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Pour Miki et Nioua, et spécialement pour celui-ci, rien ne semblait extraordinaire dans le fait de se retrouver ensemble et de renouer leur camaraderie. Bien que la taille de l’ours eût grandi pendant son hivernage, son esprit logeait toujours les mêmes souvenirs et représentations. Étranger au pêle-mêle d’événements stimulants qui avaient agité l’hiver de Miki, c’est lui qui acceptait la situation le plus flegmatiquement. Il continuait à se repaître comme si rien d’exceptionnel n’était survenu durant les quatre derniers mois, et dès que le fil de son nouvel appétit commença à s’émousser, il s’en remit à Miki, selon sa vieille habitude, de la conduite de l’association.
De son côté, le chien reprit ses anciennes manières comme si la brèche pratiquée dans leur fraternité eût été d’un jour ou d’une semaine au lieu de quatre mois. Peut-être fit-il tous ses efforts pour informer Nioua des événements survenus. Il dut certainement éprouver le désir de lui faire comprendre l’étrange façon dont il avait retrouvé leur ancien maître Challoner, pour le reperdre ensuite ; comment il avait rencontré les deux Nanettes, la grande et la petite, et vécu avec elles pendant quelque temps, les aimant plus qu’aucune chose au monde.
C’est la vieille cabane, loin dans le nord-est, qui l’attirait maintenant, la cabane jadis habitée par Nanette et le bébé ; et c’est vers cette cabane qu’il s’arrangea pour mener Nioua durant leur première quinzaine de chasse. Ils n’allaient pas vite, en conséquence surtout de l’appétit vorace de Nioua et du fait qu’il consacrait les neuf dixièmes de ses heures de veille à s’empiffrer de racines, de bourgeons et d’herbes. Durant la première semaine, Miki avait failli désespérer de ces fringales ou se dégoûter de la chasse. Un jour qu’il avait tué cinq lièvres, Nioua en avait dévoré quatre, et grognait comme un porc pour en avoir encore.
Si, dans leur jeune âge, Miki avait été parfois surpris et effrayé de l’appétit de Nioua, c’était bien autre chose maintenant, car en matière d’alimentation Nioua bayait comme un abîme sans fond. D’autre part, il se montrait plus gai que jamais, et dans leurs luttes amicales il pouvait facilement rendre des points à Miki, car il pesait deux fois plus que lui. Il acquit promptement l’habitude d’abuser de cette supériorité pondérable ; il sautait sur le chien au moment où celui-ci s’y attendait le moins, le clouait à terre, suffoqué sous l’énorme coussin de sa graisse et le maintenait de ses bras de façon à lui ôter toute chance de reprendre le dessus. De temps à autre, il refermait son étreinte et se roulait avec lui à n’en plus finir.
Bien que Miki eût littéralement le dessous dans ce jeu, il le trouvait charmant, jusqu’au jour où ils passèrent par-dessus le bord d’un profond ravin et s’y abîmèrent dans une véritable avalanche de viande de chien et d’ours. Après cela, Nioua resta longtemps sans rouler sa victime. Cependant, quand Miki avait envie de faire une partie, il lui suffisait de pincer légèrement Nioua du bout de ses longs crocs ; l’ours se déroulait instantanément et bondissait sur ses pattes comme un ressort. Il professait un respect des plus sérieux pour les dents de Miki.
Mais Miki goûtait ses meilleures joies quand Nioua se tenait debout comme un homme. C’était le moment des bousculades sérieuses. Par contre, ses pires heures de dégoût étaient celles où l’ours s’étendait sur une branche d’arbre pour faire un somme.
Ce n’est qu’au commencement de leur troisième semaine de vagabondage qu’ils arrivèrent à la cabane. Rien n’y était changé, et l’échine de Miki s’affaissa désespérément tandis qu’ils l’examinaient du bord de la clairière. Il n’y avait ni fumée ni aucun signe de vie ; mais la fenêtre avait été brisée, sans doute par quelque bête curieuse, ours ou wolvérine.
Miki s’approcha tout contre, se dressa sur le châssis et huma l’air de l’intérieur. L’odeur y persistait, si faible qu’il put à peine la déceler. La grande chambre était à peu près vide ; il n’y restait que le poêle, une table et quelques meubles rudimentaires. Tout le reste était parti. Trois ou quatre fois au cours de la demi-heure suivante, Miki se dressa à la fenêtre, et Nioua, intrigué, en fit autant. Il discerna, lui aussi, la légère odeur laissée dans la cabane, et la renifla assez longtemps. Elle ressemblait à celle qu’il avait saisie au sortir même de sa caverne, et pourtant elle en différait ; elle était plus subtile, plus évanescente et moins déplaisante.
Pendant tout un mois, Miki s’obstina à chasser dans le voisinage de la cabane, retenu par un charme qu’il ne pouvait analyser ni bien comprendre. Nioua se prêta de bonne grâce à la situation pendant un certain temps. Puis il perdit patience et se livra à une fugue de trois jours pleins pendant lesquels il vagabonda à sa guise. Miki, pour maintenir l’alliance, fut obligé de le suivre. À la saison des baies, au début de juillet, ils se trouvaient à soixante milles au nord-ouest de la cabane, et à la lisière du pays natal de Nioua.
Mais il n’y eut pas beaucoup de baies en cet été de bebe-nak oum geda, de sécheresse et de feu. Dès le milieu de juin, une brume grisâtre et impalpable commença à planer en vagues palpitantes au-dessus des forêts. Depuis trois semaines, il n’avait plu. Les nuits mêmes étaient brûlantes. Chaque jour les Facteurs inspectaient leurs domaines avec des yeux inquiets, et au 1 août, dans chaque poste, une vingtaine de métis et d’Indiens parcouraient les pistes en prévision des incendies. Les habitants de la forêt qui n’étaient pas allés estiver dans les postes attendaient et veillaient dans leurs cabanes ; le matin, à midi et le soir, ils grimpaient sur de grands arbres et regardaient à travers le brouillard palpitant pour déceler le moindre indice de fumée. Pendant des semaines, le vent souffla invariablement du sud-ouest, sec comme s’il eût passé sur les sables arides d’un désert. Les mûres se desséchaient sur les ronces : le fruit du sorbier sauvage se recroquevillait sur sa tige. Les ruisseaux étaient taris, les marais transformés en fours à tourbe. Les peupliers laissaient pendre leurs feuilles étiolées et sans vie, trop flasques pour frémir à la brise. Une fois ou deux, tout au plus, au cours de sa vie, l’habitant de la forêt peut voir les feuilles de peuplier cuites de cette façon par le soleil d’été. C’est un Kiskewahoun ou signal de danger, présage non seulement de mort possible par l’incendie, mais encore de chasses médiocres pour l’hiver à venir.
Miki et Nioua se trouvaient dans une contrée marécageuse lorsque survint le 5 août. Dans ces parties basses, la chaleur était suffocante. Nioua laissait pendre sa langue et Miki haletait le long d’un ruisseau noir et indolent, semblable à un gros fossé plein d’une eau aussi morte que la lumière du jour même. Le ciel s’empourprait d’une lueur sinistre, mais le soleil restait invisible ; ses rayons essayaient en vain de percer le brouillard qui s’épaississait sur la terre. Miki et Nioua ne furent pas pris dans ce nuage d’obscurité croissante, parce qu’ils se trouvaient dans une poche, c’est-à-dire une étendue de terrain accidenté en contrebas des environs.
Àcinq milles plus loin, ils auraient pu entendre le tonnerre des sabots fourchus et les heurts des corps pesants fuyant éperdument devant la terrible menace de l’incendie. Au lieu de cela, ils errèrent à loisir dans le marais desséché ; il était midi quand ils en atteignirent le bord, et franchissant une lisière d’arbres verts, gagnèrent le sommet d’une petite crête. Ni l’un ni l’autre n’avaient encore subi la redoutable épreuve des forêts ardentes. Ils allaient en connaître l’horreur. D’ailleurs, il n’y eut pas besoin d’initiation. Les instincts accumulés d’un millier de générations firent explosion dans leurs cervelles et dans leurs organes. Leur monde était sous la griffe d’Iskoutao, le démon du feu. Un drap mortuaire, sombre comme la nuit, l’enveloppait au sud, à l’est et à l’ouest ; et de l’autre côté du marécage qu’ils venaient de traverser, ils purent apercevoir les premières volutes de flammes livides.
De cette même direction, maintenant qu’ils étaient sortis de la poche de terrain, leur parvenait un vent ardent, accompagné d’un grondement sourd et monotone qui ressemblait à la plainte d’une lointaine cataracte. Ils attendaient et observaient, essayant de s’orienter, l’esprit momentanément en dérive dans la gigantesque opération par laquelle l’instinct se transforme en raisonnement et intelligence.
Nioua, comme tous les ours, avait la vue courte : il ne pouvait distinguer le noir tourbillon de fumée qui refluait vers eux, ni les flammes qui s’élançaient du terrain bas. Mais il pouvait sentir : son museau était tout plissé de rides, et il se préparait à la fuite avant Miki lui-même, qui, malgré sa vue perçante de faucon, restait comme fasciné sur place.
Le grondement devenait plus distinct et semblait provenir de toutes les directions à la fois. Mais c’est du sud que s’abattit le premier tourbillon de cendre, avant-garde silencieuse de l’incendie, puis le premier nuage de fumée. C’est alors que Miki se retourna avec un étrange gémissement ; mais, tout de suite, ce fut Nioua qui prit la tête, Nioua dont les ancêtres avaient soutenu, des milliers de fois en des milliers de siècles, cette course affolée contre la mort. Il n’éprouvait plus maintenant le besoin d’une vue perçante. Il savait à quoi s’en tenir. Il savait ce qu’il y avait derrière eux, ce qui se passait de chaque côté, et dans quelle direction se trouvait l’unique voie de salut. Il flairait dans l’air le voisinage de la mort. Deux fois le chien essaya de dévier leur course vers l’est, mais Nioua ne voulait rien savoir. Les oreilles aplaties, il poursuivait droit au nord. Trois fois Miki se retourna pour faire face au danger qui galopait sur leurs talons, mais l’ours ne s’arrêta pas un instant, allant toujours au nord où sont les hauteurs, les grandes étendues d’eau et les plaines découvertes.
Ils n’étaient pas seuls. Un caribou les dépassa avec la vitesse du vent.
— Vite, vite, vite, criait à Nioua son instinct, mais longtemps ! car le caribou, qui va plus vite que le feu, tombera bientôt d’épuisement et sera la proie des flammes. Hâte-toi, mais dure !
Et tranquillement, stoïquement, Nioua menait le train de son allure furtive.
Un élan, venant de l’ouest, traversa leur route, à bout de souffle et haletant comme s’il avait la gorge coupée. Il portait de graves brûlures et courait aveuglément à la rencontre du rideau de flammes oriental.
Derrière et de chaque côté, les hordes flamboyantes précipitaient leur féroce et impitoyable invasion, et le tribut mortel qu’elles prélevaient était une réalité aussi vaste qu’effroyable. Dans les creux d’arbres, sous les abatis, parmi les hautes et épaisses branches, et jusqu’au sein de la terre, les menues créatures du Wild cherchaient un refuge et trouvaient la mort. Les lièvres devenaient des boules de feu bondissantes, puis s’affaissaient, racornis et carbonisés ; les martres rôtissaient dans leurs arbres ; les chats-pêcheurs, les loutres et les hermines rampaient au plus profond des abatis et y cuisaient à petit feu. Les hiboux s’enlevaient de leurs sommets d’arbres, battaient un instant des ailes dans l’air enflammé, puis retombaient au cœur du brasier. Aucune créature ne faisait entendre le moindre son, sauf les porcs-épics, qui en mourant criaient comme des petits enfants.
Dans la haute futaie, parmi les sapins et les cèdres dont l’épaisse ramure chargée de résine prenait feu comme une masse explosive, l’incendie se propageait avec un rugissement terrible. Nul homme ni animal n’y pouvait échapper en droite ligne. De ce monde en conflagration un seul cri, une prière unique aurait pu monter vers le ciel : De l’eau ! de l’eau ! de l’eau ! Partout où il y avait de l’eau il restait de l’espoir et de la vie. Les antipathies de race et les inimitiés de la vie sauvage étaient oubliées en cette heure de grand péril. Tout lac devenait un havre.
C’est à l’un de ces refuges que parvint Nioua, guidé par un instinct infaillible et par un odorat que surexcitaient les grondements et rugissements de la tempête de feu déchaînée derrière lui. Miki était complètement perdu ; ses sens étaient émoussés ; ses narines ne percevaient plus d’autre odeur que celle d’un monde en flammes ; aussi suivait-il aveuglément son camarade.
Le lac était enveloppé de feu sur sa rive occidentale, et ses eaux étaient déjà occupées par une population compacte. C’était un lac de peu d’étendue ; de forme presque ronde, il ne mesurait guère plus de deux cents mètres de diamètre. À quelque distance du bord se trouvaient une vingtaine de caribous et d’élans, dont quelques-uns nageaient, mais dont la plupart gardaient pied, la tête seule hors de l’eau. Nombre d’autres créatures, plus courtes de pattes, dérivaient sans but de côté et d’autre, remuant les membres juste assez pour se maintenir à flot. Sur la rive, près de l’endroit où s’étaient arrêtés Nioua et Miki, se tenait un gros porc-épic, qui bavardait et gloussait de façon stupide, et semblait s’en prendre au monde entier d’avoir été dérangé dans son dîner. Il finit par se mettre à l’eau. Un peu plus loin, un chat-pêcheur et un renard se pressaient tout contre la ligne d’eau, hésitant à mouiller leur précieuse fourrure avant d’avoir la mort sur les talons ; et, comme pour leur signaler l’approche du danger, un autre renard se traîna épuisé sur la rive, amolli comme un chiffon par sa fuite à la nage du rivage opposé, où déjà les flammes se dressaient comme un mur. Et tandis que ce renard émergeait du lac pour se mettre en sûreté, un vieil ours, deux fois gros comme Nioua, sortant à grand fracas et tout haletant du sous-bois, plongeait et nageait vers le large. D’autres créatures plus petites se glissaient et s’esquivaient sur le bord : de fluettes hermines aux yeux rouges, des martres, des loutres, des lièvres, des écureuils et des gophers babillards, et tout un peuple de souris. Et, en fin de compte, Nioua entra lentement dans l’élément liquide au milieu de toutes ces bêtes qu’il eût si gloutonnement dévorées en d’autres circonstances.
Miki le suivit jusqu’à ce que l’eau lui parvînt à la hauteur des épaules, puis il s’arrêta. Le feu était maintenant tout près et avançait à l’allure d’un cheval de course. Des nuages de fumée et de cendre se rabattaient par-dessus la ceinture de grands arbres qui protégeait le lac. Celui-ci ne tarda pas à être atteint et transformé en un chaos de noirceur, de fumée et de chaleur d’où s’élevaient des cris étranges et vibrants : le bêlement d’un jeune élan condamné à mort, et le mugissement terrifié par lequel répondait sa mère ; le hurlement d’agonie d’un loup ; l’aboi éperdu d’un renard et, par-dessus tout, l’horrible piaillement d’un couple de plongeons dont la demeure avait été transformée en fournaise.
Àtravers la fumée épaissie et la chaleur grandissante, Nioua lança son appel ordinaire à Miki, au moment où il perdait pied, et Miki, répondant par un gémissement, plongea à sa suite et se mit à nager si près de son gros frère noir que son museau lui touchait le flanc. Au milieu du lac, Nioua fit comme les autres bêtes qui s’y étaient réfugiées, pédalant juste assez pour se maintenir à flot ; mais Miki, doué de gros os et dépourvu d’une bouée de graisse, trouvait la tâche moins facile. Obligé de nager pour rester à la surface, il fit une douzaine de fois le tour de Nioua, puis, semblant saisir tout à coup la solution du problème, s’approcha de l’ours et lui posa tranquillement ses pattes sur les épaules.
Le lac était maintenant encerclé d’une muraille solide de feu. Des flambées embrasaient de bas en haut les arbres résineux et bondissaient à cinquante pieds dans l’air irrespirable. Le grondement de cette conflagration était assourdissant, et noyait les cris d’agonie de tous les êtres vivants. Et la chaleur était effroyable. Pendant quelques terrifiantes minutes, Miki crut respirer du feu. Régulièrement, à quelques secondes d’intervalle, Nioua plongeait la tête sous l’eau ; mais Miki n’avait pas l’instinct d’en faire autant. Comme le loup, le renard, le chat-pêcheur et le lynx, il était dans sa nature de préférer la mort à une submersion complète.
L’embrasement passa aussi vite qu’il était venu : à la place des murailles de verdure de naguère se dressaient des moignons racornis et carbonisés. Le bruit décrût avec la flamme et se réduisit bientôt à un sourd et profond murmure.
Les créatures vivantes se rapprochèrent lentement du rivage noirci et brûlant. De toutes celles qui s’étaient réfugiées dans le lac un grand nombre avaient péri. Les porcs-épics, entre autres, s’étaient tous noyés.
Àpeu de distance du rivage, la chaleur était encore intense, et pendant plusieurs jours le feu couva sur le sol. Tout le reste de cette journée et la nuit suivante, nul être vivant ne quitta l’eau peu profonde ; cependant aucun animal ne songea à faire sa proie de son voisin. Le grand péril avait uni toutes les bêtes en une vaste famille.
Un peu avant l’aurore se consomma la défaite du feu. Il tomba une averse diluvienne. Quand parut le jour et que le soleil brilla dans un ciel sale, il ne restait aucun vestige des scènes animées auxquelles le lac avait servi de théâtre, sauf les carcasses animales flottant à sa surface ou gisant sur ses rives. Les acteurs, et parmi eux Nioua et Miki, étaient retournés dans le désert ravagé.