CHAPITRE XII
SANS LE VOULOIR.
Six mois se sont écoulés; la Moucheronne et Nounou continuent à vivre, lune sous la férule du méchant Favier qui ne sest pas amendé, lautre plus libre, mais passant une partie de ses journées à la chasse ou à la maraude pour subvenir à sa propre subsistance et à celle du braconnier.
La Moucheronne a grandi encore embellie de plus en plus; seulement, à mesure quelle comprend mieux les choses, elle souffre infiniment plus de la servitude en laquelle la tient un homme qui nest pas son père.
Le colosse est devenu plus monstrueusement barbare et égoïste sil est possible; à présent, tout en exigeant plus de travail de la pauvre créature dont il fait son esclave, il lui mesure parcimonieusement le pain quelle gagne pourtant si durement.
Et la pauvre petite se demande souvent, assise au bord du ruisseau, ses pieds nus pendant sur leau et ses yeux brûlant dun feu intense regardant dans la profondeur des bois, sil ne vaudrait pas mieux quitter cette forêt quelle aime et en même temps cet homme sinistre qui est son bourreau.
Oui, mais où irait-elle? Et puis Nounou consentirait-elle à quitter ces lieux sauvages?
Il y a bien Manon à laquelle lenfant garde une reconnaissance plus grande depuis quelle a rappelé la louve à lexistence. Mais Favier est lennemi de Manon; et puis la Moucheronne ne peut aller vivre avec la pauvre octogénaire qui a déjà si juste de quoi se nourrir elle-même.
Si le braconnier pouvait mourir, au moins, la Moucheronne vivrait dans sa cabane, en paix, avec Nounou. Certes, ce serait un bonheur immense, et la fillette le souhaite de toute son âme, car personne ne lui a appris quil ne faut jamais désirer la mort dautrui.
Comment le saurait-elle?
Et, dans la simplicité de son cur elle se dit: "Si Favier pouvait mourir je ne serais plus battue et je pourrais souvent voir la mère Manon!"
Un jour, (vraiment il y avait trop longtemps quelle ne lavait vue,) la Moucheronne quitta la cabane où Favier dormait de son lourd sommeil divrogne, et sengagea dans la forêt.
Eh bien oui, elle laissait son ouvrage inachevé, elle en avait assez de cette vie-là, elle était révoltée à la fin; le matin même, il lavait frappée si rudement que le sang avait jailli de ses lèvres et quelle avait cru mourir.
Et elle allait devant elle, à laventure, escortée de sa fidèle Nounou qui bondissait joyeusement et prenait machinalement le chemin de la cabane de Manon.
On était en automne et tout était triste alentour; il ny avait rien de vivant dans cette solitude dont le silence était absolu. Les feuilles avaient jauni, prenant de ces admirables tons rougeâtres dont octobre les revêt; la mousse avait séché; et la Moucheronne était mélancolique parce quelle envisageait avec épouvante lhiver qui venait; lhiver avec ses neiges si longues à fondre; avec la ruisseau gelé dont il fallait casser la glace pour obtenir un peu deau. Et puis, le hurlement du vent dans les branches sèches, avait quelque chose de si lugubre! La louve souffrait de la faim bien souvent, et Favier devenait plus brutal à mesure que la mauvaise saison lui apportait moins daubaines.
Et voilà que, tout en songeant, lanimal et la fillette sont arrivés chez Manon; le visage de la Moucheronne séclaire et elle fait à sa compagne un signe de mystère; elle veut surprendre sa vieille amie; pour cela, elle contourne la masure jusqu'à une petite fenêtre sans vitres pratiquée sur le mur de derrière; ses pieds nus ne font aucun bruit sur la terre humide, et la louve sest couchée sur la mousse, tout essoufflée de sa course.
Mais la Moucheronne sarrête interdite: des éclats de voix parviennent à son oreille; certes, elle reconnaît laccent chevrotant de Manon, mais celui de son interlocuteur a un timbre jeune et mâle; qui donc peut converser avec elle? Ce nest pas Favier, puisque la fillette la laissé endormi au logis. Alors qui est-ce?
Elle ne songe pas à écouter, oh! non; seulement la surprise la clouée sur place, et son nom ayant frappé son oreille, malgré elle elle se rapproche du cadre de bois ouvert qui sert de fenêtre à Manon.
Cest la pauvre vieille qui parle et elle se plaint amèrement de sa solitude.
" Je sais bien, mon pauvre gars, dit-elle, quil ne serait pas prudent pour toi de venir habiter ici; la forêt même nest pas assez sûre, mais mes bras deviennent plus débiles de jour en jour, et si la paralysie me prend, un de ces matins on me trouvera morte ici; ou du moins on ne me retrouvera même pas, car personne ne vient jusqu'à moi. Le boulanger qui me fournit deux pains par semaine en échange dune petite provision dherbes que je lui fais, les dépose tous les lundis chez le garde où je vais le chercher. Mais quand mes jambes ne pourront plus me porter...
" Mais, mère, ny a-t-il pas au pays une pauvre orpheline qui consentirait à faire votre ménage? Tenez, ce sacripant de Favier qui a cependant bien la force de se servir lui-même, se décharge de ce soin sur une enfant quil ne ménage pas, je crois.
" Tu as raison, il la fait travailler dur et nest pas avare de coups envers elle. Une fois déjà, jai dû soigner la pauvre Moucheronne.
" Il lappelle la Moucheronne?
" Oui, depuis bientôt douze ans quil la chez lui.
" Et lenfant a quel âge?
" Elle va sur ses treize ans, ma foi! car elle nétait pas même sevrée lorsque Favier la recueillie.
" Treize ans, oui cest cela, ce doit bien être cela.
" De quoi veux-tu parler?
" Vous ne connaissez pas lhistoire de la petite; parbleu! Favier nest pas si bête que de vous la raconter.
" Alors, dis-la-moi, toi.
" Oh! Cest très simple. Le braconnier et deux ou trois de ses camarades ont arrêté un soir une voiture qui longeait la forêt; ils ont tué le cocher et le voyageur que cette voiture transportait je ne sais où, et ils ont trouvé un petit enfant dont Favier sest chargé; ses amis pensaient quil lavait noyé, mais vous voyez, il a mieux fait, il a utilisé le poupon.
" Alors, fit la vieille femme qui nétait pas trop étonnée, la Moucheronne est sans doute lenfant de parents riches et...
" Riches, je ne crois pas; Andréino qui a pris part à laffaire et qui me la contée ensuite, ma dit quon avait trouvé peu dargent sur le voyageur; seulement le pauvre diable avait lair dun seigneur et en même temps dun étranger.
" Et, sécria Manon en levant au ciel ses mains ridées, cest pour voler un peu dor, que lon tue un chrétien pleine de jeunesse et despoir peut-être? que lon prive un pauvre petit être comme la Moucheronne de la protection de ses parents, de la fortune, des bienfaits de léducation!... Et la mère, dans tout cela quest-elle devenue? Y avait-il seulement une mère?"
Lhomme fit un geste dinsouciance.
" Est-ce quon sait? On ne sen est pas inquiété. Naturellement Favier na pas fait rechercher la famille de la mioche.
" Comme je la plains, la pauvre femme, si elle pleure encore son mari et son enfant! murmura Manon avec mélancolie. Ah! mon garçon, que ce soit une leçon pour toi. Ce Favier, ça ne lui porte pas bonheur ce quil a fait là.
" Non, ça ne lui portera pas bonheur! répéta à voix basse la Moucheronne toujours cachée derrière la cabane."
Sans le vouloir elle avait tout entendu.
Et elle restait là débout, pâle comme une morte, les yeux étincelants, les dents serrées...
Les voix continuaient leur conversation dans lintérieur de la maisonnette, mais leurs paroles ne parvenaient plus à ses oreilles bourdonnantes.
Que lui importait maintenant ce que lon pouvait dire, elle en savait assez.
Et elle nentra pas chez la mère Manon.
Sans bruit, comme elle était venue, elle sen alla et la louve la suivit étonnée de cette singulière promenade.
Ce jour-là, la forêt navait plus son attrait habituel pour la fillette; elle nentendait ni les derniers chants des oiseaux, ni les bruissements si doux du feuillage; elle ne voyait pas ce dernier sourire de lété, luire dans les parfums humides, dans les fleurettes blotties, déjà frileuses, dans la mousse, ni les rayons dor du soleil.
Elle allait droit devant elle, les prunelles fixes, la démarche automatique, sans donner une caresse à Nounou surprise de cette froideur inusitée.
De temps à autre, à travers ses lèvres contractées, passait une exclamation rigide:
"Mon père tu vas être vengé." Quallait-elle faire?