuellement le cuir et lançant des averses de cailloux et de terre dans leur corps à corps mortel. Dans cette première passe, Nouzak eut le dessus. La violence de son assaut avait coupé le souffle à Makous : elle lui avait planté dans la gorge ses dents émoussées et brisées, et le zébrait de ses griffes de derrière si bien que le sang coulait à flots des flancs du vieux barbare et qu’il mugissait comme un taureau suffoqué.

Nioua savait que son poursuivant prenait la raclée ; il poussa un cri aigu pour encourager sa mère à lui sortir les tripes du corps et revint tout au bord de l’arène, plissant le mufle et montrant les dents dans un grognement féroce. Il exécutait une danse effrénée à une douzaine de pieds des combattants ; le sang de Souminitik le remplissait du désir de prendre part à la bagarre, et pourtant il n’osait pas.

Soudain il se passa quelque chose qui bouleversa complètement la folle joie qu’il ressentait du triomphe de sa mère. Makous, en qualité de mâle, était nécessairement habile à se battre. Il se dégagea tout à coup des mâchoires de Nouzak, la roula sous lui, et commença à son tour à lui arracher la peau de la carcasse avec une telle libéralité que la vieille ourse poussa un hurlement d’agonie dont Nioua se sentit pétrifié.

Il est toujours intéressant de se demander ce que va faire un jeune garçon qui voit rosser l’auteur de ses jours. S’il y a une hache à sa portée, il est probable qu’il s’en servira. Il n’est pire catastrophe possible dans la vie que d’avoir un progéniteur qui a reçu une raclée du père d’un camarade. Le désir le plus cher d’un garçon normal, après celui de devenir Président des États-Unis, est de posséder un paternel capable de corriger toute autre créature à deux jambes portant culotte. Or il y avait chez Nioua pas mal de traits humains. En entendant beugler sa mère, il sentait le monde crouler autour de lui. Si la vieillesse avait fait perdre à Nouzak une partie de sa force, sa voix du moins n’était pas endommagée, et les cris spasmodiques qu’elle émettait devaient porter au moins à un demi-mille.

Nioua ne put en supporter davantage. Avec une rage aveugle, il s’élança. C’est au hasard qu’il referma ses cruelles petites mâchoires sur un orteil appartenant à Makous, et ses dents s’enfoncèrent dans la chair comme une double rangée d’aiguilles d’ivoire. L’ours donna une secousse, mais l’ourson tint bon et mordit plus fort. Alors Makous retira sa patte en arrière, puis la détendit comme une catapulte ; malgré sa volonté de ne pas lâcher, Nioua se trouva lancé dans les airs : il atterrit contre un rocher à vingt pieds des combattants, avec une telle force que le souffle lui manqua, et que pendant huit ou dix secondes il se dépensa en efforts confus pour se relever. Puis il recouvra la vue et les sens, et ce qu’il vit ranima les battements du sang dans tout son corps.

Makous ne combattait plus, il fuyait, et d’une démarche franchement boiteuse !

La pauvre vieille Nouzak se tenait debout sur ses pattes, face à l’ennemi en retraite. Elle haletait comme un veau blessé, les mâchoires grandes ouvertes et la langue pendante. Des ruisselets de sang coulaient de son corps sur le sol. Elle avait été entièrement et sérieusement abîmée. Sans l’ombre d’un doute, c’était une ourse battue. Pourtant devant la glorieuse déroute de l’adversaire, Nioua ne s’aperçut nullement de la défaite de Nouzak. L’ennemi se sauvait, par conséquent il était vaincu ; et tout excité, l’ourson accourut en poussant des cris de joie.

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