L'AMOUR DU NATUREL
_A Monsieur Emile Michelet_.
L'Homme peut tout inventer, excepté l'art d'être heureux.
NAPOLÉON BONAPARTE.
En ses excursions matinales dans la forêt de Fontainebleau, M. C** (le chef actuel de l'Etat), par un de ces derniers levers de soleil, en vaguant sur l'herbe et la rosée, s'était engagé en une sorte de val, du côté des gorges d'Apremont.
Toujours d'une élégance rectiligne, très simple, en chapeau rond, en petit frac boutonné, l'air positif, n'ayant, en son incognito, rien qui rappelât les allures du précédent Numa,--bref, n'excédant pas, en sa modestie distinguée, l'aspect d'un touriste officiel, il se laissait aller, par hygiène, aux charmes de la Nature.
Soudain, il s'aperçut que «la rêverie avait conduit ses pas» devant une assez spacieuse cabane, coquette, avec ses deux fenêtres aux contrevents verts. S'étant approché, M. C** dut reconnaître que les planches de cette demeure anormale étaient pourvues de numéros d'ordre--et que c'était un genre de baraque foraine, louée, sans doute, à qui de droit. Sur la porte étaient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms: DAPHNIS ET CHLOÉ.
Cette inscription le surprit. Par une curiosité souriante, mais discrète,--bref, sans songer le moins du monde à laïciser cet ermitage, il heurta, poliment, à la porte.
--Entrez! crièrent, de l'intérieur, deux fraîches voix d'enfants.
Il toucha le loquet: la porte s'ouvrit, pendant qu'un intermittent rayon de soleil, à travers les feuillages, l'illuminait ainsi que l'intérieur de l'idyllique habitation.
M. C**, sur le seuil, se voyait en présence d'un tout jeune homme aux blonds cheveux bouclés, aux traits de médaille grecque, au teint mat, aux sceptiques yeux bleus--dont le fin regard offrait cet on ne sait quoi de railleur qui spécialise le fond des prunelles normandes,--et d'une toute jeune fille, au visage ingénu, d'un ovale pur, couronné de beaux cheveux bruns tressés. Ils étaient vêtus, l'un et l'autre, d'un complet de deuil, en étoffe de campagne,--d'une coupe que le bienpris de leurs personnes rendait passable. Tous deux étaient charmants--et leur air artiste n'éveillait pas, chose étrange, l'aversion.
Revenant de maints voyages, le chef de l'Etat se trouvait donc, un peu malgré lui, tout heureux d'apercevoir d'autres «visages» que ceux des préfets, des sous-préfets et des maires: cela lui reposait la vue.
Daphnis était debout contre une table rustique: l'aimable Chloé, regardant, sous ses cils abaissés, l'hôte inattendu, se trouvait assise sur une couchette de fer, nouveau système, au matelas de varech, aux draps blancs et rudes, au double oreiller. Trois chaises en sparterie, quelques objets de ménage, des plats et des tasses de faïence en imitation de vieux Limoges, et, sur la table, de brillants couverts en tout récent melchior,--complétaient l'ameublement du réduit nomade.
Étranger, dit Daphnis, soyez le bienvenu, vous qui entrez en cet inespéré rayon de soleil!... Vous déjeunez avec nous sans façons, n'est-ce pas? Nous avons des oeufs, du lait, du fromage, du café, même;--Chloé, vite un couvert de plus!
Les puissants de la terre aiment les choses simples et imprévues, et se prêtent volontiers aux charmes de l'incognito, chez les humbles. Devant pareil accueil, M. C** ne pouvait guère se refuser d'être aimable et, par forme de distraction, de se laisser aller à détendre, un peu (pour cette fois et par exception), le rigorisme de son caractère.
«Voici, pensa-t-il, deux jeunes excentriques, échappés de quelques coins de Paris--et qui ont adopté cette ingénieuse manière de passer les vacances!... Peut-être sont-ils plus amusants que mon entourage: voyons.»
--Mes jeunes amis, répondit-il en souriant (de l'air d'un roi de jadis entrant chez des bergers) j'aime le naturel!... et j'accepte votre offre champêtre.
On prit place autour de la table, où, Chloé s'étant empressée, le repas commença sur-le-champ.
--Ah! le Naturel!... soupira Daphnis, avec un profond soupir: c'est à son intention que nous sommes ici! Nous le cherchons, d'un coeur sans détours: mais--en vain!
M. C** les regarda:
--Comment, comment, mes jeunes amis? Mais, il vous environne! il vous enveloppe, ici, le naturel, de toutes ses joies pures, de tous ses produits agrestes!... Tenez,--l'excellent lait! les fraîches tartines!
--Ah! dit Chloé, cela, c'est vrai, bel étranger; le lait, on peut le boire: car il est fait, je crois, avec d'excellente cervelle de mouton.
--Quant aux tartines, murmura Daphnis, pour ce qui est du pain, vous savez, avec les levures nouvelles, on n'est jamais sûr... mais quant au beurre, j'avoue qu'il m'a paru d'une margarine intéressante. Si vous préfériez, toutefois, le fromage, en voici un de confiance, où le suif et la craie n'entrent que pour un tiers à peine;--il est d'invention nouvelle.
A ces paroles, M. C** considéra, plus attentivement, ses deux jeunes amphitryons:
--Et... vous vous appelez Daphnis et Chloé... dit-il.
--Oh! ce sont nos petits noms, seulement... répondit Daphnis. Nos familles, jadis à l'aise, habitaient à Paris, aux Champs-Élysées, lorsqu'une subite conversion les réduisit au travail. Donc, récent avocat, j'allais bailler mon stage, comme tout le monde; Chloé, studieuse et déjà doctoresse, étudiait pour devenir sage-femme, lorsqu'un petit héritage nous a permis de nous unir tout de suite, sans attendre la clientèle,--et d'essayer de reprendre, selon nos goûts natals, en cette vieille forêt, notre existence du temps de Longus... mais, c'est difficile, aujourd'hui.--Quoi? vous ne mangez plus, cher étranger?... Voulez-vous deux oeufs au miroir? Ceux-ci sont à la mode. Ils proviennent de l'exportation, vous savez? de ces trois millions d'oeufs artificiels que l'Amérique nous expédie par jour: on les trempe dans une eau acidulée qui fait la coque: c'est instantané. Croyez-moi, goûtez-y. Nous prendrons le café après. Il est excellent! c'est de cette _fausse_-chicorée premier choix dont la vente annuelle, rien qu'à Paris, s'élève, d'après les totaux officiels, à dix-huit millions de francs. Ne nous refusez pas. C'est de bon coeur, et sans cérémonie.
M. C** dont la curiosité, malgré lui, s'éveillait à ces accents juvéniles, détourna diplomatiquement la conversation pour éviter avec le plus de politesse possible de répondre à l'offre cordiale de ses hôtes.
--Un petit héritage, dites-vous?... reprit-il avec un air d'intérêt sympathique:--en effet, vous êtes vêtus de deuil, chers enfants!
--Oui: nous portons celui de notre pauvre oncle Polémon! gémit Chloé, en essuyant une invisible larme.
--Polémon? dit M. C** cherchant dans ses souvenirs;--ah oui! celui qui, pareil à Silène, était bon buveur de clairet, dans le temps des légendes?
--Lui-même! soupira Daphnis: aussi ne s'éveillait-il, chaque aurore, qu'avec la... bouche de bois, le digne suppôt de Bacchus! Il aimait le vin naturel: or, s'étant fait adresser, en sa chaumine, une feuillette de ce fameux «Vin de propriétaire», vous savez...
--Oui, bel étranger, appuya Chloé, d'une musicale petite voix de professeur: une feuillette de cette mixture si bien tartrée, plâtrée et dûment arseniquée que quatre ou cinq cents modernes en sont décédés!... de ce vin généreux que l'on boit en France, chez les artisans, en chantant, d'un coeur léger, la chanson célèbre:
Je songe en remerciant Dieu, Qu'ils n'en ont pas en Angleterre!
--En sorte que, reprit Daphnis, l'Être suprême l'ayant appelé à lui le soir même de la mise en bouteilles, notre oncle Polémon s'est rendu à cet appel au milieu d'atroces coliques, l'infortuné vieillard!--et ceci en nous léguant quelques drachmes. Mais, pardon:--vous fumez peut-être? cher étranger?... Voulez-vous un de ces cigares?... Ils sont, vraiment, passables, et de belle mine. Toujours importation d'Amérique!... c'est en feuilles de papier trempé dans une décoction de nicotine épurée, provenue des meilleurs bouts de cigares de la Havane; on en vend de deux à trois millions par mois, vous savez, rien qu'en France:--ceux-ci sont de première marque, au dire même de la régie...
Pour le coup, M. C** croyant démêler, en ces derniers mots, une vague intention d'ironie à l'adresse du Progrès, crut devoir prendre un peu de son air officiel.
--Merci, dit-il. Mais,--s'il est vrai que quelques abus se soient, hélas, glissés dans l'Industrie moderne,--en s'adressant bien, l'on trouve du vrai, toujours! D'ailleurs, à votre âge, qu'importent les vains plaisirs de la table? Ici, surtout, au milieu de cette nature vivante, de ces magnifiques et vivaces arbres, par exemple, dont les ramures séculaires... l'odeur salubre...
--Plaît-il, cher étranger? répondit Daphnis en ouvrant de grands yeux:--quoi... vous ignorez donc? Mais, ces superbes chênes, ces hauts mélèzes, qui ont abrité tant de royales amours, ayant subi, durant certaine nuit d'un récent hiver, cinq ou six degrés de froid de plus que n'en pouvaient supporter leurs racines,--(ceci au rapport même des inspecteurs des Eaux et Forêts de l'Etat)--sont morts, en réalité. Vous pouvez voir l'entaille officielle qui les marque pour être abattus l'année prochaine. Ils finiront dans des cheminées de ministères. Ces feuillées sont les dernières et ne proviennent plus que de la vitesse acquise: ce n'est qu'une brillante agonie. Il suffit à un connaisseur de jeter un coup d'oeil sur leur écorce pour savoir que la sève ne monte plus. En sorte que, sous l'apparence vivante de leurs ombrages, nous nous trouvons, en réalité, entourés d'innombrables spectres végétaux, de fantômes d'arbres!... Les anciens arbres nous quittent! Place aux jeunes.
Un nuage passa sur le front, cependant mathématique, de M. C**:--à travers les hauts branchages, au dehors, une petite ondée froide cliquetait.
--En effet, je crois, à présent, me souvenir... murmura-t-il;--mais n'exagérons rien!... et n'examinons rien de trop près, si nous voulons distinguer quelque chose... Il vous reste cette exubérante nature estivale...
--Comment! se récria de nouveau Daphnis,--comment, cher étranger, vous trouvez «naturel» un été où nous passons nos après-midi, ma pauvre Chloé et moi, à grelotter l'un auprès de l'autre?
--L'été n'est pas des plus chauds, en effet, cette année, reprit M. C**; eh bien, levez vos regards plus haut, jeunes gens! il vous reste la vue de ce vaste ciel intact et pur...
--Un ciel intact et pur... où se croisent, toute la journée, des essaims de ballons pleins de messieurs éclairés... ce n'est plus un ciel... naturel, cher étranger!
--Mais... la nuit, à la clarté des astres, au chant du rossignol, vous pouvez oublier...
--C'est que, murmura Daphnis, d'interminables rais électriques, partis du polygone, traversent l'ombre de leurs immenses balais de brouillard clair: cela modifie, à chaque instant, la clarté des étoiles et frelate la belle lueur lunaire sur les bois!... La nuit n'est plus... naturelle.
--Quant aux rossignols, soupira Chloé, les sifflets continuels des trains de Melun les ont épouvantés; ils ne chantent plus, bel étranger!
--Oh! jeunes gens! s'écria M. C**, vous êtes, aussi, bien... pointilleux!--Si vous aimez tant le _Naturel_, que ne vous êtes-vous fixés au bord de la mer?... comme jadis?... Le bruit des hautes vagues... les jours d'orage...
--La mer, cher étranger? dit Daphnis: c'est que nous n'ignorons pas qu'un gros câble en aniaise, d'un bout à l'autre, l'immensité bien surfaite.--Il suffit, vous le savez, d'y verser un ou deux barils d'huile pour en apaiser les plus hautes vagues à près d'une lieue de ronde. Quant aux éclairs de ses «orages», du moment où, du centre d'un cerf-volant, on peut les faire descendre dans une bouteille,--la mer, aujourd'hui, ne nous paraît plus si... naturelle.
--En tout cas, dit M. C**, les montagnes restent, pour les âmes élevées, un séjour où le calme...
--Les montagnes? répondit Daphnis, lesquelles? Les Alpes, par exemple? Le mont Cenis?... Avec son chemin de fer qui le traverse, de part en part, comme un rat,--et qui, de sa vapeur, enfume, comme un fétide encensoir ambulant, les plateaux jadis verdoyants et habitables?... Les trains express parcourent, du haut en bas, les montagnes, avec des roues à crans d'arrêt. Ce n'est plus... naturel, ces montagnes-là!
Il y eut un moment de silence.
--Alors, reprit bientôt M. C**, résolu à voir jusqu'où tiendraient les paradoxes de ces deux élégiaques amants de la Nature, alors, jeune homme, que comptez-vous faire?
--Mais... y renoncer! s'écria Daphnis: suivre le mouvement! Et, pour vivre, faire,--par exemple... de... la politique, si vous voulez. Cela rapporte beaucoup.
A ce propos, M. C** tressaillit et, réprimant un éclat de rire, les regarda tous deux.
--Ah! dit-il; vraiment?... Et, si je ne suis pas indiscret, que voudriez-vous être, en politique, monsieur Daphnis?
--Oh! dit tranquillement Chloé, toujours d'une exquise voix doctorale et terre à terre, puisque Daphnis représente, en soi, le parti des ruraux mécontents, bel étranger, je lui ai conseillé de se porter, à tout hasard, en candidat exotique, dans la circonscription la plus «arriérée» de ce pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de nos jours, aux yeux de la majorité des électeurs, pour mériter la médaille législative? Savoir se garder, tout d'abord, d'écrire--ou d'avoir écrit--le moindre beau livre; savoir se priver d'être doué, en aucun art, d'un immense talent; affecter de mépriser comme frivole tout ce qui touche aux productions de pure Intelligence: c'est-à-dire n'en parler jamais qu'avec un sourire protecteur, distrait et placide; savoir, habilement, donner de soi l'impression d'une saine médiocrité; pouvoir tuer le temps, chaque jour, entre trois cents collègues, soit à voter de commande,--soit à se prouver, les uns aux autres, que l'on n'est, au fond, que de moroses hâbleurs, dénués, sauf rares exceptions, de tout désintéressement;--et, le soir, en mâchonnant un cure-dents, regarder la foule, d'un oeil atone, en murmurant: «Bah! Tout s'arrange! tout s'arrange!» Voilà, n'est-il pas vrai, les préalables conditions requises pour être jugé possible.--Une fois élu, l'on éprouve neuf mille francs d'appointements (et le reste), car on ne se paye pas de mots, à la Chambre!--l'on s'appelle l'«Etat»... et l'on décerne, entre temps, un ou deux brillants bureaux de tabac à sa chère petite Chloé!... Tout cela n'est pas inepte, je trouve: c'est un _métier_ facile. Pourquoi n'essaierais-tu pas, Daphnis?
--Eh! dit Daphnis, je ne dis pas non. C'est une question de frais d'affiches et de démarches dont l'on pourrait, à la rigueur, surmonter l'écoeurement.--Après tout, s'il ne s'agissait que d'avoir une «opinion» pour enlever la chose,--tenez, cher étranger, mettons-les toutes en votre chapeau rond--et tirez au hasard!--Vous devez avoir la main heureuse, je sens cela; vous amenez la meilleure d'entre elles, je parie,--celle qui sera, comme on dit, l'épingle du jeu.--D'ailleurs, m'est avis que si, plus tard, une autre me devenait plus plaisante, me souriait davantage,--peuh! au taux où elles sont, en cette époque, pour ce qu'elles pèsent et produisent, je ne me donnerais même pas la peine d'en changer.--Les «opinions», en ce siècle, ne sont plus... naturelles, voyez-vous.
M. C**, en homme affable, en esprit éclairé, condescendit à sourire de ces innocents paradoxes qu'excusait, à ses yeux, l'âge de ces précoces originaux.
--Au fait, monsieur Daphnis, dit-il, vous pourriez représenter le parti du Cynisme-loyal, et, à ce titre, réunir bien des suffrages.
--Sans compter, reprit Chloé, que--si je dois en croire, bel étranger, le bout du journal qui enveloppait le fromage, ce matin,--plusieurs localités chercheraient à faire équilibre (en inventant _quelqu'un_ jusqu'à présent d'introuvable) à la gênante influence de certain «général» devenu l'engouement public, le député à la mode, et dont la politique...
--Un _général_, dites-vous, Chloé?... interrompit Daphnis avec étonnement:--un général... qui fait de la politique... et qui est député... Ce n'est donc pas un général... naturel?
--Non! dit M. C**, plus grave malgré lui, cette fois.--Mais, concluons, mes jeunes amis. Votre franchise d'adolescents un peu bizarres, mais aimables, a gagné ma sympathie, et je dois, à mon tour, me faire connaître. Je suis l'actuel chef de l'Etat français, dont vous me semblez de trop ironiques citoyens;--et je prends bonne note, monsieur Daphnis, de votre prochaine candidature.
Entr'ouvrant son frac, M. C** laissa voir, entre son gilet et sa belle chemise blanche, empesée et rectangulaire, cette aune de large ruban de moire rouge qui va si bien à ses portraits et qui ne laisse aucun doute sur les augustes fonctions de qui le porte: cela remplace la couronne, sans choquer.
--Tiens! le roi! s'écrièrent, à la fois, Daphnis et Chloé, se levant, pleins de stupeur et de vague respect.
--Jeunes gens, il n'y a plus de roi! dit, avec froideur, M. C**; cependant, j'ai les pouvoirs d'un roi... quoique...
--J'entends! murmura Daphnis avec une sorte de condoléance: vous n'êtes pas, non plus, un roi... naturel?
--J'ai, du moins, l'honneur de présider une république naturelle! répondit (plus sec) M. C**, en se levant.
Daphnis toussa légèrement, à ces mots, mais sans interrompre, par déférence, n'étant pas encore «député».
--Comme tel, ajouta M. C**, je vous octroie,--en retour de votre hospitalité gracieuse, et par exception,--licence pleine et entière d'occuper,--sans être inquiétés par nos gardes, et ceci durant les vacances de l'exercice 1888,--ce val désert, sis en l'une des principales forêts de l'Etat.--Puissé-je, l'heure venue, vous devenir plus utile, jeunes attardés d'une légende, qu'hélas! le Progrès, je le vois, surannise!...
--Que béni soit le jour... commença Daphnis.
Et le «roi» salua les deux «bergers» et se retira, d'un pas égal, entre les grands arbres défunts, vers le vieux palais lointain,--laissant le pseudo-couple de Longus quelque peu saisi de l'aventure.
Rentré en la royale demeure, où, provisoirement, M. C** occupe, je crois, les appartements de saint Louis (les moins inhabitables, d'ailleurs, de cette bâtisse ancienne qui n'a plus de raison d'être que comme rendez-vous de chasse ou villégiature pittoresque), l'honorable président du régime actuel, en fumant un _vrai_ cigare dans l'oratoire du vainqueur d'Al-Mansourah, de Taillebourg et de Saintes, ne pouvait s'empêcher de reconnaître, en soi-même, qu'au fond l'amour des choses _trop_ naturelles n'est plus qu'une sorte de rêve des moins réalisables, bon à défrayer, tout au plus, le verbiage des gens en retard,--et que DAPHNIS et CHLOÉ, pour mener, aujourd'hui, leur train du passé, leur simple existence champêtre, pour se nourrir, enfin, de _vrai_ lait, de _vrai_ pain, de _vrai_ beurre, de _vrai_ fromage, de _vrai_ vin, dans de _vrais_ bois, sous un _vrai_ ciel, en une _vraie_ chaumière, et liés d'un amour sans arrière-pensée, auraient dû commencer par mettre leur dite chaumière sur un pied d'environ vingt-cinq mille livres de rente,--attendu que le premier des bienfaits dont nous soyons, positivement, redevables à la Science, est d'avoir placé les choses simples essentielles et «naturelles» de la vie, HORS DE LA PORTÉE DES PAUVRES.
LE CHANT DU COQ
_A Monsieur le Docteur Albert Robin._
Et continuo, _cantavit gallus_.
EVANGILES.
Le château fortifié du préfet romain Ponce Pilate était situé sur la pente du Moria: celui du tétrarque Hérode s'élevait, éblouissant, au milieu de jets d'eaux vives et de portiques, sur le mont Sion non loin des jardins de l'ancien Grand Prêtre Annas, beau-père de ce «Joseph», surnommé Caïphe, soixante-huitième successeur d'Aaron, dont le lourd palais sacerdotal se dressait, également, au faîte de la ville de David.
Or, le 13 du mois de nisan (14 avril) de l'an de Rome 782 (an 33 et un _temps_ de J.-C.), un détachement de la cohorte d'occupation--savoir cinq cent cinquante-cinq hommes, prêtés au Grand Prêtre, en cas de sédition populaire, par le préfet--cerna silencieusement, sur les dix heures et demie du soir, les abords montueux des Oliviers.
A l'entrée de ce sentier, que coupait, plus haut, l'inégal ruisseau du Cédron, le chef des piquiers du Temple, Hannalus[3] causait, sans doute, avec les centurions; il attendait ces agents d'Israël auxquels seuls il devait faire livrer passage, en vue de l'arrestation d'un factieux en vogue, de ce magicien de Nazareth, du fameux Jésus, que l'on savait s'être «réfugié» là, cette nuit.
[3] Quelques rabbins ont écrit _Ananus_ (voyez _Rouleaux des commentaires talmudiques du Consistoire de Varsovie_, 1827).
Bientôt, sous le clair de lune pascal[4], apparut, dévalant du faubourg d'Ophel, un gros de policiers pourvus de bâtons, d'épées et de cordes: ils étaient commandés par les deux émissaires du Grand Conseil, Achazias et Ananias--qu'assistait un porte-lanterne, Malchus, homme de confiance de Caïphe.--La troupe avait pour guide le plus récent disciple de ce Jésus, un homme originaire de cette petite ville de Karioth, sise dans la tribu de Juda, sur les bords de la mer Morte, à la limite occidentale de Gomorrhe l'ensevelie--(bien qu'il y eût aussi, aux frontières, un certain autre bourg moabite, appelé Kérioth, qui étageait ses quelques feux non loin de l'étang du Dragon).
[4] La Pâque juive ne pouvait être célébrée qu'à la pleine lune:--ce qui annule, astronomiquement, l'hypothèse de l'éclipse totale du soleil, avancée par quelques-uns pour essayer de justifier comme _naturelles_ les Ténèbres prouvées du Vendredi-Saint.
L'homme en question était le seul disciple _juif_; les onze autres étaient _galiléens_.
Le Maître lui avait lavé les pieds avant de consacrer la Pâque avec les disciples.
Hannalus était ce même _sar_, ou chef, des gardes préposés aux nocturnes inspections des bâtiments du Temple. Quarante-deux années plus tard, lors du sac de Jérusalem, il fut traîné à Rome, chargé de chaînes, malgré ses soixante-quinze ans, et jeté aux pieds meurtriers de l'empereur Claude. Pour Achazias et Ananias,--faux témoins l'heure suivante,--le Talmud, sans nul détour, les déclare «délateurs à la solde du sanhédrin, comme ayant mission d'épier les pas, actes et paroles de Jésus». Quant à leur guide, son prophétique surnom signifie, en araméen, en syriaque et en samaritain, non seulement son lieu de naissance, mais, selon qu'on le prononce, il veut également dire l'_Usurier_, l'_Homme de mensonge_, le _Trahisseur_, la _Mauvaise récompense_[5], le _Ceinture de cuir_ (porte-bourse), et, surtout, _Le Pendu_: le surnom résume la destinée.
[5] Ou, plutôt: «C'est là sa récompense.» (S. Jérôme.)
Le groupe, donc, redescendit peu après, emmenant un homme de très haute taille, dont les mains étaient liées. Jésus, en effet, était d'une stature fort élevée entre celles des humains,--car, lors de la Découverte de la Vraie Croix par l'impératrice sainte Hélène[6], l'on mesura l'intervalle entre les trous creusés par les clous des mains, ainsi que la distance entre ceux des pieds et le point d'intersection central des deux traverses: ces traces attestaient un patient d'une grandeur corporelle pouvant dépasser six pieds modernes.
[6] Voir la _Vie de sainte Hélène: Invention de la Sainte Croix_, et les auteurs sacrés qui ont traité du Bois de la Croix: (S. Bernard, S. Chrysostome), etc.--Voir aussi Ernest Hello, _Physionomies de Saints_.--Et _La Bonne Nouvelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ_, tome V. (Publiée par Bray et Retaux. Auteur anonyme.)
Les légionnaires du préside Ponce Pilate escortèrent l'escouade et le divin Prisonnier jusqu'à l'opulente demeure d'Annas, puis regagnèrent le fort Antonia. L'ancien Grand Prêtre, n'ayant plus qualité pour statuer, dut renvoyer la cause devant le Sénat des soixante-dix, que présidait son gendre;--ce collège, au mépris encore de la Loi, venait de s'assembler sous les lampes de minuit chez Caïphe, dans la salle du Conseil.
--La Loi!... ne prescrivait-elle pas, aussi, que le Pontificat majeur ne pouvait être conféré qu'à vie?... Ah! qu'importait? Aujourd'hui, les Docteurs, sciemment oublieux du texte éternel, déposaient et remplaçaient, parfois dans le même semestre, au souffle d'influences de toute nature, les Grands Prêtres de Dieu.--De là l'ironie sombre de l'évangéliste saint Jean: «Caïphe était Grand Prêtre _cette année-là_[7].»
[7] Voir le docteur Sepp, _Vie de Jésus_, tome III.
Or, Simon-Pierre et saint Jean, depuis les Oliviers, avaient suivi, dans les illicites détours de cette marche, ceux qui s'étaient saisis du Fils de l'Homme. A l'arrivée au tribunal de Sion, l'évangéliste, qui était connu chez le Grand Prêtre, pria, par trouble, la gardienne du portail de laisser Simon-Pierre pénétrer dans la tour carrée ou atrium du Palais; puis, y quittant l'apôtre, courut prévenir Marie, la Vierge veuve, chez qui devait s'être rendu saint Jacques, fils de Cléophas, frère de saint Joseph; saint Jacques était l'un de ces orphelins recueillis, selon la Loi, sous le toit de leur oncle défunt, et qui, élevés avec Jésus, presque, même, de son âge, furent appelés, depuis, ses _frères_ d'après la coutume juive.--A dater de cette heure-là, saint Jean ne quitta plus la Sainte Mère,--qui, onze heures plus tard, devait devenir la sienne.
Au centre des portiques, en face des degrés de marbre jauni qui conduisaient au porche de cèdre de cette salle du premier étage où fut «jugé» le Sauveur, les gens de Caïphe, mêlés de gardiens, de soldats juifs, se trouvaient assis ou groupés, autour d'un épais brasier de charbon, car, en Orient, les nuits d'avril distillent de malsaines bruines, de glaciales rosées;--Pierre vint aussi parmi eux se chauffer;--ceci d'instinct, les pensées confuses, déconcertées, le regard trouble: la flamme éclairait sa face... Il considérait cette porte fermée.
Et de l'au-delà de cette porte, il entendait--l'on entendait dans l'atrium--les rumeurs, les sonores vociférations de l'assemblée. Les prêtres de la Chambre-Inférieure, déclarés uniquement aptes aux sacrifices, excitaient les satellites du Seuil à frapper Celui... qu'ils accusaient;--les Scribes,--docteurs de la Loi,--ne parlaient, avec des clameurs et d'obligatoires grincements de dents, que d'appliquer cette Loi--qu'ils enfreignaient à cet instant même, puisque le Nasi, souverain juge pouvant seul décréter la mort, n'avait pas été convoqué, par défiance;--les Anciens, enfin, les Archiprêtres de la Chambre-Haute, créatures d'Annas (qui, dérision! avait fait nommer successivement Grands Prêtres ses cinq enfants, sans compter, même, ce gendre), imposaient silence à Joseph de Haramathaïm et au pharisien Nicodémas (en hébreu, Bonaï ben Goriôn), bien que le Gamaliel d'alors, tenant tête au _sagan_ Annas, exigeât la libre défense.
Tout à coup, sur l'interrogat précis de Caïphe, l'on entendit la réponse éternelle: «Vous L'AVEZ DIT!» Elle tomba, tranquille, dans le grand silence.--Puis, aussitôt, les cris: «A mort[8]!...» et le bruissement des vêtements déchirés[9].
[8] Car il _fallait_ que, cette nuit même, la condamnation fût prononcée par le dernier sanhédrin d'Israël.--Le _mois_, le _jour_, l'_heure même_, du sacrifice, n'étaient-ils pas prédits depuis bien longtemps?--Le _mois_?... On peut lire dans le traite du Talmud, _Rosch Haschana_ (fol. 14, vers 2): «Ce fut au mois de nisan qu'Israël, autrefois, fut délivré de l'Egypte); _de même, au mois de nisan, il sera de nouveau délivré_.»--Le _Jour_?... On peut lire dans le livre du rabbin Nephtâli intitulé _Emeck Hamméleck_ (fol. 141, ch. XXXII, verset 2): «Nous avons une tradition _précise_ qui nous enseigne que la Rédemption s'accomplira _la veille de la Pâque, à l'entrée du Sabbat_.»--L'_Heure_?... Elle est contenue dans le texte qui précède, puisque c'est le vendredi,--14 de nisan toujours, cette année-là,--que commençait, _à partir de notre troisième heure_, le sabbat de la Pâque juive.
[9] S'autorisant d'un texte du Lévitique (XXI, 10), on a reproché au Grand Prêtre Caïphe d'avoir transgressé la loi mosaïque en déchirant son vêtement.--Saint Léon le Grand dit même, à ce sujet, qu'il déchira _son honneur sacerdotal avec ses vêtements, en oubliant la Loi qui les lui conférait_.--Il y a, toutefois (au dire des rabbins), un texte du Talmud qui prescrivait au Grand Prêtre, au cas d'un sacrilège en Justice, de déchirer ses vêtements _de bas en haut_:--et les sanhédrites de haut en bas. Addition bien osée au texte formel de Moïse.
Maintenant en cette cour du palais prédestiné, autour du brasier, dont les lueurs pâlissaient avec le petit jour,--à quelques pas, sous cette porte terrible qu'il regardait encore, Simon-Pierre, pour se délivrer des questions dont le pressaient, depuis quelques instants, servantes et soldats, cherchant, enfin, à demeurer libre et, par ainsi, pouvoir,--ô candeur de l'homme!--_se rendre utile_(!!)--en était arrivé, de la dénégation d'abord vénielle, puis d'un reniement plus grave, à cette éperdue parole: «Je jure que je ne connais pas _cet homme_!»
Et, en cet instant, selon la prophétie du Sauveur, _le Coq chanta_.
Longtemps après la destruction de Jérusalem, au cours de l'un des premiers siècles de l'Eglise, il s'éleva, paraît-il, au sujet de _ces trois mots_,--s'il faut en croire une tradition latine provenue de vieux cloîtres,--une controverse des plus étranges entre des Juifs de Rome et quelques zélateurs chrétiens qui s'efforçaient de les catéchiser.
--Un _coq_ chanta? dites-vous... s'écrièrent les Juifs, avec des sourires;--ils ignoraient donc notre Loi, ceux qui ont écrit cela! Vous-mêmes, la connaissez-vous? Sachez que l'on n'eût pas trouvé un coq vivant dans tout Jérusalem. Celui qui eût introduit, dans la cité de Sion, l'un, vivant, de ces animaux,--surtout la veille de ce jour de la Pâque où l'on immolait, sur les parvis du Temple, des milliers d'holocaustes,--eût encouru, comme sacrilège, la lapidation. Car la Loi motivait sa rigueur sur ceci, que le coq, prenant sa vie sur les fumiers qu'il pique et fouille de son bec, en fait sortir mille impures bestioles que le vent des hauteurs dissémine et qui peuvent, en se répandant--et pullulant--par les airs, aller altérer les viandes consacrées à Dieu. Or, comme, de mémoire d'Israélite, aucune mouche, même, ne vola jamais autour de la chair des victimes expiatoires[10], comment croire un Evangile dicté, selon vous, par l'Esprit-Saint,--et, cependant, où nous relevons une aussi grossière impossibilité!
[10] Rien d'étonnant que, par cette froide température d'avril et à la hauteur du mont Moria, nulle mouche ne se montrât dans les airs.
Cette objection, très inattendue, ayant interdit quelque peu les chrétiens,--et, ceux-ci réaffirmant, pour toute réponse, l'infaillible vérité des Saints Livres,--l'on fit venir, pour les confondre définitivement sur ce point mystérieux, un rabbin très âgé, depuis longtemps captif, dont tous vénéraient la science profonde et l'intégrité.
--Ah! répondit tristement le vieil exilé, depuis la ruine de la maison de leurs pères, les enfants d'Israël ont-ils donc oublié les rites du service de la Maison du Seigneur!... Quoi! _l'on n'eût pas trouvé_,--dites-vous, _de coq vivant dans Jérusalem?_ Vous vous trompez! Il y en avait UN! Et c'est bien de celui-là que ce Jésus, de Nazareth, doit avoir voulu parler,--puisque ce texte précise «LE» COQ, et non pas «_un_» coq. Vous oubliez le grand Coq solitaire du Temple, le veilleur sacré, nourri des grains que lui jetaient les vierges, et dont la voix s'entendait au delà du Jourdain. Son cri matinal, mêlé au grondant fracas des portes de l'édifice rouvertes à chaque aurore, retentissait jusque dans Jéricho!... Plus sonore que les sabliers, il annonçait les heures du soir avec la ponctualité des étoiles!--Et la fonction de cet oiseau, crieur exact des instants du Ciel, était d'avertir le Préfet du Temple et les lévites armés,--dont ses appels dissipèrent souvent la somnolence,--du quadruple moment des rondes de nuit.
C'était l'AVERTISSEUR.
PROPOS D'AU DELA