‹ Nouveaux contes cruels et propos d'au delàChapitre 6 sur 7 · L'AMOUR SUBLIME

L'AMOUR SUBLIME

M. Evariste Rousseau-Latouche, député de l'un de nos départements les plus éclairés, siégeait au centre gauche de notre Parlement.

Au physique, c'était un de ces hommes qui ont toujours eu l'air d'un oncle.

Quarante-cinq ans, environ; l'encolure un peu molle, résistante pourtant; la chair des joues offrait quelques menues bouffissures, l'âge ayant ses droits; mais il en humectait chaque matin, de crèmes diverses, la couperose. Le nez long et froid. Les yeux grisâtres. La lèvre inférieure franche, rouge, un peu épaisse: la supérieure très fine et formant la ligne quatrième de la carrure du menton. La voix bien timbrée, précise. Brun encore, mais ceci grâce à ces innocentes «applications» de teinture qui sont de mode.

C'était le type de l'homme de nos jours, exempt de superstitions, ouvert à tous les aspects de l'esprit, peu dupe des grands mots, cubique en ses projets financiers, industriels ou politiques.

En 1876, il avait épousé mademoiselle Frédérique d'Allepraine, la tutrice de cette orpheline de dix-sept ans la lui ayant accordée à cause de l'extérieur, à la fois sérieux et engageant, de cet honnête homme;--et puis les situations se convenaient...

Rousseau-Latouche avait fait sa fortune dans les lins. Il ne s'était enrichi que par le travail--et, aussi, grâce à quelque peu de savoir-faire,--sans parler de certaines circonstances dont il est convenu que les sots seuls négligent de profiter; tout le monde l'estimait donc, de l'estime actuelle.

Au moral, il avait les idées françaises d'aujourd'hui, les idées, ayant cours,--excepté en quelques négligeables esprits. Ses convictions se résumaient en celles-ci:

1º Qu'en fait de religions, tous les cultes imaginables ayant eu leurs fervents et leurs martyrs, le Christianisme, en ses nuances diverses, ne devait plus être considéré que comme un mode analogue de cette «mysticité» qui s'efface d'elle-même--brume traversée par le soleil levant de la Science;

2º Qu'en fait de politique, le régime royal en France (et ailleurs), ayant fait son temps, s'annule également, de soi-même;

3º Qu'en fait de morale pratique, il faut, tout bonnement, se laisser vivre selon les règles salubres de l'honnêteté (ceci autant que possible),--sans être hostile au Bien, c'est-à-dire au Progrès;

4º Qu'en fait d'attitude sociale, le mieux est de laisser, en souriant, pérorer les gens en retard, dont le cerveau n'est pas d'une pondération calme et dont les derniers groupes tendent à disparaître comme les Peaux-Rouges.

Bref, c'était un être éminemment sympathique, ainsi que le sont, de nos jours, presque tous ceux qui--les mains vides, mais ouvertes--sont doués d'assez d'empire sur eux-mêmes pour pouvoir prononcer, non seulement sans rire, mais avec une sincérité d'accent convaincante, le mot _Fraternité_,--c'est-à-dire le mot le plus lucratif de notre époque.

Madame Rousseau-Latouche, née Frédérique d'Allepraine, en tant que nature, différait de son mari.

C'était une personne atteinte d'âme,--un être d'_au delà_ joint à un être de terre. Elle était d'un genre de beauté à la fois grave, exquis et durable. Il ressortait de sa personne une sympathie pénétrante, mais qui humiliait un peu. Le regard chaste et froid de ses yeux bleus éclairait, d'intérieurement, sa transparente pâleur; et la grâce de son affabilité charmait,--bien qu'un peu glacée, à cause des gens dont le sourire trop volontiers s'affine.

En dépit des trente ans dont elle approchait, elle pouvait inspirer les sentiments d'un amour auguste, d'une passion noble et profonde. Quelque surpris que fussent, à sa vue, les visiteurs ou même les passants, il était difficile de ne pas se sentir moins qu'elle en sa présence,--et de ne pas rendre hommage à la simplicité si tranquillement élevée de cet être d'exception perdu en un milieu d'individus affairés. Dans les soirées elle semblait, malgré son évidente bonne volonté, si étrangère à son entourage, que les femmes la déclaraient «supérieure» avec un demi-sourire qui servait la transition pour parler de choses plus gaies.

Ses goûts étaient incompréhensibles, extraordinaires. Ainsi, musicienne, elle n'aimait exclusivement et sans jamais une concession, que cette musique dont l'aile porte les intelligences bien nées vers ces régions suprêmes de l'Esprit qu'illumine la persistante notion de Dieu,--d'une espérable immortalité en cette incréée «Lumière» où toute souffrance mortelle est oubliée.

Elle ne lisait que ces livres, si rares, où vibre la spiritualité d'un style pur. Peu mondaine, malgré les exigences de sa position, c'était à peine si elle acceptait de figurer en d'inévitables ou officielles fêtes. Taciturne, elle préférait l'isolement, chez elle, dans sa chambre, où sa manière de tuer le temps consistait, le plus souvent, à prier, en chrétienne simple, pénétrée d'espérance. Privée d'enfants, ses meilleures distractions étaient de porter, elle-même, à des pauvres, quelque argent, des choses utiles, ceci le plus possible, et en calculant de son mieux ces dépenses; car Evariste, sans précisément l'entraver ici, serrait devant toutes exagérations, et non sans sagesse, les cordons de la bourse.

M. Rousseau-Latouche, en conservateur sagace, en esprit éclectique, aux vues larges, comprenant toutes les aberrations des êtres non parvenus encore à sa sérénité intellectuelle, non seulement trouvait très excusable, en sa chère Frédérique, cette «mysticité» qu'il qualifiait de féminine, mais, secrètement, n'en était point fâché. Ceci pour plusieurs motifs concluants.

D'abord, parce que, si ce genre de goûts témoignait, en elle, d'une race «noble», le mieux est, aujourd'hui, d'absoudre, avec une indulgence discrète (une déférence, même), ces particularités d'atavisme destinées à s'atténuer avec les générations. On ne peut extirper, sans danger, ces espèces de taches de naissance,--qui, d'ailleurs, donnent du piquant à une femme. Puis,--tout en reconnaissant, en soi-même, la fondamentale frivolité de pareilles inclinations, on doit ne pas oublier qu'en de certains milieux influents encore, et dont les préjugés sont par conséquent ménageables, on peut être fier, négligemment, de laisser constater, en sa femme, ces travers sacrés, flatteurs même, et qu'ainsi l'on utilise. C'est une parure distinguée.

Ensuite, cela présente--en attendant qu'il soit trouvé mieux--des garanties d'honnêteté conjugale des plus appréciables, aux yeux surtout d'un homme d'Etat, absorbé par des labeurs d'affaires, de législature, etc.,--qui, enfin, «n'a pas le temps» de veiller avec soin sur son foyer. En somme donc, ces diverses tendances d'un tempérament imaginatif constituant, à son estime, en sa chère femme, une sorte de préservatif organique, une égide naturelle contre les nombreuses tentations si fréquentes de l'existence moderne, Evariste,--bien qu'hostile, en principe, à leur essence,--avait fait, en bon opportuniste, la part du feu. Que lui importait, après tout? Ne vivons-nous pas en un siècle de pensée libre? Eh bien! du moment où cela non seulement ne le gênait pas, mais--redisons-le--lui pouvait être utile, flatteur même, entre temps, pourquoi ce clairvoyant époux eût-il risqué sa quiétude, en essayant, sans profit, de guérir sa femme de cette maladie incurable et natale qu'on appelle l'âme?... Tout pesé, ce vice de conformation ne lui semblait pas absolument rédhibitoire.

Presque toute l'année, les Rousseau-Latouche habitaient leur belle maison de l'avenue des Ternes. L'été, aux vacances de la Chambre, Evariste emmenait sa femme en une délicieuse maison de campagne, aux environ de Sceaux. Comme on n'y recevait pas, les soirées étaient, parfois, un peu longues; mais on se levait de meilleure heure. Un peu de solitude, cela retrempe et rassoit l'esprit.

De grands jardins, un bouquet de bois, de belles attenances, entouraient cette propriété d'agrément. N'étant pas insensible aux charmes de la nature, M. Rousseau-Latouche, le matin, vers sept heures, en veston de coutil à boutonnière enrubannée et le chef abrité d'un panama contre les feux de l'aurore, ne se refusait pas, tout comme un simple mortel, à parcourir, le sécateur officiel en main, ses allées bordurées de rosiers, d'arbres fruitiers et de melonnières. Puis, jusqu'à l'heure du déjeuner, il s'enfermait en son cabinet, y dépouillait sa correspondance, lisait, en ses journaux, les échos du jour, et songeait mûrement à des projets de loi--qu'il s'efforçait même de trouver urgents, étant un homme de bonne volonté.

Pendant la journée, madame s'occupait des nécessiteux que le curé de la localité lui avait recommandés:--ce qui, avec un peu de musique et de lecture, suffisait à combler les six semaines que l'on passait en cet exil.

Vers la fin de juillet, l'an dernier, les Rousseau-Latouche reçurent, à l'improviste, la visite exceptionnelle d'un jeune parent venu de Jumièges, la vieille ville, et venu pour voir Paris--sans autre motif. Peut-être s'y fixerait-il, selon des circonstances--si difficiles à prévoir aujourd'hui.

M. Bénédict d'Allepraine se trouvait être le cousin germain de Frédérique. Il était plus jeune qu'elle d'environ six années. Ils avaient joué ensemble, autrefois, chez leurs parents; et, sans s'être revus depuis l'adolescence, ils avaient toujours trouvé, dans leurs lettres de relations, entre famille, un mot aimable les rappelant l'un à l'autre. C'était un jeune homme assez beau, peu parleur, d'une douceur tout à fait grave et charmante, de grande distinction d'esprit et de manières parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche les trouvât (mais avec sympathie) un peu «provinciales».

Or, par une coïncidence vraiment singulière, étant surtout donnée la rareté de ces sortes de caractères, la nature intellectuelle de Bénédict d'Allepraine se trouvait être pareille à celle de Frédérique. Oui, le tour essentiellement pensif de son esprit l'avait malheureusement conduit à certain dédain des choses terre à terre et à l'amour exclusif des choses d'en haut: ceci au point que sa fortune, bien que des plus modestes, lui suffisait, et qu'il ne s'ingéniait en rien pour l'augmenter, ce qui confinait à l'imprévoyance.

Ce n'était pas qu'il fût né poète; il l'était plutôt _devenu_, par un ensemble de raisonnements logiques et, disons-le tout bas, des plus solides, à la vue de toutes les feuilles sèches dont se payent, jusqu'à la mort, la plupart des individus soi-disant positifs. S'il acceptait de «croire» un peu par force, aux réalités relatives dont nous relevons tous, bon ou mal gré nous, c'était avec un enjouement qui laissait deviner la mince estime qu'il professait pour la tyrannie bien momentanée de ces choses. Bref, il s'était, de très bonne heure--et ceci grâce à des instincts natals--détaché de bien des ambitions, de bien des désirs, et ne reconnaissait, pour méritant le titre de sérieux, que ce qui correspondait aux goûts sagement divins de son âme.

Hâtons-nous d'ajouter que, dans ses relations, c'était un coeur d'une droiture excessive, incapable d'un adultère, d'une lâcheté, d'une indélicatesse, et que cette qualité, comme le rayon d'une étoile, transparaissait de sa personne. Quelque réfractaire qu'il se jugeât quant à l'action violente, s'il eût découvert, au monde, telle belle cause à défendre qui ne fût illusoire qu'à, demi, certes il se fût donné la peine d'être ce que les passants appellent un homme, et de façon, même, probablement, à démontrer, sans ostentation, le néant, l'incapacité de ceux qui l'eussent raillé sur les nuages de ses idées généreuses; mais, cette belle cause, il ne l'entrevoyait guère au milieu du farouche conflit d'intérêts qui, de nos jours, étouffe d'avance, sous le ridicule et le dédain, tout effort tenté vers quoi que ce soit d'élevé, de désintéressé, de digne d'être.--S'isolant donc en soi-même, avec une grande mélancolie, c'était comme s'il se fût fait naturaliser d'un autre monde.

Bénédict reçut un accueil amical chez les Rousseau-Latouche; on s'ennuyait, parfois; ce jeune homme représentait, au moins pour Evariste, quelques heures plus agréables, une distraction. Puis, il était de la famille, M. d'Allepraine dut céder à l'invitation formelle de passer les vacances avec eux.

En quelques jours, Frédérique et Bénédict, s'étant reconnus _du même pays_, se mirent, naturellement, à s'aimer d'un amour idéal, aussi chaste que profond, et que sa candeur même légitimait presque absolument. Certes ils n'étaient pas sans tristesse; mais leur sentiment était plus haut que ce qui leur causait cette tristesse.--Oh! cependant, ne pas s'être épousés! Quel éternel soupir! Quel morne serrement de coeur!

L'épreuve était lourde.--Sans doute ils expiaient quelque ancestral crime! Il fallait subir, sans faiblesse, la douleur que Dieu leur accordait, douleur si rude qu'ils pouvaient se croire des élus.

Rousseau-Latouche, en homme de tact, s'aperçut très vite de ce nébuleux sentiment dont leurs organismes moins équilibrés que le sien, les rendaient victimes. Comment l'eussent-ils dissimulé? C'était lisible en leur innocence même--en la réserve qu'ils se témoignaient.

Evariste,--nous l'avons donné à entendre,--était un de ces hommes qui s'expliquent les choses sans jamais s'emporter, son calme énergique lui conférant le don d'_étiqueter_ toujours, d'une manière sérielle, un fait quelconque, sans l'isoler de son ambiance,--et, par conséquent, de le dominer, en l'utilisant même, s'il se pouvait,--dans la mesure du convenable, bien entendu.

Si donc son premier mouvement, instinctif, immédiat, fut de congédier Bénédict sous un prétexte poli, le second fut tout autre, après réflexion:--toute autre!

Étant données, en effet, ces deux natures «phénoménales», il fallait bien se garder, au contraire, de renforcer, en le contrecarrant, en ayant même l'air de le remarquer, cette sorte d'«angélisme» futile, ce cousinage idéal dont il redevait à lui-même de dédaigner d'être jaloux, du moment où il en tenait solidement l'objet réel. Leur honnêteté, qu'il sentait impeccable, le garantissait. Dès lors, il ne pouvait qu'être flatté, dans sa vanité d'homme de quarante-cinq ans, d'avoir pour femme une personne, qu'un jeune homme aimait--et aimerait--_en vain_! La _qualité_ de leur inclination réciproque, il la comprenait exactement. C'était une sorte d'affectif, de morbide et vague penchant, éclos de trop mystiques aspirations et sans plus de consistance matérielle que le vertige résulté d'un duo de musique allemande, chanté avec une exagération de laisser-aller. Il lui suffirait, à lui, Rousseau-Latouche, d'un peu de circonspection pour circonscrire ce prétendu «amour» dans ces mêmes nuages d'où il émanait, et paralyser, d'avance, en lui, toutes échappées vers nos pâles mais importantes réalités. Il était bon de temporiser. Rien d'alarmant, en cette fumée juvénile, qui se dégageait--d'un couple de cerveaux ébriolés par une manière de tour de valse,--dans l'azur, et qui se disséminerait de soi-même au vent des désillusions de chaque jour.

Tous deux étaient, à n'en pas douter, d'une intégrité de conscience aussi évidente que la transparence du cristal de roche; ils étaient incapables d'un abus de confiance, d'une déshonnête chute en nos grossièretés sensuelles,--enfin d'un adultère, pourvu, bien entendu, que le Hasard ne vînt pas les tenter outre mesure. Son mariage leur était aussi désespérant que sacré,--car leur nature était de prendre au sérieux ces sortes de choses au point qu'ils eussent rougi de s'embrasser en cachette comme d'une insulte mutuelle! Dès lors, tous deux ne méritaient, au fond--(avec son estime!)--qu'un doux sourire. Il était l'homme,--eux étaient des enfants,--des «bébés» ivres d'intangible!--Conclusion: la ligne de conduite que lui dictaient la plus élémentaire prudence et le sentiment de sa rationnelle supériorité, devait être de fermer les yeux, de ne rien brusquer, de laisser, enfin, s'user, faute d'aliment physique, ce platonique «amour» qui,--supposait-il,--si nulle absolvable occasion, nulle circonstance... irrésistible... ne leur était offerte, pour ainsi _de force_, n'avait rien de vraiment sérieux,--et qu'au surplus les souffles hivernaux de la rentrée à Paris (en admettant, par impossible, qu'il durât jusque-là) dissiperaient comme un mirage. Il n'en resterait entre eux trois qu'un innocent souvenir de villégiature,--agréable, même, à tout prendre.

Cependant, les soirs,--dans les promenades aux jardins,--au déjeuner, au dîner, surtout dans le salon, lorsqu'on s'y attardait en causerie,--quelle que fût la retenue froide qu'ils se témoignaient, Frédérique et Bénédict semblaient se complaire à ne parler que d'«idéalités» de _surexistence par delà le trépas_, d'unions futures, de nuptiales fusions célestes,--ou de choses d'un art très élevé,--choses qui, pour M. Rousseau-Latouche, n'étaient, au fond, que des rêveries, des jeux d'esprit, du clinquant.

En vain cherchait-il, de temps à autre, à ramener la conversation sur un terrain plus solide,--le terrain politique par exemple:--on l'écoutait, certes, avec la déférence qui lui était due; mais, s'il s'agissait de lui répondre, on ne pouvait que se reconnaître trop peu versés en ces questions graves, et aussi d'une intelligence trop insuffisamment pratique, pour se permettre de risquer un avis en cette matière.--De sorte que, par d'insensibles fissures, la conversation glissait entre les mains (cependant bien serrées) du conversateur, et s'enfuyait en rêves mystiques. Bref, ils avaient l'air de fiancés que séparait un tuteur opiniâtre, et qui, à force d'ennuis, devenus insoucieux de se posséder sur la terre, faisaient, naïvement, leurs malles devant lui, Rousseau-Latouche, député du centre, pour les sphères éthérées.

C'était l'absurde s'installant dans la vie réelle.

Ceci dura quinze longs jours, au cours desquels Evariste, tout en n'ayant qu'à se louer de sa femme et de Bénédict au point de vue des convenances, en était tout doucement arrivé à se sentir comme _étranger_ chez lui. Il ne pouvait s'expliquer ce phénomène, trouvant au-dessous de sa dignité de prendre au sérieux l'impalpable. Bien souvent il avait eu, de nouveau, la violente démangeaison de congédier Bénédict,--poliment, mais en ayant soin d'isoler Frédérique de cette scène d'adieux qui, présumait-il, ne se fût point terminée sans tiédeur. Et toujours le motif qui l'avait maintenu dans l'espèce de neutralité modérée dont il avait préféré l'option dès le principe, n'était autre que la dédaigneuse pitié qu'il ressentait, disons-nous, pour cet immatériel amour, et qu'il eût eu l'air de reconnaître, comme VALABLE, en s'effarouchant. Oui, c'était un homme trop soucieux de sa dignité morale pour accéder à cette concession risible.

A de certains moments, il en venait à _regretter_ de ne pouvoir, vraiment, leur adresser aucun reproche, fondé sur la moindre inconséquence de leur part. C'est qu'il avait affaire non pas à des amoureux de la vie, mais à des amants de la Vie. A la fin, ceci l'énerva jusqu'à refroidir l'amour que Frédérique lui avait inspiré si longtemps. Les êtres _trop_ équilibrés ne pardonnent pas volontiers l'âme, lorsque, par des riens inintelligibles pour eux (mais très sensibles), elle les humilie de son inviolable présence. L'âme prend, alors, à leurs yeux, les proportions d'un grief: et, même amoureux, cela les dégoûte bientôt de tout corps affligé de cette infirmité.

C'est pourquoi l'idée vint à Evariste,--l'idée étrange et cependant _naturelle_!--de les humilier à son tour, de leur montrer, de leur PROUVER qu'ils étaient, «au fond», des êtres de chair et d'os comme lui, et comme «tout le monde»!... Et que, sous les dehors de leurs belles phrases, plus ou moins redondantes, mais aussi creuses qu'idéales, se cachaient les sens purement _humains_ d'une passion _très banale_!... Et que ce n'était pas la peine de le prendre de si haut avec les choses terrestres, quand après tout l'on n'en faisait fi qu'en paroles!

Il se mit donc--sans trop se rendre compte de la vilenie compassée d'un tel procédé--à leur tendre des pièges! à les laisser seuls, aux jardins, par exemple,--alors qu'il les observait de loin, muni d'une forte jumelle marine.--(Oh! certes, dès le premier baiser, par exemple, il serait survenu, et leur eût, en souriant, fait constater leur hypocrite faiblesse!)... Malheureusement pour lui, Frédérique et Bénédict ne donnèrent, en ces occasions, aucune prise à ses remontrances, ne réalisèrent pas son singulier _espoir_. Ils se parlèrent peu, et se séparèrent bientôt, sans affectation, par simple convenance. Frédérique devant aller rendre ses visites à des pauvres, Bénédict lui remettait un peu d'or, pour l'aider en ces futilités toutes féminines. De là les quelques paroles entre eux échangées. Evariste les trouvait au moins imbéciles.

Le fait est qu'aux yeux d'un jeune homme ordinaire, de ce que l'on appelle un Parisien, Bénédict eût passé pour un simple sot et Frédérique pour une coquette s'amusant d'un provincial. Rien de plus. Cependant le lien qui les unissait, pour vague qu'il fût, était, positivement, plus solide que... s'ils eussent été coupables. Evariste, qui tout d'abord s'était épuisé, en manifestations tendres, pour Frédérique (la sentant comme s'échapper), avait renoncé à la lutte devant le dévoué sourire de sa femme. Il semblait n'en être plus, à présent, que le propriétaire; une dédaigneuse aversion pour cette malheureuse insensée s'aigrissait en son raisonnable coeur centre-gauche. Cette énigmatique passion que Bénédict et Frédérique paraissaient n'éprouver que sous condition perpétuelle d'un sublime Futur, il finissait par la reconnaître pour la plus vivace de toutes, pour l'indéracinable, celle sur quoi s'émoussent tous les sarcasmes. Il sonda le mal d'un coup d'oeil: le divorce était l'unique issue!--Il fallait le rendre inévitable, le _forcer_,--car Frédérique, en bonne chrétienne, s'y fût refusée à l'amiable, le divorce étant défendu.--L'indifférente résignation qu'elle avait mise à supporter les cauteleuses tendresses de son mari le prouvait d'avance, outre mesure, et celui-ci ne s'illusionnait pas à cet égard.

En ces conjectures, le mieux d'en finir était le plus tôt: la situation devenant intolérable.

L'épisode avait duré cinq semaines; c'était trop! Il en avait par-dessus les oreilles! Ayant négligé, à force de souci, ses lotions normales de teinture, sa barbe et ses cheveux étaient _devenus_ réellement gris. Il fallait agir sans le moindre retard, car l'excellent homme comptait se marier en toute hâte, aussitôt, s'il se pouvait, après le prononcé du Tribunal.

Soudainement, il annonça donc le prochain retour à Paris, et simula,--comme dans les romans et pièces de théâtre les plus rudimentaires,--un départ de deux ou trois jours: il allait, disait-il, jeter un coup d'oeil sur l'état de son hôtel en l'avenue des Ternes.

M. Rousseau-Latouche avait, tout justement, pour ami d'enfance, non point le commissaire de police de Sceaux, mais un commissaire de police des environs, qu'il avait fait nommer à ce poste.

Il alla donc le trouver et s'ouvrit à lui, ne lui taisant rien, lui précisant les choses telles qu'elles étaient, avec une clarté d'élocution dont il manquait à la Chambre, mais qu'il trouvait quand il s'agissait d'élucider ses affaires personnelles.--Tout fut raconté à dîner, en tête à tête.

Il fallut du temps, quelques heures, pour que le commissaire se rendît un compte exact de la situation, qu'il finit par entrevoir, à la longue, grâce à la sagacité spéciale qui est inhérente à cette profession.

On arriva donc, en tapinois, le _lendemain_ «du départ», afin de ne rien brusquer, d'endormir tous soupçons. Deux heures après le dernier train du soir, on pénétra dans la maison, grâce aux clefs doubles d'Evariste, dont toutes les mesures étaient prises.

Il faisait une nuit d'automne, superbe, douce, bien étoilée.

On monta l'escalier, sans faire le moindre bruit. Il était près d'une heure du matin: le point capital était de les surprendre comme on dit, _flagrante delicto_.

La porte du salon n'était pas fermée, on parlait à l'intérieur. Le commissaire, avec des précautions extrêmes, ouvrit sans que la serrure grinçât. Quel spectacle écoeurant s'offrit alors, à leurs yeux hagards!

Les deux amants, le dos tourné à la porte, et chacun les mains jointes sur le balcon d'une fenêtre ouverte, aussi bien vêtus qu'en plein midi, contemplaient, l'un vers l'autre, l'auguste nuit de lumière, avec des regards d'espérance, et récitaient ensemble, à l'unisson, leur prière du soir, d'une voix lente, mais dont la terrible simplicité d'accent semblait devoir glacer le sourire des gens les plus éclairés.

A ce tableau, M. Rousseau-Latouche demeura comme saisi d'une sorte d'hébétement grave: sur le moment, il eut, même, comme un vertige et craignit pour sa raison!--Son ami, le froid commissaire de police, reçut, entre ses bras, cet homme d'Etat chancelant, et d'un ton de commisération profonde lui dit alors naïvement à l'oreille ce peu de mots:

--Pauvre ami! Pas MÊME... _trompé_!...

La légende nous affirme (hâtons-nous de l'ajouter) qu'il se servit d'une expression plus technique, chère à Molière.

Le fait est que pour l'honorable M. Rousseau-Latouche, ç'avait été jouer de malheur d'être tombé sur deux êtres aussi... _intraitables_!

LE MEILLEUR AMOUR

Entre les êtres destinés non pas au bonheur convenu, mais au réel bonheur, nous devons compter un jeune Breton nommé Guilhem Kerlis. On peut dire qu'il naquit sous une étoile heureuse, et que peu d'hommes, en leur amour, furent plus favorisés que lui. Cependant, combien simple fut son histoire!

Ce fut en 1882, à la brune d'un beau soir de septembre, qu'Yvaine et Guilhem se rencontrèrent dans la campagne de Rennes, près d'une barrière de prairie. Yvaine, fort jolie, avait seize ans; c'était la fille unique d'une métayère presque pauvre; elles habitaient le gros bourg de Boisfleury, près de la ville.

Ce soir-là, suivie de deux génisses et d'une demi-douzaine de brebis, tout son troupeau, elle rentrait.

Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était le fils d'un garde-chasse du baron de Quélern: il rentrait aussi, son gibier en gibecière. Tous deux, s'étant regardés, s'étonnèrent de ne pas s'être vus plus tôt, car le bourg n'était pas à plus de deux lieues de la chaumière du garde. Autour d'eux, les champs de luzerne, les avoines fauchées, encore mêlées de fleurs, et, venues du lointain, les senteurs des bois embaumaient l'air vespéral. Ils se dirent quelques paroles.

Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu'elle avait au corsage. Guilhem lui fit présent d'une belle perdrix rouge, et l'on se sépara sur un rendez-vous que la jeune fille accorda sans hésiter, car on avait parlé mariage--et Guilhem, tout de suite, lui avait plu.

Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier que l'automne parsemait déjà de feuilles dorées;--ce fut la main dans la main qu'ils échangèrent de naïves confidences, sans même penser qu'ils s'aimaient.--Puis, tous les jours, jusqu'à la fin d'octobre, Guilhem la revit, se passionnant pour elle.

C'était un grave coeur plein de croyances, dont les sentiments étaient à la fois purs, ardents et stables. Yvaine était joueuse, engageante et d'un babil d'oiseau; peut-être un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent avec d'innocents baisers, de doux projets de ménage.

Et c'était une longue étreinte silencieuse, lorsqu'ils se quittaient.

Comme Guilhem avait gardé son secret, même pour son père, le vieux garde attribuait l'air nouvellement soucieux de son fils aux seules approches du moment de la conscription--ce qui entrait pour une part, aussi, dans la vérité.--L'ancien sergent lui donnait, à souper, des conseils pour réussir au régiment.

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Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi--sans remarquer qu'Yvaine, étant seulement très jolie, mais sans une lueur de beauté, ne pouvait être qu'incapable de sentiments bien solides.

Amoureuse, peut-être; amante, sa nature s'y refusait. Certes, elle se fût peu défendue, s'il eût voulu, d'avance, en obtenir des privautés conjugales plus sérieuses que des baisers et des étreintes; mais, en ce croyant, une sorte d'effroi de ternir sa fiancée maîtrisait la fièvre des désirs, l'emportement de la passion, de tels entraînements, trop oublieux de l'honneur, sentaient le sacrilège, et ceci les réfrénait. Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, au fond de ses idées, qu'il eût si fort cette qualité du respect;--et même son inclination pour lui s'en attiédit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce trop grave amour--qu'elle comprenait à l'étourdie, et selon d'étroites sensations; bref, elle eût bien préféré que Guilhem fût «plus amusant»; mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute être comme cela, _d'abord_.

Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle ressentait pour lui plutôt de l'amitié que de l'amour. Cependant, ils échangèrent la bague; elle l'attendrait. Cinq ans de fidélité! N'était-ce pas compter sur un rêve que d'y croire, l'ayant bien regardée? Pourtant l'idée ne vint même pas à Guilhem qu'elle pût manquer à sa parole.

Le matin de son départ, au moment de s'éloigner vers la ville, il lui dit, la tenant embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant, avec la croix.--Ah! mon Guilhem, lui répondit-elle (avec un accent si sincère qu'elle en fut dupe elle-même sur le moment), si tu te faisais tuer à la guerre, je te jure que je me ferais religieuse!» Il eut un tressaillement: c'était la promesse inespérée! Dans un élan de tendresse profonde, il lui ferma les paupières d'un long baiser... C'était scellé! Ils étaient mari et femme. On s'écrirait toutes les semaines.--La vérité, c'est qu'Yvaine l'avait entrevu en uniforme d'officier, ce qui l'avait transportée. Ils se séparèrent, les yeux en pleurs, n'ayant l'un de l'autre qu'une petite photographie, tirée par un artiste de passage, au prix d'un franc.

Guilhem fut incorporé dans les chasseurs d'Afrique et dirigé sur la province d'Alger.

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Les premières lettres furent pour tous deux une joie charmante, presque aussi douce que les premiers rendez-vous. L'éloignement avait rendu Guilhem, pour la jeune fille, une sorte de «chose défendue» dont on la privait, et qu'elle désirait par cela même.

Puis, il y avait le devoir, maintenant qu'on s'était bien promis l'un à l'autre.

En six mois, cependant, les pâlissements de l'absence altérèrent un peu la constance déjà longue d'Yvaine. Elle soupirait et s'ennuyait de cette monotonie, de cette solitude. Sa parole jurée lui pesait parfois comme une chaîne. Elle en était revenue à l'amitié. Ses lettres, sa seule distraction, demeuraient toutefois les mêmes, ayant pris le pli des phrases tendres. Celles de Guilhem témoignaient qu'il ne vivait de plus en plus que d'elle--et d'espoir. Mais quatre ans et demi encore!... Naïve, elle bâillait, parfois, en y songeant. Sur ces entrefaites, le père de Guilhem, le vieux garde Kerlis, mourut, laissant un pécule des plus modestes, que Guilhem plaça, par correspondance, pour jusqu'à son retour.

Cette présence, qui avait gêné la mère et la fille, ayant disparu, celles-ci respirèrent plus à l'aise. La mère Blein, des plus accortes et jolie encore, devint de moeurs un peu libres.

Si bien qu'un jour, moins de dix mois après le départ de Guilhem, il arriva comme si un absurde coup de vent eût passé tout à coup.

Yvaine, en effet, par un soir de fête de village, s'en laissa dire par un jeune élève de marine, venu en congé, qui la séduisit à l'improviste et dut, après deux jours, la laisser seule.

Elle comprit alors trop tard qu'elle avait commis, _en riant trop_, l'irréparable.--Allons, c'était fini! Que faire? S'étourdir? Elle sentit que la vie allait l'entraîner.

Un mois après, à Rennes, elle avait un amant, qui l'installa, sans luxe d'ailleurs. Bientôt, devenue fille galante, elle mena l'existence de gros plaisirs qu'offre la province aux personnes désireuses de «s'amuser».

Cependant, par une féminine bizarrerie, elle avait gardé, au fond du coeur, un faible pour le passé lointain qu'elle avait trahi si follement. Les lettres douces et réchauffantes qu'elle recevait toujours formaient un tel contraste avec le ton dont les «autres» lui parlaient!... Ne sachant d'elle que ce qu'elle lui en apprenait, le soldat continuait, là-bas, de la respecter et de la chérir. Il est des soupirs qui éclairent: elle l'appréciait davantage, à présent!... De sorte que, sans bien se rendre compte de ce qu'elle osait, elle lui répondait avec la candeur d'autrefois, qu'elle retrouvait en lui écrivant--lui laissant croire, par un jeu triste et pour gagner du temps, qu'elle était toujours celle qu'il avait connue.

Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait du bien. Comment y renoncer? Pourquoi le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il pas toujours assez tôt? Elle devait s'efforcer de faire durer l'illusion de Guilhem jusqu'à la fin, s'il était possible. «Il a encore trois années!» se disait-elle;--et cela l'enhardissait. Et puis, elle ne pouvait s'en empêcher. C'était son seul et poignant bonheur.--«Tant mieux, s'il vient me tuer, quand il apprendra mon inconduite!... pensait-elle. Soyons _heureux_ d'ici là!»--Ce qui ne l'empêchait pas, lancée comme elle était, de continuer, dans les intervalles, son train de fille qui s'étourdit et se donne «du bon temps» avec les étudiants et les officiers.

Tout à coup, plus de lettres. C'était la cinquième année, aux premiers mois seulement.

Ce silence brusque la remplit d'une angoisse violente. Saurait-il? A-t-il appris? Elle en fut d'autant plus consternée qu'au moment où ce silence compta plusieurs semaines, elle se trouvait à l'hospice, officiellement soignée, pour un mal abominable, gagné au cours de sa vie joyeuse, et qui la défigurait. Voici ce qui s'était passé:

Une fois incorporé dans son escadron, Guilhem, fort de son grave amour et sûr de sa fiancée, s'était bientôt fait remarquer comme soldat solide, studieux, exemplaire. Il lui semblait, chaque jour, qu'il gagnait Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa conduite irréprochable. Ne vivant que des lettres qu'il recevait de France, et qui lui remplissaient le coeur, Yvaine était là, pour lui! L'absence la multipliait, sous le beau ciel oriental, et la mélancolie du désir l'y faisait apparaître encore plus charmante, plus délicieuse que dans les champs bretons. La joie, certaine pour lui, de l'avoir pour femme,--il l'éprouvait ainsi, d'avance, et chaque jour l'en rapprochait.

Lorsqu'il passa maréchal des logis avec la médaille militaire, son fier contentement se doubla de l'écrire à sa digne et chère petite femme!... Ah! comme, en son être, les mots foi, patrie, honneur, foyer, conservaient toutes leurs vibrations virginales,--grâce à ce pur sentiment qu'il avait emporté du pays!... Au point d'inaltérable confiance où il était parvenu, Guilhem, en lisant les phrases où parfois un mot trouble eût dû l'étonner, faisait la demande et la réponse--et justifiait tout.

Étant supposé qu'il eût soudainement appris de quelqu'un la réalité et qu'à force de preuves l'évidence eût fait chanceler sa foi, quel noir dégoût, quel poison, quelle horreur de vivre! Quel effondrement! Certes, celui qui lui eût fourni ces preuves, sous prétexte «d'être dans le vrai», n'eût-il pas été, dans son zèle aussi niais que maudissable, bien moins un ami qu'un meurtrier? Les braves lettres de son honnête et sainte petite Yvaine, n'était-ce pas pour lui le réel bonheur au milieu de cette séparation forcée, mais saturée d'espérance, qui était, au fond, la plus grande chance de sa vie? N'était-ce pas même le seul bonheur possible, entre eux, que cette ombre?

En admettant que son numéro l'eût exempté du service et qu'il eût épousé, là-bas, son Yvaine, quelle différence! Après les ivresses brèves, lorsqu'il se serait aperçu de la futile, oisive, inconsistante, coquette et dangereuse nature de sa femme, que de pleurs secrets il eût versés, lui qui ne pouvait concevoir que sacré le foyer conjugal!...

Quel ennui bientôt! quelle vieillesse redoutable! quelle solitude à deux, si toutefois une légèreté de sa femme n'eût pas amené quelque tragique dénouement!

Eh bien! au lieu de ce résultat _positif_ du bonheur soi-disant réalisé, sa bonne étoile d'homme prédestiné à n'être que _réellement_ heureux l'avait comblé de ces quatre ans et demi de félicité sans nuage, faite d'espoir bien fondé, d'absence illusoire, de réconfortants souvenirs chaque jour revécus! Et cela grâce à la duplicité mêlée d'effroi, grâce, enfin, à la duplicité pardonnable de celle qu'il ne pouvait soupçonner!... _Pardonnable?_ avons-nous dit. Certes, comment, en effet, juger «coupables» ou «innocentes» ces sortes de natures?

Autant prétendre les alouettes criminelles parce qu'elles ne peuvent résister au miroir!

Et si l'on objecte que ce bonheur n'était que le fruit d'un mensonge, nous répondrons: cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu fait toujours naître le bien du mal. D'ailleurs, dans ce bas monde, quel est le bonheur qui, au fond, ne tient pas à quelque mensonge?

Une nuit, aux premiers mois de cette cinquième année, Guilhem fut réveillé par le clairon. C'était une révolte d'Arabes. Il sauta en selle; on chargea.

L'escarmouche fut chaude; mais, moins d'une heure après, le mouvement séditieux était réprimé.

Comme l'on revenait au campement, sous la clarté des étoiles, deux ou trois coups de feu lointains, attardés, retentirent; des balles sifflèrent--et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant à venger un mort.

En effleurant le maréchal des logis, et comme celui-ci levait son sabre, l'Arabe étendit son flissah. De bas en haut, l'arme traversa la poitrine de Guilhem, qui s'inclina, mourant, sur l'encolure de son cheval, pendant que l'indigène disparaissait sous une étendue de dattiers, au long de la route.

On l'étendit sur une civière; mais il fit signe de s'arrêter; il n'arriverait pas vivant. C'était fini.

La pleine lune, au grand ciel africain, éclairait le groupe militaire.

Le voyant, d'instants en instants, s'éteindre, tous ceux qui l'entouraient, l'estimaient et l'aimaient, sentaient leurs yeux se mouiller et le contemplaient, tête nue.

Il tira de sa poitrine la petite photographie de la fiancée vénérée, qu'il ne devait plus revoir, _mais qui lui avait juré, s'il était tué à la guerre, de se consacrer à Dieu_.

Puis, comme le réel bonheur ne peut se trouver, ici-bas, _qu'en soi-même_, et que, par miracle, sa foi l'avait protégé contre tout scandale extérieur, emportant ses nobles et pures croyances préservées, il fit le signe de la croix. Alors, le visage rayonnant d'une joie extatique, tranquille, nuptiale, et touchant de ses lèvres l'image de sa chère et sainte femme, il expira doucement, d'un air d'élu.

LES FILLES DE MILTON

La jeune fille, tout à coup, soulevant un peu les paupières, et sans qu'un autre mouvement dérangeât son attitude, regarda très fixement, avec des yeux pénétrés d'une douce et poignante mélancolie, puis d'une voix languissante:

--Ma mère, enfin, lorsqu'un homme devenu débile et d'un esprit fatigué, d'une intraitable humeur, n'est plus en état d'être utile aux siens ni à personne, lorsque sa sénile vanité dont la suffisance fait sourire les passants, paraît s'augmenter aux approches d'une seconde enfance,--est-ce donc une criminelle prière que de demander à Dieu... de lui faire miséricorde... jusqu'à le rappeler le plus tôt possible vers la lumière... vers la vie éternelle?

La vieille femme, sans répondre, détourna la tête avec un frisson.

--C'est qu'en vérité me viennent des songeries... dangereuses! continua Déborah Milton, de cette même voix douce, claire et traînante, et que je me contiens mal de m'enfuir d'ici, parfois--pour bientôt revenir vous porter secours, ma mère! vous offrir du feu et du pain! Qu'importe le prix dont je les aurais payés!

--Tais-toi, Dieu le défend! Gagner le salut par la foi, dans l'épreuve, et ne murmurer jamais: voilà tout ce qu'il faut.

--Mais... j'ai vingt ans, moi! Tu l'oublies peut-être un peu, mère.

--Demain... tu auras mon âge. Tu verras... si tu y parviens.

--Ce soir n'est pas demain.

--Tais-toi.

Un silence.

--Tu es belle. Tu épouseras quelque jeune seigneur... espère, ma fille.

A cette parole, Déborah Milton se leva froidement et se tint debout, glacée et sévère.

--Un jeune seigneur! Ah! je ne veux pas rire entre ces murs couleur de sang! Quel d'entre eux voudrait pour femme de la fille d'un vieux rimeur sans pain, qui vota pour la mort de son roi? Je n'espère pas même... un pauvre ministre de Dieu... que le péril d'encourir la froideur du dernier des sujets de Charles II détournerait de ma main...

--Ton père a fait son devoir selon sa conscience!

--Les hommes austères devraient se passer d'enfants! murmura la jeune fille.

--Déborah!... tu es cruelle pour d'autres que pour lui!

--Oh! pardon, ma mère!

Elle frappa de son poing léger la table nue.

--C'est qu'aussi, à la fin, c'est horrible, cela! Toujours des rêves!... des cieux!... des anges, des démons qui ressemblent à des formes de nuages! Le ton dont ils parlent tout harnachés de leurs grelots de rimes sonores, fait douter de la réalité qu'ils représentent: elle se tait, l'agissante réalité. C'était bien la peine de devenir aveugle, pour voir au fond de l'obscurité éternelle passer tant de creux fantômes. La foi se nie dans une phrase trop bien cadencée, et qui attire l'attention sur elle en détournant l'esprit de ce qu'elle énonce. On dit: «Je crois!» et c'est fini. Peindre le ciel et l'enfer! Et le Paradis terrestre! Et l'histoire de l'infortuné couple d'êtres dont nous descendons tous! O tintement insupportable de mots vides! Creux travail! Et il faut, nous, ma soeur et moi, s'atteler à la besogne! écrire, muettes, ces divagations déraisonnables! Attendre, des fois, une heure, des vers qu'il faut souvent raturer... Et quand nous dormons sur le papier, nous réveiller à jeun, parfois,--et faire aller la plume... et toujours et encore mettre du noir sur du blanc... et jeter là dedans notre jeunesse annulée... alors qu'il y a là-bas, dans Londres, de bons abris, des tables bien servies et de beaux jeunes hommes,--qui vous feraient un accueil charmant!

Elle se tut.

--Mauvaises pensées! Résigne-toi!

--Des mots! Tu as faim, j'ai faim!... Voilà la vérité.

--Lui aussi a faim et ne se plaint pas, et de plus il souffre de vous savoir dans une détresse dont il est la cause.

--Allons! Deux choses le nourrissent: l'orgueil et la foi. Les poètes sont des êtres qui prennent une distraction pour but, au mépris des leurs et des peines qu'ils font supporter à ce qui les entoure. Rien ne les atteint! ils sont au fond de leurs rêves! O vanité! Dire qu'il s'imagine que ce «Paradis perdu» dominera les mémoires dans la Postérité! Dérision! Le libraire n'en donnera pas ce qu'a coûté le papier,--qu'il préfère même à notre pain. Bientôt nous serons en haillons; mais il est aveugle, et c'est de ses rimes, non de ses filles, qu'il est fier!... Et bourru jusqu'à nous battre! Non: c'est trop, je n'obéirai plus!

--Que veux-tu qu'il fasse?

--Ne plus être! Alors on pourrait changer de nom, s'expatrier, vivre! Ma soeur est jolie, et je suis belle. Eh bien, après?

--Et ton honneur, enfant! comme tu en parles!

--L'honneur des filles d'un vieux régicide?... D'un homme qui a participé à tuer celui qui seul donne un sens à ce mot,--l'honneur! Tu plaisantes, ma mère. Nous avons droit à l'honnêteté, voilà tout... On hérite de tout, bon ou mauvais, de ceux qui nous engendrent... Nous ferions pitié de prononcer ce mot: «notre honneur», devant ceux qui ont qualité pour estimer et au jugement desquels seulement on doit tenir.

--Tu parles comme il parlerait, s'il pensait comme toi. Mais il est des hommes qui souriraient de ce que tu dis.

--Eux-mêmes ne sauraient être que des menteurs: ce qui me dispenserait d'essayer de les convaincre, de souffrir de leur blâme ou d'être fière de leurs éloges. On les regarde, ils sont annulés,--et c'est fini.

--J'ai l'idée que nous pourrions peut-être emprunter quelque argent, si peu que ce soit, de M. Lindson. Nous ne lui avons rien demandé, jamais, à celui-là.

--Oui, je crois qu'il cherche à ne plus nous connaître, et qu'il n'ose pas être assez lâche, sans quelque motif. Il nous prêterait, sûr de n'être pas remboursé, et s'en autoriserait pour ne plus nous voir. Tu as raison. Veux-tu que j'aille, seule ou avec toi? Ne plus nous reconnaître! Il achèterait bien ce droit-là... deux écus, je pense.

La vieille, regardant par la fenêtre:

--Voilà, justement, M. Lindson;--on pourrait.

--J'y vais.

Rentre Emma, apportant du bois mort, un lourd fagot.

--Là!

Emma Milton courut à la huche, l'ouvrit, fureta derrière les assiettes de terre, et la referma, frappant les deux battants avec violence.

--Comment? Rien?... Où est le pain?

Silence.

· · ·

--Ta soeur est allée chercher quelque chose...

--Ah! Est-ce que le libraire a donné?

--Non, c'est M. Lindson auquel elle est allée emprunter.

--Oui: mais ce n'est pas sûr qu'il donne.

Rentre Déborah.

--Deux shillings!

La vieille se cache la figure.

Après un instant:

--C'est Dieu qui nous les donne: remercions-le de sa miséricorde et résignons-nous: il nous en donnera d'autres demain.

--C'est presque une aumône, dit Emma.

--Non, dit Déborah, c'est moins... je te dirai cela.

--Donne toujours, je cours chercher à manger.

Elle sort.

· · ·

Milton parut.

Le vieillard tâtait les murs du bout de sa canne. Son visage aux lignes sévères, blêmi par les chagrins, son vaste front aux trois rides longues et droites, ses yeux fixes et sans lumière, la noblesse mystique du tour de son visage, ses grands cheveux aux longues mèches blanches partagées au milieu... Un vieux pourpoint de velours marron et des chausses de même,--et son grand col d'un blanc sali, noué par deux glands, ses souliers à boucles et son chapeau puritain datant des jours de Cromwell...

Il entra.

--Vous êtes là, n'est-ce pas? dit-il.

On ne lui répondit pas, tout d'abord.

--Oui, mon ami, dit la vieille femme.

Déborah eut un mouvement d'épaules, Emma sourit.

--Voici, mais écrivez lisiblement, ou je... Surtout ne changez pas les mots qui me sont venus,--et n'interrompez pas, si je ne m'arrête... Vous avez la manie de me souffler des mots qui me semblent justes, quand vous me les dites, parce qu'ils m'étonnent..., et qui sonnent creux lorsque vous relisez!... Le mot qui ne semble pas juste, isolément, est souvent le plus exact, s'il vient d'ensemble: car il n'y a pas de mots, en réalité: le seul poète est celui qui ne peut qu'aboyer magnifiquement sa pensée... la rugir parfois,--la tonner souvent... Mais on ne l'entend jamais que dans des rafales... Tant pis pour ceux qui n'entendent pas la langue du pays d'où souffle en mes vers le vent de l'éternité...

«... Et pour donner à démarquer le ronronnement du vers, les images, les expressions, les tours d'intelligence, le mouvement de la pensée,--cela se prend comme rien, sans le savoir! Et avec un peu de main, on ne copie pas, on singe. On fait servir cela à n'importe quelle niaiserie... qui passera oubliée, mais qui, aujourd'hui, empêche l'attention sur l'oeuvre d'où procède cette bulle vide... et seule payée,--car le monde creux ne paie et n'estime que le vide... Qu'importe! la pensée seule vivra: les mots changent et se démodent vite; la pensée seule vivra,--car au fond des choses il n'y a ni mots ni phrases, ni rien autre chose que ce qui anime ces voiles! La pensée seule apparaîtra... l'impression de l'oeuvre seule restera!... Entre ces prétendus poètes, je suis comme un vivant parmi les morts, un homme parmi des singes, un lion dévoré par des rats. Jésus-Christ m'a montré la route: je sais comment les hommes accueillent un Dieu. J'aurai le sort des prophètes. Je me résigne à ce que l'homme se moque, à mon sujet, de ma pauvreté... Car si j'étais riche,--ah! quel grand poète ils me trouveraient, l'émule, au moins, de M. Tom Craik, l'auteur des... l'immortel nom m'échappe...

«Allons! Comme j'ai mal à l'estomac, mon Dieu! Mais, c'est peut-être un peu--la faim? Allons, ce n'est rien. D'ailleurs, vous devez être à jeun, mes filles, vous aussi? Car, si je me rappelle, il n'y a plus rien? Donc, rendons gloire à Dieu. Les saints ont peu mangé... Ce ridicule est moins pénible que l'indigestion de ceux dont l'espièglerie misérable nous vole le nécessaire... Écrivez. Pourquoi ne dites-vous rien? Êtes-vous là seulement?

«Nous les plaignons d'avoir été assez bêtes pour se donner un mauvais estomac à force de rire de notre jeûne: chacun son lot: ce sont des gens qui ne trouvent rien de plus doux à leur être ni de plus divertissant que d'escamoter le pain de leurs frères,--pour ricaner de les voir maigrir, faute d'aliments. Ils n'oublient qu'une chose, c'est qu'il est aussi ridicule de mourir d'indigestion que de faim, d'embonpoint que de maigreur,--et qu'ils mourront sans rire, même de nous.

«Ma fille, tiens, je t'en prie, je t'en supplie,--ne me fais pas parler davantage d'autre chose que de... Obéis-moi! Je suis ton père! tiens, me voici à tes genoux!

--Mon père! voyez quelle exaltation! Ce que vous faites est-il raisonnable? Devant un pareil acte, comment penser que vous jouissez du bon sens nécessaire pour dicter des choses lisibles, comme du temps où vous écriviez?... Croyez-vous! C'est dans l'intérêt de votre gloire que nous vous supplions de vous mettre au lit, de vous reposer.

--Ah! cruelle enfant! Sois... non, je ne veux pas maudire personne, pas même celle qui... Sache que c'est le souffle de Dieu! O murmures du souffle de Dieu! O misère de l'humilité divine! Il faut le bon vouloir de ces péronnelles pour qu'on entende murmurer en des vers le souffle de Dieu!... Vois, vieillard, comme ton oeuvre...

Les filles n'étaient pas toujours rebelles à l'irascible vieillard.

Alors, à tâtons, dans l'obscurité, il atteignit le dossier d'un siège, auprès de la table, s'assit, s'accouda, fermant les paupières.

... Et voici que la voix de Milton, lente et sublime... Il disait:

«Salut, lumière sacrée, fille du ciel née la première...»

Et ce fut un texte inconnu des générations.

C'était une éruption d'images où des pensées se symbolisaient en grands éclairs,--et la voix oublieuse de l'heure de la nuit sonnait, vibrante, profonde, mélodieuse! Un ange passa dans l'inspiration, car il semblait que l'on distinguât des frémissements d'ailes dans les mots sacrés qu'il proférait. Et les cimes des arbres de l'Eden s'illuminaient d'aurores perdues, et le chant matinal d'Ève, priant auprès des premières fontaines, devant l'Adam candide et grave, qui adorait, en silence,--et les reflets bleus du dragon s'enroulant autour de l'arbre défendu, et l'impression de la première tentatrice de notre race,--oh! cela chantait dans la transfiguration du vieux voyant...

A ces accents dont le souffle venait d'au delà de la terre, les trois femmes, en des toilettes de nuit, dans le désordre du premier sommeil quitté, l'une tenant une lampe qu'elles protégeaient de leurs mains contre le vent des ténèbres, apparurent aux portes de la salle où, dans la solitude et les grandes ombres, parlait le voyant des choses divines.

Les tiroirs.

La table.

A voix basse:

--Pas de papier! Quelle plume!... Elle n'a plus qu'un bec!

--Mon père, nous sommes là! Nous cherchons à écrire, mais vous allez trop vite... et l'on ne peut suivre... Ce que vous dites a l'air très bon, cette fois, je dois l'avouer... Si vous voulez bien recommencer, sans vous emporter ainsi, et parler lentement... peut-être...

Après un grand silence et un grand frisson, Milton répondit à voix basse, avec un soupir:

--Ah! il est trop tard, j'ai oublié.

ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU

LE DUC, _seul_.--Oublié déjà des hommes, gît, maintenant, en poussière, à l'ombre de la Croix, le royal banni, dans le caveau deux fois funèbre de Goritz. Là repose un homme qui a souffert et qui, sans une tache de sang sur ses mains, jointes en son symbolique linceul, a comparu, sacré seulement par l'agonie douloureuse et par la Mort, dans la lumière divine. Son noble suaire, il le préféra, pour garder pure sa parole, au souverain manteau de ses devanciers. Il dort, béni de ses serviteurs, en cette commune foi que n'ont troublée ni les épreuves, ni les années, ni la tombe, ni l'exil. C'est bien. Dormez, sire. Gloire à Dieu!

LE CHEVALIER, _entrant_.--Bonsoir, Monsieur le duc.--Encore cette mélancolie?

LE DUC.--Elle me surprend moi-même, car voici déjà très longtemps que le roi est mort.

LE CHEVALIER.--Ah! tout ce que vous voudrez; mais nous sommes jeunes!... Entre nous, vivent les habits de deuil qui font ressortir la joie d'un beau souper tout en lumière, sous les candélabres vermeils!... soupers d'un régent enfin légitime. J'aimais le roi: j'ai pleuré sa noble mort. Mais... il est mort. Voyez comme les Champs-Élysées sont beaux, ce soir! A quand le luxe d'une cour spirituelle, intéressante, nouvelle? L'industrie en sera plus vaillante, les femmes plus rieuses, le numéraire plus fluide. Les lys refleuriront: en attendant Dieu n'empêche pas les roses, au contraire. Entre nous, j'estime que vous voilà sauvés. On respire. Nous pensons qu'en n'effarouchant point cette bourgeoisie, nous neutraliserons de niaises défiances. Affaire de trois ou de cinq ans. Deux législatures, et nous y sommes, sans autres coups de fusil. Plus tôt, peut-être. Ah! la bonne revision qu'a la Chambre! Maintenant on a le temps, l'or, la sincérité, l'hérédité. De plus, on est moderne, donc possible. Entre nous on ressemblait, jusqu'à ce jour, à ces derviches tourneurs qui s'entraînent sur un air mystérieux, suranné, monotone. Le chef disparaît, la sarabande s'arrête et se retourne apercevant la foule qui contemplait, en souriant, depuis un demi-siècle, ce spectacle que nous lui donnions gratis.

«Nous voici bien réveillés et prêts à l'action; notre étoile sort, enfin, des nuages; Allons! ne nous attardons pas en vaines doléances qui ne ressusciteraient personne! Vivons avec les vivants. Après le droit divin, le droit humain. Cinq dynasties ont passé; salut à la sixième!--Depuis dix siècles nous avons fait succéder au cri de deuil le cri d'espérance:--Vive donc le roi! seulement, le roi raisonnable d'une vraie république, puissante et brillante! Pourquoi ce front soucieux?

LE DUC.--Que de plus dispos que moi demeurent dans la mêlée!

LE CHEVALIER.--Plaît-il?

LE DUC.--On laisse au soldat blessé le temps d'arrêt nécessaire pour qu'il recueille ses forces.

LE CHEVALIER.--Il est des heures où resserrer seulement les rangs doit suffire à soutenir les blessés. Se désintéresser du combat dans ces instants, c'est favoriser l'ennemi.--Duc, le devoir est de se rallier au prince nouveau.

LE DUC.--Je pensais connaître mon devoir, avec preuves à l'appui.

LE CHEVALIER.--Cependant, vous hésitez lorsqu'il s'agit de... restreindre la part du feu.

LE DUC.--Que voulez-vous, Chevalier! Quelques-uns ne peuvent s'habituer en vingt-quatre heures, à tel nouveau régime d'esprit et de croyances, qui, étranger la veille, semble utile aujourd'hui, jusqu'à provoquer l'enthousiasme. Ce zèle nous inquiète plus qu'il ne nous rassure. Bien que nous inclinant avec déférence devant l'hérédité, le décret que plusieurs de nos mandataires ont dicté à Goritz ne nous persuade pas, d'emblée, que le récent principe enté sur l'ancien soit de vertu propre à restreindre bien sérieusement la... part du feu, comme vous dites.

LE CHEVALIER.--Eh! ne serait-ce que d'un rien, la tâche en vaudrait la peine, ici.

LE DUC.--Gardez cette sincère opinion pour le dessert de vos soupers.

LE CHEVALIER.--La vôtre serait, alors?

LE DUC.--Que l'ennemi même est moins à craindre qu'un douteux ami.

LE CHEVALIER.--De quel droit médire ainsi d'un prince encore inconnu?

LE DUC.--Inconnu? Jamais prince ne le fut tout à fait de ses partisans. Au surplus, je n'ai prétendu vous faire part que de l'impression d'une conscience plutôt anxieuse que malveillante.

LE CHEVALIER.--Qu'elle se rassure! Il est des garanties d'intérêt et de nécessité; nos chefs les ont pesées, ayant acquis cette capacité, doublée par l'expérience, dont les résultats déjà...

LE DUC.--... sont d'avoir conduit un roi de France au sépulcre après cinquante-trois ans d'exil.

LE CHEVALIER.--Qui pouvait faire mieux?

LE DUC.--Ou pis?

LE CHEVALIER.--Ah! sortons d'abord de la République! Nous discuterons après!

LE DUC.--On hésite, vous dis-je, à sortir, même de Charybde, lorsque c'est à seule condition de mettre le cap sur Scylla.

LE CHEVALIER.--Quelles brusques réformes désirez-vous donc? Il est des transitions indispensables! Entre la lourde nuit et l'aurore, il y a le crépuscule!

LE DUC.--Nous avons connu l'aurore et le jour,--et... il se fait tard.

LE CHEVALIER.--Mais vous êtes,--nous sommes chrétiens! L'Espérance est le premier devoir des hommes de foi!...

LE DUC.--Prenez garde.--La foi s'appuie sur... la tradition...

LE CHEVALIER.--Ah! Monsieur le Duc, nul ne doit plus invoquer, ici, la tradition!--«_A quoi juger de l'arbre? A ses fruits._» Or, n'attendant même pas qu'il ait revêtu son feuillage pour le condamner, ne préjugeons pas, en téméraires, au nom (voulez-vous dire) de l'_espèce_ dont son germe serait pénétré,--car il se trouve, par un véritable miracle, _que l'espèce est double_ _désormais de cet arbre mystérieux_! Sa production future est donc tout à fait irrévélée. En supposant même que l'un des deux germes fût, hier, ainsi aveuglément condamnable, la vertu de l'autre, venant se greffer sur lui, le devoir devient, tout d'abord, de n'attendre que les meilleurs fruits de tous les deux, n'ayant pas l'expérience de leur avenir.--Souvenons-nous attentivement!--Est-ce un simple siège fleurdelisé d'or ou bien le trône de France que ce jeune homme, à la fois Orléans et Bourbon, est venu revendiquer à Frohsdorff, et, sujet soumis, demander à son roi? Strictement, le trône lui était transmissible sans cette grave, généreuse et humble démarche. S'il vous plaît de n'y constater qu'un acte d'adresse, il est permis de remarquer que cette adresse, loin d'être défendue, était salutaire pour tous. A présent, de quoi donc hérite, au profond de son être, l'héritier d'une dynastie sinon du principe vivant qui, seul, constitue le droit de cette dynastie? C'est là l'héritage dont monseigneur le Comte de Paris s'est fait, quand même, le légataire. Et le voici en possession. En présence du fait accompli nous ne devons plus voir, en lui, que le dauphin de France, _devenu_ absolument chef de nom et d'armes de la Maison même de l'Etat. Si vous commencez par manquer de confiance en lui, de quel exemple lui serez-vous?... De quel droit en attendrez-vous le salut? Triste gage de concorde offert à la nation que le spectacle, déjà, d'une hésitation pareille! Quels que soient les prétextes de votre réserve, oublieux vous-même de cette vertu dont le souverain sacré peut augmenter ou transfigurer, en son divin éclair, l'âme d'un prince, en supposant qu'il en soit besoin?... pourquoi mêler à tout hasard les vaines fumées du doute à la lumière de son avènement? Non. Le devoir est de se rappeler qu'un roi de France, au moment où il le devient, entend, tout à coup, l'auguste sens des vieilles paroles au nom desquelles, seulement, nous fléchissons le genou devant la majesté de leur élu!... Et que nulle douleur ne puisse nous égarer au point d'en douter jamais.

LE DUC.--Casuiste, l'onction manque. Toutefois, il y a du vrai dans votre sagace homélie.

LE CHEVALIER.--Il y a la confiance, quand même, dans le principe!...--Aidons le roi, vous dis-je. C'est déjà très heureux d'en avoir un de possible par le temps qui court.

LE DUC.--Monsieur le chevalier,--nous sommes, entendez-vous, le respect, le devoir et le dévouement. Il ne s'agit que de nous les inspirer!...--Si nos convictions avaient pour base l'intérêt seul, nos sentiments seraient de même qualité que ceux du vulgaire; le respect ne serait qu'une attitude; le devoir, qu'une conviction; le dévouement, qu'un feu de paille. Or, nous sommes des hommes de foi, ne suivant que des hommes de foi. Notre valeur politique, notre militante influence, notre bonne disposition constante dépendent, nous le disons toujours, des vues, des croyances et de la conduite morale de qui tient l'autorité dans notre pays.--Au premier ordre, nous saurons bien ce que... nous aurons à faire.

LE CHEVALIER.--Ce que nous aurons à faire? Obéir!

LE DUC.--Un instant.--Avant d'être royaliste, je suis chrétien.

LE CHEVALIER.--Avant d'être chrétien, je suis homme!

LE DUC.--Alors, soyez républicain: ce n'est pas la peine de changer.

LE CHEVALIER.--Eh! Quel roi serait assez simple pour attenter au crédit de ce qui le sacre!... La Religion doit, seulement, s'éclairer _autour_ du dogme: c'est l'arrière-pensée de tous! Que l'on en convienne oui ou non, nous vivons dans un siècle de lumières.

LE DUC.--Je suis de ces obscurantistes qui pensent que le christianisme n'a de leçons à recevoir de personne. Aucune épreuve--ni l'indifférence, ni les détresses,--ni les nuls soucis de ceux-là qui donnent la mesure de leurs âmes en un clignement d'oeil aussi vide que mensonger,--ne nous fera troquer jamais notre foi, ce droit d'aînesse, pour tous les plats de lentilles du Progrès.--Cette réserve bien établie, nous croyons à l'oeuvre de la délivrance, de clémence, de bien-être et d'équité que l'effort humain fonde, _providentiellement_, de jour en jour, et dont on déshonore l'esprit.

LE CHEVALIER.--Mais nous sommes partisans de tous les nobles élans de l'intelligence, comme de toutes les sages libertés!...--Ah ça! vous n'espérez pourtant pas ressusciter le drapeau blanc, j'imagine?

LE DUC.--Non. La bande blanche du drapeau tricolore ne flottera plus qu'à titre de souvenir sur les armées de France. Puisque le feu maître a poussé l'amour pour son royal étendard jusqu'à l'emporter avec lui dans la tombe et s'endormir dans ses plis, qui donc,--à moins d'être aveuglé, jusqu'à la démence, par une piété qui toucherait au sacrilège,--oserait briser les planches funèbres, pour lui ravir ce linceul? En vérité, celui-là trouverait plus d'exécuteurs que de partisans. En quelles mains sacrées le grand drapeau d'autrefois pourrait-il briller encore, hélas!... Et si l'on songe à la droiture, à l'honneur, à l'intégrité qu'il enveloppe en sa blancheur sainte, quel réveil pourrait être plus digne de son inoubliable gloire qu'un tel sommeil?... Non, non.--Qu'il dorme,--à l'entour de Celui qui l'a porté!

LE CHEVALIER.--Notre oriflamme a souvent changé de nuance, depuis cette journée de Rosebecque, où, pour la première fois, rouge avec ses fleurs de lys, il flamboya, tout à coup, sur sa lance d'or, dans la mêlée ardente, au grand soleil et décidant la victoire,--déployé par... par un chevalier d'alors, au-devant du jeune roi de France. Le principe qu'il comporte à travers les âges est donc, à vrai dire, indépendant de sa couleur... et il faut bien un drapeau à la patrie.

LE DUC.--Oh! la patrie, vous le savez, et le drapeau qui en représente ou dirige le développement au fort de l'Humanité, sont deux choses distinctes, sinon pour l'étranger, du moins pour nous. Il est évident que s'il s'agit de défendre la commune mère, elle sait,--et nous lui prouverons encore,--que nous l'aimons assez pour lui sacrifier même nos préférences et que le premier venu d'entre ses drapeaux nous suffit, en ces instants-là, pour nous rallier tous à son symbole héroïque.

«Mais si, entre nous seuls, il s'agit de sauvegarder la grandeur, la vitalité même de son être contre un esprit d'indifférence, d'hébétude, d'ironie vide et d'avilissement, à chacun selon sa conscience, alors le droit de faire prévaloir son emblème!... Qu'importe le nombre, le triomphe même ou la défaite à ceux qui _croient_ leur cause meilleure? Ceci ne les regarde plus. _Sursum corda!_ C'est l'affaire de Dieu.--Si donc le drapeau qui vous annonce est, réellement, un signe conciliateur, il sera vite jugé d'après les actes accomplis à son ombre. D'ici là, courtoise et mutuelle neutralité.

LE CHEVALIER.--Sans nous, vous n'auriez plus pour symbole qu'une hampe nue. Pourquoi la garder veuve sous l'influence de vaines appréhensions?... Ne serait-ce pas, plutôt, que vous cédez, peut-être, à la décision troublée d'une étrangère?

LE DUC.--Chevalier, les étrangers de la Maison de celle dont vous parlez accompagnent nos rois sur l'échafaud ou les suivent à l'exil durant toute une existence. Et lorsqu'elles n'ont connu de la majesté royale que les vêtements de deuil et que, pour prix d'un demi-siècle de courage, de foi, de grandeur et d'abnégation fidèle, il ne leur reste qu'un foyer désert et un tombeau, l'on est bien sévère si l'on trouve à reprendre sur leur compte.

LE CHEVALIER.--La reine, voulais-je dire, a cédé elle-même, sans doute, à de trop fidèles partisans du roi défunt. Depuis quand les souverains ne doivent-ils pas oublier jusqu'aux ressentiments devant la Raison d'Etat? Leur devoir est de lui sacrifier jusqu'à leur douleur.

LE DUC, _pensif_.--Oui, tombe remplie, château désert! Désert surtout, pour celle qui, maintenant seule, l'habite encore! Qui donc a-t-elle perdu? Un jour, autrefois! en Italie, où cette adolescente prédestinée vivait au milieu d'une cour brillante, on lui apprit que quelqu'un lui demandait sa main. Et lorsqu'on ajouta que ce futur fiancé, né sur les marches de l'un des plus grands trônes du monde, avait été chassé, tout enfant, du sol natal, et que cet enfant d'exil, jeune homme, était toujours proscrit, et que sa royale fortune était tout entière dans son coeur, dans sa foi, dans son âme,--et que des souvenirs terribles menaçaient encore celle qui recevrait de lui l'anneau nuptial--alors la jeune fille sourit et dit: «Je serai digne d'être sa compagne.» Ainsi se célébrèrent leurs noces lointaines.

«Et depuis lors, ils vécurent ainsi, toujours les regards pleins de la nostalgie du pays perdu et fixés sur cette terre qu'ils croyaient avoir le droit d'habiter et qu'ils ne pouvaient jamais pressentir jusqu'au delà de l'horizon. Et cet homme qui avait le droit de considérer ce pays comme le sien, cette terre aimée comme la sienne, était condamné à ne les connaître que... d'après des récits! était frustré de cette patrie, devenue pour lui comme légendaire et que tous deux n'entrevoyaient que dans leurs rêves.

«Et cependant, ce pays changeait. En 1848, une révolution; en 1852, une restauration impériale; en 1870, une défaite, la patrie sanglante, une révolution nouvelle...

«Et cependant, toujours l'exil.

«Elle voulut, du moins, que cet homme, dont ne voulait pas sa patrie, eût un foyer paisible, chrétien, noble, charitable et conjugal. Comme la jeune fille l'avait rêvé, elle fut la compagne douce, résignée,--toujours souriante, même au chevet mortel,--de ce banni! Et, au milieu de toutes ses tristesses, une tristesse plus poignante encore lui était réservée! A ce dernier représentant d'une si haute race elle n'eut même pas la joie de donner un héritier.

--Elle est pourtant quelque chose, cette femme! Elle est veuve d'un bon et loyal compagnon! Ce qui reste de lui et de son âme est sous ces voiles de deuil,--et n'est pas ailleurs!--Elle est celle qui était créée pour cette union. L'auréole qui se dégage de la mélancolie de son visage est le reflet de cette vie; et c'est dans ses yeux attristés que seulement nous pouvons avoir la sensation de toute cette longue épreuve.--Dans le souvenir de celui qui a disparu, elle est pour une moitié. Elle a été le double de cette âme, elle y a mêlé de la sienne. Elle est celle qui accepta tant d'effacement avec ce respect intime qui a su mettre un peu de joie au foyer proscrit.--A quel titre, de quel droit demander à présent à cette veuve douloureuse d'avoir en vue la raison d'Etat? Elle a bien gagné, pour prix de son amère journée, de se renfermer, vénérable, en sa douleur et de ne plus rien voir des choses extérieures ni des contingences humaines. Nous lui devons, tête nue en parlant d'elle, l'hommage respectueux et filial,--et nous n'avons d'autre droit que de lui prendre un peu de sa tristesse, si nous sommes dignes de la comprendre.

LE CHEVALIER, _froid_.--L'excès de sentimentalisme n'est point de mise en politique sérieuse et moderne.--Nettifions. Vous quittez la partie au moment où toutes nos forces sont nécessaires.--Soit! Mais les Alcestes de nos jours sont, vous le savez, des esprits chagrins dont on se passe. Et lorsqu'ils se rallient, à leur tour, après l'action, on se souvient de leur hésitation initiale. Le tronc sera debout sans leur secours.

LE DUC.--Les Alcestes vous répondent, au sujet du trône de France: Celui qui vient de mourir n'en voulait que l'honneur; si vous n'en voulez que le profit, vous ne régnerez pas. Car vous ne représenterez qu'une moitié de foi et qu'une demi-raison, ce dont la nation est un peu fatiguée. La foule est indifférente, alors qu'en fait de prestige on ne lui offre que celui-là.

LE CHEVALIER.--Duc, vous vous illusionnez: le souci de la lutte pour l'existence matérielle prime aujourd'hui tous les autres, aux yeux clairvoyants du peuple. Il lui subordonne même celui de sa pseudo-république; or, qui sommes-nous? _Ceux-là sous le régime desquels TOUS ont à gagner le plus._--Il ne s'agit que de le faire comprendre, et le reste s'ensuivra, d'une marche lente et sûre. La splendeur du résultat ne peut sortir que de tels commencements.--Prophète en retard, de trop grands sentiments, vous dis-je, ne sont plus de mode.

LE DUC.--Je ne savais pas que viendrait un temps où, selon vous, il s'en trouverait de trop grands pour l'âme d'un roi de France... et des Français...--Les grands sentiments, chevalier! mais ils ne furent jamais à la mode! Ils furent toujours le partage exclusif d'un très petit nombre d'hommes, illustrés par l'envieux sarcasme des autres. De là l'Histoire, sans quoi nul n'eût pris la peine d'enregistrer des banalités. La niaiserie ni la froideur en vogue d'aucun siècle ne sauraient les empêcher jamais de se produire.

«Le plaisant de notre entretien est que, si l'actuel roi de France l'était de fait et qu'il vous entendît lui prêter un esprit de réussite fondé sur de trop médiocres et trop subtils compromis, le _devoir de tous serait d'espérer, vraiment, que, de nous deux, ce serait vous qu'il désavouerait_.

LE CHEVALIER, _pensif_.--Oui... vous êtes un courtisan... du Danube!

LE DUC.--Je suis amer, mais salubre. Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire?

LE CHEVALIER.--Avant de nous quitter, au nom de ce sang que nous portons dans nos veines et qui durant de si longs siècles a toujours coulé, sans s'épargner jamais, pour une même cause, je vous révélerai ma pensée, à mon tour: elle flambe clair tout comme la vôtre.

«Monsieur le Duc, votre âme, si elle est fermée à la clémence, n'est point de la taille de vos paroles. Vous êtes plus royaliste que ne le fut... qui de droit! Vous ne faites pas votre devoir; nous conclurons à l'épée, si vous voulez, mais écoutez d'abord ma pensée sincère, car vous parlez en juge, alors que tous ont besoin d'absolution, ici.--Tôt ou tard, à défaut de roi (si, par impossible, grâce à l'inaction des vôtres ou à leur tiédeur, nous ne parvenons pas, avant l'imminente guerre, à faire entendre raison à la foule française), à défaut, dis-je, de roi, votre conscience vous criera:--«Vous avez abandonné votre chef, votre légitime prince pour des scrupules de factions usées, passées et mortes; vous n'avez pas servi la cause qui, par vous et avec notre bonne volonté, pouvait devenir la meilleure et faire refluer la basse marée qui nous submerge.--Ce jeune roi, froid mais innocent, c'était à nous tous d'être son règne, sa révélation, ses grands hommes, la persuasion de la patrie, son éloquence devant ses adversaires. Il ne représentait que l'ensemble de nos efforts qu'il a, quand même, le droit,--le devoir!--d'attendre des derniers gentilshommes. Vous avez donc préféré la nuit noire et le néant de ces rêves irréalisables à l'unique étoile dont il fallait regarder la lumière: si elle s'obscurcit dans les cieux avant que la puissante nef ait reconnu sa route, ce sera grâce à vos yeux détournés de ce dernier rayon. Sous prétexte de regretter stérilement le mieux, vous vous êtes rendu responsable du pire.

(_Un silence._)

Est-ce au nom du passé familial que vous hésitez?... Sur ce terrain, qui donc sera sans tache ou sans défaillance, après tout? _Quis sustinebit?_... Et n'est-ce donc pas un fait notoire que le prince cesse où commence le roi?... Mais croyez donc en lui, pour qu'il croie en lui-même? Un prince en qui nul n'aurait foi, fût-il le plus cordial, le plus généreux et le plus brave des êtres, victime de ce doute environnant, deviendrait fatalement inutile à tous et à lui-même. Qui doute de l'avenir le rend quand même douteux. Le soupçon diminue, la confiance grandit celui qui sait l'inspirer. Il s'augmente de la foi que l'on a en lui. Celui que tous croient le plus digne, ah! de gré ou de force,--malgré lui-même, finit tôt ou tard par mériter cette confiance, à moins d'être un simple scélérat.--Si vous lui refusez ce crédit, vous êtes coupable de ce que pourra lui mal conseiller votre abandon. Quoi! vous l'amoindrissez de toutes les forces qu'il puiserait en votre foi et, par vos soupçons dont l'obscure énergie le hante et l'affaiblit au plus intime de son être, _vous l'empêchez vous-même d'être celui que vous voudriez qu'il fût_!... Est-ce afin de lui reprocher un jour?...

«Non, je l'espère. Mais puisque vous êtes un homme de traditions et de hautes croyances, puisque vous ne voulez que du droit divin et ne vous fier qu'à celui-là, comment osez-vous déclarer d'avance que l'incontestable représentant de ce droit, investi selon l'ordre d'hérédité, de rang suprême, NE SERA PAS pénétré de cette grâce supérieure que Dieu ne saurait refuser à ceux qu'il a faits ses élus? Ce Dieu, pour vous convaincre, avait-il à le doter de cette onction avant l'heure?... Chrétien, chrétien, vous ne pouvez sans blasphémer, entendez-vous, AFFIRMER _que celui-là_ SERA _privé de cette grâce qui tient, selon vous, de Dieu même, son investiture_.

Le roi n'a pas à déclarer ce qu'il fera, n'a pas à livrer ses projets à l'appréciation de l'ennemi. Est-ce qu'un général, digne de conduire une armée, sait exactement lui-même, la veille du combat, ce que les brusques et inconnus mouvements de l'adversaire lui dicteront demain sur le champ de bataille?... Non seulement on n'a pas à répondre, mais il est impossible de répondre. Cependant, je ne dois point manquer à la déférence profonde que tous doivent à votre pensée noble et fidèle. Encore sous le poids d'un demi-siècle d'amertumes, si vous ne vous reprenez pas aisément à l'Espérance, nul ne saurait avoir, sans déroger, le triste courage de vous reprocher quelque inquiétude. Aussi sombre que soit votre mélancolie, vous ne compromettrez jamais, par le désaveu, l'éternelle cause royale, nous ne l'ignorons pas. Vous vous dites que, puisque le vieux signe de ralliement ne flottera plus devant nos yeux, il serait plus conforme à votre douleur de vous tenir quelque temps à l'écart en esprit d'un deuil légitime. Dédaigneux de tout blâme, vous trouvez loisible, en conscience, de considérer comme un devoir de vous récuser, vous et les vôtres.

«Eh bien, je l'admettrais moi-même! Oui, je pourrais admettre cette fidélité d'outre-tombe, si le nouvel élu, triomphant, n'avait aucun besoin de vos services. Il n'aurait rien à vous demander, vous rien à recevoir de lui.

«Mais voici qu'il est en exil! Voici que notre cause semble vaincue, perdue au dire d'un grand nombre. Comment donc fuirez-vous le champ de bataille? Pouvez-vous être de ceux-là qui abandonnent leurs alliés à l'heure des défaites? Non, je refuse de le penser. Il ne vous plaira pas qu'on vous soupçonne de ceci! Plus le triomphe semble lointain, la victoire malaisée, plus vous devez accompagner de voeux ostensibles, d'une action militante, efficace, opiniâtre, celui qui représente... ce qui reste de cette cause. Si vous n'avez pas encore d'élan vers lui, il sait que, les premiers, vous en souffrez, et que, tôt ou tard, les coeurs battront à l'unisson! Réveillez-vous! Et que ce soit l'heure de l'adhésion profonde, oublieuse à jamais, unie à toujours.

_Sursum corda!_

(_Un silence._)

--Mon cher duc, voici des paroles bien sérieuses. Je suis d'avis de briser là, sans autre cérémonie qu'un muet serrement de main. Quand vous aurez dominé votre excessif découragement, venez à nous. Venez. Vous êtes attendu. Il est de radieuses princesses qui vous accueilleront, d'abord, peut-être, d'une moue sévère, mais elle s'éclaircira bientôt d'un sourire! Il est d'intrépides princes dont la froideur brillante ne tiendra pas plus aux réchauffants rayons de votre sincère confiance que la neige au soleil, sur les monts altiers. De cet ensemble de rayonnements jailliront des prismes de lumières aux couleurs victorieuses. Venez! avec la moitié seulement de ce dévouement dont nous avons souffert pour le roi défunt, aujourd'hui l'on soulèverait des montagnes... Laissons-nous donc aller à la loyauté de la nouvelle espérance! Si vous êtes austère, à votre guise! Et que Dieu nous garde tous, même les frivoles tels que moi!

LE DUC, _s'inclinant_.--Adieu, Monsieur.

(_Il s'éloigne._)

LE CHEVALIER, _seul_.--Tour d'ivoire, va! ma foi, bonsoir. Ah! qui nous délivrera des gens sublimes!...

Bien, je sais ce qu'il nous reste à décider, maintenant... du courage.

(_Il frissonne un peu._)

Tiens! il fait froid ce soir!

(_Il fait signe à une voiture qui passe._)

Ancienne place Royale!

(_Le cocher murmure quelques mots indistincts pendant que le chevalier entre dans la voiture._)

Oui, mon ami, place Royale! C'est un peu loin... mais nous y arriverons tout de même!

FRAGMENT DE ROMAN

Madame,

Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser quelques paroles. Une circonstance, que je viens vous apprendre, les a suivies.

Ce soir, vous étiez debout, sur la grève. Devant le reflux. La nuit, très claire, me laissait vous apercevoir d'assez loin,--et, grâce à des yeux de sauvage (pardonnez un tel aveu), je distinguais, soyez assez bonne pour l'admirer, jusqu'aux roses que vous teniez, d'une main distraite, le long de votre robe de deuil.

Vous écoutiez tout ce bruit.

N'imaginant pas d'ennui comparable au mien, à l'exception peut-être de celui que vous paraissez endurer, madame, je me disais, tout en faisant glisser du sable entre mes doigts pour me donner une contenance:

Si le vent arrachait les roses et s'en allait les semer, là-bas, sur la ligne d'écume d'or, lumineuse, où se lève Vénus? Quelle distraction inespérée! Certes, j'irais battant les flots, vers Vénus, les reprendre, non sans quelque solennité, dans la lumière et l'écume.

Au retour, il est vrai, je ne trouverais, sans doute, âme qui vive. Cette dame serait rentrée dans la ville, car il est tard;--et, seul, déconcerté, ruisselant, pareil à ces innocents, de race immortelle, qui veulent toujours faire les empressés, je serai là, debout sur les rochers, dans la nuit, tenant à la main les roses vaines.

Aussi, ajoutai-je après réflexions suffisantes, préférons, en homme sérieux, quelques flacons de champagne à quelques gorgées d'océan. Les roses sont des fleurs convenues: elles me seraient indifférentes sans leur beauté actuelle, qu'elles doivent, en grande partie, à la pâleur de la main qui jette son ombre sur elles: le vent est plus raisonnable que moi; quant aux rêves, il faudra que j'apprenne à fumer des cigarettes.

Avant de continuer, madame, je dois au profond respect et à la grande sympathie que vous commandez, de vous dire que, partagé entre la crainte de paraître (mille pardons!) un homme «amoureux» (autant dire un bateleur) et la crainte de m'exprimer trop froidement, ce qui serait de l'inconvenance, je suis gêné dans le tour de cette lettre. En deux mots, j'ai formé, par égoïsme, le dessein d'essayer de vous distraire, avec votre assentiment: ce qui me rendrait le service de m'intéresser moi-même.--A quel titre? J'ai maintenu ce jourd'hui, dans l'onde, certain être vivant, qui est de vos amis, et je considère ma présentation par lui comme de qualité bien supérieure, à vos yeux, à toute autre. Aussi, comme il se secouait avec importance, après cela! Il avait l'air du Hollandais touchant terre après les sept années.

Chose risible de se faire patronner par un indifférent, sous couleur de régularité! Sans compter qu'il arrive assez souvent que celui qui présente est moins connu que celui qui est présenté, car nous vivons dans le malentendu éternel. Entre esprits bien élevés, je trouve (et vous devez être un peu de cet avis, madame) que l'on n'est jamais mieux présenté que par soi-même... à moins de jouer de bonheur, comme moi.

Ainsi, daignez lire avant de condamner. Je crains que Grimace, toutefois, avec cet esprit de précipitation qui paraît le distinguer, ne m'ait défini que sommairement; voici donc, en deux mots, qui je suis. Je m'appelle M. d'Anthas, René, premier prix d'excellence au lycée Henri IV, pour vous servir, madame. J'ai, de plus, l'habit noir le mieux coupé qui se puisse voir ici: c'est un cri général d'admiration au casino quand je le revêts. Mon maître d'hôtel est comme pétrifié de mon exactitude à régler les notes qu'il me présente, sans que j'élève la moindre observation sur sa filouterie insigne. Il tombe, à ce sujet, dans des rêveries sans fin.--Pour ce qui est de mon honorabilité, j'ai su déjouer, jusqu'à ce jour, la vigilance méticuleuse des hommes de loi. Signe particulier: je regarde peu le ciel, attendu que l'étoile dont je puis aimer la lumière n'apparaîtra que plus tard: son rayon est en marche vers le monde; mais si éloigné encore qu'il y a lieu de parier que son premier éclat ne brillera que sur des ruines.--D'ailleurs, j'ai bon appétit. Quand un monsieur veut me plaisanter, comme je suis très violent, je me bats tout de suite avec lui, et les trois quarts du temps j'ai la main des plus malheureuses. Je lis beaucoup.--Je dis rarement ce que je pense, préférant me taire, crainte de passer pour un original.--C'est tout. Vous voyez, madame, que je suis à peu près comme un autre.

Je reviens, maintenant, à cette circonstance dont je vous parlais, et qui s'est présentée ce soir sur la grève pendant que vous faisiez à l'infini l'honneur d'y songer vaguement, en considérant l'un de ses phénomènes.

Quelqu'un vous appela. Le vent de mer me porta votre nom.--Je crois que je le reconnus.--Vous vous êtes détournée; vos sourcils, votre air, vos yeux distraits, tenaient de la nuit. Vous avez regardé l'eau magnifique, et le lointain, comme à regret de les quitter; puis l'ombre, devant vous: là, tout ce tumulte s'éteignait dans les échos. «Quelle voix me continuera ceci?...» pensiez-vous. Et vous étiez oppressée...

Le vent, éternel soupir aussi, passa autour de votre visage; puis il vint me frôler les cheveux et me toucher le front d'un souffle triste et sacré; j'eus l'impression du Destin.

A ce moment, je crois que nos yeux se sont fermés: quand j'ai regardé la plage, vous n'étiez plus là: vous montiez sans doute, appuyée au bras de la personne qui vous avait appelée, les pavés qui mènent à l'auberge de hasard.

Moi aussi, je suis rentré, alors. Et, depuis, je regarde les bougies brûler sur la table.

J'ai l'obsession d'un projet.

Je voudrais analyser le hasard de ce moment perdu; il me semble que je puis définir ce qu'il y a d'oublié, à votre insu, madame, dans le regard sans courage que vous avez jeté sur l'eau et sur la nuit; enfin, je suis presque persuadé que je saurais vous expliquer à vous-même ce qu'il y a de profond, de terrible même, dans le très vague soupir qui a gonflé, un instant, votre coeur et vous a fait brusquement fermer les yeux, comme si vous eussiez eu l'impression de la mort.

--Je désire, dis-je, fixer ce moment en écrivant sur sa nature un commentaire inattendu, et l'arrêter ainsi dans son vol vers le passé.

Cependant, madame, puis-je prendre sur moi, sans m'être assuré, tout d'abord, de votre bon vouloir, de vous adresser pareille méditation?

Si ce dessein vous déplaît, brûlez simplement cette lettre d'un coeur ami et pardonnez l'innocente attention d'un voyageur qui essayait de vous créer un passe-temps.

Si, au contraire, vous pensez ainsi que moi sur ce point, madame, et si vous ne voyez rien d'excessif dans cette idée toute simple, nous supposerons le conte suivant (qui est, d'ailleurs, une réalité). Nous le supposerons, comme l'on met un loup de velours noir et un domino, dans certaines soirées de la saison d'hiver, en un mot, _par curiosité_.

(De cette manière, nous aurons, l'une et l'autre, la liberté de parole qui sera si nécessaire, pour peu que vous poussiez la gracieuseté jusqu'à répondre, et vous prêter à ce jeu.)

Voici la supposition:

Vous êtes une reine persane;--je suis un prince lointain, que vos armées ont surpris et fait captif.

Familier, je porte à la cheville votre bracelet d'argent.--Ce soir, comme vos femmes venaient d'allumer les flambeaux, vous m'avez fait un signe.

J'ai dressé devant vous la grande plaque d'airain poli, votre miroir. Autour de lui sont entrelacées des branches d'ébène, sculptées de faces d'Esprits.

Accoudé au sommet, sur le front le plus affreux, moi, je rêve aux arbres titaniens sur mes vallées, à mes chariots dispersés, à la lune, à la rébellion future.

Vous, les coudes plongés dans les coussins, fatiguée et taciturne, et des pierreries éparses sur les peaux de lion à vos pieds, vous allez regarder et suivre au fond du miroir votre propre rêverie, pour tuer le temps.

Les musiciens se sont tus dans le palais. Des lances brillent, derrière les tentures, défendant l'entrée de la salle.

Le miroir est là, seul, violent, sincère, libre et magique! S'il vous ennuie, vous ferez un signe encore. Je le repousserai dans l'ombre et me recroiserai les bras.

Recevez, madame, mes hommages les plus respectueux.

RENÉ D'ANTHAS.

FRAGMENTS INÉDITS

ISABEAU DE BAVIÈRE

La France était occupée au Nord par l'Anglais, qui menaçait de plus en plus d'en faire la conquête. Les villes de Bourg, de Calais, et autres encore, étaient tombées en son pouvoir. Les coffres du royaume étaient vides, malgré les trésors amassés par Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, qui, après la fameuse bataille de Nicopolis, était venu enfouir d'immenses richesses au château de Vincennes; les dépenses des fêtes de la cour avaient tout épuisé.

Pour faire face à ce désarroi de finances et au péril national de l'envahissement anglais, il y avait sur le trône un roi frappé de démence: Charles VI, fils de Charles V, dit le Sage. L'armée diminuait, n'ayant plus de solde suffisante. Les six mille archers bourguignons de Jean sans Peur avaient été licenciés.

Ce que les déportements et le luxe des seigneurs n'engloutissaient pas était distribué aux couvents, car le libertinage des grands était doublé d'une dévotion inconcevable. Loin de songer à repousser l'ennemi, on songeait à vivre en liesse. Le peuple, taillable et corvéable à merci, était écrasé de tels impôts qu'il redevait encore avant d'avoir gagné sa stricte vie et que l'air respirable, la poussière d'un chemin soulevée par le passage d'un troupeau, étaient frappés d'un droit de péage. Tout n'était pour le serf que taille, alleux et chevances. Les factions les plus désastreuses pour le pays divisaient les gens de guerre et les capitaines du royaume.

Tantôt c'était le duc Jean sans Peur, qui, ayant hérité de la haine paternelle de Philippe le Hardi contre les princes de l'Orléanais, croyait, de plus, avoir des motifs personnels de vengeance contre le duc Louis d'Orléans.

Celui-ci ayant été distingué de la duchesse de Bourgogne, femme de Jean sans Peur, leur querelle devint terrible.

Tantôt, c'était le connétable Bernard d'Armagnac qui, profitant de la folie du roi pour exercer une autorité sanglante et souveraine dans Paris, tenait la campagne contre Jean sans Peur.

Le duc de Bourgogne, cependant, pouvait seul disputer aux Anglais la terre de France et les chasser. Il était populaire. Un jour, le danger devenant de plus en plus menaçant, il y eut une réconciliation apparente ayant pour mobile l'intérêt et le salut du pays, entre le duc et Louis d'Orléans. Ce fut une solennité. Le peuple criait: Montjoie!... Notre-Dame était pavoisée. La réconciliation dura quelques jours, mais sans amener de résultats pour nos armes. Car un nouveau malheur était arrivé. Le duc de Bourgogne, pareil aux autres princes, dans l'atmosphère que l'on respirait alors à Paris, s'était comme efféminé et amolli.

En effet, l'ennemi le plus dangereux et le plus réel du royaume de France, ce n'était pas l'Anglais, qui devait être repoussé plus tard par Jeanne d'Arc, ce n'était pas la ruine du Trésor, ni les armées disséminées, ni les querelles entre les princes, ni la démence du roi!... L'ennemi, c'était la reine de France, une étrangère, Isabeau, fille d'Etienne II, duc de Bavière, femme de Charles VI, et qui avait été nommée régente depuis l'aliénation du roi.

Isabeau de Bavière était née en l'an de grâce 1368.

Elle était venue en France, à l'âge de quatorze ans, et avait épousé, le 17 juillet 1385, ce déplorable monarque. Elle avait alors près de dix-huit ans.

A partir de son avènement au trône, ce ne furent plus que carrousels, que fêtes, jeux, tournois, cours d'amour, duels, chasses et magnificences extraordinaires; l'adultère passait à l'état de mode insoucieuse; l'oubli de la patrie s'ensuivait. Le roi, sombre, ayant été brûlé grièvement dans un bal où le feu avait pris à son costume, vivait retiré, avec son connétable et quelques gens de guerre, entre autres Tanneguy du Châtel, qui n'était alors qu'un de ses écuyers et qui devait un jour s'illustrer par deux actions historiques des plus marquantes: l'enlèvement et le salut du dauphin Charles VII au milieu des flammes, lors de la journée des Ecorcheurs, et l'assassinat du duc de Bourgogne, qu'il dépêcha, de quatre coups de hache, dans une entrevue avec le dauphin.

Isabeau de Bavière ne haïssait point l'Anglais; elle traita même avec lui, honteusement, en maintes occasions; sa seule politique était l'amour du plaisir, la soif des excès violents et inconnus.

Les historiens sont d'accord sur sa beauté exceptionnelle.

Rousse comme l'or brûlé, pâle avec un teint d'orage, douée d'une beauté languide et fatale dont les séductions attiraient comme le danger, Isabeau ne se refusa même pas d'employer encore les ressources des baumes et des philtres: elle avait en amour la science des courtisanes grecques et des impératrices romaines. C'était une grande ennuyée, une cruelle épuisée, incapable de supporter le poids de la couronne de France sur son voluptueux front, mais plutôt faite pour présider des cours d'amour au fond d'un château et pour donner à toute une province des modes merveilleuses.

Svelte, elle excellait à monter les chevaux indomptés, intrépide à entrer dans sa capitale, au milieu du carnage des surprises nocturnes, bravant les arquebusades et l'incendie. Criminelle par nature, le crime lui seyait aussi bien que la queue de dragon aux sirènes. Avec ses amants, elle renforçait l'oubli que doit donner le baiser d'une femme, du sentiment de la mort prochaine que coûtait la possession de sa personne.

Si le côté politique de son histoire est révoltant, comme on vient de le voir, le côté joyeux de sa vie n'est pas moins sombre. Mais les satans ont des attraits brûlants et dorés comme l'enfer. De là, les passions mortelles qu'elle suscita.

Le vidame de Maulle, Louis d'Orléans, Jean sans Peur, Villiers de l'Isle-Adam, Lourdin de Saligny, le chevalier de Bois-Bourdon, et quelques autres plus ignorés, furent du nombre de ceux qu'elle aima; chacun d'eux eut une fin sinistre.

Le vidame de Maulle mourut en exil, mis au ban du royaume.

Louis d'Orléans fut assassiné, rue Barbette, par un chevalier d'aventures, Raoul d'Hocquetonville, qui lui fendit la tête d'un coup de masse d'armes.

Jean sans Peur tomba, au pont de Montereau, sous la hache de Tanneguy du Châtel.

Villiers de l'Isle-Adam, qui, pour elle, avait pris Paris en une nuit par un coup de maître sans autre exemple dans l'histoire, fut assassiné à Bruges dans une sédition populaire.

Lourdin de Saligny fut poignardé en Flandre, où l'avait interné la jalousie du duc de Bourgogne.

Le chevalier de Bois-Bourdon périt d'une manière très affreuse et tout à fait cruelle, comme on le verra tout à l'heure.

Quelques traits de son histoire donneront une idée du caractère étrange de cette femme[12].

[12] Au paragraphe suivant débute, sans variantes notables, le conte: _La reine Ysabeau_. OEuvres complètes, _Contes cruels_, tome II, _Mercure de France_.

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Telle était cette jalouse créature que ses scandales et ses attraits ont illustrée, et dont l'histoire est écrite avec du sang et du feu.

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L'un de ceux qui succédèrent au vidame de Maulle fut, comme nous l'avons dit, le chevalier de Bois-Bourdon.

C'était un jeune seigneur des mieux faits de la cour. A vingt-trois ans, il était célèbre par ses triomphales fantaisies, tant de luxe que d'amours. Ses duels, toujours heureux, le faisaient admirer des pages, féliciter par les femmes et craindre de ses pairs. La reine, ayant remarqué ce jeune seigneur, le nomma gouverneur de Vincennes et s'y renferma avec lui.

On se rappelle les circonstances particulières de l'événement arrivé au roi Charles VI, en traversant la forêt du Mans, où il avait été pris de démence. Un fantôme, en vêtements blancs (aposté peut-être par Isabeau dans le but de déterminer, par une crise superstitieuse, une insanité que ses philtres avaient préparée de longue main), un fantôme, disons-nous, lui était apparu brusquement, avait saisi la bride de son destrier, en criant: «Retourne, roi Charles, tu es trahi!» Ce qui, effectivement, avait jeté le roi dans un accès de folie furieuse. Ayant tiré son épée et mis à mal deux hommes de sa suite en criant: «trahison!» l'on fut obligé de s'en rendre maître par la force. Depuis lors, une sénilité hâtive l'avait accablé; il vivait, un peu hébété, dans son Louvre, en compagnie d'une demoiselle nommée Odette de Champdhiver, qui veillait sur la faiblesse du monarque et cherchait à le distraire, soit en inventant des jeux,--les cartes, par exemple,--soit en le charmant par ses chants et sa bonne grâce. De là, la liberté laissée à la reine.

A cette époque, bien que la régence lui eût été dévolue avec l'assistance, toutefois, de son beau-frère Louis, duc d'Orléans, et de son cousin Jean, duc de Bourgogne, comte de Nevers, surnommé, comme il a été dit, _Jean sans Peur_, la guerre entre Isabeau de Bavière et le comte Bernard d'Armagnac, connétable de France et féal du roi, n'était pas ouvertement décidée. L'amour du chevalier de Bois-Bourdon fut la torche qui l'alluma.

Un matin, en effet, comme le jeune chevalier revenait de Vincennes, joyeux et au galop, le sourire des joies éperdues aux lèvres, il croisa une petite troupe qu'il ne reconnut pas tout d'abord.

C'était Charles VI, le connétable et plusieurs seigneurs et soldats de la cour de Paris. Le roi faisait une promenade.

Soit étourderie, soit impertinence de rival, Bois-Bourdon ne revint point sur ses pas; il ne salua pas.

Le comte d'Armagnac lui cria de faire halte. Il continua vers Paris.

--Arrêtez ce jeune homme! dit simplement le connétable à deux soldats et à son prévôt Tanneguy du Châtel.

En entendant le galop des deux cavaliers derrière lui, Bourdon se détourna, fondit sur eux, désarçonna le premier, tua le second d'un coup d'épée, et, saluant le comte d'Armagnac, poussa l'insolence jusqu'à le défier lui-même.

Le connétable était un homme de guerre des plus habiles aux maniements de toutes les armes; il sourit, mit pied à terre, sa masse à la main. A vingt pas du jeune homme, il s'arrêta:

--Rendez-vous, messire, dit-il.

Un éclat de rire de Bois-Bourdon lui répondit.

Mais ce rire ne s'acheva pas. La masse d'armes du comte d'Armagnac, lancée par lui comme la pierre d'une fronde, était venue frapper au front le cheval du jeune homme: le cheval, tué sur le coup, avait jeté son cavalier évanoui sur le chemin.

On se saisit de Bois-Bourdon. On le fouilla. Une lettre de la reine fut trouvée entre son coeur et son pourpoint. Cette lettre, parfumée et tendre, produisit sur le roi Charles un effet terrible, malgré sa folie.

Bois-Bourdon fut enfermé au Châtelet, mis à la question le soir même; il y mourut, sans rien avouer, courageusement, car il aimait la reine. On l'ensevelit dans un sac de cuir sur lequel fut écrite cette légende: «Laissez passer la justice du roi», et on le jeta à la Seine.--La lettre fut publiée à son de trompe dans Paris.

Lorsque la reine apprit ce meurtre, et que c'était au comte d'Armagnac qu'elle devait cette aventure, comme elle était fidèle à ses fidèles, elle jura de venger la mort de son ami de la manière la plus horrible; et, comme on va le voir, elle tint parole.

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Le connétable, connaissant à quelle sombre ennemie il avait affaire et profitant de la lueur de raison qu'avait eue le roi, fit immédiatement enlever Isabeau comme sa prisonnière et obtint de Charles VI un décret qui internait au château de Tours sa royale captive. Mais elle en fut bientôt enlevée par Jean sans Peur, qui la transporta à Troyes, où elle prit le titre de _reine par la grâce de Dieu_. Ce fut là qu'elle reçut un jour la visite d'un seigneur de l'Isle de France, le baron Jean de Villiers de l'Isle-Adam, gouverneur de Pontoise. C'était un jeune homme redoutable et qui, sous un aspect frivole, cachait un coeur d'acier.

Sa ville, une nuit, avait été surprise par les Anglais. Il en avait fendu la porte à coups de hache pour que ses bourgeois pussent échapper à la tuerie. Lui-même, sautant à cheval et à moitié vêtu, s'était élancé vers la Touraine, cherchant des hommes d'armes pour revenir. Mais il ne put reprendre Pontoise et en massacrer la garnison anglaise que quelques mois après.

Le connétable, en apprenant le coup de main inattendu des Anglais sur Pontoise, avait eu la mauvaise foi de dire que le baron de l'Isle-Adam avait dû vendre sa ville; et le soupçon de cette infamie avait, grâce à cette parole, plané sur lui, l'Isle-Adam.

Armagnac, qui profitait de la faiblesse du roi pour publier les lettres de galanterie d'une femme et d'une reine, avait imaginé cette calomnie pour dissimuler sa propre conduite.

Le fils du comte d'Armagnac qui a traité directement avec l'Anglais et vendu plusieurs villes, fut déshonoré historiquement par un procès à ce sujet, et le roi de France Charles VII porta publiquement, au contraire, le deuil de Villiers de l'Isle-Adam à la mort de ce maréchal.

A cette époque, Villiers dédaigna de se défendre autrement que par les armes d'abord, et en reprenant sa ville ensuite. Il se rangea du parti de Jean sans Peur, qui était celui d'Isabeau, et jura «de ne point _se coucher dans un lit_ tant qu'il n'aurait point tracé avec son épée, sur la poitrine du connétable Bernard d'Armagnac, la croix rouge de Bourgogne.»

Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il vint à Troyes, près d'Isabeau de Bavière, encore en deuil de son cher cavalier mort pour elle.

L'Isle-Adam, ébloui par l'éclat de cette beauté sans rivale, fondit sa vengeance et son amour dans un seul sentiment. Ce n'était pas un homme capable de perdre le temps en paroles;--son serment pouvait, à cet égard, le lui rendre affreusement difficile à garder tout à fait. Le soir de son arrivée à Troyes, au souper royal, il s'assura le concours de quelques amis, les sires de Chaville, d'Harcourt et de Chastelux, entre autres, réunit un millier de lances et marcha sur Paris, accompagné d'Isabeau elle-même, à cheval près de lui; la petite troupe se hâtait, dans le vent nocturne.

Le comte d'Armagnac, à force d'exactions et de cruautés, s'était fait exécrer de la population; le fils du gardien de la porte Saint-Antoine, Perrinet Leclerc, qui avait été frappé de vingt et un coups de fourreau d'épée, par ses ordres (quoique bourgeois), ouvrit la porte des fossés à Villiers de l'Isle-Adam, sur un signal convenu.

La reine et le grand baron, suivis des capitaines et de leurs soldats, entrèrent dans Paris. Et alors commença, aux cris de _vive Bourgogne! vive Isabeau!_ un massacre vengeur et formidable qui dura trois jours, aux lueurs des incendies.

Villiers de l'Isle-Adam se précipita vers l'hôtel Saint-Pol, surprit la garnison, la dispersa, fit prisonnier le roi Charles VI, qu'il mit en lieu de sûreté; puis chercha le connétable qui se cachait.

Il courut dans Paris avec ses cavaliers, mettant à prix la tête du comte d'Armagnac, et tuant ceux qui ne criaient pas: Vive la reine!

L'Isle-Adam découvrit bientôt le connétable et, l'ayant blessé mortellement dans la lutte, exécuta son serment à la lettre. Il lui traça la croix de Bourgogne sur la poitrine d'un coup d'épée.

Le lendemain, à l'arrivée de Jean sans Peur, l'Isle-Adam ayant été fait maréchal de France, et Paris étant pacifié, il y a lieu de penser que le baron obtint d'Isabeau la permission de se «mettre en ung lit».

La reine eut bien des aventures galantes et inconnues. Celles-ci sont les principales.

Elle fut surnommée «la grande gaupe» par tout le populaire. Elle avait donné à la France le dauphin Charles VII, qui grandissait. Cependant la beauté merveilleuse d'Isabeau ne subit aucune atteinte du temps pendant de longues années. Cette beauté survécut même à ses amours.

Isabeau de Bavière mourut cependant presque abandonnée, vers l'âge de cinquante ans, et universellement méprisée.

(_Septembre 1876._)

TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE[13]

[13] 14 octobre 1885.

Au milieu des préoccupations de cette heure grave, au moment où les regards sont presque tous fixés sur les urnes électorales, il est certain que nous ne devons prendre sur nous de rappeler les faits suivants à l'attention publique qu'à simple titre de délassement d'esprit.

Plusieurs journaux importants l'ont déclaré: s'il faut en croire les prévisions les plus compétentes, et d'après la nomenclature exceptionnelle des causes criminelles actuellement en instruction sur le territoire français, les assises de cet hiver nous ménagent, presque _sûrement_, une CINQUANTAINE de sentences capitales, sur trente desquelles, au bas mot, M. l'exécuteur, paraît-il, peut tabler haut la main. Presque toutes ces causes étant, en effet, d'une hideur peu commune, la mansuétude présidentielle se verra, cette fois, très probablement débordée par le cri de la vindicte sociale, et renoncera, tristement, à s'exercer sur cette collection de monstrueux condamnés.

En ces conjonctures, quelles que soient nos plus immédiates inquiétudes, se pourrait-il bien qu'il parût, à nos lecteurs, hors de propos de leur soumettre quelques réflexions touchant ces exterminations prochaines?

Alors, surtout, que nous nous proposons, non pas de gloser sur des débats à venir, mais seulement _sur un point_ oublié dans le cérémonial tragique du supplice de la guillotine.

On ne saurait s'y prendre trop à l'avance, parce que ce genre de questions peut, d'ores et déjà, sembler d'un intérêt général.

Plusieurs éminents journalistes vont réclamer, ces jours-ci, nous dit-on, le rétablissement des _marches de l'échafaud_.

Nous l'avons, ailleurs, spécifié: l'instrument justicier[14] ne doit frapper un de nos semblables qu'au niveau des têtes de la foule, qu'à hauteur d'humanité. Le couteau-légal ne doit fonctionner que d'ensemble avec sa plate forme réglementaire, éliminée, depuis ces dernières années, _on ne sait par qui ni pourquoi, ni de quel droit_. Si la solennité des degrés de l'échafaud paraît d'une mise en scène surannée à quelques sceptiques en retard sur le véritable esprit des temps modernes, pourquoi ne trouvent-ils pas également démodées les robes rouges et les hermines de la cour d'assises? Comment tout le reste du cérémonial ne leur semble-t-il pas une pure fantasmagorie?

[14] L'Instant de Dieu (_Derniers contes, Mercure, 1909_).

On ne peut supprimer un anneau dans la chaîne des symboles de la Loi sans infirmer les autres et faire douter de leur sérieux. Or, tout le monde s'écoeure, depuis longtemps, des impressions de boucherie que cause cette guillotine absurdement embusquée au ras du sol et dont la sournoiserie triviale est aussi peu digne de la Loi que de la Nation.

Cependant, l'on a regardé comme inopportune, paraît-il, la réclamation présentée à ce sujet par divers notables écrivains de la presse française,--et l'on a prétendu, même, _que cette question ne la regardait pas_.

Nous ne voulons répondre à cette fin de non-recevoir que par l'exposé du raisonnement suivant[15], dont l'évidence est, à nos yeux, tout à fait indiscutable.

[15] Développé dans le _Réalisme dans la peine de mort_ (_Chez les Passants_, Georges Crès, 1914; pp. 93, 94, 95 et 96.)

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Si donc la presse est, à ce point, prépondérante en ce qui, moralement, touche à l'application de la peine de mort, comment n'aurait-elle pas qualité pour se préoccuper du mode physique de l'application de cette peine! Il nous semble qu'elle a le droit d'être écoutée, ici, attendu qu'elle peut, ici du moins, conclure en connaissance d'une cause qu'elle eut souvent le loisir d'étudier de près.

C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud sont jugées _convenables_ par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique, aussi, les juge _convenables_, pour ne pas dire plus: et que, par conséquent, cette revendication doit être prise au sérieux, quand la presse vient à la formuler.

Si donc trente têtes humaines,--ou davantage,--doivent être tranchées, cet hiver, sur le sol français, quelque coupables que soient ces têtes, nous pensons qu'elles ont droit à tomber à hauteur d'hommes et non pas à hauteur de pourceaux.

Quelque _positif_ que puisse être le raisonnement,--si, toutefois, il y eut raisonnement,--en vertu duquel tel ou tel personnage a pris sur lui de soustraire les marches légales de l'échafaud, nous prétendons que cette guillotine de basse-cour est choquante pour la Loi, pour la Nation, pour notre humanité.

Oui, nous sommes certains d'exprimer le voeu de la majorité des esprits à ce sujet, et non celui de quelques anodins sceptiques. Au surplus, les nouvelles Chambres, au cours de la session prochaine, vont être définitivement saisies de cette motion, et nous n'hésitons pas à répondre d'une presque unanimité de votes pour que cette plate-forme et ces marches de l'Echafaud,--abrogées par l'arbitraire d'on ne sait quel Prudhomme--soient restituées au plus vite à la dignité de la Loi.

A PROPOS D'UN LIVRE[16]

[16] 1er décembre 1863.

Selon quelques esprits diserts, le _sujet_ d'une oeuvre d'art ne doit influer ni sur le verdict touchant la valeur esthétique de l'oeuvre, ni sur l'opinion morale que l'on peut désirer se faire touchant la personnalité de l'auteur. L'idée qui fait corps avec le travail et la poésie de cette oeuvre peut être, au point de vue de l'art, indifféremment choisie dans les catégories du juste ou de l'injuste, du bien ou du mal, du moral ou de l'immoral; ce n'est jamais, pour l'art, qu'une _occasion_, qu'un moyen, dans le sens abstrait du mot, de se manifester.

L'art s'efforce librement vers la beauté, vers l'absolu de la philosophique et pure beauté, qui, suivant une expression tout hégélienne, serait: «comme l'eau claire, sans odeur, ni couleur, ni saveur particulière.» Il compose un royaume où toute chose est appelée à la transfiguration. Et, si l'artiste est assez puissant pour aller racheter la grande poésie même jusque dans les régions défendues par la morale, et que, sous une sensation d'éternité, il l'en dégage, tout irradiée de solennelles et profondes épouvantes, l'impur n'est plus ce qu'il nous apparaît, dans sa réalité: on ne _doit_ plus le voir! Le génie est devenu sa rédemption: il s'est transfiguré sous le sceptre de diamant du magicien sacré: sujet de l'intelligence idéale, il ne relève plus de la conscience hypocrite, changeante et diverse, des hommes.

Ainsi, que le sujet d'un poème soit emprunté, par un artiste, aux données de la philosophie, de la politique, de l'utilité, de la concupiscence, de l'histoire, de la religion, de la guerre, etc.,--comme le _Faust_, par exemple, les _Iambes_, les _Géorgiques_, les _Fleurs du mal_, la _Légende des siècles_, le _Paradis perdu_ et le _Purgatoire_, l'_Iliade_, etc., je cite pour des Français,--ces données, comme toutes celles qui en dérivent, sont indistinctement offertes, dans les pénombres mystérieuses et inquiètes de la rêverie[17], au bon plaisir du poète, sans qu'il y ait, à ses yeux, plus de mérite ou de grandeur à traiter l'une plutôt que l'autre, tous ces sujets comportant la même respectabilité comme la même indifférence au point de vue et dans la mesure de l'art: si le poème est pénétré d'un sentiment de majesté, d'indulgence et de beauté souveraine, le sujet choisi doit disparaître dans ce sentiment et, par suite, n'entrer pour rien dans la décision d'un homme de goût.

[17] L'expression anglaise _pensiveness_ est plus exacte que le terme banal imposé par notre langue (note de Villiers de l'Isle-Adam).

C'est un point sur lequel,--malgré son évidence apparente,--on ne saurait trop insister, car nous sommes prévenus contre ce qui nous semble de nature à révolter les tendances de notre morale et de notre conscience, et lorsque l'art se dévoue à traiter les actions déréglées, l'habitude de la sensation influe sur notre jugement à notre insu; nous avons à nous défier des conventions inférieures et des préjugés contingents de la vie usuelle. Agissons, par l'idée du devoir, dans la société, comme des citoyens: agissons, également d'après l'idée essentielle du devoir, dans le rêve, comme des penseurs. La synthèse idéale de ces deux existences est située, sans doute, au milieu de la Mort, c'est-à-dire au delà de toute spéculation actuelle.

Pourquoi le titre d'un poème aurait-il ce pouvoir de refroidir, par avance, nos dispositions à l'estime de sa beauté? N'est-ce point, d'ailleurs, presque toujours dans les épisodes, les idées incidentes et les ciselures étrangères au sujet pris en lui-même de tel chef-d'oeuvre reconnu, que consistent ses véritables beautés artistiques? Pourquoi même,--j'oserai le dire,--nous laissons-nous prémunir si facilement, par nos instincts d'injustice, d'égoïsme et de fierté, contre le caractère civique d'un artiste de génie, lorsque les sujets qu'il accepte de célébrer sont pris, à l'ordinaire, par exemple, dans le domaine du dissolu? Le plus épais bon sens devrait comprendre que l'on n'écrit de beaux vers qu'à force de persistance et de labeurs nécessités par l'apprentissage et la technique de l'art. Où donc un grand poète prendrait-il encore du temps pour être citoyen si condamnable? Qui nous autorise à mal présupposer de l'homme, parce que,--affligé comme nous, sans aucun doute, de quelque difformité sociale ou morale,--il se réfugie dans la Pensée sublime, pour essayer d'en corriger le côté choquant, d'en rêver l'absolution et d'en opérer le rachat? La notoriété, pour le poète, doit être une question bien secondaire, pour ne pas dire absolument nulle, lorsqu'il se préoccupe de son oeuvre: il écrit pour se justifier devant lui-même et pour agrandir sa miséricorde envers les choses sensibles.

Donc, il faut, avant tout, considérer seulement la profondeur du _Talent_, en général, et, quant au reste, il ne doit pas importer dans un chef-d'oeuvre. Il est certain que la bonne volonté religieuse de Dante, par exemple, ne l'eût pas sauvé de l'oubli s'il eût manqué de poésie et d'art dans ses poèmes. Bien au contraire, s'il se fût prévalu (le cas échéant) des tendances morales et pratiques de son oeuvre pour en atténuer les imperfections esthétiques, le simple sens commun nous avertit que c'eût été, de sa part, une action déshonnête et scandaleuse. En effet, s'autoriser de l'intérêt tout social que la multitude accorde à telle idée de religion, de politique, etc., prise en elle-même et sans le secours de la vie extérieure, et transporter cet intérêt dans le domaine de l'Art pour s'en servir comme d'un adjuvant à la valeur propre d'un travail poétique, c'est baser la Poésie sur une émotion étrangère à elle-même et, risible artiste, lui manquer de respect en lui offrant des secours dont elle n'a que faire. C'est dire: «Vous le voyez! je suis une âme sensible; ayez, _par conséquent_, de la bienveillance pour mes vers, à cause de la droiture et de la bénignité qu'ils expriment et qui correspondent,--j'en suis sûr,--aux qualités que vous avez, mon cher lecteur.» C'est la rougeur au front que j'écris ces lignes; rien que d'y penser donne le malaise et le froid le plus gênant.

Eh bien! si nous considérons, par exemple, les FLEURS DU MAL sous ce critérium, nous ne devons pas varier notre justice.--Sachons lire! M. Charles Baudelaire ne tire pas secours de son sujet pris dans les notions convenues! Il regarde, et les impudicités se débattent (ironie féroce!) sous les étreintes de son idéal, comme les vers de terre sous les antennes du scolopendre.

Un autre préjugé,--le mot, cette fois, paraît avoir un sens,--assez en vogue, au dire d'une majorité sensée,--c'est celui de l'_inspiration_.

L'inspiration n'est autre chose que le libre développement d'une aptitude innée vers le beau idéal; c'est une bosse qui grossit; pour être sur une montagne, il faut être parti de terre et avoir monté péniblement la montagne; de même, pour être élevé réellement, il faut avoir gravi un à un les degrés dont cette élévation n'est que la somme. Le Génie, c'est l'application passionnelle, la résultante d'une organisation saine et laborieuse, la pleine possession de soi-même. Eh! que voudrait-on qu'il fût de plus que cela? Si tel homme naissait génie, avec la science infuse, comme les petits bramahs, ce serait une monstruosité, une privation de tout mérite, une animalité déplorable. L'abeille, le castor, la fourmi, etc., font des choses merveilleuses, mais ils ne font que cela et n'ont jamais fait autre chose: ils naissent avec le summum de leur développement moral; ils n'hésitent pas. Le géomètre ne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche d'abeilles, et la forme de cette ruche est celle même qui, dans le moindre espace, peut contenir le plus de cases, etc. L'animal est exact: sa naissance lui confère avec la vie cette fatalité; l'homme, au contraire, est essentiellement indéterminé: il hésite, d'une manière toujours ascensionnelle, toujours approximative, vers son idéal[18]! Ce qui fait le fond de ses plus sublimes espérances, ce qui allume sur son front la lueur de l'immortalité, c'est précisément le sentiment de cette gravitation. En un mot, l'homme sent qu'il n'est pas fini!

[18] L'idéal, suivant Gottlieb Fichte, est: «ce qui _doit_ toujours être réalisé, mais en même temps ce qui ne _peut_ jamais l'être, sous peine de cesser d'être ce qu'il _doit_ être, c'est-à-dire de cesser d'être l'idéal.» (Note de Villiers de l'Isle-Adam.)

Vis-à-vis de ces pensées, on conçoit que «l'inspiration» est une parole qui sent son bourgeois moderne de plusieurs milles. On est si instinctivement convaincu de sa nullité qu'on n'ose la prononcer que tempérée par un demi-sourire, c'est-à-dire presque comme une insulte et avec un air de protection bienveillante. L'artiste devient sous ce mot une sorte de sibylle sur le trépied, quasi inconsciente de la signification de ses chants, ou, pour mieux dire, une machine de Vaucanson. Il suffirait au premier venu de crier à tout hasard: «_Deus! ecce Deus!_» pour réduire à l'humilité les fatigues sacrées et les longs travaux d'un véritable poète; et quand l'expérience prouve la supercherie de l'Inspiré, ceux qui croyaient en lui nomment cette découverte: «la désillusion.» Le vulgaire voudrait voir les gens nés coiffés de divinité. Chose étrange! L'homme de génie lui-même n'aime souvent pas à être sincère sur ce point. Il se complaît quelquefois dans l'ovation faite aux puissances supérieures dont il veut bien paraître le représentant et le mandataire, il s'applaudit de cette distinction sans s'apercevoir qu'elle lui assigne une place au-dessous des gens ordinaires et inférieurs, qui ont au moins le mérite de leur développement, si peu qu'il soit. Mais comme il rit dans sa barbe de sa petite comédie!

Est-ce que la Pensée commet de ces injustices? Il en est, d'habitude, des fanatiques de l'Inspiration quand même comme de ceux qui disent: «Voilà de beaux vers: mais où est l'_idée_? Quel est le but de l'auteur?» sans songer que leurs paroles contiennent leur propre négation. Car, si les vers sont beaux, ils contiennent au moins l'_idée_ de la beauté: ce qui est déjà quelque chose au point de vue de l'art, à ce qu'il semble! et, pour le surplus, on peut ajouter ce mot de Franklin: «Il est bien difficile à un sac vide de se tenir debout.»

Voilà donc, pour un grand nombre d'esprits éclairés, la première formule générale de l'Art considéré en lui-même. Je suis loin d'accepter sans réserves d'aussi spécieuses affirmations; mais ce n'est pas ici le moment de les discuter. J'expose, je n'impose pas. Il fallait signaler ce critérium et l'élucider de cette manière pour aborder consciencieusement la critique du livre de M. Mendès, car ce livre[19] est écrit,--sauf erreur,--à ce point de vue, et rien qu'à ce point de vue.

[19] _Philomèla_, livre lyrique (Paris, 1863).

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SUR UNE PIÈCE D'AUGIER

Deux amants.

Survient le grand séparateur social,--le père,--que l'on appelle, je crois, _père noble_, en termes consacrés, chez les marionnettes.

Faut-il continuer?

Non, évidemment.

Ainsi, laissons de côté cette intrigue[20].

[20] Paul Forestier d'E. Augier (1868).

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Les vers de cette comédie étant écrits suivant une esthétique qui me semble une des espiègleries les plus amusantes de notre grand siècle, je m'abstiendrai de toute appréciation à leur égard. Le Public _pleure_ en les entendant; c'est tout ce qu'il faut,--et c'est là le gage parfait, selon l'opinion moderne, de la beauté d'une oeuvre. Ayant le malheur d'avoir une confiance médiocre en l'infaillibilité des glandes lacrymales et des digestions pénibles, touchant l'Art éternel, les sanglots étouffés qui partent des baignoires, les foulards interrupteurs et autres critériums actuels du sublime, m'ont toujours--(qu'on me plaigne!)--fait lever le coeur. Ainsi laissons cela de nouveau.

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Quant à la pièce, elle contient, vraiment, plusieurs scènes admirablement jouées, et deux ou trois décalques photographiques de la simple nature.

La Nature avant tout. Il est bon que le spectateur voyant un homme passer dix minutes à dire: «_Donnez-moi mon paletot_», ou: «_Je boucle ma valise_», s'écrie: «Comme c'est naturel! Vivent les POÈTES!» Ainsi oublions, derechef, toute discussion stérile sur un principe aussi flatteur.

Une seule scène est d'un écrivain, dans ce mélodrame: c'est la grande scène du troisième acte.

Quant au reste de l'action, j'ai eu l'honneur de n'y rien comprendre, et il est inutile de faire partager au lecteur cette manière de voir.--La chose m'a paru un triste mélange de criailleries, de banalités et de puérilités inconcevables. Mais je livre cette appréciation avec la plus grande humilité; je suis un fort mauvais juge de ces sortes de pièces. Etant donné leur horizon, je ne distingue plus, au bout de dix minutes, les personnages les uns des autres; et il y a des moments où je confonds M. Got avec Madame Lafontaine.

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Une seule impression domine certains esprits au dénouement de la pièce. C'est celle que cause le vénérable père noble.

Le drôle ferait rougir d'être au monde.

Je ne connais pas de dégoût comparable à celui que m'inspirent ses cheveux blancs. C'est vraiment le monstre, le bourreau oiseux, l'Ennemi, celui qui mérite la mort et le haussement d'épaules.

Quelle infernale et suffisante caricature! Comme il parle de Dieu, de vertu, d'honnêteté, de dévouement, des lois sociales!... Comme il attendrit la foule!

Un jour, quand on sera revenu des discussions théâtrales avec ces types, lorsqu'on verra clair au fond de cette sorte de gens honorables,--on sera bien étonné; au lieu de sangloter sur leurs sages maximes, si émues et si judicieuses, on leur préférera celles de Desrues, l'empoisonneur, comme plus efficaces et plus humaines.

VERS

GOG

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Ce fut donc au logis de cet homme qu'un soir Quelqu'un frappa.

Ce juif ouvrit--et l'on put voir Briller les piques dans le sentier.

--«La milice, «Pensa-t-il, mène encore quelque esclave au supplice.» Le couchant s'allumait dans les cieux meurtriers Et rougissait au loin les maigres oliviers, Baignant le Golgotha de sang et de lumière. Une troupe d'enfants cheminait la première: Ils criaient! Ils voulaient voir prendre les voleurs; Puis venaient des soldats; puis des femmes, en pleurs. Seul, dans l'herbe pierreuse, au versant des ravines, Chargé d'une croix lourde, et le front ceint d'épines, Un homme apparaissait tombé sur les deux mains. Autour de lui riaient les cavaliers romains, Et le centurion qui commandait l'escorte, La lance au poing, cria, debout, devant la porte: «Simon! viens nous aider à relever la croix «Du roi des juifs, tombé pour la troisième fois! «La côte est rude; un coup d'épaule! Il faut qu'il meure «Et soit mis au sépulcre avant la sixième heure!» Un grincement de dents retentit, bref et dur, Dans l'angle que faisait la porte avec le mur. Simon, sans s'émouvoir de ce bruit, dit:

--«Silence, Gog!» Le soldat reprit, appuyé sur sa lance: «--Est-ce que tu n'es pas un portefaix?»

--«Je suis «Cela précisément! dit l'homme: et je te suis.»

1879.

AVE, MATER VICTA

Et ils placèrent des gardes autour du Tombeau.

(Nouveau Testament.)

Comme le juste, en croix sur le mont solitaire, Tomba trois fois sur les genoux Avant de se dresser et de saisir la Terre Entre ses bras puissants et doux, Patrie au flanc blessé, tu bénis dans l'aurore Tes fils tombés sans voir ton jour; De leur dernier baiser ton vieux sol, rouge encore, Fume de lumière et d'amour!...

Gloire à toi, grand Pays où l'Avenir se fonde! Tes destins sont plus hauts que ton adversité: Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde, Celui qui meurt pour toi meurt pour l'Humanité!

Toi qui donnas ton sang, ton or et tes merveilles Sans récompense et sans repos, Ils t'ont mise au sépulcre, ô France, et tu sommeilles!... Nul n'a vengé tes saints drapeaux! Mais on épie en vain les sursauts de ta pierre, Tu la rompras de ton essor!... Quand l'ombre veut tenir au tombeau la Lumière, Pâques sonne ses cloches d'or!

Nous reforgeons sans trêve, au mépris des alarmes, Ton vieux glaive aux bons lendemains. Vois tes enfants nouveaux, froids sous leurs jeunes armes, Impatients des clairs chemins!... Le soc, depuis longtemps, chasse l'airain des bombes. Les champs sont prêts pour le soleil: Si d'âpres voix, au loin, disent que tu succombes, Couvrons-les d'un cri de réveil.

Ressuscite!... La foi t'anime, auguste France! Debout! Ton astre est immortel!... Mais déjà tu renais! C'est l'aube d'espérance!... Plus de fleurs de deuil sur l'Autel! Le souci du devoir bannit dans les ténèbres Les noirs souvenirs de la nuit. Adieu, tambours voilés! Adieu, lauriers funèbres. Le clairon sonne, le jour luit!

Gloire à toi! grand Pays où l'Avenir se fonde! Tes destins sont plus hauts que ton adversité: Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde. Celui qui meurt pour toi, meurt pour l'Humanité!

1877.

TARENTELLE

Une flûte dit: C'est l'été! Viens, la joie émeut nos poitrines; Mets ton poing blanc sur le côté Comme font les Transtévérines

Epis et bleuets à demain! Donne ta main. Tout souci n'est que bagatelle! Moissonneurs, dansons en chemin La Tarentelle

Sur les gerbes penchée encor? --Fleur des sillons, faneuse brune, Les champs fument dans le ciel d'or. Jette ta faucille importune!

Sur ton coude, d'un coup charmant Que le tambourin roule et sonne! Laisse tes nattes follement Jouer autour de ta personne...

JE M'ENVOLERAI

Je m'envolerai dans les profondeurs! Je fuirai la vie et ses lois moroses! Et je cueillerai d'immortelles roses Loin de vos hideurs.

Je m'élancerai vers vous, ô silences! L'oubli loin d'ici m'attend, vaste mer, --Pour mon coeur percé de vieux coups de lances, Plus rien n'est amer.

Je m'envolerai, moi l'oiseau sauvage, Vers tant de pays ignorés de tous, Car l'indifférence est le seul hommage Dont je suis jaloux.

NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

=Nouveaux Contes Cruels.=--Sur les huit contes de la première édition (1888, Librairie illustrée), sept parurent cette même année 1888: =la Torture par l'espérance=, =les Amies de pension=, =l'Enjeu=, =Soeur Natalia=, =l'Incomprise=, dans le _Gil Blas_; =l'Amour du naturel=, dans le _Figaro_; =le Chant du Coq=, dans _la Revue Libre_.

Villiers de l'Isle-Adam, redoutant que son éditeur n'accompagnât le volume d'illustrations, dans le dessein de justifier sa firme, spécifia qu'il refuserait toute gravure. Deux ans auparavant, il avait, en effet, éprouvé un violent mécontentement, lors de la mise en vente d'un autre recueil de contes, _l'Amour suprême_, lequel avait été «orné» de têtes de chapitre vulgaires. On ne lira pas sans intérêt la curieuse protestation rédigée, à ce propos, par Villiers. Elle touche à plusieurs sujets. La voici:

M. B***, éditeur, place des Vosges, doit faire paraître aujourd'hui lundi, un de mes livres, intitulé =l'Amour suprême=.

Je m'oppose à la mise en vente de ce livre, et j'en réclame la saisie chez M. B*** pour les motifs suivants:

1º Ce volume (ainsi que je suis en mesure de le prouver au tribunal) contient trois nouvelles de plus que celles consenties par moi. Je ne sais en vertu de quel droit M. B*** s'en est accordé la propriété (C'est un jeune homme, et qui vient d'acheter la maison d'édition où il s'est installé).

2º Diverses illustrations ont été faites en ce livre, sans m'avoir été soumises et même contre mon gré. Presque toutes sont de nature à nuire pour plusieurs raisons sérieuses (celle, par exemple, d'escompter tout l'intérêt que peut offrir _l'«inconnu» d'une nouvelle, en le présentant =immédiatement=, en un dessin, sous les yeux du lecteur_,--lequel dès lors, perdant toute curiosité possible, ne s'intéresse plus);--etc., etc.,--plusieurs mêmes _travestissent_ les nouvelles qu'ils semblent commenter, et d'une façon ridicule.

3º _Aucun bon à tirer d'=aucune= nouvelle_ n'a été donné par moi. Aucune _deuxième_ épreuve ne m'a été soumise,--et l'on a tiré, imprimé, illustré, etc., =sans me communiquer même une seule épreuve des trois Nouvelles=, que l'on s'est appropriées sans droit.

4º Les fautes d'impression, depuis la _première_ ligne du livre jusqu'à la dernière, sont telles que cela finit par nuire même à la considération littéraire d'un auteur. C'est simplement une dérision.

5º En ne me communiquant pas d'épreuves de plusieurs Nouvelles, en lésant ainsi mon droit et mon devoir d'auteur, M. B*** m'a également privé de mon droit de dédicace de ces nouvelles, de telle sorte que, les ayant promises, il se trouve qu'il me fait manquer à ma parole, en me pillant et en m'imprimant sans mon consentement.

6º M. B***, par des lettres successives que j'ai collectionnées, ne m'a jamais donné plus de 24 heures pour corriger les premières épreuves des quatre nouvelles sur treize qu'il m'a envoyées; il me menaçait dans ses lettres de donner le bon à tirer pour une heure de retard, alors que j'ai droit de donner ce bon à tirer et que l'imprimeur qui lui a obéi (savoir M. M***) est, lui-même, responsable d'avoir agi, comme l'éditeur, au mépris des lois de la presse les plus élémentaires.--J'intente donc une action contre l'un et l'autre, et, pour me couvrir, tout d'abord, du dol qui m'est causé par la mise en vente de ce livre, je le saisis simplement.--_Comte de Villiers de l'Isle-Adam._

=Nouveaux Contes Cruels et Propos d'Au Delà.=--Cinq derniers contes et des pages inédites, réunis sous le titre de _Propos d'Au Delà_ que Villiers réservait, dès 1887, parmi ses oeuvres à paraître, complétèrent cette réédition (Calman Lévy, 1893). Le _Gil Blas_ avait donné =l'Elu des rêves=, en 1888; _l'Universal Review_, =l'Amour sublime=, le 18 avril 1889; le _Figaro_, =le Meilleur Amour=, dans son supplément littéraire du 10 août 1889, quelques jours avant la mort de Villiers de l'Isle-Adam. Il faut relire dans les _Promenades Littéraires_, les lignes émouvantes tracées par Remy de Gourmont, sur les instants qui précédèrent l'heure suprême. A Saint-Jean-de-Dieu, Villiers énumère des projets, s'inquiète de changements apportés par le secrétariat du «Supplément littéraire», à son manuscrit du «Meilleur Amour»; et il parlait «bas, las, déjà étreint par la mort...»

Les autres Contes étaient posthumes. Les feuilles finales appartenaient à un roman, auquel Mme J. Gautier et Villiers projetèrent de collaborer, sous forme de correspondance; mais il n'y eut jamais que cette première lettre.

C'est Remy de Gourmont qui reconstitua =les Filles de Milton=. Il fit suivre le conte inédit de la note suivante (_Echo de Paris_, 17 février 1891):

Manuscrit inédit de Villiers de l'Isle-Adam. Cinq feuillets in-fº, dont les deux derniers écrits sur les deux faces. C'est un brouillon tout de premier jet, qui ne porte aucune trace de corrections postérieures. Il doit dater du printemps 1888. Du moins, à cette époque, Villiers se préoccupait de plus amples renseignements sur Milton et sur sa famille. La copie est rigoureusement textuelle; des lignes de points séparent différents fragments qui n'ont pas entre eux de lien bien logique.--_R. de Gourmont._

=Fragments.=--_Isabeau de Bavière._ Ecrites à la même date que _Hypermnestra_ et _Lady Hamilton_ (_Chez les Passants_; collection «les Proses», _Georges Crès_, 1914), et pour cette même série des «Grandes Amoureuses» de l'éditeur A. Lacroix, Villiers a extrait de ces pages le «Conte cruel», _la Reine Ysabeau_. Elles attestent ses recherches en vue du _Mémoire_ destiné à disculper Jean de Villiers, au cours du procès intenté, en 1876, aux auteurs de «Perrinet Leclerc», et la préparation du livre: _Documents sur les règnes de Charles VI et Charles VII_, annoncé pendant de nombreuses années.

Les notes sur _Philomela_ et _Paul Forestier_ furent insérées dans la _Revue nouvelle_ (1er décembre 1863) et dans la _Revue des Lettres et des Arts_ (2 février 1868), dont Villiers de l'Isle-Adam était rédacteur en chef. La représentation de la pièce d'Emile Augier avait eu lieu sur la scène du Théâtre français, le 25 janvier 1868. _Gog_ est le fragment d'un poème, non retrouvé, porté au verso du faux-titre de l'édition originale du _Nouveau Monde_; de cette époque, également, _Ave, mater_, imprimé avec le sous-titre: «Hymne français», par un petit journal d'alors, le _Parnasse_ (1er juillet 1877); le manuscrit de _Tarentelle_ recèle l'indication: «A collationner».

On pourrait, en complément à cette bibliographie fragmentaire, ajouter un article de Villiers sur le général Margueritte. _La Mort d'un héros_ (_Figaro_, 12 avril 1884) retrace la carrière du général:

A Fresnes-en-Woevre, chef-lieu du canton où est né le général Margueritte, la statue du glorieux soldat, _le plus jeune général de l'armée française_, tombé à Sedan, sera inaugurée en juillet prochain. Sur la demande du commandant Rogier, la souscription, autorisée par l'Etat qui a fourni le métal de ce monument, et subventionnée par la foule, a été couverte avec un pieux enthousiasme. Arabes et Français se sont souvenus, ensemble cette fois, du bon organisateur, du chef loyal et intrépide. Le bronze a été commandé au sculpteur Lefeuvre. Il représente le général Margueritte au moment de la blessure, tendant l'épée vers l'ennemi, et soutenu par un chasseur d'Afrique dont le bras lui entoure la taille, dont le genou lui maintient la jambe.

Le groupe est d'une mâle et grave beauté. Le piédestal, haut de six mètres, taillé dans le marbre des Vosges, retracera dans ses bas-reliefs des épisodes de la vie militaire, terminée à quarante-neuf ans, de ce défenseur du sol français.

A grands traits, Villiers marque les états de service du général Margueritte, puis vient le récit de sa mort, d'après un manuscrit (publié depuis, en brochure), de son fils, M. Paul Margueritte, «qui a su consacrer à la mémoire de son père des pages d'un style à la fois simple, précis et touchant». Et Villiers termine:

Le lendemain, les plus grands honneurs furent rendus à sa dépouille mortelle par le duc d'Ossona, le général Thiebaud et les officiers de l'armée belge présents à Beauraing.

Margueritte avait adopté, pour sa vie, une devise austère, digne de sa belle âme et qui impressionne comme un appel de l'exil: _Duc in altum!_ Vers la haute mer.

Plus tard, par les soins de la veuve et des enfants qui eurent souci de son dernier sommeil, son cercueil fut transporté en Algérie, terre de sa bonne oeuvre et de sa première blessure.

Maintenant, il dort là, sur le versant d'une colline brûlée, le jour par le soleil--et dont le silence n'est troublé, la nuit, que par le rugissement lointain des lions.

TABLE

NOUVEAUX CONTES CRUELS

LES AMIES DE PENSION. 7 LA TORTURE PAR L'ESPÉRANCE. 22 SYLVABEL. 36