‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 22 sur 27 · La petite fille qui marchait sur le pain

La petite fille qui marchait sur le pain

Avez-vous entendu parler de la petite fille qui, pour ne pas salir ses souliers, marchait sur le pain, et du mal qui lui en arriva ?

C’était une enfant d’humble condition, mais orgueilleuse et mauvaise de cœur.

Déjà, toute petite, elle s’amusait à prendre les mouches, à leur arracher les ailes et les pattes, et à les voir marcher ensuite.

Elle attrapait les hannetons et les scarabées, les transperçait d’une aiguille et approchait de leurs pattes une feuille verte ou un morceau de papier ; le pauvre animal s’y accrochait, et le faisait tourner pour se détacher de l’aiguille.

— Voilà le hanneton qui lit, disait la petite Inger ; regardez comme il tourne la feuille.

En grandissant, elle devint plutôt pire que meilleure ; mais, pour son malheur, elle était jolie, sans quoi on l’aurait corrigée mieux qu’on ne le fit.

— Il faudrait une forte lessive pour cette tête-là, disait sa propre mère. Étant toute petite, tu m’as souvent marché sur les pieds, et je crains que plus tard tu ne me marches sur le cœur !

C’est ce qui arriva. Elle fut mise en service, à la campagne, chez des gens riches qui la traitaient comme leur propre enfant ; les beaux habits lui allaient à merveille, et son orgueil augmentait singulièrement. Au bout d’une année, sa maîtresse lui dit :

— Ma chère Inger, tu ferais bien d’aller faire une visite à tes parents.

Elle partit donc, mais sans autre désir que de montrer dans son pays combien elle était belle et bien parée. Arrivée à l’entrée du village, elle aperçut les jeunes filles et les jeunes garçons qui causaient ensemble, et sa pauvre mère se reposant sur une pierre avec une lourde charge de branches sèches qu’elle avait ramassées dans la forêt. Inger eut honte d’avoir une mère si misérable ; de dépit, elle retourna sur ses pas, et revint chez ses maîtres sans avoir embrassé sa mère.

Six mois plus tard, sa maîtresse lui dit de nouveau :

— Ma chère Inger, va voir tes vieux parents, et porte-leur de ma part ce pain de gruau ; cela leur fera plaisir.

Et Inger mit ses plus beaux habits et des souliers neufs. Elle releva sa robe avec précaution pour ne pas se salir, et personne ne peut lui en faire un reproche. Mais arrivée à un endroit où le sentier traversait un marais plein d’eau et de boue, Inger, ne voulant pas crotter ses souliers, jeta le pain dans la boue, afin de pouvoir enjamber, en mettant le pied dessus. Mais au moment où, l’un de ses pieds posant sur le pain, elle levait l’autre pour s’élancer, le pain s’enfonça tout à coup et disparut avec la jeune fille, sans qu’ils laissassent après eux d’autres traces que quelques globules à la surface du bourbier.

Ici notre histoire commence :

Que pensez-vous qu’il arriva à lnger ?

Elle tomba tout droit jusque dans la demeure de la sorcière des marais, qui possède sous terre une grande brasserie. Cette sorcière est la marraine des Elfes, sur le compte desquels on a tant fait d’histoires et de chansons ; mais, quant à elle-même, on sait seulement que, dans l’été, lorsque la vapeur monte de la prairie, c’est la vieille fée qui est à brasser en dessous.

Le fond du bourbier est un appartement splendide, comparé à la brasserie de la sorcière. Les baquets à bière exhalent une puanteur insupportable et, tout autour d’eux, fourmillent des crapauds gluants et de hideuses vipères qui se collent les unes aux autres. Ce fut au milieu de cet abominable fouillis que Inger se trouve portée. Un frisson d’horreur courut par tous ses membres. Son corps, glacé par l’épouvante, avait cessé de lui obéir. Le pain l’attirait après lui comme un morceau d’ambre fait d’un brin de paille.

Précisément, ce jour-là, la sorcière du marais était chez elle, elle attendait la venue du diable et de sa grand’mère, vieille femme aussi active que méchante. Jamais elle ne sortait sans emporter son ouvrage, elle n’y avait pas manqué ce jour-là. Elle cousait des semelles ensorcelées pour faire courir au mal les pieds des hommes ; elle brodait des mouchoirs de mensonge pour leur obscurcir le cerveau ; elle reprisait des chemises avec tous les méchants propos tombés » terre pour leur empoisonner le cœur ; enfin elle n’aimait à s’occuper que pour tenter et corrompre les pauvres âmes.

Certes, jamais femme n’a su coudre, broder et repriser comme la grand’mère du diable. En apercevant Inger, elle mit ses lunettes, la regarda et s’écria :

— Eh mais ! voilà une jeune fille avec d’excellentes dispositions, je la réclame comme souvenir de ma visite à la brasserie, elle fera une charmante figure dans l’antichambre du fils de mon petit-fils.

La sorcière lui remit Inger, et c’est ainsi que la jeune fille fit son entrée dans l’enfer. Les gens n’y arrivent pas toujours si directement ; ceux qui n’ont que des dispositions douteuses sont obligés à de certains détours.

L’antichambre du fils du petit-fils de la grand’mère du diable, était d’une longueur infinie ; on était pris de vertige en regardant, soit en avant, soit en arrière de soi. Cet espace immense était rempli d’une foule languissante, qui attendait là qu’on ouvrît devant elle les portes de la grâce ; mais c’était en vain que les pauvres gens faisaient effort pour avancer : de grosses araignées infatigables leur filaient autour des pieds une toile qui étreignait leurs orteils, comme des brodequins de force, et qui était plus pesante que du cuivre. Ils en avaient pour mille ans de ce supplice ; mais, torture plus atroce, leur âme aussi souffrait de remords poignants et d’une affreuse anxiété. L’avare qui était là avait oublié la clef de sa caisse dans la serrure, le blasphémateur qui voulait demander grâce sentait sa langue glacée et inerte dans sa bouche : ainsi du reste ; il faut renoncer à faire l’énumération des tourments que l’on endurait dans ce lieu maudit.

Inger, dans sa condition, n’y avait pas échappé : le pain restait rivé à ses pieds, il pesait comme un poids de plomb sur chacune de ses fibres et lui faisait du moindre mouvement une intolérable souffrance.

— Qui aurait cru, se dit-elle, que ce fût une chose si terrible de se servir de pain en guise de pierre ? Hé ! comme toutes ces vilaines gens me regardent. C’est sans doute ma figure et mes beaux habits qui les émerveillent.

Disant cela, elle baissa les yeux, car elle n’osait bouger la tête, et elle se vit toute couverte d’une bourbe infecte qui s’était collée après elle dans la brasserie de la sorcière ; une vipère s’était attachée à ses cheveux et lui fouettait les épaules ; dans chaque pli de sa robe un crapaud montrait sa tête immonde : en vérité, c’était merveilleux, mais c’était horrible.

Cependant Inger se consola par la pensée que ses compagnons n’étaient pas plus beaux qu’elle.

Mais ce qui la tourmentait sans relâche, c’était la faim. Elle fit un effort pour se baisser et prendre un morceau du pain qui se trouvait attaché à ses pieds ; mais impossible ! ses reins, aussi bien que ses bras et ses mains, étaient devenus raides comme du bois ; tout son corps n’était plus qu’une statue pensante et souffrante : elle n’avait que la liberté de rouler ses yeux autour d’elle, pour voir partout des horreurs. Soudain, un essaim de mouches vint s’abattre sur ses paupières et les harceler de leurs mouvements insupportables. Elle voulut les chasser en clignant les yeux ; mais elles ne pouvaient s’envoler, on leur avait arraché les ailes.

Quelles douleurs ! A la fin, il lui semblait que ses entrailles se rongeaient elles-mêmes et qu’elle devenait intérieurement toute vide.

— Je n’y tiendrai pas longtemps, se dit-elle.

Mais, force lui fut d’y tenir, et les tortures ne cessèrent pas un instant.

Au milieu de son désespoir, une larme brûlante tomba sur sa tête, lui roula sur la figure, sur la poitrine et jusque sur le pain qui lui tenait les pieds ; puis une autre larme suivit, et encore une autre.

Qui est-ce qui pouvait pleurer sur la jeune Inger ?

Vous me le demandez ! est-ce qu’elle n’avait pas sur la terre une mère ?

Les larmes d’affliction qu’une mère verse sur son enfant, arrivent toujours à lui ; mais elles ne le sauvent pas, elles le brûlent ; la jeune fille entendait sa mère qui, dans son affliction profonde, disait là-haut :

— L’orgueil amène la chute, c’était ton malheur, ma pauvre Inger ; comme tu m’as fait de la peine !

Elle savait que sa fille avait marché sur le pain, et tout le monde le savait ; le berger qui gardait les vaches sur la montagne l’avait vue s’enfoncer dans le marais.

— Mieux aurait valu, pensait la malheureuse Inger, que tu ne m’eusses pas mise au monde ; à quoi me servent maintenant tes sanglots ?

Elle entendit ses anciens maîtres, qui avaient été si bons pour elle, dire avec compassion :

— C’était une enfant indigne ; elle méprisait les dons du Seigneur, elle les foulait aux pieds ; les portes de la grâce ne s’ouvriront pas facilement devant elle.

— Ils auraient dû me corriger de leur mieux, pensait Inger, cela m’aurait peut-être guérie de mon orgueil.

Elle entendit une chanson qu’on avait faite sur elle et qu’on chantait par tout le pays.

— Que de bruit et que de souffrances pour une bagatelle ! pensait Inger, et elle se consolait en ajoutant :

— Eux aussi seront punis pour leurs péchés, ils souffriront à leur tour ; oh ! quelles tortures !

Et son cœur s’endurcissait toujours de plus en plus.

— Est-ce qu’on peut devenir meilleur dans une telle compagnie ? continuait-elle ; non, jamais je ne me repentirai.

Puis c’était son histoire qu’on racontait aux enfants, sur la terre ; ceux-ci la nommaient Inger l’impie et se répandaient contre elle en paroles de colère et de malédiction.

Cependant, un jour que tarage et la faim la dévoraient plus cruellement que jamais, elle entendit encore son histoire racontée à une innocente enfant, une douce petite fille, qui, après l’avoir ouïe, fondit en larmes.

— Ne sera-t-elle jamais sauvée, cette pauvre fille ? demanda l’enfant compatissante.

— Jamais ! lui répondit-on.

— Mais si elle demandait pardon en se repentant ?

— Elle ne demandera jamais pardon.

— Comment faire ? dit la petite fille toute désolée. Mon Dieu, accordez-moi sa grâce ; je donnerai tous mes joujoux pour qu’elle soit sauvée ; je suis si malheureuse en pensant à tout ce qu’elle souffre, la pauvre Inger !

Ces paroles allèrent jusqu’au cœur d’Inger, il lui semblait qu’elles lui faisaient du bien ; c’était la première fois qu’on avait dit : « Pauvre Inger, » sans parler de ses péchés.

Une petite enfant innocente pleurait et priait pour elle, il lui semblait qu’elle avait envie de pleurer elle-même : mais elle ne trouvait pas de larmes dans ses yeux.

Les années s’écoulèrent sur la terre, amenant toujours d’innombrables variations dans l’existence humaine ; mais là-bas, dans l’enfer, il n’y eut aucun changement.

Les sons d’en haut arrivèrent toujours plus rarement jusqu’aux oreilles d’Inger, lorsqu’un jour elle entendit un soupir qui disait :

— Inger, malheureuse fille, comme tu m’as fait du chagrin !

C’était sa mère qui expirait. Quelquefois elle entendait son ancienne maîtresse qui disait :

— Te reverrai-je jamais, malheureuse Inger ?

Mais elle comprit que jamais cette excellente femme ne la rejoindrait dans l’horrible endroit où elle était.

Des années encore s’écoulèrent, et les tourments continuèrent sans que Inger entendît désormais personne qui parlât d’elle.

Cependant, un jour, son nom fut une dernière fois prononcé et, au même instant, elle vit au-dessus de sa tête comme le rayonnement subit de deux étoiles jumelles. C’étaient deux yeux angéliques qui se fermaient sur la terre.

Depuis le moment où l’enfant innocente avait pleuré sur Inger, il s’était écoulé plus d’un demi-siècle ; l’enfant était devenue une vieille femme, que Dieu appelait maintenant à lui, A cette heure solennelle, elle s’était rappelé l’histoire d’Inger et l’impression qu’elle en avait ressentie dans ses jeunes années.

— Seigneur, mon Dieu ! dit-elle, peut-être moi aussi, sans le vouloir, j’ai marché sur le pain béni que tu nous donnes, peut-être moi aussi, j’ai eu des pensées coupables et orgueilleuses ; cependant tu ne m’as pas fait tomber, tu m’as retenue auprès de toi et jamais je n’ai méconnu ta bonté. Seigneur, ne m’abandonne pas à ma dernière heure.

Les yeux de la vieille femme se fermèrent et elle rendit le dernier soupir, et ses lèvres balbutièrent :

— Pitié pour Inger !

Ce soupir, ces prières, trouvèrent un écho dans le cœur vide d’Inger. Elle fut touchée de cet amour qu’une âme charitable lui témoignait d’en haut. Un ange du bon Dieu avait pleuré sur elle : cette pensée la soulagea, et, pour la première fois, elle comprit l’énormité de ses fautes. Une véritable affliction, une honte sincère d’elle-même s’élevèrent dans son âme ulcérée, elle se repentit enfin, et tout aussitôt un ruisseau de larmes coula de ses yeux. Alors elle reconnut combien son châtiment était mérité, elle s’avoua indigne de passer par les portes de la grâce. Tout à coup, un rayon plus vif que celui qui fond l’homme de neige élevé dans la cour par les enfants, pénétra dans l’abîme et tomba sur le corps pétrifié d’Inger, qui fut immédiatement transformé en une légère vapeur d’où s’échappa, avec la promptitude de l’éclair, un petit oiseau dirigeant son vol vers la terre.

Timide et craintif, il se cachait à toutes les autres créatures. Il choisit pour demeure un trou noir dans un mur solitaire : là, il se tenait silencieux et le corps tremblant, sans pouvoir proférer le moindre son. Il passa ainsi bien du temps, avant qu’il pût remarquer la magnificence qui régnait au dehors et en éprouver les effets bienfaisants.

Et vraiment cette magnificence du dehors était grande : l’air était doux et transparent, la lune brillait d’un éclat vif et joyeux, les arbres et les plantes répandaient un parfum délicieux. Toute la création respirait l’amour et les grâces du souverain dispensateur. Cette impression pénétra jusque dans l’âme du petit oiseau : il aurait souhaité d’exprimer ses sentiments, ainsi que font le coucou et le rossignol, en la saison du printemps ; mais la voix lui manquait. Cependant Dieu, qui entend les muettes actions de grâce du ver rampant, écoula aussi la louange qui, dans cette faible poitrine, flottait comme le psaume au cœur de David, avant d’avoir reçu les paroles et la mélodie.

Ces chants muets de l’oiseau solitaire devinrent toujours plus puissants, ils ne demandaient qu’à éclater : pour cela, il ne fallait qu’un élan suprême, une confiance sans réserve dans la divine bonté.

La fête de Noël arriva. Un paysan dressa près du mur une longue perche, au bout de laquelle était une gerbe d’avoine, destinée à nourrir les oiseaux du ciel et à leur faire passer heureusement le jour de la naissance du Christ.

Et, le matin de Noël, le soleil se leva en illuminant la gerbe de ses rayons dorés. Tous les oiseaux vinrent, en gazouillant, prendre leur part du festin. À ce spectacle, le pauvre petit oiseau caché dans le mur se sentit tout heureux du bonheur des autres et de la bonne action qui en était cause.

— Pip, pip, fit-il, et ce faible son était tout un hymne de joie.

Les hommes ignoraient ce qu’était ce petit être ; mais les habitants du paradis le savaient bien.

L’hiver remplaça l’été, les rivières étaient prises par la gelée, les oiseaux et les animaux de la forêt ne trouvaient plus qu’une nourriture insuffisante. Le petit oiseau sauta alors sur la grande route, dans les traces laissées par les traîneaux, et chaque fois qu’il y découvrait un grain ou quelques miettes de pain, sans presque en manger lui-même, il appelait les moineaux affamés, afin qu’ils eussent au moins un peu de nourriture. Puis il s’envola dans les villes, cherchant partout les endroits où quelques mains charitables avaient semé du pain pour les habitants de l’air, mais ce n’était pas pour s’en gorger lui-même ; il portait presque tout aux autres oiseaux moins agiles ou moins avisés que lui.

Ala fin de l’hiver, il avait ainsi ramassé et distribué autant de miettes qu’il en fallait pour former le pain entier qu’Inger avait foulé aux pieds pour ne pas.salir ses souliers. A la dernière miette, il étendit ses ailes qui étaient devenues toutes blanches, et il s’envola rapidement.

— Voilà une mouette qui passe sur le lac, s’écrièrent les enfants en regardant l’oiseau blanc, qui tantôt plongeait dans l’eau, tantôt s’élançait tout radieux vers le ciel. Peu à peu, ils cessèrent de l’apercevoir.

— Il est entré tout droit dans le soleil ! dirent-ils.

C’était vrai.