‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 25 sur 27 · Anne Lisbeth

Anne Lisbeth

Anne Lisbeth avait une santé florissante et son visage rayonnait de jeunesse et de gaîté. Ses dents ressemblaient à des perles fines, ses yeux brillaient comme des diamants, mais des diamants souriants ; à la danse ses pieds étaient d’une légèreté merveilleuse ; malheureusement, ses pensées étaient encore plus légères que ses pieds.

Malgré tous les bons conseils qu’on lui donnait, elle se laissa séduire par un mauvais sujet qui bientôt l’abandonna, sans plus jamais s’occuper d’elle.

Au bout de quelque temps, Anne Lisbeth mit secrètement au monde un garçon fort et bien portant, mais, il faut en convenir, très-laid ; sa mère en eut honte et chargea la femme du fossoyeur de l’élever. Elle-même entra comme nourrice chez une comtesse qui habitait un superbe château, où elle fut installée dans une chambre élégante et habillée de velours et de soie. Là elle devint exigeante et acariâtre, comme sont souvent les nourrices. Elle ne souffrait de reproches de personne. et la moindre contradiction la rendait malade, à ce qu’elle prétendait.

L’enfant qu’elle nourrissait était délicat comme un prince, beau comme un ange : aussi lui prodiguait-elle ses soins et ses caresses.

Quant au sien propre il restait toujours dans la maison du fossoyeur ; si la marmite y chantait rarement, en revanche les mauvaises paroles s’y faisaient souvent entendre.

L’enfant était presque toujours seul ; personne ne s’inquiétait de ses cris ; heureusement, quand il était las de pleurer, il finissait par s’endormir. Lorsqu’on dort on ne sent ni la faim ni la soif ; le sommeil est une si bonne invention !

Mauvaise herbe croît toujours, dit le proverbe : le fils de Lisbeth ne le fit pas mentir. Mais, en grandissant, il n’apprit point à connaître sa mère ; celle-ci ayant payé le fossoyeur pour qu’il lui gardât le secret.

Quand on n’eut plus besoin d’elle au château, elle alla se fixer à la ville où elle se donnait l’air d’une bourgeoise, portant châle et chapeau, et abandonnant son fils à son malheureux sort, comme elle-même avait été abandonnée du père.

Le fossoyeur, voulant tirer parti du gros garçon qui passait pour être à lui, lui faisait garder sa vache rouge et le tenait continuellement à la besogne. C’était une existence bien dure que celle du fils d’Anne Lisbeth ; toujours maltraité, il était obligé de supporter le froid et la pluie sans se plaindre ; sa laideur le rendait l’objet des railleries de tous les jeunes gens du village, il ne devait jamais être aimé de personne.

Plus tard il fut embarqué comme mousse sur un misérable schooner, où il eut à souffrir encore davantage. Le patron buvait et, lorsqu’il était ivre, les coups tombaient rudes et nombreux sur les épaules du mousse. Vraiment il était né sous une mauvaise étoile.

Un jour le temps était orageux, on avait beaucoup de peine à tenir le gouvernail, quand tout à coup une trombe fondit sur le chétif bâtiment et le fit tournoyer comme un brin de paille.

— Jésus, mon Dieu ! s’écria le pauvre enfant, et aussitôt le schooner, le patron et le mousse s’enfoncèrent dans l’eau pour ne plus reparaître.

Personne ne fut témoin de cet affreux événement, si ce n’est les mouettes et les poissons.

Pas un seul débris ne restait qui pût indiquer l’endroit où le fils d’Anne Lisbeth avait péri ; du reste, personne ne le regrettait, personne ne l’avait jamais aimé ! !…

Depuis bien des années Anne Lisbeth faisait ses embarras dans la ville. On l’appelait madame et elle se plaisait à raconter à chacun l’histoire de son jeune temps alors qu’elle habitait le château de la comtesse, qu’elle roulait en carrosse, et ne parlait qu’à des baronnes et autres grandes dames. En même temps elle ne manquait jamais de faire l’éloge de l’enfant qu’elle avait nourri ; elle le nommait son cher amour, et le dépeignait sous les traits d’un ange véritable.

— Il faut que je fasse le voyage pour le revoir, ce cher enfant, ainsi que le séjour démon ancienne splendeur, se dit-elle un jour. Sans doute il pense toujours à moi et il m’aime aussi tendrement qu’autrefois lorsque, entourant mon cou de ses charmants petits bras, il s’écriait : Maman Lise ! Oui, oui, il faut absolument que je le revoie.

Elle partit en effet, et après avoir fait une longue route, tantôt en voiture, tantôt à pied, elle arriva enfin chez la comtesse. Le château se trouvait toujours à la même place, mais les domestiques étaient tous pour elle des étrangers. Personne d’entre eux n’avait connu Anne Lisbeth, il lui fallut s’annoncer elle-même par son nom.

Après qu’elle eut attendu longtemps dans l’antichambre, un domestique lui ouvrit enfin la porte du salon, où elle entra un moment avant que la comtesse et son fils allassent se mettre à table.

La comtesse la reçut assez bien et lui adressa quelques paroles aimables ; pour le jeune vicomte, il était devenu grand, long et maigre ; pourtant il avait toujours ses beaux yeux et sa petite bouche. Il regarda froidement Anne Lisbeth, sans proférer une seule parole ; lorsqu’elle lui prit la main pour l’embrasser avant de partir, il se recula en disant :

— C’est bien, c’est bien ! — puis il sortit.

Voilà l’accueil que fit à Anne Lisbeth l’objet de sa plus grande affection, l’enfant aimé dont elle était si fière.

Elle reprit le chemin de la ville, ne pouvant s’empêcher de pleurer en pensant à l’indifférence de cet enfant qu’elle avait porté jour et nuit sur ses bras, qu’elle n’avait jamais oublié un seul instant.

Un grand corbeau noir vint se poser devant elle, en poussant des cris lugubres.

— Ah ! dit-elle qu’est-ce que cet oiseau de malheur ?

Bientôt après, elle passa devant la maison du fossoyeur ; la femme qui était assise à la porte, lui dit.

— Quelle bonne mine tu as, Anne Lisbeth ! tu ne dois pas souvent te faire du mauvais sang.

— Mais, pas trop.

— Ou n’a plus revu le capitaine Lars ni son mousse, poursuivit la femme du fossoyeur ; ils auront probablement été noyés ; c’est dommage, car ce mauvais garnement aurait pu, de temps en temps, m’envoyer quelque argent.

— Ah ! tu crois qu’ils ont été noyés ? reprit Lisbeth. Et il n’en fut plus question.

La mauvaise mère était absorbée par le dépit de la froide réception qu’on lui avait faite au château ; elle eut bien garde pourtant d’en dire un mot à la femme du fossoyeur ; elle voulait que tout le monde la crût toujours bien avec les châtelains.

Tout à coup, le corbeau passa devant elle en poussant de nouveau son croassement lugubre.

— Cette bête noire, dit Anne Lisbeth, m’en veut aujourd’hui, à ce qu’il paraît.

Elle avait apporté du café à la femme du fossoyeur, et pendant que celle-ci le préparait, Anne Lisbeth se jeta sur une chaise où bientôt elle s’endormit.

Elle vit alors dans son sommeil celui dont elle n’avait jamais rêvé, son enfant, qui, dans cette même maison, avait pleuré et souffert de la faim et des mauvais traitements, et qui, maintenant, reposait au fond de la mer, Dieu sait où. Il lui semblait qu’un jeune homme, beau et bien fait, aussi beau que le vicomte ouvrait la porte et lui disait :

— Le monde est à sa fin, tiens-toi bien à moi, car tu es ma mère. Au paradis, il y a un ange qui ne demande qu’à te sauver, accroche-toi bien à lui pour qu’il t’emporte au ciel.

Puis le jeune homme la saisit ; mais aussitôt il se fit un grand bruit comme si le monde allait s’écrouler, et l’ange s’éleva vers le ciel en la soulevant par sa robe. Mais d’en bas quelque chose la retenait, c’étaient des milliers de femmes désespérées qui criaient :

— Nous aussi, il faut que nous soyons sauvées ; accrochons-nous bien après elle, ne la lâchons pas. — Et toutes, de se cramponner à la malheureuse Anne Lisbeth. C’était sa perte : l’étoffe de sa robe se déchira sous l’étreinte et elle-même retomba dans l’abîme, oui, dans l’abîme ; mais en ce moment elle se réveilla, car elle avait failli tomber de la chaise où elle s’était endormie.

Elle avait les idées tellement troublées qu’elle ne se rappelait rien de son rêve ; cependant elle éprouvait un malaise indicible.

Le café était prêt : Anne Lisbeth en prit une tasse en causant avec la femme du fossoyeur ; puis, pour ne pas manquer la voiture qui devait la ramener chez elle, elle voulut s’en aller, mais il était déjà trop tard ; il fallait attendre jusqu’au lendemain soir.

Elle ne put se résoudre à passer la nuit dans la maison du fossoyeur, et, comme il faisait un clair de lune superbe, elle prit le parti de faire à pied le restant de la route qui longeait le bord de la mer.

Aucun bruit ne se faisait entendre dans toute la campagne ; ni le coassement des grenouilles, ni le cri de la chouette, ni même le clapottement des vagues. Ce silence inaccoutumé avait quelque chose de solennel et de lugubre.

Anne Lisbeth poursuivit sa route, sans songer d’abord à rien ; cependant, les pensées ne s’éloignent jamais complètement d’une tête humaine, seulement elles semblent s’assoupir quelquefois.

Il y a des personnes qui marchent toujours avec tranquillité, parce qu’elles savent qu’elles n’ont rien à craindre des lois et de la justice de leur pays ; elles ne pensent pas aux comptes sévères qu’elles ont à rendre au juge suprême de leurs bonnes et mauvaises actions, même les plus cachées. Anne Lisbeth était du nombre de ces personnes ; on l’avait toujours considérée comme une brave et honnête femme, et cela lui avait suffi.

Tout à coup, elle s’arrêta pour voir un objet qui se trouvait sur son passage. C’était un vieux chapeau, que probablement la mer avait rejeté.

Après l’avoir regardé un instant, elle voulut se remettre en marche, lorsqu’un objet plus effrayant l’arrêta de nouveau ; elle crut voir le corps-d’un homme, allongé sur une longue pierre ; un frisson de terreur courut dans tous ses membres ; elle essaya de fuir ; mais ses jambes ne lui obéissaient plus. Pourtant, il n’y avait pas de quoi s’effrayer, ce n’était que l’ombre des roseaux qui se projetait sur la pierre à là clarté de la lune.

Elle le reconnut quelques minutes plus tard ; mais la peur s’était emparée d’elle, et maintenant ses pensées réveillées concouraient toutes à la tenir sous cette impression fatale.

Étant enfant, elle avait entendu parler du spectre de la mer, un revenant qui n’avait pu être enterré et qui poursuivait les voyageurs solitaires, s’accrochant à eux, pour qu’ils le portassent au cimetière et le couvrissent de terre bénite.

— Accroche, accroche ! criait-il toujours.

Ce souvenir lui rappela subitement son rêve, le cri des mères qui s’étaient attachées à elle, l’enfant qui voulait la retenir au moment suprême. Son fils, cet enfant qu’elle n’avait jamais aimé, auquel elle n’avait jamais pensé, et qui avait péri si misérablement dans un naufrage, ne pouvait-il pas revenir comme un spectre et s’écrier :

— Accroche, accroche ! porte-moi dans la terre bénite ?

Ces réflexions terribles tombèrent comme des coups de marteau sur le cœur d’Anne Lisbeth ; elle ne respirait plus qu’avec effort. En se tournant vers la mer, elle en vit sortir un brouillard épais qui entoura les arbres et les buissons, et leur donna un aspect étrange.

Elle regarda la lune derrière elle ; l’astre du soir lui apparut morne, blême comme un visage de mort, et toujours il lui semblait qu’une voix lui criait :

— Accroche, accroche ! porte-moi dans la terre bénite.

Ce ne pouvait être que l’âme errante de son fils, dont le corps reposait au fond de la mer, et qui, pour obtenir la paix éternelle, demandait que sa dépouille fût inhumée avec celle des chrétiens.

Anne Lisbeth hâta le pas en se dirigeant vers l’église, et là, elle se sentit moins tourmentée, moins accablée. Mais quand elle voulut reprendre le chemin le plus court, elle sentit un fardeau qui pesait sur ses épaules, elle entendit une voix déchirante qui répétait sans cesse :

— Enterre-moi, enterre-moi.

La malheureuse tomba et continua pendant quelque temps sa route en se traînant sur ses genoux. Si le tombeau avait été l’oubli de tout, elle se serait bien enterrée elle-même. En se relevant, elle crut voir passer devant elle quatre chevaux hennissants, dont les yeux et les narines vomissaient du feu ; ils tiraient un carrosse ardent, dans lequel était assis le méchant seigneur qui, un siècle auparavant, avait exercé tant de méfaits dans le pays.

C’était le sentiment religieux mêlé à la peur, qui produisait cette vision.

Toutes les nuits, à l’heure des fantômes, disait la tradition, il entrait ainsi dans son château, et sa figure au lieu d’être pâle comme la mort, était noire comme un charbon.

En passant, il fit un signe de tête à Lisbeth épouvantée, en lui disant :

— Accroche, accroche ! tu pourras bientôt oublier encore ton enfant et aller comme moi dans un carrosse de comte.

Poussée par un courage désespéré, elle reprit sa course et arriva au cimetière. Il était couvert de croix et de corbeaux noirs, et, dans la nuit, elle pouvait à peine distinguer les uns des autres.

— Je suis la mère des corbeaux, je suis une marâtre, crièrent les oiseaux funèbres, à l’approche d’Anne Lisbeth.

Elle eut peur, si la tombe n’était pas bientôt creusée, d’être changée en un de ces noirs oiseaux qui criaient continuellement :

— Je suis une marâtre.

Elle se jeta sur le sol et se mit à creuser une tombe avec ses mains ; mais la terre était dure ; elle fit tant d’efforts que le sang s’échappa bientôt de ses doigts. La plainte du fantôme retentissait toujours à ses oreilles elle craignait d’entendre le chant du coq ou d’apercevoir le premier rayon du soleil ; car, en ce cas, elle eût été perdue.

Or, le coq chanta, l’aurore parut à l’horizon et la tombe n’était qu’à moitié creusée ; elle sentit une main glacée peser sur son front et sur son cœur.

— La moitié d’une tombe ! ce n’est pas assez, soupira une voix lamentable.

C’était celle du spectre qui s’éloignait et s’en retournait au fond de la mer.

Anne Lisbeth tomba sans connaissance, elle semblait morte.

Dans la matinée, deux paysans la trouvèrent ainsi, non pas dans le cimetière, mais sur le rivage, près de la mer, où elle avait fait un trou profond dans le sable et déchiré ses doigts aux cailloux.

La pauvre femme était bien malade ; les angoisses de sa conscience, réveillée par la crainte de Dieu, lui avaient fait perdre la tête, elle croyait n’avoir plus que la moitié de son âme ; son enfant avait emporté l’autre au fond de la mer, il fallait qu’il la lui rendît pour qu’elle pût être admise dans le royaume de la grâce.

Lorsqu’elle arriva chez elle, on ne la reconnaissait plus ; elle ne parlait à personne que du spectre de la mer, qu’elle devait enterrer dans le cimetière pour regagner son âme ; souvent elle passait la nuit sur la rive à attendre le revenant et, un jour, on ne la vit pas revenir.

Le soir de ce jour, lorsque le sonneur entra dans l’église à l’heure de la prière, il aperçut Anne Lisbeth à genoux devant l’autel. Elle était faible et affaissée sur elle-même ; mais ses yeux rayonnaient, sa figure souriait, les derniers rayons du soleil firent briller sur le devant de l’autel, dans une Bible ouverte, ces paroles du prophète Joël :

« Déchirez vos cœurs et non vos habits, revenez toujours au Seigneur. »

— C’était un hasard, dira-t-on ; mais il y a bien des hasards pareils.

Elle raconta que, dans la nuit, le spectre de la mer, son fils, était venu la voir et lui avait dit :

— Il est vrai que tu ne m’as creusé que la moitié d’une tombe ; mais, depuis une année entière, tu m’as enseveli tout entier dans ton cœur, et c’est là qu’une mère garde le mieux son enfant.

Cela dit, il lui avait rendu l’autre moitié de son âme, et il l’avait conduite à l’église.

— Maintenant, ajouta-t-elle, la figure calme et douce, je suis dans la maison du Seigneur et là on est toujours bien heureuse.

Quand le soleil disparut à l’horizon, l’âme de Lisbeth était remontée au séjour où il n’y a plus rien à craindre pour ceux qui ont combattu comme elle.

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