CHAPITRE XXIII
LE CINQUIEME JOUR.
Il y avait cinq jours que la Moucheronne habitait sa chère forêt. Sa chère forêt avait revêtu laspect lugubre de lhiver : plus de feuilles aux arbres, plus doiseaux dans les nids; le ruisseau gelé faisait son murmure, et lâpre vent dautomne glissait sous les fentes de la pauvre cabane.
Dans la masure, aucun bruit; elle était aussi morne et silencieuse que le soir où la dépouille de la vieille femme lavait abandonnée pour jamais.
Où était donc la Moucheronne? et où donc était Nounou?
Sur le sol humide et glacé, deux formes sombres étaient pressées lune contre lautre: celle dune louve accroupie, léchine maigre, le poil hérissé, lil atone; la bête avait faim; il y avait cinq jours quelle navait mangé.
Tout contre elle, une fillette pâle et presque aussi maigre était affaissée; la fillette aussi navait mangé depuis cinq jours quune poignée de farine aigre trouvée dans le buffet vide.
Ses bras bus étaient glacés, malgré le peu de chaleur qui gardaient les membres de lanimal serré contre elle.
Le premier soir où la Moucheronne sétait retrouvée sous le toit de sa vieille amie défunte, elle avait eu comme un soupir dallégement au milieu de sa désolation; mais elle était lasse et brisée et passa la journée du lendemain, lil fixé aux cendres mortes du foyer.
Lenfant ne sapercevait pas que le temps sécoulait; par moments ses lèvres violettes murmuraient une prière qui sachevait dans un sanglot.
Le troisième jour, la neige commença à tomber, mais elle ne la vit pas; seulement elle sentit dans ses veines un frisson mortel.
Un gémissement de Nounou lui rappela quelle aussi avait faim. Alors, elle fouilla le pauvre réduit et découvrit un peu de farine quelle délaya dans leau. Nounou dévora un os déjà dépouillé de sa chair; ce fut tout.
Le lendemain, la Moucheronne se sentit le cerveau alourdi, et sa pensée dansait dans un chaos incompréhensible; elle avait les membres glacés et une vive chaleur à la poitrine.
"Je vais sans doute mourir, se dit-elle."
Et son regard tombant sur la louve:
"Pauvre Nounou! tu seras seule."
La faim qui lavait quittée à lheure de la fièvre, lui déchirait maintenant les entrailles. Alors, devant ses yeux passèrent détranges visions; elle, qui nétait certes pas gourmande, revoyait en imagination la table étincelante du château de Cergnes, avec ses cristaux et son argenterie rutilants sous la lumière, avec ses mets exquis fumants sur les réchauds dargent.
La Moucheronne revoyait tout cela, tout cela quelle avait perdu à jamais.
Et elle se mourait de faim et de froid. Elle songeait de même à sa petite chambre rose si gaie et si chaude avec ses tapis moëlleux et sa lampe dalbâtre rosé suspendue au plafond, car Valérie avait exigé le même luxe pour son amie que pour elle.
Et maintenant, elle était au cinquième jour, la Moucheronne; épuisée par la fièvre et par la faim, elle demeurait moitié évanouie, aussi immobile quune petite statue de bronze, les bras passés autour du cou de la louve.
Cet état nétait pas encore la mort, mais cétait à peine la vie.
La louve avait faim, elle aussi, et elle avait froid, mais elle ne remuait pas, de peur déveiller sa nourrissonne; et elle nallait pas à la chasse. Elle seule en aurait profité dailleurs, il ny avait pas de feu dans la cabane.
Vers le milieu du jour, la neige craqua sous un pas ferme et vif. Peu après, la porte de la masure souvrir, laissant entrer un amas de neige.
Alors, parut sur le seuil un jeune homme de haute taille vêtu dun ample manteau de fourrure.
La louve releva la tête; sans doute, elle reconnut le visiteur, car elle remua la queue et ses prunelles brillèrent dans lombre.
Larrivant aperçut auprès de la bête le corps dune fillette; il se baissa, et ses yeux bleus semplirent dune pitié profonde.
"Marie, ma pauvre enfant! murmura-t-il très doucement."
Mais les paupières de la Moucheronne demeuraient fermées et leurs longs cils ombraient sa joue livide.
"Mon Dieu! si elle était morte?... sécria malgré lui le jeune homme."
Il saisit, dans ses mains, les mains froides de lenfant: elle ne remua toujours pas et la louve poussa un gémissement lugubre.
Gérald de Cergnes remarqua que les petits doigts de la moucheronne tenaient fortement serré un papier jauni, plié en quatre, aux angles usés.
"Quest cela? se dit-il."
Et il essaya, mais vainement, denlever le papier à la main qui lenfermait.
Il eut lidée de détacher la gourde quil portait en bandoulière et qui contenait une liqueur généreuse; il en introduisait le goulot entre les lèvres blanches de Marie, et lui fit avaler quelques gouttes.
Peu après elle entrouvrit les yeux et, apercevant penché au- dessus delle, un visage quelle ne reconnaissait pas, elle se souleva un peu sur son séant et regarda.
Mais après avoir regardé, lenfant se recoucha sur la louve, comme épuisée par cet effort.
" Elle se meurt de faim et de besoin, la pauvre petite! dit le jeune de Cergnes dont une larme mouilla la joue mâle: Voilà donc ce quils ont fait de ce pauvre ange qui sest toujours montré doux et honnête envers tout le monde? Quelle injustice!"
Sa main rencontra léchine maigre de Nounou:
" Et toi aussi, pauvre bête, murmura-t-il, toi aussi tu souffres; mais au moins tu lui es restée fidèle."
Il plongea dans sa gibecière et en retira un morceau de pain quil présenta à la louve: elle allait se jeter dessus avec voracité lorsque soudain elle sarrêta, dirigeant son regard oblique sur lenfant quelle aimait et quelle avait nourrie de son lait.
" Mange, Nounou, mange, va, dit alors Gérald, touché de ce mouvement. La Moucheronne est trop malade maintenant pour manger ton pain."
La louve ne fit quune bouchée du morceau; elle en eût dévoré dix fois autant, mais Gérald navait pas prévu le cas.
Il avisa dabord au plus pressé, et enveloppa la Moucheronne dun grand plaid écossais qui était jeté sur son épaule; puis il emporta la fillette, devenue bien légère, jusquau petit traîneau qui attendait à la porte, attelé dun poney à lhumeur paisible.
Gérald, instruit dès son prompt retour de la fuite de Marie, avait interrogé les domestiques dont les réponses lui avaient paru louches et embarrassées; il avait pris le parti, sous prétexte de chasse, de venir lui-même à la forêt.
Certes, la comtesse et Valérie, désolées et croyant bien perdue leur protégée, ne sattendaient pas à le voir ramener la fugitive; navait-on pas battu le bois en tous sens? Du moins, elles le croyaient naïvement.
Et Gérald avait enfin trouvé celle quil cherchait.
Lorsquil leut couchée au fond du traîneau, il secoua les guides, et fit signe à la louve de suivre.
Le petit cheval prit sa course et Nounou limita.
Ils mirent longtemps à arriver au château, car les chemins étaient mauvais et la distance longue; enfin Gérald était obsédé par la crainte que Marie fût plus malade encore quil ne lavait trouvée dans la cabane.
Son angoisse sapaisa lorsquil toucha la grille du parc. Une fois dans la cour, il jeta les guides au groom accouru au bruit des grelots du poney, et avec toutes sortes de précautions, il prit lui-même dans ses bras la fillette toujours immobile.
"Jour de Dieu! grommela le groom désagréablement surpris, je crois quil a retrouvé la Bohémienne. Et voilà encore cette mauvaise bête endiablée! ajouta-t-il en apercevant Nounou qui gravissait le perron à la suite de Gérald.
Mais il nosa lui allonger un coup de pied, il craignait son maître.
Lorsque le jeune de Cergnes, portant son précieux fardeau, entra dans le boudoir où travaillait la comtesse et où Valérie faisait une lecture anglaise sous la direction de miss Claddy, un triple cri de joie accueillit son arrivée.
" Marie! cest Marie!"
On avait vu Nounou dabord, et lon devinait que si Nounou était là, la Moucheronne ne devait pas être loin.
"Oui, Marie, répondit Gérald dun ton grave; mais Marie malade, mourante peut-être, et par notre faute, ou plutôt grâce à la méchanceté de nos domestiques. A présent, il sagit de la coucher au plus vite et de lui faire prendre un réconfortant, si elle est encore capable davaler."
Valérie fondit en larmes, et son frère, touché de ce désespoir, sassit près delle pour essayer de la consoler pendant que Mme de Cergnes et miss Claddy transportaient lenfant dans la chambrette quelle habitait six jours auparavant, et la couchaient, après lui avoir fait boire un peu de bouillon.
" Est-ce quelle va mourir? Mon Dieu, est-ce quelle va mourir? demandait Valérie à travers ses larmes.
" Jespère que non, ma petite sur, mais son état est sans doute grave. Joseph est allé chercher le médecin; nous verrons ce que celui-ci dira."
" Mais, ajouta-t-il, en voyant Nounou gratter à la porte qui sétait refermée sur sa chère nourrissonne, cette pauvre bête a grand besoin de renouveler ses forces; il y a longtemps quelle jeûne, elle aussi. Viens, nous allons veiller à ce quelle mange, car je ne me fie plus à ceux qui sont chargés de ce soin."
Lanimal fit promptement disparaître les aliments quon lui servit, puis elle courut à la chambre de Marie et sétendit en travers de la porte comme pour en défendre lentrée.