CHAPITRE VIII
DESESPOIR DENFANT.
Il nétait pas tout à fait mort, et, doucement elle le serra contre son sein palpitant. Quelques mots de tendresse flottèrent sur ses lèvres dans un sanglot: "Il faut bien quil mentende parler, se disait-elle; sil respire encore, au moins il saura que je suis là."
Puis, quand il fut tout à fait mort et froid, elle le baisa.
Elle passa la nuit ainsi. Nounou navait pas reparu; sans doute elle avait trouvé du gibier sous bois et attendait laube pour venir gratter à la porte.
La Moucheronne alla plusieurs fois regarder au dehors: il faisait nuit noire, noire, sans une étoile au firmament.
Au matin, elle sortit sans bruit et vit la louve couchée en travers du seuil; elle lui montra le corps raidi du petit chat:
"Vois, dit-elle simplement, vois ce quil a fait de notre ami."
La louve eut un grondement de colère à ladresse de Favier, en montrant ses crocs formidables.
La Moucheronne creusa un trou dans la terre et y déposa Moucheron.
Nounou laccompagnait et lui léchait les mains comme pour lui demander pardon du crime de lautre.
Ce matin-là, le vent sauta brusquement au midi et la température sadoucit sensiblement.
Favier dormait toujours, il pouvait dormir ainsi jusqu'à une ou deux heures de laprès-midi.
Le sommeil de lhomme juste nest pas toujours paisible comme on le dit; en revanche celui du méchant est souvent calme et reposant.
Tout était paix et silence dans le bois dépouillé.
"On doit être très heureux quand on est mort" se dit la Moucheronne en se dirigeant comme machinalement vers un coin de la forêt quelle affectionnait particulièrement; un coin qui devenait ombreux et mystérieux aux beaux jours, plein de chaleur parfumée, où la fillette venait travailler pendant les heures brûlantes de lété.
Elle sy assit, oubliant sa tâche quotidienne, et songeant, Nounou à ses pieds; elle avait toujours ce tableau devant les yeux: son petit chat gisant à terre, la tête fracassée. Lorsquelle eut ainsi rêvé, elle se leva, secoua ses cheveux en broussailles, étira ses petits bras maigres, engourdis par le froid, et se dirigea vers le trou.
Le trou était une sorte de mare peu profonde, sauf un endroit, aux eaux noires et stagnantes.
Elle se pencha au-dessus, tandis que Nounou la regardait dun air inquiet.
"Cest froid et cest laid, murmura-t-elle avec un frisson, mais tant pis!"
Elle assembla dans son pauvre jupon quelques grosses pierres, et en tint les extrémités afin de ne point laisser glisser les cailloux... elle pesait si peu, elle avait peur de revenir à la surface.
Puis, se retournant, elle se baissa et mit un baiser sur la tête velue de la louve qui répondit par un gémissement à cette caresse suprême.
"Adieu, Nounou, dit lenfant avec un accent de douceur infinie; il ny a que toi qui maies aimée, toi et le petit chat... Manon, elle, est trop loin... Adieu, tu peux te passer de moi car tu sais te défendre, toi! Tu sais bien que je ne puis pas faire autrement que de mourir, car la vie est trop dure."
Elle releva ses grands yeux qui errèrent au loin, au delà de lombre impénétrable.
"Favier ne me trouvera plus! murmura-t-elle avec une joie farouche; il naura plus personne à faire souffrir!"
Puis elle descendit doucement dans londe noire et épaisse.
En un certain endroit, leau était assez profonde pour noyer un enfant de sa taille. Nul ne la vit ni ne lentendit tomber... il ny eut que la louve qui hurlait sinistrement sur le bord.
A ce moment, Favier, furieux, cherchait sa petite servante en rupture de service ce matin-là; il passa près du trou, tendit loreille, et, sapprochant, vit Nounou qui allait et venait désespérément, les pattes dans leau. Un soupçon effleura son esprit; il plongea avec son bâton dans la surface agitée de frémissements qui se propageaient de cercle en cercle, et rencontra un obstacle.
Une malédiction aux lèvres, il se courba, entra un peu dans la mare et en retira la Moucheronne.
Il ne tenait à elle que pour les offices quelle lui rendait sans lui rien coûter; pas pour autre chose. Qui donc leût servi ainsi sans exiger aucun salaire?
Il lemporta à la cabane, alluma un feu de bois sec devant lequel il étendit la petite fille.
La louve les avait suivis.
Peu après lenfant remua; le braconnier fit passer entre ses dents serrées quelques gouttes deau-de-vie qui la ranimèrent tout à fait en ramenant la chaleur dans ses veines glacées. Favier qui ne connaissait pas le remords et qui sifflotait en attendant son retour à la vie, ne put se défendre dune certaine honte, quoique son âme fût cuirassée contre tout sentiment de ce genre, lorsquil rencontra le regard de la Moucheronne, regard dune limpidité irritante, plein dun muet reproche; il baissa la tête devant la profondeur de ses yeux qui parlaient pour ses lèvres.
Mais secouant cette impression qui lhumiliait, le misérable la força brutalement à se remettre debout.
"Ainsi, lui dit-il dun ton goguenard, tu as voulu te tuer?"
Elle fit signe que oui.
Sans savoir, cependant, quelle avait commis une faute grave, elle avait conscience de sêtre montrée lâche.
" Et pourquoi çà?
" Pourquoi?... Vous me demandez pourquoi, Favier? dit-elle recouvrant son assurance et dardant sur son bourreau son regard dévorant plein de haine sauvage. Vous avez tué mon ami, fit-elle, tandis que les larmes se séchaient dans ses prunelles à mesure quelles y montaient."
Le colosse rit.
" La belle affaire! un chat.
" Mais je navais que cela! sécria la pauvre enfant avec désespoir."
Et elle pensait:
" Je devrais couper la main qui a commis ce crime."
Cette brute de Favier ne pouvait comprendre, nature grossière, ce que la Moucheronne avait perdu en perdant son ami.
Il reprit:
" Tu nas pas le droit de tôter la vie."
Les grands yeux de la fillette linterrogèrent.
" Parce que, poursuivit le bandit, tu mappartiens, tu es ma servante, ma chose, et si tu te tuais tu commettrais un vol.
" Oh! fit la Moucheronne en reculant.
" Un vol tu entends bien. Tu ne recommenceras plus?
" Non!"
Elle baissa la tête et se remit au travail; ses vêtements étaient presque secs.
Elle frissonnait, mais ce nétait pas le froid qui la faisait trembler.
Ainsi elle navait pas même le droit de sôter cette vie si lourde dont elle ne connaissait que le côté noir.
Elle ne récriminait pas, linnocent ne le fait pas. Pauvre petite! elle avait le cur et les mains pures et elle souffrait le martyre.
Ah! que cette faible créature devait peser dans la balance qui mesurait devant Dieu les fautes de Favier!
Le soir venu, elle rangea les objets qui avaient servi au souper de Favier et se retira dans son réduit; son petit cur était gros à éclater et Favier naimait pas les larmes.
Elle fit signe à Nounou de la suivre, mais Nounou qui somnolait allongée à terre ne la vit pas.
"La louve est fâchée, pensa la fillette, ce que jai fait était donc vraiment très mal."
Elle sétendit sur la paille et sanglota: elle navait pas une poitrine humaine pour laisser tomber sa tête lassée, et elle navait, en ce moment, pas même sa vieille amie Nounou.
Lorsque Favier, ayant fumé sa dernière pipe, se coucha à son tour, il poussa du pied la louve dans la chambrette de la Moucheronne.
Celle-ci dormait de ce sommeil de lenfance qui résiste à tous les supplices, ses cheveux révoltés en désordre sur son front brun. Le profond ébranlement de ces deux jours avait pâli davantage sa petite figure maigre.
Nounou passa sa grande langue chaude sur la joue humide de larmes de la fillette qui, sentant cette caresse à travers son rêve, chercha à tâtons la tête velue de sa nourrice.
Le lendemain, elle reprit sa vie accoutumée de travail et de misère, mais son âme était rentrée dans lombre. Seulement, elle devint plus insensible aux coups et aux menaces; la mort ne lui faisait pas peur. Un jour, Favier, dans létat divresse, saisit son fusil et la coucha en joue: lenfant attendit, droite, immobile, mais son visage nexprima aucune crainte.
Puis lété reparut; le souvenir de Moucheron saffaiblissait dans la mémoire de la petite fille; elle travaillait, tantôt au milieu de lair brûlant et des rayons du soleil dont elle ne semblait pas sentir les morsures sur ses épaules fatiguées et bleues de coups, tantôt au milieu de louragan et de lorage, quand le vent sifflait furieusement et déracinait les jeunes arbres; mais elle aimait ces bruits désolés de la nature et son rude labeur sur cette terre chaude et triste ne lui paraissait pas si pénible.
Lexaltation farouche qui avait suivi la mort de son petit chat était tombée en elle; elle subissait passivement son sort, ne se demandant pas si les autres étaient moins à plaindre quelle; ne sachant pas que tandis quelle était traitée comme un pauvre petit chien, dautres enfants de son âge avaient à loisir des caresses et mille douceurs; elle ignorait que pas bien loin delle, au village, on chantait et lon riait à la tombée du jour, en égrenant du maïs, et que, au retour des champs, hommes, femmes et bambins trouvaient un bon lit, un souper frugal mais abondant, et de bons baisers partout.
Au bout de la journée, son seul plaisir quand son maître nétait pas là, était de respirer lair embaumé du soir, de contempler la première étoile sallumant après léblouissement dun coucher de soleil, et de laisser le vent fouetter sa chevelure et son visage.
Elle ne demandait rien, et qui eût-elle questionné? Les enfants laissent les jours sécouler sans chercher à apprendre où ils vont. Ce petit être ignorant et fragile aimait dinstinct le beau, car cest chose qui ne senseigne pas, et, regardant la nuit la forêt pleine de majesté et de silence, elle palpitait de joie; si elle eût connu Dieu, assurément elle se serait dit que Dieu était là et la voyait. Le matin, elle se levait avec laurore pour courir, pieds nus, dans la rosée, écouter chanter les oiseaux et bruire les insectes.
Plusieurs fois, elle avait essayé de parer le pauvre logis avec de fraîches fleurs rustiques, mais Favier qui, comme une bête immonde, détestait tout ce qui était pur et joli, écrasait impitoyablement les plantes parfumées sous sa botte.
Cependant en songeant à lhiver et aux longues soirées solitaires quand la louve allait chasser, lenfant frissonnait parce quelle était assez grande pour se rappeler quaprès lété vient la mauvaise saison, après se soleil la pluie, après la verdure, le neige.