‹ Nounou: Histoire de la MoucheronneChapitre 11 sur 25 · CHAPITRE XI

CHAPITRE XI

NOUNOU TRAQUEE.

Nounou est inquiète ce matin-là, très inquiète; elle dresse l’oreille à tous moments et gronde sans raison apparente, allant à la porte close comme pour y flairer un ennemi invisible.

"Allons, louve du diable! en chasse!" lui cria Favier, dont le garde-manger était vide, et qui trouvait plus commode de le faire remplir par Nounou que d’aller lui-même s’approvisionner au village voisin.

La bête obéit et sortit après avoir jeté un regard plein de tristesse sur la Moucheronne. Celle-ci achevait les nettoyages du matin; elle prépara le linge qu’elle devait laver, puis, se dirigea vers le ruisseau tandis que le braconnier, cuvant l’ivresse de la veille, retombait dans un lourd sommeil.

Cependant le soleil montait au zénith que Nounou n’avait point reparu et la fillette s’en tourmentait d’autant plus que des bruits inusités couraient à travers la forêt.

On touchait à la fin de l’hiver, mais cette saison est longue en ce pays au dur climat où les arbres ne bourgeonnent que fort tard.

Or, il arrivait justement ce jour-là que le propriétaire de la forêt y faisait une tournée en compagnie de quelques joyeux amis, moins pour tirer des coups de fusils que pour boire des vins capiteux et manger un pâté aux truffes sur la mousse tendre des allées.

"Cette satanée bête n’est donc pas de retour?... cria Favier en apparaissant sur le seuil de la porte.

"— Non, répondit la Moucheronne qui travaillait tout auprès.

"— Avec quoi veut-elle donc que je dîne?

"— Je ne sais ce qui est survenu, reprit l’enfant dont le cœur était mordu par l’angoisse, mais d’habitude Nounou ne reste pas si longtemps absente. Il y a du bruit dans la forêt aujourd’hui; j’ai entendu des coups de fusils et des appels de voix...

"— Tu dis?... fit le colosse en pâlissant et en s’approchant de la Moucheronne qui répéta sa phrase."

Alors Favier, toujours sur le qui vive malgré ses airs de bravade, prit son bonnet de fourrure et son bâton et s’éloigna du côté du bois où régnait encore le calme.

La Moucheronne poussa un soupir de soulagement; elle laissa son ouvrage, essuya ses doigts mouillés, et, secouant ses cheveux noirs, bondit comme un jeune faon, droit devant elle en appelant Nounou.

Mais rien, toujours rien ne lui répondit, et des larmes lui montèrent aux yeux en songeant qu’il était peut-être arrivé malheur à son amie.

Elle fit ainsi bien du chemin et tomba tout à coup, ainsi qu’un petit animal étrange et effarouché, au milieu des dîneurs.

Jamais elle n’avait vu pareille chose: Couchés sur la mousse odorante, une dizaine de jeunes gens mangeaient et buvaient, riant à mourir; le vin, de couleur rubis, étincelait dans les coupes de cristal; l’argenterie reluisait au soleil, et des serviteurs en livrée éclatante s’empressaient autour des convives.

Un peu plus loin, les fusils étaient jetés négligemment sur le gazon; et à côté, les chevaux débridés se livraient à une vraie débauche d’herbe tendre.

Tout cela était certainement un spectacle nouveau pour la Moucheronne, mais, ce qui était plus nouveau encore pour le marquis et ses compagnons, c’était la vue de ce petit être effaré qui les considérait de ses yeux sombres et pensifs.

Le châtelain l’appela du geste; à ses doigts brillaient des bagues ornées de pierres aux feux merveilleux.

"— Approche, petite, et n’aie pas peur. Que cherches-tu?"

La Moucheronne se rassura; cet homme était le second qui lui parlait avec douceur; tous ne ressemblaient donc pas à Favier?

"— Je cherche Nounou, répondit-elle encore essoufflée de sa course.

"— Ta Nounou. Ah! diable! est-ce qu’elle s’est perdue?

"— Perdue, non, elle ne peut s’égarer, elle connaît trop bien la forêt.

"— Vraiment? est-ce qu’elle y habite?

"— Elle y est née et ne l’a jamais quittée, comme moi.

"— Comme toi? vous êtes donc des prodiges; j’ignorais que dans notre siècle il y eût encore des goûts de solitude comme au temps des Pères du désert. Et, dis-moi, petite, nous la rencontrerons peut-être en chassant, ta Nounou.

"— Oh! ne lui faites pas de mal! supplia l’enfant en joignant les mains.

"— Et quel mal veux-tu que nous lui fassions, nous prends-tu pour des anthropophages? Voyons, donne-nous un peu son signalement.

"— Son signalement, répéta la fillette sans comprendre.

"— Oui, comment est-elle, ta nourrice? grande ou petite?

"— Grande.

"— Forte?

"— Je crois bien, elle me porte encore sur son dos.

"— Tu ne dois pas être bien lourde, va ma mignonne. Est-elle brune de teint?

"— Oh! oui, presque noire.

"— C’est sans doute une négresse, suggéra l’un des convives en attaquant une aile de perdreau.

"— De quelle couleur sont ses yeux?

"— Vert le jour; et la nuit, ils brillent comme des lumières.

"— Mais c’est un phénomène que ta Nounou. Parions qu’elle a des dents éblouissantes.

"— Toutes blanches, en effet. Vous l’avez vue?

"—Je n’ai pas eu cet honneur, mais les négresses en général..... Enfin, je lui ferai mon compliment si je la rencontre: elle a fait de toi une fière gaillarde. Comment te nommes-tu?

"— On m’appelle la Moucheronne.

"— C’est un surnom cela. Et autrement?

"— Je n’ai pas d’autre nom.

"— Mais enfin, ton père, ta mère, comment se nomment-ils?

"— Je n’ai ni père, ni mère, je n’en ai même jamais eu. Je n’ai que Nounou au monde avec Favier mon maître.

"— Qui est Favier?

"— Je ne sais pas, c’est mon maître, voilà tout.

"— Où habite-t-il?

"— Là-bas, fit l’enfant en montrant le cœur de la forêt.

"— Chez moi? dit le marquis en fronçant le sourcil.

"— Non, chez lui, répondit innocemment la Moucheronne."

Tous se mirent à rire.

"— Allons, petite, dit le châtelain en emplissant une coupe d’un vin pétillant et doré, bois cela à la santé de ta nourrice."

L’enfant hésita, puis mouilla ses lèvres rouges dans le verre, mais elle les en retira aussitôt et dit avec une petite moue gentille:

"— J’aime mieux l’eau du ruisseau."

Les rires redoublèrent.

"— Et ceci, l’aimes-tu mieux? reprit le marquis en retirant de son doigt un anneau étincelant."

La Moucheronne y jeta un regard dédaigneux.

"— Il y a plus beau que cela, fit-elle.

"— Vraiment?

"— Oui, les étoiles de la nuit lorsque le ciel est d’un bleu sombre et qu’elles y forment comme des étincelles d’or.

"— Mais tu ne peux y atteindre, tandis que de ce joyau coûteux, tu peux orner ta main mignonne.

"— Oh! répliqua l’enfant avec un mouvement d’épaules, c’est la première fois que je vois chose pareille, mais je sens bien que cet anneau ferait triste figure sur moi; ce n’est ni Favier, ni Nounou, ni moi qui y prêterions attention.

"— Allons, tu es bien dédaigneuse, dit le Marquis en remettant la bague à son doigt; mais le ferais-tu autant si je t’offrais un louis?

"— Un louis?

"— Oui, une pièce d’or.

"— Qu’en ferais-je? C’est si petit, je l’aurais vite perdu.

"— Eh! ma fille, riposta l’un des convives étonné, tu t’en achèterais des habits un peu plus frais que ceux que tu portes."

La Moucheronne, sans rougir, jeta un regard sur ses vêtements fripés.

"— Tu es jolie, ajouta la chasseur, une petite robe rose, par exemple, t’irait à merveille.

"— Qu’est-ce que c’est, être jolie?

"— Agréable à regarder.

"— Comme la forêt pendant l’été, alors.

"—Ah! oui, mais autrement."

Ils riaient à se tordre.

"— On ne t’avait jamais dit cela?

"— Si, une fois, répondit la Moucheronne en songeant au soldat qu’elle avait sauvé des griffes de Favier.

"— C’est Nounou, sans doute?

"— Nounou?..."

L’enfant sourit.

"— Mais elle ne sait pas parler.

"— La négresse a la tête dure probablement, observa l’un des convives; elle n’a pu encore apprendre le français.

"— A quoi cela sert-il d’être jolie? reprit la petite fille soudain rêveuse, cela n’empêche pas Favier de me battre.

"— De te battre? tu lui fais donc des sottises?"

Elle secoua la tête:

"— Des sottises? je ne crois pas, je fais tout ce que je peux pour contenter mon maître, et je n’ai jamais blessé une mouche.

"— Alors, pourquoi te fait-il souffrir, ton maître?

"— Il est souvent en colère et il n’a que moi à frapper. Rose sa servante est partie.

"— Et Nounou?

"— Oh! il ne touche jamais à elle; il n’oserait.

"— Pourquoi? elle se fâcherait?

"— Elle mordrait.

"— Bigre! comme elle y va ta nourrice!"

La Moucheronne découvrit lentement son cou svelte et ses bras délicats et montra les traces bleues et noires qui les marbraient.

"— C’est tous les jours comme cela, reprit-elle, je fais cependant beaucoup d’ouvrage!"

Elle soupira et rattacha son fichu en loques.

Puis, sans voir la pitié sérieuse soudain empreinte sur le visage de ses auditeurs:

"— Allons, je perds mon temps ici et je ne cherche plus Nounou. Si le maître le savait, il me battrait ferme!

"— Attends, petite, prends au moins ceci, lui cria le marquis en lui tendant sa bourse."

Mais elle fuyait déjà au loin, légère comme une biche. Tous demeurèrent graves car ils venaient de voir la plus triste des infortunes, l’infortune de l’enfance.

"— Il faudrait pouvoir la délivrer de ce maître odieux, suggéra l’un d’eux en tordant sa moustache d’un air perplexe.

"— J’y songerai, dit la marquis; après tout, j’ai le droit de savoir qui vagabonde sur mes terres."

Ils achevèrent leur repas en silence, rechargèrent leurs armes et s’enfoncèrent de nouveau sous le bois déjà touffu.

Ils n’avaient pas cheminé dix minutes et leur gaieté leur revenait peu à peu sous l’influence du clair soleil et des vins généreux qu’ils avaient bus, lorsqu’ils perçurent un bruit de sanglots étouffés et de lamentations désespérées.

"— Bon! qu’est-ce encore? Allons-nous rencontrer des malheureux à chaque pas?

"— Nous n’aurons pas grand’peine à soulager celui-ci, s’il est aussi récalcitrant que la petite Bohémienne de tout à l’heure."

Et voilà que justement celle qui pleurait et gémissait ainsi était la Moucheronne agenouillée dans l’herbe humide auprès d’un grand corps noir étendu sur le sol et qui soufflait péniblement.

"— On me l’a tuée! on me l’a tuée!... criait la pauvre petite dont les larmes ruisselaient comme des perles liquides jusque sur le poil rude de son amie.

"— Eh! bien, s’exclama l’un des chasseurs, il ne manquait plus que de la retrouver en tête à tête avec la louve que nous avons manquée ce matin!

"— Pas tant manquée que cela, reprit un autre en indiquant une large plaie rouge, béante dans le flanc de la bête.

"— Qu’as-tu donc, petite? dit le marquis à la fillette. Est- ce que tu vas t’attendrir, maintenant, sur les souffrances d’un animal que nous avons blessé en chassant."

Elle releva la tête, indignée, et la colère fit flamboyer ses grands yeux débordants de pleurs.

"—Vous!... c’est vous qui avez tué Nounou?

"— Nounou?... c’est... c’était elle?...

"— Je vous ai dit tout à l’heure que je la cherchais. A présent je la retrouve mourante: si c’est votre faute, comme vous dites, vous êtes des méchants et je vous déteste.

"— Mais, fillette, firent-ils consternés devant ce chagrin réel, nous ne pouvions pas deviner que cette bête te touchât de si près.

"— Elle ne vous avait pourtant jamais fait de mal, ma pauvre Nounou, pourquoi lui en avez-vous fait?"

Ils ne savaient trop que répondre et essayèrent de lui donner quelques consolations banales, mais la Moucheronne ne les écoutait pas et couvrait de caresses le corps de la pauvre louve.

Tout à coup, les yeux vitrés de celle-ci reprirent vie et elle souleva languissamment sa tête alourdie pour regarder sa petite amie dont elle entendait la voix désolée.

"— Elle n’est peut-être pas grièvement blessée, hasarda l’un des jeunes gens; si nous connaissions un moyen de la soulager...

"— J’en sais un, moi, répliqua vivement la Moucheronne; je connais la mère Manon qui possède un secret pour guérir les blessures; elle me guérirait bien Nounou, mais Nounou ne peut marcher jusque chez elle, et elle est trop lourde pour que je puisse la porter.

"— Messieurs, dit le Marquis en se tournant vers ses compagnons, allons, un bon mouvement; nous avons été à la joie, il est juste que nous soyons à la peine. Vite, formons une civière pour transporter cette pauvre bête au lieu que nous désignera sa nourrissonne."

Ce fut prestement fait, et bientôt le fier marquis et ses joyeux compagnons suivirent la petite fille en se relayant pour porter, quatre par quatre, le brancard sur lequel reposait Nounou.

Chemin faisant la Moucheronne leur raconta comment la louve l’avait protégée, nourrie, aimée, et ils ne raillèrent plus; ils comprirent l’affection étroite qui liait la bête et l’enfant.

Et certes, ils auraient bien ri la veille si on leur eût prédit que l’après-midi du lendemain les verrait formant un cortège pour transporter, avec toutes sortes de précautions, une louve malade chez une vieille femme à moitié sauvage aussi.

Lorsqu’ils furent arrivés à destination et qu’ils eurent déposé dans la modeste cabane l’animal qui gémissait doucement en essayant encore de lécher la main de la Moucheronne, celle- ci leur dit avec un sourire:

"—Je vous en ai voulu beaucoup, mais j’espère qu’elle guérira, et vous avez réparé votre faute, aussi je vous pardonne; allez!"

Et, d’un geste royal elle leur montra le chemin de la forêt.

Ils seraient volontiers demeurés un instant de plus, intéressés malgré eux à la cure de leur victime, mais on les congédiait, il ne leur restait qu’à s’éloigner.

Ils se promettaient de revenir et de s’occuper de la farouche fillette qui excitait leur curiosité; mais bah! les promesses des jeunes gens sont choses futiles, autant en emporte le vent.

Le soir, en devisant à la table du château, ils avaient déjà oublié l’histoire de Nounou; et ensuite, ils eurent trop d’occupations pour venir explorer la forêt dans le but de retrouver la petite fille à la louve.

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