‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 21 sur 27 · Le Saint, le Paysan et le Foie d’agneau

Le Saint, le Paysan et le Foie d’agneau

Lorsque saint Paul voyageait encore sur terre de ville en ville, prêchant l’Évangile et faisant de nombreux miracles, il fut un jour accosté par un paysan normand qui lui demanda où il allait.

— Je fais le tour du monde pour travailler au salut des hommes, répondit l’apôtre des Gentils.

— Si tu le veux bien, reprit le paysan, je ferai route avec toi ?

— Volontiers, lui dit saint Paul, pourvu que tu te conduises honnêtement et que tu dises bien tes prières, matin et soir.

Ces deux points convenus, le saint et le paysan cheminèrent ensemble jusqu’à ce qu’ils arrivassent en vue de deux villages, dans chacun desquels on entendait sonner les cloches.

— Camarade, dit le Normand, pourrais-tu me dire pourquoi l’on sonne ainsi dans ces deux villages ?

L’apôtre répondit :

— Dans celui de droite, c’est pour un mariage, et dans celui de gauche, pour un enterrement.

— Eh bien ! dit le paysan, va à l’enterrement et moi j’irai à la noce.

Le saint alla donc à l’enterrement ; il ressuscita le mort et reçut un sac de cent francs pour sa récompense.

Le Normand se rendit à la noce : il but, mangea, fit bombance et reçut en outre un sou de gratification. Après quoi, joyeux et bien repu, il s’en retourna vers l’apôtre, qui était à l’attendre sur la grande route, et, agitant en l’air sa pièce de monnaie :

— Regarde, camarade, s’écria-t-il, on m’a donné de l’argent. Et toi, qu’est-ce que tu as eu ?

— Plus que toi, répondit saint Paul en souriant.

En même temps, il fit sonner son sac et l’ouvrit devant le paysan.

Celui-ci, qui n’était pas maladroit, jeta lestement son sou de cuivre au milieu des pièces blanches et s’écria :

— Part à deux ! soyons de moitié.

— Je ne demande pas mieux, répondit l’apôtre.

Et ils continuèrent leur route.

Au bout de quelques heures, ils rencontrèrent un berger qui gardait un troupeau de moutons ; et, comme ils avaient faim :

— Va trouver ce berger, dit le saint à son compagnon, prie-le de nous vendre un agneau, et tu nous en feras un ragoût pour notre dîner.

Le Normand fit ce qui lui était dit, il acheta un agneau ; puis il alla emprunter une marmite dans une cabane, alluma un grand feu avec des branches sèches, écorcha l’animal et se mit en devoir de l’accommoder.

Mais une chose le contrariait dans son opération ; le foie surnageait toujours dans la marmite. Le paysan avait beau l’enfoncer avec sa cuiller, aussitôt lâché, le foie obstiné remontait à la surface. Notre homme finit par se fâcher ; il saisit le foie, le coupa en morceaux et le mangea presque cru.

Lorsque le repas fut servi, l’apôtre dit :

— Donne-moi un morceau de foie.

Le Normand, après avoir fait semblant de bien chercher dans la marmite, répondit :

— Il n’y en a pas.

— Qu’est-il donc devenu ?

— Je ne sais ; c’était sans doute un agneau sans foie.

— Impossible, tout agneau a un foie.

— Et moi, reprit le payan, je vous jure, par tous les saints, que celui-ci n’en avait pas trace.

L’apôtre ne voulut point l’irriter davantage, et, jusqu’à la fin du repas, ni l’un ni l’autre ne dit plus rien.

Ayant continué leur route, ils arrivèrent encore entre deux villages dans lesquels les cloches sonnaient.

— Pourquoi sonne-t-on dans ces deux villages ? demanda de nouveau le paysan.

— Dans celui de droite, on sonne pour un enterrement ; dans celui de gauche, pour un mariage.

— Bien ! va à la noce ; moi, j’irai à l’enterrement. Mais auparavant dis-moi, cher compagnon, comment t’y es-tu pris pour ressusciter le mort ? (Il n’aurait pas été fâché de gagner aussi cent francs.)

— Voici, répondit l’apôtre : je lui ai imposé les mains, et je lui ai dit : « Relève-toi ! je te le commande au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! »

— Bon ! s’écria le Normand ; ce n’est pas si difficile, j’en ferai bien autant.

Et il courut au village, à l’entrée duquel il rencontra le convoi funèbre.

— Arrêtez ! arrêtez ! cria-t-il : je vais ressusciter votre mort.

Les villageois le regardèrent d’un air ébahi et incrédule.

— Je vous affirme que je le ressusciterai, reprit le paysan. Si j’y manque, je vous permets de me pendre, sans autre forme de procès.

Les bons villageois, convaincus par une telle assurance, lui promirent cent écus de récompense s’il réussissait.

Le Normand fit alors ouvrir le cercueil, et, se croisant les bras, il prononça d’une voix solennelle ces paroles : « Lève-toi, au nom de la sainte Trinité ! »

Mais le mort ne bougea pas. Le paysan répéta les mêmes paroles une deuxième et une troisième fois, et, voyant qu’elles restaient sans effet, il finit par s’écrier, tout rouge de colère : « Eh bien ! reste où tu es, au nom du diable ! »

Lorsque les assistants entendirent ces mots impies, ils se crurent joués par un mauvais drôle, et, se jetant sur le paysan, ils le traînèrent à la potence. On apporta une échelle, et le malencontreux faiseur de miracles fut obligé d’y monter.

Le saint apôtre, qui savait parfaitement ce qui devait arriver à son compagnon de voyage, survint juste au moment où l’on allait passer la corde au cou du patient.

— Malheureux ! lui dit-il, quel crime as-tu commis pour que je te retrouve dans cette fâcheuse position ?

Le Normand furieux riposta par des injures et reprocha au saint homme de ne pas lui avoir bien enseigné la formule miraculeuse.

— Je te l’ai bien enseignée ; mais tu n’as pas fait attention à mes paroles et tu ne les a pas redites comme il fallait. N’importe, si tu veux dire ce qu’est devenu le foie de l’agneau, je te sauverai.

— Il n’en avait pas ! Pourquoi me tourmenter ainsi ?

— Il en avait un ; mais tu ne veux pas en convenir. Dis la vérité et je ressusciterai ie mort.

Mais le Normand se mit à crier d’un ton désespéré :

— Pendez-moi ! pendez-moi ! Je veux que cela finisse ! Il veut que j’aie trouvé un foie dans un agneau qui n’en avait pas ! Pendez-moi bien vite et qu’il n’en soit plus question !

Voyant que le misérable aimait mieux être pendu que d’avouer la vérité, l’apôtre ordonna qu’on le relâchât, et il ressuscita le mort.

Après cette aventure, les deux voyageurs s’éloignèrent du village et le saint dit au Normand :

— Maintenant, nous allons faire le partage de l’argent et nous séparer ; je ne pourrais pas, une autre fois, te sauver de la potence, et ton obstination me fait présumer que tu finiras par y revenir.

Puis il prit l’argent et en fit trois parts.

— Pourquoi trois parts ? demanda le Normand ; nous ne sommes que deux.

— L’une est pour moi, l’autre pour toi et la troisième est pour celui qui a mangé le foie de l’agneau.

— Je vous jure par Dieu et par tous les sauts, que c’est moi qui l’ai mangé, s’écria joyeusement le drôle.

Et il empocha les deux parts, fit ses adieux à l’apôtre et s’éloigna en chantant.

— Voilà bien les hommes ! se dit saint Paul, souvent la mort elle-même ne produit pas autant d’effet sur eux que la vue d’un sac d’écus. Que l’Évangile les rende meilleurs !

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