‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 14 sur 27 · Le Roi des tireurs et l’Oiseleur

Le Roi des tireurs et l’Oiseleur

Il y a quelques années que je fis en Allemagne une longue excursion dans cette contrée si charmante et si pittoresque que l’on nomme le Harz. Nulle part la nature ne montre sa puissance et ses bizarreries sous des formes plus variées et plus imposantes ; à chaque pas le voyageur y rencontre une surprise nouvelle, tantôt une montagne au profil humain, tantôt une grotte mystérieuse, un monument couvert de mille inscriptions en toutes langues, une chute d’eau tombant avec fracas dans un gouffre béant, une forêt sombre peuplée d’esprits, suivant la tradition, des villages riants, des campagnards et des mineurs revêtus de leurs costumes anciens et caractéristiques, des touristes originaux de tous les pays, des bergers, des bergères, des bohémiens ; — bref, à moins d’être surpris par un de ces orages qui peuvent quelquefois faire croire à la fin du monde, vous ne pourriez jamais, cher lecteur, faire une excursion plus agréable et plus intéressante.

Un des points les plus remarquables du Harz, c’est le mont Stubenberg. D’un escalier de 1184 marches, dit l’escalier des Sorcières, on descend dans une vallée délicieuse qui s’étend jusqu’au village de Timmerode.

— Bien des malheurs, me dit mon guide, ont rendu cet endroit célèbre ; plus d’un voyageur a roulé jusqu’au bas, et trouvé la mort au pied de la montagne. Du reste, toute cette contrée est fatale : plusieurs hommes y ont disparu d’une manière mystérieuse, d’autres s’y sont suicidés ; avant-hier encore, c’était un jeune paysan. Ce n’est pas moi qui voudrais avoir un tel crime sur ma conscience ! Est-ce que monsieur ne connaît pas l’histoire du roi des tireurs ?

— Qu’est-ce que le roi des tireurs ?

— Si monsieur voulait me permettre de lui raconter toute l’histoire ?

— Volontiers.

Et mon homme allait me mettre au courant, lorsque tout à coup un bruit étrange, épouvantable — on aurait dit les montagnes qui s’écroulaient — vint lui couper la parole.

C’était un marchand de Hambourg qui, assis sur le flanc de la montagne, s’amusait à tirer des coups de pistolet. L’écho faisait de chaque coup comme un tonnerre violent qui se perdait en un roulement lugubre.

— C’est charmant ! — c’est merveilleux ! — c’est pyramidal ! — c’est superbe ! — c’est inimaginable ! s’écriait avec enthousiasme le bon négociant ; et l’homme qui l’accompagnait ne pouvait assez vite recharger le pistolet qui produisait ce charme, ce bonheur et ces rapides exclamations.

Je suis certain que ce fils de Mercure n’avait jamais rêvé qu’il deviendrait un jour dieu du tonnerre.

Mon guide, impatient de raconter son histoire, m’entraîna au loin pour ne plus être dérangé dans son discours par ce terrible vacarme, et je prie mes lecteurs de vouloir bien suivre son récit avec autant d’indulgence et de patience que je l’ai fait moi-même.

— Non loin d’ici, dans le village de Timmerode, vis-à-vis de la demeure de l’inspecteur des forêts, se trouve une vieille maisonnette ombragée par un tilleul, et dont le mur est tapissé de plantes grimpantes. Mais, il y a quelques années, on y voyait aussi d’autres ornements ; — tantôt une cible percée de balles, tantôt l’image d’un cerf blessé au cœur. La blessure était figurée par un bouchon de liège, au bout duquel on avait attaché un ruban rouge. On eût dit vraiment du sang qui coulait.

Dans cette petite maisonnette habitait le roi des tireurs.

La dignité de ce roi n’est pas de même que celle des autres ; elle n’est pas due à la naissance, mais au mérite. Et ordinairement l’heureux mortel qui en est revêtu ne siège pas longtemps sur le trône. Celui qui, au tir de la cible ou du cerf, a fait le meilleur coup, est élu roi pour l’année ; et il attache au-dessus de la porte de sa maison la cible percée ou une image du cerf blessé.

Il était bien rare que cet ornement respectable manquât à la maison de Timmerode ; Jean Diederichs, fils unique de la vieille veuve qui en était la propriétaire, avait dans toute la contrée la réputation non contestée du plus habile tireur. On était tellement habitué à voir la cible au-dessus de sa porte, que si par hasard elle ne s’y trouvait pas une année, on continuait pourtant de l’appeler le roi des tireurs.

Jean était un jeune homme paisible et taciturne quelques-uns lui trouvaient même l’air triste et sombre. Souvent on le voyait, la journée entière, assis sous le tilleul, la pipe à la bouche ; mais souvent aussi il s’absentait du village pendant plusieurs semaines. Alors il passait son temps, soit dans un des villages voisins, soit prenant sa part de quelque banquet de tireurs, soit chez le garde forestier de la Rosstrappe, et surtout chez les charbonniers, sur le Brocken, ou dans les grandes forêts du Hartenberg, qui sont remplies de grives pendant l’automne.

Tout le monde savait que Jean était braconnier ; et les habitants de Timmerode, sujets du grand-duché de Brunswick, étaient charmés de le voir narguer les gardes-chasses prussiens. Rien ne les amusait plus que d’entendre quelquefois Jean, dans l’auberge, rompre son silence habituel pour leur raconter ses aventures de chasse.

Cependant le menuisier, voisin de Jean, ne paraissait point satisfait.

— Voisine, dit maître Grün à la veuve, votre fils Jean ne vit pas bien. Aux banquets des tireurs, on fête trop l’eau-de-vie ; et, croyez-moi, nos gardes forestiers ne voient pas Jean d’un bon œil, quoiqu’il aille le plus souvent braconner sur le sol étranger. J’ai bien peur qu’il ne lui arrive malheur.

— Je le lui ai dit bien souvent ! soupira la mère.

— Et la maison tombe en ruines ! Il faudra bientôt que Je fasse une porte neuve à l’écurie ; sans quoi, les bêtes gèleraient cet hiver. Est-ce que Jean ne devrait pas avoir soin de tout cela ? Tâchez donc de le retenir un peu au logis.

— Est-ce que je le peux, moi ? reprit la vieille. Si quelqu’un le peut, c’est vous.

— Moi !

— Ou Pauline, ajouta-t-elle avec une certaine hésitation.

— Ne parlons pas de cela ; nous vivons depuis bien des années en bonne intelligence ; mais, quant à une alliance entre nos familles, il n’y faut pas songer, du moins avec mon consentement. D’ailleurs, Pauline est encore presque une enfant, et je n’ai jamais remarqué qu’elle fît plus attention à Jean qu’à aucun autre.

— Oh ! je sais bien, dit la veuve, que Henri le tisserand la demande.

— Bêtise, répondit le menuisier ; ni l’un ni l’autre ne me convient pour gendre. — Puis il s’éloigna.

Derrière le jardin du menuisier est située une petite maison avec un large toit de paille, et dont les fenêtres touchent presque au sol. — Les passants peuvent facilement plonger leurs regards dans l’intérieur. — Près d’une des fenêtres se trouve un métier, et le mur en face est garni de nombreuses bobines de fil. À l’autre fenêtre est suspendue une grande cage, d’où s’échappent les chants variés d’une quantité d’oiseaux de toute espèce. On entend rarement le bruit du métier ; car, pendant que le tisserand donne ses soins aux oiseaux, il faut bien que le métier fasse silence. Cette chétive demeure appartient à Henri le tisserand, appelé aussi Henri l’oiseleur. Quoique jeune encore, il était déjà veuf, et n’habitait le village que depuis quelques années. Il avait la figure pâle et les cheveux roux ; son regard, d’une singulière mobilité, ne pouvait se fixer longtemps sur le même objet ; on eût dit qu’il cherchait toujours quelque chose. Les gens du village n’aimaient pas Henri ; et pourtant ils n’avaient rien à lui reprocher. Quelques-uns disaient bien qu’il avait été méchant avec sa femme ; mais on ne pouvait rien préciser. Le seul défaut qu’on pût trouver en lui, c’était son peu d’ardeur au travail. Mais Henri ne demandait rien à personne ; il payait tout le monde exactement ; qu’importait donc qu’il s’occupât de ses oiseaux plus que de son métier ?

Un soir, le menuisier et sa jeune fille revenaient ensemble des champs. Pauline était une jolie personne, de dix-sept ans environ ; le père marchait en avant, une faulx à la main ; elle suivait, avec un grand panier de trèfle sur le dos. Les bras croisés sur sa poitrine, elle cheminait, pieds nus, et courbée sous son lourd fardeau. Cependant ses mouvements étaient gracieux, et ses efforts coloraient vivement ses joues.

Devant la maison du tisserand, le vieux menuisier dit à Pauline :

— Retourne seule au logis, ma fille ; je vais entrer chez Henri voir où il en est de notre toile.

En ce moment, Henri, regardant par la fenêtre, aperçut la jeune fille qui passait. Elle prit un coin de son tablier pour essuyer la sueur qui coulait de son front. Le menuisier, en entrant chez Henri, le vit assis à son métier ; mais la roue ne marchait pas, et la navette restait dans l’ourdissage. Le tisserand tenait une petite flûte ; et sur le métier, devant lui, se trouvait une cage renfermant un superbe bouvreuil qui semblait écouter attentivement la musique. De temps en temps l’oiseau en répétait quelques notes, puis soudain il s’arrêtait.

— Allons, veux-tu ? dit le tisserand en le menaçant du doigt. — Et il approcha la flûte de ses lèvres, et se mit à jouer l’air si connu :

Je n’aime que toi seule au monde.

Le bouvreuil répéta encore quelques notes ; le tisserand continua alternativement ses menaces et sa musique, jusqu’à ce que l’oiseau finît par savoir l’air tout entier.

— D’après ce que j’entends, la musique marche bien, dit le menuisier en entrant ; mais la toile, comment va-t-elle ?

— Bonsoir, voisin, répondit le tisserand un peu embarrassé, en laissant sa flûte. La toile est sur le métier : vous voyez que je m’en occupe.

Le menuisier jeta un regard oblique sur le bouvreuil.

— Oui, il paraît ! Mais sera-t-elle bientôt finie ? La mère l’attend avec impatience.

— Je l’aurais déjà terminée, reprit Henri, si le fil n’était pas si fragile.

— Fragile ? Ordinairement le filage de la mère ne l’est point.

— Je voulais dire qu’il y a beaucoup de nœuds.

— Non, Henri ! non ; voilà le nœud, reprit maître Grün en désignant la cage. Depuis quelque temps tu ne fais que chasser aux oiseaux ; est-ce que tu voudrais te mettre à faire ce commerce-là ?

— Je n’ai jamais eu cette intention, répondit le tisserand en baissant les yeux. Cependant il y aurait bien quelque chose à gagner avec une vingtaine d’oiseaux qui chanteraient bien. Ce n’est pas le métier qui enrichit par le temps qui court.

— Surtout lorsqu’on ne le fait pas marcher.

— Aujourd’hui tout le monde s’en mêle !

— Enfin, tâche seulement d’achever bientôt ta besogne. Bonsoir !

Quelques jours après, quand Pauline voulut fermer sa fenêtre, le soir, elle trouva suspendue au dehors la cage avec le bouvreuil. Il chantait bravement :

Je n’aime que toi seule au monde,

et assez haut pour que le roi des tireurs pût l’entendre de son jardin. Lorsqu’il vit Pauline se pencher pour prendre la cage et caresser l’oiseau, il rentra en fermant brusquement la porte après lui.

Cependant le tisserand, qui tendait des pièges aux oiseaux dans un champ voisin, avait aperçu Jean ; il se prit à rire et murmura :

— Tu as beau faire, Jean ! Je sais bien que tu rôdes autour de Pauline ; mais celle-là, tu ne l’attraperas pas, fusses-tu mille fois de suite le roi des tireurs !

Il est vrai que le menuisier ne m’aime pas, et que la vieille mère, avec d’autres radoteuses, se plaisent à dire toutes sortes de méchancetés sur mon compte. Mais qu’est-ce que ça me fait, pourvu que je convienne à Pauline ? Elle aime mieux, je pense, le chant des oiseaux que le bavardage des commères. Mais est-ce qu’elle ne va pas sortir, pour aller dans les champs ce soir ? Le vieux doit être à l’auberge, pour se rafraîchir comme d’habitude.

Bientôt après Pauline sortit.

La nuit avançait, et les deux amoureux, assis contre la haie, échangeaient de douces paroles. Tout à coup on entend quelqu’un s’approcher ; la jeune fille s’enfuit dans la maison, et le tisserand se cache derrière la haie. C’était le menuisier qui revenait, mais, chemin faisant, il mit le pied dans le piège aux oiseaux que Henri avait tendu. Maître Grün s’en débarrassa, et le jeta au loin, en s’écriant :

— Il est donc revenu encore ! Je lui ai pourtant sévèrement enjoint de ne plus chasser aux oiseaux sur mon terrain, et je lui ai dit d’aller en prendre ailleurs.

— Encore, s’il ne tendait pas de plus dangereux pièges que celui-ci ! fit une voix, qui partait d’une lucarne de la maison du roi des tireurs.

— C’est toi, Jean ! Que veux-tu dire ? demanda le menuisier.

— Demandez à Pauline. Elle sait mieux que moi toutes les belles choses que le tisserand lui a racontées ce soir.

Là-dessus, Jean referma brusquement la lucarne.

Maître Grün rentra chez lui en grommelant. Mais dès qu’il eut refermé la porte sur lui, le tisserand sortit de sa cachette.

— Ah ! dit-il, en faisant un geste de menace, tu écoutes donc ! Attends un peu, Jean, je m’en souviendrai !

Maître Grün était un homme laborieux ; il avait le cœur bon, mais la tête vive. Grâce à son travail persévérant, il jouissait d’une certaine aisance. Il possédait une maison, quelques pièces de terre, une vache et plusieurs chèvres. Mais avant tout, il aimait sa fille Pauline comme la prunelle de ses yeux. Cependant, il ne la gâtait pas ; tout au contraire, il l’élevait sévèrement. Il n’avait rien épargné pour son éducation ; et, comme c’était la plus belle fille du village, il s’en glorifiait souvent. Celui qui sera son mari n’épousera pas une sotte ! répétait-il sans cesse. Aussi se montrait-il très-difficile à cet égard. Le roi des tireurs et l’oiseleur, qui tous les deux n’aimaient guère le travail, ne valaient rien à ses yeux. Il avait plus d’une fois gourmandé le premier ; car maître Grün n’avait pas l’habitude de peser ses paroles ; quant à l’autre, dont il venait maintenant de découvrir la secrète intelligence avec Pauline, il jura bien qu’il ne le laisserait pas mourir dans l’impénitence.

Le lendemain, plus de la moitié du village pouvait entendre maître Grün gronder violemment, d’abord sa fille, ensuite l’oiseleur. Pauline pleura, et le tisserand supplia ; mais notre homme irrité ne les écouta ni l’un ni l’autre. En sortant de chez Henri, il emporta la toile à moitié achevée.

— Vaurien ! méchant oiseleur ! grogna-t-il chemin faisant. Et il veut épouser ma fille ! Un chien pareil, dont le regard louche, et que personne ne connaît ! Je préférerais l’autre fainéant ; celui-là, du moins, a un bon caractère ; et quant à elle,… je saurai bien lui faire passer sa fantaisie !

Àpeine rentré chez lui, le menuisier sortit. Il avait mis son habit des dimanches, et Pauline l’accompagnait, un petit paquet sous le bras. La pauvre fille pleurait à chaudes larmes ; ils prirent la route de Blankenbourg, où Grün avait une sœur, vieille veuve, qui lui ressemblait parfaitement de corps et d’esprit.

— Cesse donc de pleurnicher, dit le père à sa fille ; jamais tu n’épouseras le tisserand ; ce qui est dit est dit, tu le sais. Je ne t’ai pas élevée pour être la femme d’un oiseleur, et je n’ai pas ramassé quelques sous pour les jeter à un fainéant, à un mauvais sujet.

— Je ne demande qu’à rester avec toi, mon père, répondit Pauline en sanglotant.

— Non, tu vas rester à Blankenbourg chez ta tante Gertrude. C’est une femme de bon sens, qui saura bientôt te mettre à la raison. Quand j’y pense ! toi, dont j’étais si fier, avoir des intelligences avec ce vagabond ! Jamais je ne l’aurais cru ; quelle honte ! quel malheur !

Et il continua ainsi de marcher en grondant, et sa fille le suivait en pleurant. Jamais elle n’avait fait une route si pénible.

Dans le village, on eut bientôt oublié cette histoire.

Pauline était à Blankenbourg. Le roi des tireurs fumait sa pipe sous le tilleul, ou s’amusait ailleurs ; maître Grün grondait la veuve à cause de la paresse de son fils ; et la veuve répondait, comme à l’ordinaire, qu’elle savait bien ce qui retiendrait Jean à la maison. Le menuisier répliquait :

— Je n’ai pas besoin d’un gendre qui fume ; il m’en faut un qui travaille.

Quant au tisserand, son métier ne marchait plus, mais sa flûte roucoulait du matin au soir. Il n’y avait plus chez lui ni fil ni bobines, mais force cages et oiseaux. Le soir, il allait dresser ses pièges, et souvent on l’apercevait prenant la route de Blankenbourg, ou celle qui longe le mur du Diable. On se disait sans doute qu’il ne prenait pas le bon chemin ; mais personne n’avait envie de suivre ou d’épier le pâle tisserand au regard oblique.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi.

Un jour vint, où Jean cessa de fumer sous le tilleul, et son fusil d’être suspendu au mur. Devant la porte de la veuve, se tenait un gendarme en uniforme, la carabine sur l’épaule, tandis qu’un autre faisait une perquisition dans la maison. Les habitants du village étaient assemblés en foule dans la rue ; ils regardaient ce spectacle inaccoutumé, et chacun faisait ses commentaires.

— Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse, dit le menuisier à un de ses voisins. Depuis longtemps j’ai averti la mère Diederichs que Jean finirait mal.

— Qu’est-ce qui s’est donc passé ?

— Il est allé braconner, mais cette fois ce n’est plus sur le sol prussien. Là-bas, près de Tresenbourg, il s’est lié avec Casper le Noir, que depuis longtemps l’inspecteur voyait d’un mauvais œil. Ils ont chassé ensemble ; le garde forestier, qui les guettait, a lâché sur chacun d’eux un coup de son double fusil.

— Seigneur Dieu ! cria une vieille femme ; est-ce qu’ils l’ont tué ?

— Non, dit le menuisier. Martin, le domestique de l’inspecteur, m’a dit qu’ils se sont sauvés sans que le garde forestier ait pu les atteindre. Mais il a fait un rapport à l’autorité, qui a envoyé les gendarmes à leur recherche.

— On n’a trouvé le roi des tireurs nulle part, cria au paysan qui passait. Ils s’en retourneront avec un pied de nez.

— Enfin, dit le menuisier, je voudrais qu’il s’en tirât bien ; cela lui servirait de leçon pour une autre fois. Nous savons qu’il n’est pas méchant.

En effet, tout le monde le savait. On ne pouvait reprocher à Jean que son air taciturne ; mais il paraît que c’était dans sa nature. Déjà à l’école, ses camarades le raillaient à cause de son caractère sérieux, et ils jouaient rarement avec lui. Il n’y avait que la petite Pauline du menuisier qui le vît avec plaisir ; aussi il la portait souvent dans ses bras, passait des heures entières à jouer avec elle, et, plus tard, il l’aidait à garder les chèvres et à cueillir des herbes pour les nourrir. Devenu jeune homme, au lieu de fréquenter le cabaret comme les autres, il mit son bonheur à pouvoir causer avec Pauline. Le soir, lorsqu’elle devait revenir des champs, il allait au-devant d’elle pour charger sur ses épaules le lourd panier de la jeune fille, et cette complaisance lui avait même valu un sobriquet un peu vif : on l’avait surnommé l’âne de Pauline. Mais Jean se mordait les lèvres sans rien dire.

Bientôt il dut partir pour l’armée, et, le jour où il lui fallut quitter sa compagne, il avait le cœur gros et les larmes aux yeux. Cependant il ne prononça que ces paroles :

« Que Dieu te bénisse, Pauline, adieu ! »

Et le voilà parti. Quelques années après, quand il revînt, tout était changé. Henri le tisserand habitait dans le village une maison voisine de celle du menuisier. Il s’y était marié ; puis, devenu veuf, il s’était fait l’ami de Pauline. Il avait toujours quelque chose à lui raconter, et ils se rencontraient tantôt dans les champs, tantôt à la fontaine, tantôt à la danse ; bref, les occasions ne manquaient pas, et la jeune fille paraissait prendre plaisir aux douces paroles du tisserand. Il est vrai qu’elle se montrait toujours aimable avec Jean ; mais seule à son travail, ce n’était plus à lui qu’elle songeait : Henri avait toutes ses pensées.

Àla fête des tireurs, Jean visa le mieux : la cible fut portée en procession et avec accompagnement de musique à la maison de sa mère, et lui-même reçut le titre de roi des tireurs. Dès lors, Jean commença une nouvelle vie : il assista à toutes les fêtes de tireurs dans les environs, et les cibles vinrent chez lui l’une après l’autre. Personne n’eût dit alors qu’il était blessé au cœur, comme le cerf placé au-dessus de sa porte, — c’est que personne ne voyait le sang couler de sa blessure.

Malgré les supplications de sa mère et les avertissements du menuisier, Jean continuait à ne s’occuper que de chasse et de braconnage ; la vie paisible et monotone du village lui était devenue insupportable ; il courait à sa perte.

Depuis plusieurs jours, on n’entendait plus parler du roi des tireurs.

Un soir, que presque tout le village dormait, un homme passa, en se glissant par la ruelle, devant la maison du tisserand, Henri, qui l’avait aperçu, le suivit du regard jusqu’à ce qu’il le vît disparaître dans la maison de la veuve.

— Ah ! c’est toi Jean, murmura le tisserand, merci du dernier service que tu m’as rendu, tu verras bientôt si, Henri sait tenir sa parole. Et là-dessus il sortit, et prit furtivement, à travers champs, le chemin de Blankenbourg.

Le lendemain, on ne s’entretenait, dans le village, que du roi des tireurs, que les gendarmes avaient pris, au milieu de la nuit, dans la maison de sa mère.

— Il faut que j’aille un peu voir le monde, dit un beau jour le tisserand ; puis il se mit à entasser ses cages, les unes sur les autres, les enveloppa d’une toile, prit un bâton et sortit du village.

— Je m’y attendais, se dit le menuisier, en le voyant s’éloigner, il n’a jamais voulu travailler, le voilà vagabond tout à fait,

— Eh ! s’écria un ami du roi des tireurs, le tisserand part donc ! Quelle charge il porte sur le dos ! Je suis sûr qu’il fera son affaire,

— Peut-être, dit le menuisier.

— Ce métier n’est pas aussi mauvais que vous le pensez, continua l’autre pour taquiner maître Jean ; le beau-père fait les cages, le gendre prend les oiseaux, et…

— Moi, le prendre pour gendre, lui ! J’aimerais mieux faire son cercueil.

— Ha ! ha ! ha ! tant mieux, il l’a bien mérité, dit le villageois en poursuivant sa route. Pourquoi ce chenapan a-t-il toujours médit de Jean ? Si le roi des tireurs avait épousé Pauline, il ne serait pas, à cette heure, enfermé dans le cachot de Blankenbourg. Pauvre Jean ! Nous voilà donc débarrassés de ce méchant oiseleur, tant que cela durera. Bon voyage, Henri, je ne souhaite jamais de mal à personne, mais si tu pouvais te casser le cou chemin faisant, tu me ferais plaisir.

Le tisserand n’entendit point ce charitable vœu, il chemina gaiement en sifflant et faisant tournoyer le bâton dans sa main. Le soleil brillait, les champs étaient en fleurs, tout le monde lui paraissait ouvert et bienveillant. Quelle différence avec la vie du village ! plus de figures déplaisantes ! plus de métier ! Le tisserand respirait comme si on lui avait ôté une lourde pierre de dessus la poitrine, et il sentait à peine la charge qu’il portait sur ses épaules. Les petits oiseaux aussi chantaient joyeusement ; on eût dit qu’ils célébraient le plaisir de pouvoir prendre un peu le grand air ; toute la nature semblait sourire à l’oiseleur. — Vivent les voyages !

À Blankenbourg, il entra chez une ancienne connaissance, chez qui il déposa son fardeau. Ensuite, n’emportant qu’une seule cage, il traversa la rue où demeurait là sœur de maître Grün, fit en passant un signe de tête à une des fenêtres, et entra dans le parc du château.

Peu après Pauline vint le rejoindre. En apprenant qu’il partait, elle éclata en sanglots.

— Petite folle, dit Henri en la caressant, est-ce que je ne reviendrai pas bientôt ? C’est précisément à cause de toi que je m’en vais à l’étranger. Il n’y a rien à gagner dans ce pays, partout ailleurs j’aurai bien plus de chance. Allons, ne pleure plus. Voici ce que je t’apporte, celui-là t’égayera par son chant.

Et le tisserand lui présenta la cage qu’il avait emportée, et se mit à siffler quelques mesures. Aussitôt l’oiseau l’accompagna sur l’air :

Je serai de retour dans un an, mon trésor,
Et je t’apporterai le bonheur et de l’or.

— Une année ! c’est bien long, soupira Pauline.

— C’est la chanson qui le dit, répliqua Henri ; mais je serai de retour dans quelques mois au plus tard.

— Hélas ! que deviendrai-je ?

— Tu deviendras la petite femme du tisserand, aussi vrai que je m’appelle Henri, que le vieux y consente ou non. Je ne peux manquer de revenir la poche pleine d’argent, et tu verras qu’alors on chantera sur un autre ton. Aucune musique du monde ne fait danser les gens à votre idée comme celle des pièces sonnantes. Courage donc, ma petite fiancée, nous serons heureux comme deux tourtereaux.

En dépit de ces consolantes paroles, Pauline retourna chez sa tante, pâle et triste. Quelques minutes après, Henri passa devant la fenêtre, chargé de son fardeau et le bâton à la main. Il avait trouvé un camarade, qui comme lui voulait voir le monde, et tous les deux chantaient à gorge déployée :

Je serai de retour dans un an, mon trésor,
Et je t’apporterai le bonheur et de l’or.

Quand l’oiseau suspendu à la fenêtre entendit cet air qu’il savait si bien, il fit chorus, tandis que Pauline se jeta en pleurant sur une chaise, cacha sa figure dans ses deux mains, et s’écria : « Ô mon Dieu ! que deviendrais-je, s’il ne devait pas revenir ! »

L’automne arriva, puis l’hiver. Les glaçons pendaient aux toits, et brillaient au soleil comme de longs diamants ; le givre couvrait les buissons ; la route, dure et unie, retentissait au loin sous les pas des piétons.

Pauline était retournée chez son père ; assise à la fenêtre, elle écoutait, écoutait ; mais il ne venait pas.

Les roses avaient disparu sur les joues de la malheureuse jeune fille ; souffrante et accablée d’un profond chagrin, elle avait avoué sa faute, qu’elle ne pouvait plus cacher. Son père, d’ailleurs si sévère, loin de lui fermer sa porte, l’avait même reçue sans lui faire de reproches. Mais cette maison, jadis si heureuse, était devenue un séjour de tristesse ; les cheveux du vieux menuisier, qui tous les jours blanchissaient de plus en plus, témoignaient de sa douleur, à la vue des souffrances de celle qu’il appelait autrefois la prunelle de ses yeux.

« Malheureuse enfant ! soupira maître Grün, qui, assis près du foyer, appuyait sa tête sur ses mains et regardait Pauline toujours occupée à écouter à la fenêtre. Il ne reviendra pas, non ! il ne reviendra pas ; et même, s’il revenait… » Il termina ces tristes réflexions en secouant la tête, puis il tomba dans un abattement extraordinaire.

L’hiver avançait, toujours plus rigoureux ; la neige couvrait toute la nature de son blanc linceul.

Le roi des tireurs, qui avait été rendu à la liberté, n’était plus reconnaissable. Il ne quittait plus la maison de sa mère ; triste et muet, il avait beau voir de temps en temps, de la fenêtre où il se tenait, les lièvres qui se réfugiaient dans le jardin, il ne pensait pas à la chasse Son fusil se rouillait, suspendu au mur.

— Ils lui ont brisé le cœur dans la prison, dit la veuve.

Les deux maisons semblaient maudites.

Un jour Jean prit tout à coup son fusil et se mit à le nettoyer.

— Mon fils, que fais-tu ? s’écria la vieille effrayée ; est-ce que tu voudrais retourner dans la forêt ? N’as-tu pas déjà payé tes étourderies assez cher ? Jean, remets ce fusil à sa place.

— Sois tranquille, mère, répondit le fils ; je n’irai pas à la chasse. Près du cabaret j’ai rencontré Gasper le Noir qui m’a appris qu’il venait de voir Henri, le tisserand, à Goslar. Tu m’as dit toi-même que maître Grün l’attend pour célébrer son mariage avec Pauline, et je vais nettoyer mon fusil pour célébrer dignement le bonheur des nouveaux époux.

— Mais est-ce bien sûr que Henri reviendra ?

Jean avait levé le chien du fusil et le frottait avec force.

— Comment, tu doutes qu’il revienne ! s’écria-t-il ; quelle idée !… Pauvre Pauline !… certainement il reviendra, il le faut bien, ou… — Il lâcha subitement le chien du fusil. La veuve se leva toute tremblante.

— Il marche bien maintenant, dit Jean avec gaieté, il était tout rouillé. Il y a si longtemps que je n’y avais touché ; je te promets qu’on l’entendra. Puis il sortit.

— Il pense toujours à elle, murmura la veuve. Quel malheur que maître Grun n’ait pas voulu m’écouter !

Le tisserand revint enfin. Il avait passé plusieurs journées dans les environs sans paraître très-pressé de se rendre à Timmerode ; dès son arrivée, et contre son habitude, le premier endroit qu’il visita ce fut le cabaret. Les jeunes gens qui s’y trouvaient le regardèrent avec étonnement. Le tisserand, autrefois si doux, était devenu un garçon intrépide. Il fit sonner l’argent dans sa poche, paya à boire et raconta des histoires des pays qu’il avait parcourus.

Comme il retournait à sa maison, il rencontra le menuisier. Comme jadis, maître Grun se disposait à l’accabler de reproches ; mais le tisserand ne lui en donna pas le temps.

— Pas ainsi, voisin, dit-il en l’interrompant ; s’il y a eu du mal, la faute est autant de votre côté que du mien. Le sang de la jeunesse est bouillant. J’ai demandé la main de votre fille ; vous m’avez refusé, et pourtant vous saviez que nous nous aimions. Si vous persister encore, je saurai me consoler ; dans le cas contraire, je montrerai que Henri tient sa parole.

— Tu sais bien que je ne puis plus te la refuser, répondit le menuisier découragé ; prends-la donc, au nom de Dieu. Mais souviens-toi, Henri, qu’elle est mon enfant unique. J’avais espéré la marier à un homme honnête et laborieux, peut-être le deviendras-tu. Reste donc dans ta maison, reprends ton métier, et renonce au vagabondage. Je vous aiderai du mien autant que je pourrai, ou plutôt le peu que j’ai sera à vous ; mais pour ton bonheur et le sien, je t’en supplie, change de conduite.

Le tisserand répliqua sèchement qu’il saurait bien à lui seul avoir soin de sa femme et de ses enfants ; personne n’avait le droit de lui donner des instructions. Il aimait Pauline, Pauline l’aimait, le reste irait tout seul. Maître Grün le quitta en secouant la tête.

Huit jours plus tard la noce se fit.

Debout, dans un coin sombre de l’église, le roi des tireurs regardait fixement la pâle fiancée. Puis, après l’office, il se rendit avec tous les autres chez le menuisier, qui avait invité Jean et sa mère en qualité de voisins et d’anciennes connaissances. — Lorsqu’on présenta aux mariés les cadeaux de noces, Jean apporta aussi le sien, qu’il déposa d’une main tremblante sur les genoux de la jeune mariée, en lui souhaitant bonheur et bénédictions. Un moment après, il s’approcha du tisserand.

— Tu es maintenant le mari de Pauline, dit-il en lui tendant la main ; à cause d’elle, que tout soit oublié entre nous !

— Est-ce que nous avons jamais été ennemis ? répondit légèrement le tisserand.

— Pourquoi donc es-tu allé à Blankenbourg, la nuit même où les gendarmes sont venus m’arrêter ?

Le tisserand tressaillit.

— Je sais tout, continua Jean ; mais je veux bien l’oublier ; rends-la heureuse ; c’est tout ce que je te demande.

Àl’heure du crépuscule, pendant que les jeunes gens du village faisaient une joyeuse décharge en l’honneur des nouveaux mariés, on entendit au loin, dans la vallée de Bode, un coup de feu qui réveilla tous les échos des montagnes.

Le lendemain, un garde forestier trouva sur la pente d’un rocher le cadavre du roi des tireurs. La balle avait percé le cœur, ce cœur si riche d’amour, et une longue traînée de sang s’étendait, comme un ruban, sur l’épaisse couche de neige.

Quand mon guide eut achevé son récit, nous continuâmes à marcher en silence pendant quelque temps.

— Qu’est devenue Pauline ? demandai-je.

— Pauvre femme ! répondit-il, les craintes du vieux maître Grün n’étaient que trop fondées. Henri n’eut pas la force de reprendre son métier. Cependant, tant que le vieux vécut, cela marchait encore un peu ; mais, après sa mort, Henri, menant joyeuse vie, dissipa tout l’héritage de Pauline, et finit par vendre la maison. Il alla ensuite s’établir à Goslar, sa ville natale, où il ne s’occupa plus que de la chasse aux oiseaux. On m’a raconté, il y a quelque temps, qu’il aime mieux la bouteille que sa femme, et depuis je ne sais ce qu’il est devenu.

Plus tard, au retour de mon voyage, je m’arrêtai à la station du chemin de fer à Goslar. On faisait queue pour avoir des billets de route ; mon voisin était un homme de haute stature, âgé d’environ quarante ans, et vêtu d’une vieille redingote blanche, râpée, usée jusqu’à la corde. Il avait les joues gonflées, le nez violet, et les cheveux moitié roux, moitié grisonnants. D’une main, il agitait un gros bâton, et gardait l’autre dans sa poche. Dès qu’il eut reçu son billet, il se dirigea en chancelant vers une femme pâle et maigre, qui portait une charge volumineuse, recouverte d’une vieille toile cirée. Sous son manteau déguenillé, on voyait quelques cages qu’elle tenait à la main. — À côté d’elle, pleurait un petit garçon à l’air maladif, la tête et les jambes nues. Sa mère semblait vouloir le consoler, tout en versant elle-même des larmes.

— Allons, voyons ! dit brusquement l’homme au bâton ; vas-tu bientôt cesser de piailler ainsi avec ce moutard ?

Et comme le malheureux enfant allait le supplier : — Tais-toi, pleurard ! ajouta-t-il ; tu vas rester avec ta tante ; où diable est-elle donc, cette vieille sorcière ? Allons, leste, Pauline ! porte les oiseaux à la voiture, et tâche de bien les arranger ; ça vaudra mieux que de rester ici à pleurnicher.

La femme obéit ; et le petit garçon, la voyant s’éloigner, pleurait encore plus fort.

En ce moment, survint une vieille femme d’un aspect repoussant ; elle remit à l’homme une bouteille pleine d’eau-de-vie, qu’il plaça devant ses yeux avant de la serrer dans sa poche. Puis la vieille prit l’enfant par la main, et l’entraîna. Il tournait sans cesse la tête en arrière, vers la voiture, pour rencontrer les regards de sa mère. L’infortunée jeune femme lui envoya quelques baisers jusqu’à ce qu’elle eût cessé de l’apercevoir. Le mari, en attendant, était allé prendre un petit verre chez une marchande de gâteaux ; et, en revenant, il se mit à gronder rudement sa femme, parce que les paquets n’étaient pas encore chargés. Un employé se présenta pour les prendre :

— À qui les oiseaux ? demanda-t-il.

— À moi ! Henri Strahmann, répondit le vagabond,

Henri ! — Pauline ! — C’était le tisserand de Timmerode et celle qui avait été autrefois la compagne d’enfance du malheureux roi des tireurs !

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