‹ Nounou: Histoire de la MoucheronneChapitre 24 sur 25 · CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXIV

LA LETTRE DU MORT.

Lorsque la comtesse vint retrouver son beau-fils et sa fille, elle avait le front soucieux.

"— Marie a recouvré un peu de force, dit-elle, répondant à leurs questions anxieuses, mais je crains qu’elle ne soit bien malade; elle paraît souffrir de la tête, et divague en racontant toutes sortes de choses navrantes.

"Non, poursuivit-elle en retenant Valérie qui se dirigeait vers l’appartement de son amie, je ne te permets pas de la soigner avant de savoir ce qu’est cette fièvre; elle pourrait être contagieuse, nous verrons la décision du docteur que j’attends."

Puis, tendant à Gérald un morceau de papier froissé:

"— Voilà ce que j’ai trouvé serré dans la main de la pauvre enfant; lis si tu peux, moi j’ai l’esprit trop troublé."

La lettre était écrite en espagnol et signée Gérald, uniquement.

"— Le nom de mon pauvre parrain, dit le jeune homme ému malgré lui, il était parent de ma mère et le meilleur ami de mon père. Il y a près de quinze ans que nous n’avons entendu parler de lui, c’est-à-dire depuis son mariage environ."

Le jeune de Cergnes lisait plusieurs langues, entr’autres l’espagnol.

Il lut une fois l’étrange lettre, eut une exclamation de surprise, puis la relut avec plus d’attention encore.

Alors il prit la comtesse à l’écart:

"— Ma mère, lui dit-il, il y a là-dedans des choses très graves concernant votre petite protégée. Veuillez éloigner Valérie pour que je vous communique cette missive."

Lorsqu’il se vit seul avec sa belle-mère, le jeune homme commença d’une voix émue sa lecture.

Le papier était daté du mois d’octobre, quatorze ans auparavant.

"Mon excellent ami,

"Tu m’accusais dernièrement d’oubli, d’indifférence, que sais-je? et cependant je n’ai pensé qu’à toi au milieu de ma détresse, à toi comme au seul ami qui pût me tendre une main secourable.

"Souviens-toi, Gaston que nous nous sommes promis un mutuel appui dans la vie; tout t’a souri, tu n’as pas eu besoin du mien, aujourd’hui je viens réclamer le tien.

"Tu sais que j’ai épousé il y a deux ans une charmante Espagnole que je t’ai présentée un jour à Paris? Hélas! mon pauvre ami! elle n’a pu me rendre heureux que jusqu'à la naissance de mon enfant, qui lui a coûté la vie, et, lorsque je me suis trouvé veuf et plongé dans la désolation, retenu toi-même au lit de mort de ton père, tu n’as pu que m’adresser une lettre pleine de cœur.

"Ce que je t’ai laissé ignorer jusqu'à présent c’est le mauvais état de mes affaires, et ma fortune détruite par un banquier infidèle qui s’est enfui en me ruinant.

"Si j’étais seul au monde, quoique gentilhomme je chercherais un modeste emploi en France ou en Espagne (c’était aussi le pays de ma mère), et je vivrais simplement; mais j’ai une fille, ma petite Carmen, qui a reçu au baptême le même nom que sa mère et qui a déjà ses yeux magnifiques. Je veux reconstruire ma fortune pour elle.

"J’ai à Mexico un oncle extrêmement riche et célibataire qui m’offre de venir l’aider à administrer ses biens immenses, me promettant de me les léguer à sa mort qui, j’espère, est encore éloignée.

"Je pars, car là est l’avenir de mon enfant, mais je ne puis exposer ce pauvre petit être aux hasards et aux fatigues d’un long voyage. J’ai pensé à toi, mon ami, pour me remplacer auprès de ma petite Carmen. Ta femme, que je respecte et que j’admire comme un ange de bonté, lui donnera, je n’en doute pas, une part des soins qu’elle prodigue à ton beau Gérald, mon filleul, et à sa mignonne Valérie.

"Je sais d’avance que tu ne me refuseras pas ce service; dès que mon enfant sera assez forte ou assez grande pour supporter la traversée, je viendrai la chercher; et avec quelle joie!

"Je t’envoie donc mon trésor sous la garde de sa nourrice, une brave femme en qui j’ai toute confiance; celle-ci était un peu souffrante, ce matin; j’espère que ce ne sera rien et que demain je pourrai la mettre en route, car, hélas! je ne puis moi-même me rendre à St-Prestat; des affaires urgentes me retiennent ici, et je dois prendre dans trois jours le paquebot du Havre; ni le bateau ni la diligence ne m’attendraient.

"Je ne sais pas de parole, Gaston, pour te témoigner ma reconnaissance, mais je prie Dieu qu’il t’accorde à toi et aux tiens tout le bonheur désirable.

"Mes respectueux hommages à madame de Cergnes et une caresse à mon beau filleul et à sa jolie sœur.

"Ton malheureux ami,

Gérald."

Comment cette lettre se trouvait-elle en la possession de la Moucheronne, et comment était-elle demeurée enfouie si longtemps sous terre?

Manon avait appris ce qu’elle savait de l’histoire de Marie à Mme de Cergnes, mais sa mémoire affaiblie ne lui rappela point le précieux papier; l’enfant, docile à sa vieille amie, crut qu’il fallait le garder caché.

Le malheureux père, après avoir écrit la lettre précédente, à son ami, n’en usa pas, car il dut amener lui-même à St-Prestat la pauvre petite fille dont la nourrice se mourait à l’auberge, entourée de soins, grâce à la générosité de l’enfant.

Nous savons ce qu’il advint du voyageur et du bébé, et pourquoi nul ne s’émut de leur disparition. On s’aperçut de celle du cocher, mais à cette époque la police ne possédait pas comme à présent de fins limiers, et les recherches n’amenèrent aucun résultat. Les bandits, qui avaient donné deux fois la mort dans les bois de St-Prestat, s’étaient emparés de la missive en même temps que du bébé et ne s’en étaient plus souciés.

Ainsi Marie, la Moucheronne, l’ancien souffre-douleur de Favier, se nommait Carmen de Nuovi, et elle était la fille du meilleur ami comte de Cergnes avec lequel il avait même un lien de parenté éloignée; son père était le parrain de ce Gérald de Cergnes qu’elle avait pour ainsi dire écarté de la mort quelque temps auparavant.

"— Et dire, ma mère, dire que la pauvre enfant a tant souffert! qu’elle aurait pu mourir sous les coups de Favier sans qu’on pût savoir qui elle était! murmura le jeune homme dont les yeux étaient humides de larmes.

"— Ah! mon ami, répondit la comtesse non moins émue, que nous devons dédommager la chère mignonne de tout ce que nous lui avons fait souffrir nous-mêmes sans le savoir. Mais laisse- moi, il faut que j’aille la soigner moi-même. Toi, tâche d’avoir le plus d’éclaircissements possibles de cette affaire et va consulter les papiers de la famille. Ne dis rien encore à Valérie, je me charge de lui apprendre qu’elle peut nommer Marie sa cousine."

Et, laissant le jeune homme pensif, elle rentra dans la chambre de la malade.

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