‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 13 sur 27 · Le Sage

Le Sage

Un sage s’était fatigué d’entendre toujours bruire à ses oreilles le torrent du monde ; ce fracas importun jetait de la distraction dans ses pensées. Depuis longtemps déjà, ii avait cessé de prendre part à la vie active ; affermi dans sa méditation comme sur un rocher inébranlable, il assistait de là en simple spectateur, au mouvement désordonné de la société humaine. Puis, le désir d’une plus haute perfection s’étant emparé de lui, il résolut de se rendre au désert, pour y établir sa demeure, et, seul avec ses pensées, passer désormais sa vie à étudier la divine intelligence.

— Ô hommes insensés ! s’écria-t-il en étendant sa main vers la ville populeuse et bruyante, pour lui faire ses adieux, quel est le but de tous vos orgueilleux efforts ? est-ce la sagesse, la vertu, la perfection ? Dans votre pénétration imaginaire vous vous croyez grands comme Dieu lui-même, et cependant vous êtes aussi loin de le connaître, que la fleur l’est de connaître la main qui l’arrose. Je vous méprise tous ! Y-a-t-il parmi vous un seul être qui se soucie de ce but sublime auquel j’aspire, la connaissance de Dieu ? Y en a-t-il un seul qui, en prononçant ce nom sacré, soit inspiré par une pensée vraiment élevée ? Plus je pénètre dans la profondeur de son être, et m’en pénètre moi-même par mon intelligence, plus je vous trouve misérables, sots et ignorants. Mais toi, raison divine, toi la plus puissante, la plus lucide et la plus pure de toutes, sois ma compagne dans la solitude où je vais m’abriter. Seul bien souvent au milieu de plusieurs milliers d’hommes, je n’ai jamais été seul avec toi !

Et il partit. Loin de la foule bruyante, il trouva sur sa route une pauvre créature, débile et contrefaite, la plus laide et la plus misérable que le monde eût pu produire, et que, pour cette raison, il avait repoussée.

— Voici une de vos victimes, s’écria le sage, ô esprits superficiels qui ne jugez que d’après les apparences. C’est à moi qu’il appartient de réparer vos torts. En faveur de celle-ci du moins je pourrai sans regret disposer d’une petite partie de mon superflu. Elle n’a rien qui puisse agir sur les sens ; elle ne viendra pas fatiguer mes oreilles ni troubler mes pensées par des discours futiles et égoïstes, et j’aurai près de moi un être qui me récompensera au centuple de mes bienfaits, en prenant soin de tout ce qui est nécessaire à mon existence terrestre.

Il dit donc à cette infortunée de venir avec lui, et il fut convenu qu’en échange des secours et de la protection qu’il lui accordait, elle lui obéirait et le servirait fidèlement.

Cette créature si disgraciée devait pourtant avoir une part de cette étincelle divine que nous appelons l’âme, car elle montrait à son protecteur une gratitude calme et silencieuse, mais profonde et réfléchie. Elle ne vivait que pour lui. Dès le point du jour elle était à s’occuper des besoins du sage. Quand elle avait fini tout son travail, elle s’asseyait en face de lui pour être à portée de deviner ses moindres désirs. Souvent, lorsque son maître, en se réveillant de ses sublimes méditations, abaissait les yeux vers la terre, il la voyait qui, semblable à une ombre immobile, fixait sur lui un regard attentif et singulier.

Un soir que le sage avait ainsi à plusieurs reprises remarqué en elle cette expression indéfinissable, il trouva bon de lui adresser la parole :

— Dis-moi à quoi tu penses.

— Maître, je ne pense pas, je sens.

Un sourire de compassion parut sur les lèvres du sage.

— Lève tes yeux vers les étoiles, dit-il en indiquant le ciel, et essaie de penser. — J’ai souvent regardé ces lumières, répondit-elle, et il me semblait qu’elles étaient là comme des yeux brillants, destinés à rencontrer les nôtres, lorsque, dans l’obscurité et l’embarras de la nuit, nous avions besoin d’aide et de consolation.

— Imagination puérile ! La meilleure et la plus vive lumière brûle en nous-mêmes ; nous n’avons pas besoin de consolation qui nous vienne du dehors. N’as-tu pas eu quelque idée plus grave ?

— Je ne sais. Souvent aussi, dans ma simplicité, je me disais que Dieu doit être bon, puisque jamais il n’a éteint un seul de ces petits flambeaux, et qu’il leur a toujours conservé la même flamme vive et brillante,

— Dieu ! dit le philosophe avec dédain ; sais-tu ce que c’est que Dieu ? Pourrais-tu seulement t’en former la moindre idée ? Sais-tu, chétive créature, qu’il m’a fallu soixante ans de méditations assidues pour arriver à le comprendre ?

— Maître, vous êtes plus sage que tous les autres hommes, répondit avec humilité la pauvre servante, et vous êtes bien heureux d’avoir pu comprendre Dieu et vous élever jusqu’à lui ! Quant à moi, infirme et ignorante, je n’ai pu que sentir son existence.

— Raconte-moi l’histoire de ta vie, lui dit alors le sage d’un ton plus doux.

— Elle n’est pas longue : je suis née je ne sais où, et je ne sais pas qui m’a mise au monde. Tout ce que je me rappelle de mon enfance, c’est d’avoir été foulée sous les pieds des hommes, repoussée par leurs mains et injuriée par leur bouche, à cause de ma difformité.

— Qu’importe ! ton corps courbé n’est pas attaché à la terre ; tu peux lever et étendre tes bras décharnés, marcher avec tes pieds contrefaits. Ton cerveau, tout borné qu’il est, n’est pas incapable de réflexion : essaie de t’en servir, et dis-moi ce que tu penses de Dieu.

— Maître, je vous répète que je ne le conçois pas ; seulement, lorsque, chassée par les hommes, je m’étais éloignée d’eux pour cacher ma laideur à tous les yeux, il me souvient qu’un vieillard vint à passer devant l’endroit où j’étais gisante. Il entendit mes plaintes, tourna son regard éteint vers moi et me dit : « Que Dieu ait pitié de toi ! » À ce mot de Dieu, il me sembla que quelque chose se réveillait dans mon âme — car j’ai bien une âme, maître, n’est-il pas vrai ? — Oui, je sentis que Dieu est bon, même lorsque les hommes sont méchants. Depuis lors, sans avoir cherché au delà, j’ai toujours vu qu’il était la bonté même. Cette idée que je me faisais de lui m’en était déjà une preuve ; car, voyez-vous, avec une telle persuasion je ne me trouvais plus si laide ni si abandonnée. Puisque Dieu a permis que je pense à lui, c’est qu’il pense à moi, et que par conséquent il veut être bon pour moi aussi. Mais, continua-t-elle en voyant le sage qui souriait, peut-être est-ce pour les malheureux que Dieu veut montrer le plus de bonté. Quand je me suis trouvée sur votre chemin, est-ce vous ou bien moi qu’il avait dessein de favoriser et de secourir ? Et ce qu’il vous a inspiré de faire pour moi, je puis, jusqu’à un certain point, le faire pour d’autres. Si infime que je sois, il y a dans la création des êtres auxquels mon aide peut n’être pas inutile. Lorsque, sur ma route déserte, je passais devant une fleur penchée sur sa tige et souffrant, faute d’un peu d’eau que je ne pouvais lui donner pour étancher sa soif, une voix s’animait en moi pour lui dire : a Que Dieu ait pitié de toi ! » Avais-je donc tort, maître ? N’était-ce là qu’une vaine et stérile parole ? N’y a-t-il pas un lien qui attache l’une à l’autre toutes les créatures ? Ne viennent-elles pas toutes de Dieu ? Aucune ne peut donc être méprisable ni indifférente à ses yeux, pas même la plus humble plante. La rosée dont il la baigne et la ranime est une émanation de sa bonté suprême. Et, puisqu’il a voulu que la main qui s’étend vers nous, la voix qui nous implore, les yeux mouillés de larmes, et tout ce qui exprime la tristesse et la souffrance émussent dans nos cœurs la pitié et le besoin de consoler, je ne croirai jamais que ces sentiments soient absurdes et en pure perte.

— Hélas ! êtres matériels que vous êtes, s’écria le sage, vous ne concevez Dieu que par les sens, et vous croyez qu’il peut vous être donné de pénétrer ainsi la raison infinie ! Vous vous anéantirez dans l’ignorance de vous-mêmes, créatures égarées, lorsque votre existence toute terrestre aura cessé : tandis que le sage, après son séjour ici-bas, vivra éternellement dans l’empire de la pensée. Ah ! qu’il est petit le nombre de ceux qui, dans cette multitude d’hommes, auront le bonheur de contempler Dieu face à face !

— Maître, dit encore l’ombre prosternée à terre, croyez-vous bien possible que Dieu, après s’être fait sentir à moi, veuille me laisser retomber dans le néant ? S’il avait voulu me perdre de vue, m’aurait-il jamais regardée ?

— Celui seul qui a pénétré Dieu pourra vivre en lui. L’idée que tu te formes de la raison infinie est trop imparfaite et trop confuse. Que n’en as-tu, comme moi, la conception pleine, entière et glorieuse ! — Mais, c’est assez, je n’abaisserai pas davantage mes pensées jusqu’à toi ; un pareil entretien n’est pour moi que du temps perdu.

Elle se tut respectueusement et retourna à ses rêveries, tandis que le sage se renfermait de nouveau dans ses méditations solitaires.

Les jours s’écoulèrent ; le sage ne faisait aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Cependant sa servante lui continuait toujours fidèlement ses soins. Depuis le matin jusqu’au soir elle vaquait aux travaux de la maison ; puis, lorsqu’elle voyait les étoiles s’allumer dans les cieux, alors seulement elle venait s’asseoir non loin de son maître, pour admirer à sa manière les beautés de la création.

Un jour, le sage fut tiré de ses méditations par une circonstance extraordinaire ; ses aliments s’étaient trouvés insuffisants et de mauvaise qualité.

Il voulut en faire l’observation à sa servante ; elle n’était pas là. Il se leva pour aller à sa recherche. Le mécontentement était peint sur son front, lorsqu’il l’aperçut assise près d’un vieux tronc d’arbre, et faisant manger à un renard sauvage de l’herbe qu’elle avait pris la peine de ramasser. L’animal paraissait tout apprivoisé avec elle ; mais, à l’approche du sage, il eut peur et s’enfuit. La servante regarda d’un air suppliant la figure irritée de son maître.

— Comment ! s’écria-t-il, est-ce ainsi que tu me récompenses de ma bonté ? Tu troubles ma solitude en y attirant des êtres étrangers, et tu négliges pour eux les soins que tu me dois et qui me sont indispensables ?

— Maître, pardonnez-moi, répondit-elle ; j’éprouvais un besoin irrésistible de faire du bien à quelque créature vivante et de recevoir ses caresses. Ce pauvre animal ne pouvait, à ce qu’il m’a semblé, troubler vos pensées par son langage. Quand je me trouvais près de lui, occupée à lui donner à manger, et que je voyais les regards reconnaissants qu’il m’adressait, il me semblait qu’entre lui et moi il y avait un certain rapport de sentiments, qui me manquait auprès de vous. C’est tout simple : vous êtes au-dessus de moi, comme le nuage fertile est au-dessus des fleurs de la prairie. Nous ne pouvions jamais nous rencontrer ; mais ce renard et moi nous nous entendions, en ce sens que nous nous réjouissions ensemble des dons de la vie, de la nature et du soleil, et que nous étions heureux de notre existence telle que Dieu l’a faite. Quant à votre nourriture, maître, je n’ai pas voulu troubler votre tranquillité pour vous annoncer que le messager qui nous apportait des provisions n’a pas paru, depuis bien des jours déjà. Aujourd’hui vous avez consommé nos dernières ressources. Les fruits et les racines que je récoltais afin de pourvoir à vos besoins sont désormais épuisés. Voilà plusieurs jours que moi-même je n’ai rien mangé. Regardez.

Et elle découvrit ses bras décharnés comme ceux d’un squelette.

Le philosophe pâlit.

— Ignores-tu donc, malheureuse, s’écria-t-il, que nous sommes ici bien éloignés de tout pays habité, et qu’avant d’y arriver nous serons surpris par la mort ? Sais-tu que personne ne nous découvrira, si ce n’est quelque voyageur égaré qui ne pourra que périr avec nous ?

— Pardon ! maître, repartit la chétive créature ; je croyais que vous étiez résolu à ne plus jamais retourner parmi les hommes ; que tout ce que vous vouliez, c’était de rester ici avec votre Dieu dans le calme et la solitude !

— Mais tu ne comprends donc pas, dit-il avec terreur, que nous allons mourir de faim ?

— Maître, Dieu aura pitié de nous, il abrégera ms souffrances. Je mourrai avec vous, car sans vous je serais restée abandonnée et inutile. Dieu nous a ôté la source de la vie, sans doute parce qu’il a voulu rappeler à lui la plus sage de ses créatures ; et peut-être qu’en m’attachant à un pan de votre manteau, j’aurai le bonheur d’apercevoir quelques rayons de sa magnificence.

Le sage la repoussa avec colère. La crainte de la mort couvrait son front d’une moiteur glacée. Son regard restait fixe et presque hébété. Honteux cependant de ne pouvoir cacher son trouble, il s’en retourna dans la cabane. Le soir, lorsque la servante se glissa à sa place accoutumée, elle le trouva assis, la figure cachée avec les deux mains dans l’attitude d’un complet accablement. Elle regarda à travers la fenêtre les étoiles brillant dans la nuit, et il lui sembla entendre ces mots consolateurs envoyés à son âme par les éternelles lumières du ciel : « Vois comme notre clarté est pure ! Ici haut jamais aucune larme ne trouble la vue. » Mais soudain les paroles du sage lui revinrent à la mémoire. La confusion se mit dans ses pensées et la crainte se mêla à son espérance. Alors ayant tiré son maître par le bord de son vêtement, elle lui dit tout bas :

— Maître, est-il réellement impossible que moi aussi j’aie part — si peu que ce soit — à la félicité éternelle ?

La réponse du philosophe la fit tressaillir d’étonnement. La voix du sage ordinairement si ferme, si péremptoire, si dédaigneuse, tremblait lorsqu’il lui demanda :

— Sens-tu réellement dans ton âme que bientôt tu verras Dieu, et que tu seras heureuse auprès de lui ?

— Je crois certainement le sentir, répondit la pauvre créature, les yeux rayonnants d’une foi intime. Pardonnez-moi, maître, je ne puis m’en empêcher, quoique vous me l’ayez défendu.

Un profond soupir sortit de la poitrine du sage :

— Ah, si je m’étais trompé ! si toute ma sagesse n’était qu’une illusion ! Oh ! si Dieu n’était pas tel que dans m on imagination présomptueuse je me le suis figuré ! Si cet être chétif qui se roule dans la poussière à mes pieds, l’avait connu mieux que moi ! — Ô malheureuse et laide créature ! toi, repoussée par tous et que je n’ai accueillie moi-même que parce que tu me paraissais au-dessous de la brute, plût à Dieu qu’en ce moment je fusse à ta place !

Le sage tomba à genoux et cacha sa figure contre terre ; la pauvre servante leva vers les étoiles ses yeux déjà à demi voilés, en murmurant : « Que Dieu ait pitié de vous, mon maître ! » Après quoi, elle s’étendit sur le sol et ne remua plus.

Lorsque, un moment après, le sage vint s’incliner vers elle avec inquiétude, il vit qu’elle avait cessé de vivre.

— Oh ! s’écria-t-il, tu es morte, morte avant moi ! Autrefois toute ma pensée était de rester seul avec Dieu, et maintenant cette pensée me remplit de terreur ! — Ah ! les hommes peuvent-ils jamais supporter seuls la présence redoutable du Seigneur ! Hélas ! qu’est-ce qui m’accompagnera jusque devant lui ? Qu’aurai-je pour soutien dans ce passage terrible de la tombe ? — Mes grandes pensées ? toutes ces hautes méditations dont j’ai rempli mon existence ? — Non ! je le sens maintenant, elles ne suffisent pas pour me rassurer ! Aurai-je de bonnes actions, des bénédictions, des prières à faire valoir ? — Oh ! quel dénûment I quelle misère !

Et il se frappa la poitrine avec désespoir ; puis il resta seul — seul avec Dieu.

Les jours s’écoulèrent ; les vitres de la cabane se couvrirent d’une poussière si épaisse, que l’éclat des étoiles ne pouvait plus pénétrer au travers. Les plantes sauvages envahissaient les murs en s’y entrelaçant de tous côtés, et personne ne vint pour s’informer de ce que le philosophe était devenu. Mais souvent, au point du jour, le renard sauvage se glissait auprès de la maison, et il s’efforçait, en aboyant, de passer sa tête par la fente de la porte.

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