L'INCOMPRISE
_A Monsieur Jules Destrée._
Ne frappez jamais une femme, même avec une fleur.
_Sourates de l'AL-KORAN._
Aux primes roses du dernier printemps, Geoffroy de Guerl, emmenant de Paris sa première préférée, Simone Liantis, avait loué, sur les bords de la Loire, ce riant cottage, meublé en style Louis XVI et clos de jardins--où de très hauts lilas, enserrant une centrale étendue de verdure, s'entrecroisaient en longues charmilles jusqu'à la claire-voie.--Aux lointains alentours, sur le flanc de menues collines, d'assez profondes épaisseurs de frênes et de mélèzes,--que, maintenant, rougissait déjà l'automne,--épandaient comme de la solitude vers l'habitation.
A vingt ans--et n'étant doué que d'à peine sept mille francs de rente,--s'exposer à de l'attachement pour une élégante, pour cette élancée brune aux regards assurés, à peau de jasmin, aux traits fins et durs,--folie, n'est-ce pas?... Soit. Mais si M. de Guerl était bien fait, d'allures aimables, d'une bravoure célèbre et d'un esprit artiste, une sentimentalité clairvoyante le défendait,--armure occulte, mais à l'épreuve,--contre toutes amoureuses concessions capables d'entraîner d'essentielles déchéances.
Simone, d'ailleurs, durant ce sizain de lunes de miel, s'était montrée des moins dangereuses, ne jouant au mariage que par attitude, point mondaine, gaie, peu dépensière, et, les soirs, ayant de ces «_tout ce que tu voudras_!» qui brûlaient l'oreille.--Et puis, sa nature était si insoucieuse, qu'elle s'était laissé saisir et vendre tout ce qu'elle tenait de ses deux premiers oubliés. Il ne lui restait, pour biens, que d'insignifiants bijoux, de peu nombreuses toilettes,--et une bague. Par exemple, le merveilleux solitaire de celle-ci était d'une taille, d'une blancheur et d'une eau si rares--que des joailliers en renom s'étaient engagés à le payer, net, cinq cents louis, le jour qu'il plairait.
--Ah! comme l'on s'était «amusé» toute la saison!... Chevauchées, parties de pêche et de canot, chasses exprès fatigantes, repas rustiques sur l'herbe, excursions,--et, chez soi, musique, baisers, livres, causeries et disputes! L'on avait des jeux,--de vieilles armes, aussi, d'autrefois, qu'on essayait, pour rire, aux jardins.--En fait de connaissances, on n'avait reçu personne; si bien que, grâce à l'illusion juvénile, M. de Guerl et Simone pouvaient, à présent, se sembler intimes.
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Cependant... elle avait des instants, instants indéfinissables, dont la fréquence augmentait aux approches du retour à Paris. Ainsi, lorsque, la tenant enlacée, sous les lilas troués de lueurs d'étoiles, il lui disait les choses les plus douces, lui parlant, avec tendresse, d'un enfant qui les unirait plus encore, d'heures passionnées, d'une existence joyeuse et toute simple, la bien-aimée paraissait comme distraite, le regardait avec une sorte d'étrangère fixité, comme lui cachant un grief. Un trépignement démentait les singulières larmes dont, parfois, ses cils étincelaient; ce qui donnait à son émotion secrète un caractère de contrariété,--presque d'impatience,--inintelligible.
Elle semblait sur le point de lui _crier_ quelque chose; puis, désespérée et comme y renonçant, elle se taisait.
Brusque, elle lui avait souvent dit, en ces instants-là:
--Tu sais, Geoffroy, s'il me plaisait, je pourrais te quitter?--même sans te prévenir, d'une heure à l'autre.--Avec mon diamant, je suis libre: j'aurais le temps, là-bas, de choisir, entre les plus riches, un amant de mon goût. Oui, si je voulais, dès ce soir,--tiens, tu serais seul. Plus de Simone.--Eh bien?... quoi! cela ne t'irrite pas davantage?... Merci!
Ses yeux brillaient; on eût dit qu'elle attendait une parole, un acte, que M. de Guerl ne savait pas trouver. Les réponses étonnées du jeune homme étaient reçues de Simone avec des détours de tête, une moue,--un léger haussement d'épaules, même, depuis peu.--Aux: «--Que te prend-il, chère Simone?...» elle répondait, grave, en regardant le vague:--«Tu verras, toi, qu'avec toute ta bonne éducation, tu seras la cause _de ma mort_.--Mais... qu'as-tu donc? s'écriait-il.--Ah! si seulement tu étais un peu... autre!--Alors, tu ne m'aimes plus?...--Si... mais... pas tant que je voudrais! et c'est ta faute.» Il souriait à ce mot, et Simone, sourcils froncés, courait s'enfermer dans sa chambre--où son amant l'entendait pleurer pendant quelquefois une heure.--Revenue vers lui, elle paraissait avoir oublié sa petite scène!... De sorte que, sans accorder à l'incident plus d'attention, M. de Guerl, se désattristant, concluait avec un «Dieu! que les femmes sont bizarres!» dont la banalité puissante le rassurait.
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Par un couchant magnifique, vers les cinq heures, comme tous deux, aux jardins, par forme de distraction paradoxale et faute d'autres, tiraient de l'arbalète sur la pelouse,--d'une vieille et forte arbalète de jadis,--la _trop_ singulière jeune femme, n'ayant plus de carreaux à envoyer, s'écria, tout à coup,--après un de ces longs regards dans le vague:
--Tiens! suis-je bête! Et ça?
En une saccade, ôtant de son doigt le diamant, elle le posa sur la rainure de l'arbalète, en ce moment relevée vers les bouquets de bois et les flaques stagnantes de la Loire.
--Hein!... Si je l'envoyais? Pourtant?... dit-elle.
Et elle riait.
--Simone! es-tu folle?... répondit-il.
Mais, comme cédant à quelque irrésistible mouvement d'hystérie perverse, arrivée à la crise aiguë, elle pressa froidement la détente:--une étincelle, une goutte de feu s'enfonça dans le crépuscule.
Pendant que M. de Guerl regardait son amie avec stupeur, celle-ci, laissant tomber l'arbalète, arracha une branchette assez solide, puis, jetant l'autre bras à l'entour du cou de son amant, lui murmura, les yeux à demi fermés, d'une voix rauque, triviale, câline,--et d'un timbre qu'il n'avait pas entendu:
--_Ah! je sais ce que je mérite, va! Mais, cette fois, au moins, je pense--que tu vas y aller_... (Elle cinglait l'air, de sa badine) _et là,--ferme!... ou tu n'es pas un homme! Crois-tu quelle m'aura coûté cher, ma première danse, de toi?--Dame, aussi! quand on étouffe!... Ah! ça fait du bien, ça détend, de dire les choses, à la fin des fins!--Te voilà mon maître! Plus un sou! Tu peux me chasser!--Comme tu me plais, à présent!... Mais, rudoie-moi donc! Surtout ne te gêne pas.--Comment! tu dis que tu m'aimes, et, en six mois, tu ne m'as même pas flanqué une gifle?...--C'est égal: cette fois-ci, je ne l'aurai pas volé, d'être battue!_ (Elle se renversait à demi, sentant l'âcre, marquant, de ses ongles, l'une des mains de son amant, dont elle respirait, à narines dilatées, le veston de velours noir.)--_Il faut qu'une femme se sente un peu tenue, vois-tu!... Et, si tu savais comme ça vaut mieux que des phrases une bonne dégelée!--Tu vas me laisser là ta politesse, à présent, j'imagine? hein!_... (Ses dents claquaient.) _Là! tu es pâle! tu es en colère! Tu vas me faire des bleus!... Je savais bien que tu étais un mâle!_
A cette éruption, des moins prévues, M. de Guerl, ayant, en effet, pâli, la considérait comme s'il l'eût vue pour la première fois. Puis, se dégageant, après un silence, et tranquille:
--Une cravache me sera mieux en main! dit-il.
Et, la laissant, haletante, sur un banc, il rentra; puis, de l'autre porte, sortit de la maison, comme on s'échappe.--Trois heures après, Simone, très inquiète, déchirait, entre ses dents, son mouchoir, dans sa chambre, devant une bougie,--lorsque la bonne lui remit la lettre suivante, apportée de Nantes, par exprès:
«Chère abandonnée, je te dois six mois d'une illusion ravissante, je l'avoue; mais, en te dévoilant, ce soir, tu as à jamais glacé pour toi les sens que cette illusion seule m'inspirait.--Certes, je n'ignore pas qu'aujourd'hui, surtout, il paraît indispensable (aux yeux de maintes personnes de ton sexe) d'être une brute pour être un «mâle»,--et que les baisers semblent plus fades à celles-ci que les horions;--mais comme, d'une part, entre les violents plaisirs auxquels, par simple jeu, peut se prêter notre sensualité, il se trouve que le propre de ceux dont, paraît-il, tu raffoles, est de détruire cette JOIE, qui (seule et avant tout) doit consacrer la vie à deux entre une compagne et son compagnon, et comme, d'autre part, si tu ne peux te passer de _danses_ pour te figurer que tu m'aimes, je puis très bien, moi, me passer, pour être heureux, d'administrer des volées à celle qui m'est chère,--j'ai dû m'enfuir, même sans chapeau, pour nous épargner tout échange d'aussi oiseuses que burlesques explications.
«Ainsi, fantasque enfant! lorsque je te contemplais, dans les belles soirées, sous nos longues charmilles, et que, transporté d'amour, je murmurais sur tes lèvres ce que mon coeur me suggérait, tu te disais, toi, tout bonnement, avec un profond soupir, en levant tes beaux yeux au ciel, dont ils semblaient mélancoliquement compter les étoiles:--Oui; mais, tout cela, ce n'est pas des bons coups de botte?... Pauvre ange! plains-moi, si, redoutant une gaucherie native, je ne m'estime pas assez parfait pour oser..., ne fût-ce qu'essayer de te satisfaire. A chacun ses sens et ses désirs! Je ne discute pas les tiens, ni leur aloi; je déplore, seulement, de ne me juger, pour toi, qu'un aggravant garde-malade. Donc, adieu. Ne t'inquiète pas plus de notre coeur que de la chaumière; celle-ci est déjà louée, pour le 15, à toute une famille de braves négociants, qui n'attendent que ton départ. Demain, dans la matinée, un factotum viendra te remettre, sous pli, un bon de six mille francs, payable à vue (à la tienne seule), chez mon notaire, à Paris. Moi, je suis déjà loin.»
«Compliments, regrets et bonne chance!
«GEOFFROY[2].»
[2] L'auteur de cette _Nouvelle_ n'approuve guère le ton de cette lettre envers une malade. Elle serait, tout d'abord, d'un ingrat, si elle n'émanait d'un jeune ignorant mondain, beaucoup TROP distingué ici.
Simone, à cette lecture, allongeant les lèvres avec une irréprochable moue de dédain, la laissa tomber d'entre deux doigts:
--Quel dommage qu'un si beau garçon ne soit, au fond, qu'un rêveur!--murmura-t-elle:--et quel dommage que ceux-là _qui savent comprendre une femme_... soient si...
Elle s'arrêta, rêveuse elle-même, Simone Liantis, la pauvre et délicate fille,--hélas! tout récemment décédée, d'ailleurs (navrante Humanité!) sous le numéro 435, vingt-sixième série (nymphomanes), aux Incurables,--son mal étant _essentiel_,--c'est-à-dire de ceux dont _on ne peut pas_ (sans Dieu) VOULOIR _guérir_.
SOEUR NATALIA
_A Madame la comtesse de Poli._
«Oh! quand ma dernière heure Viendra fixer mon sort, Obtenez que je meure De la plus sainte mort.»
(_Vieux cantique à NOTRE-DAME._)
Autrefois, en Andalousie, à l'angle d'une route montueuse, s'élevait un monastère de franciscaines du tiers ordre;--ce cloître, bien qu'en vue d'autres couvents qui se veillaient les uns les autres, était surtout protégé par la vénération qu'imposait, alors, l'aspect de toute grande croix sur un portail d'où tintait une cloche deux fois le jour. Une longue chapelle, dont l'huis, jamais fermé, s'ouvrait sur trois marches et le grand chemin, longeait, d'un côté, le grand mur de ce monastère. Aux alentours, les riches plaines, les arbres à parfums, l'herbe des fossés, l'isolement, la route poudreuse.
Par un énervant crépuscule d'automne, se trouvait, agenouillée en ses habits de novice, au fond de cette chapelle, une jeune fille aux traits d'une beauté suave et touchante. C'était devant une niche creusée en un pilier:--du cintre pendait une solitaire lampe d'or, éclairant une Madone aux yeux baissés, aux mains ouvertes, ruisselantes de grâces radieuses,--une Mère céleste, en l'attitude de l'_Ecce ancilla_.
Sur la route, on entendait monter, à travers les vitraux opposés, les accents frais et sonores d'un chanteur de sérénade que les accords d'une mandoline cordouane accompagnaient. Les langoureuses paroles brûlantes de passion, d'audace, de jeunesse, parvenaient, dans l'église, jusqu'à soeur Natalia, la novice agenouillée, qui, le front sur ses bras croisés aux pieds de la Madone, murmurait, d'une voix désolée:
--Madame, vous le voyez, je pleure, et vous supplie de ne point me bannir de toute compassion, car c'est défaillante et dans l'angoisse--et votre sainte image au fond de toutes les pensées--que je vais m'exiler d'ici. O chaste reine, prendrez-vous en pitié celle qui déserte, pour un amour mortel, le seuil du salut! Cette voix, vous l'entendez, elle m'implore, en sa fervente fidélité! Si je ne viens pas, il va mourir! Ses transports, si longtemps subis sans espérance et sans plainte, comment les condamner? Et persister à ne pas consoler celui qui aime tant! Vous qui savez si je vous aime, ô Madame! et que, tous les soirs, ma joie était de venir vous prier ici, pardonnez-moi! Voici mon voile, voici la clef de ma cellule, je les remets à vos pieds. Mais, je ne peux plus... j'étouffe... Cette voix, elle m'attire... Adieu... adieu!
Debout, chancelante, n'osant lever les yeux, soeur Natalia posa la clef sainte et le voile aux pieds de la bleue Madone au doux visage de lumière, aux yeux baissés aussi,--mais vers quels Cieux et quelles étoiles! Puis, s'appuyant aux piliers, elle gagna le portail, et, après un instant, l'entr'ouvrit: elle descendit les degrés et se trouva sur la route,--qui s'étendait lointaine, aux clartés d'une large lune illuminant la campagne.
--Juan! cria-t-elle.
A cet appel, un cavalier, un juvénile seigneur, au profil dominateur, aux regards tout brûlants de joie, apparut, et sautant de cheval, enveloppa de son manteau celle qui était, enfin, venue vers lui.
--O Natalia! dit-il.
La tenant ployée entre ses bras, sur son cheval, ils partirent vite vers le manoir dont les tours, là-bas, s'accusaient sous les lunaires ombres.
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Ce furent six mois de fêtes, d'amour, de voyages charmants, à travers l'Italie, à Florence, à Rome, à Venise: lui joyeux, elle souvent pensive, les caresses de son ardent ravisseur, bien qu'éperdues et enivrantes, n'étant pas celles que l'innocence de son coeur avait espérées.
Soudainement, de retour à Cadix, par un matin de soleil, sans qu'une parole même l'eût avertie, elle se réveilla seule, sans anneau nuptial, sans même la joie d'un enfant;--son amant, fatigué d'elle, était disparu.
Avec un profond soupir, la jeune fille laissa tomber le billet sombre qui lui annonçait la solitude:--elle ne se plaignit pas, résolue à ne pas survivre.
En peu d'heures, lorsqu'elle eut répandu aux Pauvres l'or qui lui restait, au moment même de se délivrer de la vie, une pensée,--une candide pensée,--l'oppressa: revoir, encore une fois, une seule fois, pour un suprême adieu, la Madone de jadis.
Donc, vêtue en pénitente et mendiant un peu de pain sur la route, elle s'achemina vers le monastère,--vers la chapelle, plutôt! car elle ne pouvait plus rentrer parmi les vierges fidèles. En quelques jours de marche, et, comme se fonçaient les bleuissements d'un beau soir d'été tout brillant d'astres, elle arriva tremblante, exténuée, devant le saint portail.
Elle se souvenait qu'à cette heure-là ses anciennes compagnes étaient retirées, en oraison, dans leurs cellules, et que, sous les hauts piliers, l'église devait être aussi déserte que le soir de l'enlèvement. Elle poussa donc la porte et regarda:--personne!... Là-bas, seulement, sous la lampe toujours claire, la Madone.
Elle entra, puis, à deux genoux, avança sur les dalles blanches, vers sa céleste amie, et inclinée, entre des sanglots, elle balbutia, parvenue aux pieds de Celle qui pardonne:
--Oh! Madame! je suis indigne de clémence! Je ne savais pas,--alors que la tentatrice voix me suppliait!--je ne savais pas quel abandon, quel opprobre, hélas! réserve l'amour mortel. O honte! dont je vais mourir, bannie de tout asile chez les miens,--ici, surtout!... Laquelle de vos filles, ô Mère, ne m'accueillerait d'un signe d'effroi, me montrant le dehors en cette chapelle?...--Oh! j'ai perdu l'espérance, en voulant consoler!...
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Alors, comme les silencieuses larmes de Natalia tombaient sur les pieds de l'Elue Divine, et que la jeune fille relevait un regard suprême, chargé d'adieux, vers la Madone, elle tressaillit d'une soudaine extase, car elle vit les yeux sacrés qui la regardaient; et les lèvres de la statue s'entr'ouvrirent; et Celle du Ciel lui dit, doucement:
«--Ma fille, ne te souviens-tu pas? Tu m'as confié ton voile, et la clef de ta cellule, avant de nous quitter. Je t'ai donc remplacée, accomplissant sous ce voile toutes les tâches de tes voeux: nulle d'entre tes compagnes ne s'est aperçue de ton absence: reprends donc ce que tu m'as confié; rentre dans ta cellule, et... ne t'en va plus.»