‹ Nounou: Histoire de la MoucheronneChapitre 9 sur 25 · CHAPITRE IX

CHAPITRE IX

CAUSERIE DE BANDITS.

La Moucheronne a douze ans.

Moralement, elle est à peu près restée ce qu’elle était à six : un peu plus défiante et farouche encore, car elle a eu le temps de souffrir davantage.

Physiquement, c’est une belle enfant; les mauvais traitements et les travaux au-dessus de son âge et de ses forces n’ont pas arrêté sa croissance ni ankylosé ses membres; elle est droite comme un petit palmier; son teint est brun et lisse, ses lèvres rouges comme la fleur de grenade, ses dents petites et très blanches; ses cheveux fourrés et bouclés, ses traits bien modelés, ses yeux splendides, noirs comme le velours et largement fendus avec de longs cils bruns.

Mais elle ignore complètement sa grâce et sa beauté: ce n’est ni Rose, ni Favier, ni Nounou qui le lui ont appris.

Elle était forte malgré sa stature mince, car elle passait sa vie au grand air, au soleil, ce qui la développait rapidement.

Son esprit travaillait toujours, mais il ne progressait pas à la façon de celui des autres enfants; elle ignorait ce que savent ceux de son âge, mais elle avait acquis le don de réfléchir et de réfléchir avec sagesse.

D’instinct elle haïssait le mal et le mensonge. Jamais une parole contraire à la vérité n’avait passé par ses lèvres, lors même que cela eût pu lui éviter une correction de son redoutable maître.

Elle commençait à pressentir que celui-ci ne gagnait pas honnêtement sa vie, et le pain noir qu’elle mangeait chez lui l’étouffait lorsqu’elle songeait qu’il provenait d’un vol.

Depuis qu’elle était ainsi devenue grandelette, depuis qu’elle avait pris des manières posées, elle s’était organisé, attenant à la cabane, un petit réduit où elle avait juste la place de se coucher sur un lit de feuilles sèches, et où Nounou pouvait encore s’étendre à terre.

Et le matin, levée avec le jour, elle reprenait sa tâche ingrate pour ne la plus quitter jusqu’à la nuit.

Il y avait tant de choses à faire pour contenter ce tyran jamais satisfait, qui laissait tout en désordre derrière lui et exigeait un service attentif et zélé.

Un soir, le braconnier ramena deux hommes avec lui; il était tard; la Moucheronne, déjà couchée, entendait tout à travers la mince cloison, et la fumée des pipes arrivait jusqu'à elle et la prenait à la gorge.

Nounou grondait en se retournant sur ses pieds qu’elle réchauffait de son corps et de son haleine.

Les trois hommes buvaient en causant.

La Moucheronne ne comprenait pas trop bien leur langage émaillé de jurons grossiers et d’expressions triviales, mais ce qu’elle comprit cependant, c’est que ces hommes complotaient un meurtre.

Elle regarda par une fente de la cloison légère, et les vit attablés; les nouveaux venus moins grands et moins forts que Favier, étaient barbus comme lui, et comme lui aussi portaient une blouse bleue, un pantalon de velours et un bonnet de fourrure avancé sur les yeux.

Le complot se tramait gravement devant les chopes de vin et les couteaux affilés posés tout ouverts sur la table; il s’agissait, ni plus ni moins, d’arrêter un jeune militaire dont la bourse était bien garnie et qui devait traverser à cheval la forêt pour rentrer chez lui à Saint-Prestat.

Favier s’était renseigné au cabaret où le soldat avait soupé, et, s’adjoignant deux camarades, il organisait le coup.

Un militaire, la Moucheronne ne savait pas ce que c’était, mais elle jugea que ce pouvait bien être un innocent qu’on allait faire périr et que pleureraient ses parents.

"Si je connaissais mieux la forêt, pensait-elle, je l’avertirais, mais je ne l’ai jamais parcourue tout entière."

Elle colla son oreille contre la paroi de bois pour mieux entendre.

"— Mais, Favier, disait l’un des bandits, est-ce que tu n’as point par là une gamine qui pourrait nous trahir?

"— La Moucheronne, bah! une idiote qui dort maintenant à poings fermés comme une fainéante qu’elle est.

"— Es-tu bien sûr qu’elle forme? reprit un autre.

"— Puisque je vous dis qu’il n’y a rien à craindre; elle ne comprend que les ordres que je lui donne et les grognements de sa nourrice la louve.

"— Ah! oui, Nounou?"

Et ils se mirent à rire, puis, continuèrent l’exposé de leurs plans.

"— C’est que, dit le plus jeune des voleurs, un soldat, ça ne se laisse pas désarçonner facilement.

"— Est-ce que tu aurais peur, par hasard? nous sommes trois contre un, nous en aurons vite raison. C’est, d’ailleurs, un tout jeune homme, un fanfaron qui veut abréger sa route en passant par la forêt à quatre heures du matin; or à quatre heures, en cette saison, il ne fait pas jour encore, et personne ne fréquente le bois.

"— Tu dis qu’il a le gousset bien garni?

"— Il est riche et il a de l’or à poignées.

"— Tant mieux."

Leurs yeux brillèrent d’avidité.

"— Donc, mes agneaux, soyons avant l’aube au carrefour du vieux chêne, vous deux d’un côté; moi de l’autre avec nos couteaux et nos pistolets, et cheval et cavalier apprendront à leurs dépens qu’il ne fait pas bon voyager si matin sur mes domaines."

La Moucheronne en savait assez; elle retomba sur son lit de feuilles, caressa du bout de son pied la tête venue et de la louve et songea.

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