‹ Nomades du NordChapitre 26 sur 26 · 26

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Pendant plusieurs jours après le grand incendie, ce fut Nioua qui mena le couple. Leur monde n’était plus qu’une désolation noire et inanimée, et Miki n’aurait même pas su de quel côté se diriger. S’il se fût agi d’un feu local et d’étendue restreinte, il aurait fini, à force de vagabonder, par sortir de sa route carbonisée. Mais la conflagration avait été immense. Elle avait balayé une vaste étendue de pays, et pour la moitié des créatures qui avaient réussi à se réfugier dans les lacs et les rivières, il ne restait actuellement d’autre perspective que de mourir de faim.

Mais il n’en était pas ainsi pour Nioua et ceux de sa race. De même qu’il n’y avait pas eu la moindre indécision dans l’allure et l’orientation de sa fuite devant le fléau, aussi n’hésita-t-il pas un instant sur la direction à prendre pour retrouver un être vivant.

C’est vers le nord-ouest qu’il fila droit comme une flèche. Lorsqu’ils rencontraient un lac, Nioua le contournait jusqu’en face de son point d’arrivée sur la rive opposée, puis reprenait invariablement la direction du nord-ouest. Il marchait constamment, jour et nuit, avec seulement de brefs intervalles de repos ; et l’aurore au second jour trouva Miki plus épuisé que l’ours.

Divers symptômes indiquaient qu’à partir de ce point le feu avait commencé à s’épuiser. Ils rencontraient des îlots d’arbres verts, des marais laissés intacts par les flammes, et de même des lopins de prairies verdoyantes.

Ils faisaient bombance dans ces oasis, refuges d’une multitude de proies plus faciles les unes que les autres à saisir et dévorer. Cependant, pour la première fois de sa vie, Nioua se refusait à faire halte dans un endroit où la nourriture était abondante. Le sixième jour, ils se trouvaient à une distance de cent milles du lac où ils avaient cherché refuge contre l’incendie.

C’était une contrée merveilleuse ou les hautes frondaisons alternaient avec de vastes plaines et de nombreux lacs et cours d’eau, coupée par tout un réseau d’Usavos (petites crêtes basses) qui en faisaient le meilleur des terrains de chasse. Comme elle était bien arrosée, l’eau y courant entre les crêtes et de lac en lac, elle n’avait pas souffert de la sécheresse comme la région méridionale. Pendant un mois, Nioua et Miki chassèrent dans ce nouvel éden, et redevinrent gras et prospères.

Un jour de septembre ils rencontrèrent une étrange construction au bord d’un marais. Miki crut tout d’abord que c’était une cabane. Mais, plus petite qu’aucune hutte, à peine plus grande que la cage de perches où Le Beau l’avait tenu prisonnier, elle était construite de lourds billots, encochés de telle façon que rien ne pût les ébranler : ces billots, au lieu de se joindre, étaient séparés par des interstices de six à huit pouces ; et il y avait une porte grande ouverte. De ce bizarre édicule émanait une forte odeur de poisson avancé. Ce fumet, s’il répugnait à Miki, constituait une puissante attraction pour Nioua, qui persistait à s’attarder au voisinage en dépit des efforts du chien pour l’entraîner ailleurs. Finalement, choqué du mauvais goût de son camarade, Miki s’esquiva pour aller chasser tout seul.

Il s’écoula quelque temps avant que Nioua osât risquer sa tête et ses épaules dans l’ouverture. Le relent du poisson faisait briller ses petits yeux. Avec précaution, il s’aventura à l’intérieur de ce curieux enclos. Rien ne se produisit. Il vit le poisson, autant qu’il en pouvait manger, de l’autre côté d’une perche sur laquelle il devait faire pression pour l’atteindre. Il s’approcha résolument de la perche, s’y appuya et…

Patatras !

Il se retourna comme s’il eût reçu un coup de feu. À l’endroit par où il était entré, il n’y avait plus d’ouverture. Une porte suspendue, à laquelle la perche servait de loquet, venait de se rabattre, et Nioua se trouvait prisonnier. Il ne s’irrita pas, mais accepta la situation le plus tranquillement du monde, convaincu sans doute en son for intérieur qu’il devait y avoir quelque part entre les billots un espace assez large pour qu’il s’y glissât. Après quelques reniflements inquisiteurs, il se mit à dévorer le poisson. Il était absorbé dans son odorant festin lorsqu’un Indien surgit d’un bosquet de cèdres nains à quelques mètres, puis, ayant rapidement saisi la situation, tourna le dos et disparut.

Une demi-heure après, cet Indien arrivait en courant dans une clairière où se dressaient les bâtiments récemment construits d’un nouveau poste. Il se dirigea vers le magasin de la Compagnie. Dans un bureau dont le plancher était recouvert de fourrures un blanc se penchait amoureusement vers une femme. L’Indien les vit en entrant et rit en lui-même. Sakewawine (le couple d’amour) était le nom déjà attribué par les gens du Poste du Lac Bain à cet homme et à cette femme qui leur avaient donné un grand festin lorsque le missionnaire les avait mariés il n’y avait pas très longtemps. L’homme et la femme se redressèrent à l’entrée de l’Indien, que la dame accueillit par un sourire. Elle était belle. Ses yeux brillaient et ses joues étaient en fleurs. L’Indien se sentit le cœur réchauffé d’une sorte d’adoration pour elle.

— Oui, nous avons pris l’ours, dit-il. Mais c’est un na-pao (un mâle). Il n’y a pas d’ourson, Iskwao Nanette.

L’homme blanc se mit à rire.

— N’aurons-nous pas la veine de te trouver un ourson en guise de joujou, Nanette ? demanda-t-il. J’aurais juré que cette mère et son petit étaient faciles à prendre… Un ours mâle ? Il faudra que nous le relâchions, Moutag. Sa fourrure n’est bonne à rien. Veux-tu venir avec nous voir l’opération, Nanette ?

Elle fit un signe de tête, accompagné d’un petit rire qui contenait toutes les joies de l’amour et de la vie.

— Oui, ce sera drôle de le voir partir.

Challoner prit les devants, tenant une hache d’une main et donnant l’autre à Nanette. Moutag suivait avec son fusil, prêt à toute éventualité. Derrière l’épais rideau de cèdres, Challoner s’arrêta pour observer, puis il fit un trou dans les branches afin que Nanette pût voir la cage et le prisonnier. Pendant une minute ou deux elle retint son souffle, regardant Nioua qui se promenait de long en large, très excité maintenant. Soudain, elle poussa un léger cri, et Challoner se sentit pincé dur par ses petits doigts. Avant qu’il pût prévoir ce qu’elle allait faire, elle s’était précipitée à travers l’écran de cèdres.

Tout contre la prison de billots, fidèle à son camarade à l’heure du péril, était couché Miki. Épuisé d’avoir creusé le sol en dessous du billot de base, il n’avait rien senti ni entendu des survenants jusqu’au moment où il aperçut Nanette debout à moins de vingt pas. Son cœur bondit dans sa gorge pantelante. Il fit un effort comme pour avaler un gros morceau. Un instant, il regarda fixement. Puis, avec un gémissement soudain, plein de désir contenu, il s’élança vers elle. Laissant échapper un hurlement d’angoisse, Challoner bondit du bosquet, la hache levée. Mais déjà le chien était dans les bras de Nanette. Challoner laissa tomber son arme avec un hoquet de surprise et proféra ce seul mot :

— Miki !

Moutag, d’un air hébété, vit l’homme et la femme s’empresser autour d’une bête d’aspect étrange et sauvage qui lui faisait l’effet de n’être bonne qu’à tuer. Ils avaient oublié l’ours. Miki, fou de joie d’avoir retrouvé son maître et sa maîtresse bien-aimée, n’y pensait pas non plus. Ce fut un prodigieux « Whouf ! » émis par Nioua lui-même qui ramena sur lui leur attention. Comme un éclair, Miki revint à la cage et se mit à flairer le museau de l’ours entre deux billots, se démenant de la queue pour essayer de lui faire comprendre ce qui était arrivé.

Challoner s’approcha lentement du piège. Dans son cerveau naissait une pensée qui lui faisait oublier toute autre chose que ce gros monstre noir enfermé là. Il était impossible que Miki se fût lié d’amitié avec un autre fauve que l’ourson de jadis. Tout à coup l’observateur retint son souffle. Nioua venait de fourrer le bout de son nez brun entre deux billots, et Miki le lui léchait ! Challoner étendit la main vers Nanette, et quand elle fut près de lui, il montra la scène pendant quelques instants sans pouvoir prononcer une parole.

Puis il dit :

— C’est l’ourson, Nanette, tu sais, l’ourson dont je t’ai parlé. Ils ont tenu bon ensemble pendant tout ce temps, depuis que j’ai tué la mère ourse voilà un an et demi, et que je les ai attachés tous deux au même bout de corde. Je comprends maintenant pourquoi Miki nous a fait faux-bond à la cabane. Il était retourné vers l’ours.

Aujourd’hui, si, partant du Pas, vous allez droit au nord et que vous mettiez à flot votre pirogue sur la rivière du Rat ou sur le réseau de la Grassberry, vous pourrez pagayer ou vous laisser porter par le courant, en descendant la rivière du Caribou et en longeant la côte orientale du lac de ce nom, jusqu’à ce que vous arriviez au Cochrane et au Poste du Lac Bain. C’est l’une des régions les plus merveilleuses de tout le Pays du Nord. Trois centaines d’Indiens, de métis et de Français y viennent vendre leurs fourrures. Et parmi eux il n’existe pas un homme, une femme ou un enfant qui ne connaisse l’histoire de l’ours apprivoisé du Lac Bain, le favori de l’ange blanc, de la femme du Facteur.

L’ours porte un collier bien fourbi et vagabonde à son gré en compagnie d’un grand chien ; cependant, comme il est devenu gros et gras, il ne s’éloigne jamais beaucoup du poste. C’est une loi non formulée mais respectée dans tout le pays qu’il ne faut pas lui faire de mal, et qu’aucun piège à ours ne doit être établi à moins de cinq milles des bâtiments de la Compagnie.

L’ours ne s’éloigne jamais au delà de cette distance. Quand vient l’hiver et le moment de son sommeil prolongé, il se glisse dans une caverne profonde et tiède qui a été creusée pour lui sous le magasin de la Compagnie.

Mais toujours, à la tombée de la nuit, Miki, le chien, va dormir près de lui.

FIN

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