‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 24 sur 27 · Histoire d’une mère

Histoire d’une mère

Une mère était assise auprès du berceau de son enfant, bien affligée ; car elle croyait qu’il allait mourir. Le pauvre petit, tout blême, avait les yeux fermés, et sa respiration pénible ressemblait à de longs soupirs. La mère, à chaque instant plus triste, semblait garder sa jeune âme.

Quelqu’un frappa à la porte : c’était un pauvre vieillard enveloppé d’une couverture de cheval. Il en avait grand besoin ; l’hiver était des plus rigoureux. Dehors, la glace et la neige couvraient tout, et le vent soufflait à vous couper la figure.

Comme le vieillard était tout grelottant, la mère, tandis que l’enfant sommeillait un instant, alla chercher un petit pot de bière qu’elle plaça sur le poêle pour la dégourdir. En attendant, le vieillard était assis près de l’enfant et le berçait. La mère se mit de l’autre côté du berceau, et gardant le petit malade dont la respiration s’embarrassait de plus en plus, elle prit sa petite main.

— N’est-ce pas, dit-elle, que je le conserverai ? Le bon Dieu ne voudra pas me le prendre.

Mais le vieillard, qui n’était autre que la Mort elle-même, ne répondit que par un signe de tête bizarre, qui pouvait aussi bien dire oui que non. La mère inclina son front, et des larmes coulèrent sur ses joues. Elle défaillait ; car, depuis trois jours et trois nuits elle n’avait pas fermé les yeux. Un instant le sommeil s’empara d’elle ; mais presque aussitôt elle se leva frissonnante et glacée :

— Qu’y a-t-il ? s’écria-t-elle, en regardant de tous côtés.

Hélas ! le vieillard était parti, en emportant avec lui le petit enfant… La vieille horloge, dans son coin, tintait, tintait ; le grand poids de plomb frappa sur le plancher : l’horloge s’arrêta.

La pauvre mère sortit de la maison, en courant et appelant son enfant.

Au bord du chemin, dans la neige, était assise une femme en longs vêtements noirs, qui dit :

— Le vieillard la Mort est entré dans ta chambre, je l’ai vu qui en ressortait avec ton petit enfant dans ses bras, il va vite, plus vite que le vent. Et ce qu’il a enlevé, il ne te le rapportera jamais.

— Dites-moi seulement quel chemin il a pris, répliqua la mère, dites-moi le chemin ! je saurai bien le rattraper.

— Je sais le chemin, reprit la femme habillée de noir ; mais si tu veux que je te le dise, il faut auparavant que tu me chantes toutes les chansons dont tu as bercé la souffrance de ton enfant. Je les aime pour les avoir si souvent entendues : car je suis la Nuit. J’ai vu toutes les larmes qui coulaient de tes yeux, tandis que tu chantais ainsi.

— Je chanterai tant que vous voudrez, dit la mère mais ne me retardez pas, pour que je puisse retrouver mon enfant.

La Nuit restait muette ; alors la mère tordit ses mains, chanta, pleura. Il y avait beaucoup de chansons, mais plus encore de larmes. Enfin la Nuit dit :

— Prends à droite, dans la sombre forêt de sapins ; c’est par là que le vieillard a emmené ton petit enfant.

Tout au fond de la forêt, les routes se croisaient ; la mère ne savait laquelle prendre. Elle vit près d’elle un buisson d’épines, sans feuilles ni fleurs, et comme emmaillotté par la neige qui s’était glacée sur les branches, tant l’hiver était rude.

— N’as-tu pas vu la Mort passer ici avec mon petit enfant ? demanda-t-elle au buisson.

— Oui ! répondit le buisson d’épines ; mais je ne te dirai pas de quel côté ils sont allés, à moins que tu ne me réchauffes sur ton cœur. Le froid m’a meurtri, bientôt je serai mort tout à fait.

La mère serra le buisson d’épines sur son sein, bien fort, pour le ranimer ; les épines percèrent sa chair ; son sang coula à grosses gouttes. Mais le buisson d’épines se couvrit de feuilles fraîches et vertes ; il poussa même des fleurs au milieu de la froide nuit d’hiver ; car elle est bien forte la chaleur qui émane du cœur d’une mère affligée. Aussi le buisson d’épines, pour sa peine, lui indiqua-t-il son chemin.

Elle arriva au bord d’un grand lac, sur lequel il n’y avait ni navire ni barque. Le lac n’était plus assez glacé pour pouvoir la porter, ni assez peu profond pour qu’elle le traversât à gué ; cependant il fallait bien qu’elle le franchît pour reprendre son enfant. Elle se coucha donc à terre afin d’épuiser le lac en le buvant. C’était une entreprise impossible ; mais elle pensait, la pauvre mère, qu’un miracle lui viendrait peut-être en aide.

— N’y compte pas, dit le Lac ; et tâchons plutôt de nous arranger à l’amiable. J’aime passionnément les perles, et je n’en ai jamais vu de si brillantes que tes deux yeux. Si tu veux me les donner avec tes larmes pour enrichir ma collection, je te porterai jusqu’à la grande serre où la Mort demeure et où elle emmagasine ses arbres et ses fleurs. Chaque arbre et chaque fleur représente la vie d’un homme.

— Que ne donnerais-je pas pour arriver jusqu’à mon enfant ! — répondit la mère déjà épuisée de larmes, et elle continua cependant de pleurer si bien, que ses yeux à la fin tombèrent dans les flots, où ils furent transformés en deux perles précieuses.

Le Lac la souleva comme si elle eût été assise dans un berceau, et la porta d’un seul bond jusqu’à la rive opposée. Là se trouvait une demeure étrange de plusieurs lieues de largeur. On ne savait si c’était une montagne avec des forêts et des cavernes, ou bien un amas de pierres et de charpentes brutes. Mais la pauvre mère n’en put rien voir, puisqu’elle avait abandonné ses yeux au Lac, pour prix de son passage.

— Où trouverai-je le vieillard la Mort qui a emporté mon petit enfant ? dit-elle.

— Le maître n’est pas encore venu, répondit une vieille femme qui creusait la terre, tout en surveillant la grande serre. Mais toi, comment as-tu fait pour arriver jusqu’ici ? Qui t’a aidée ?

— Le bon Dieu m’a aidée, il est miséricordieux ; tu le seras aussi. Montre-moi mon petit enfant !

— Je ne le connais pas, et toi tu n’y vois pas. Bien des fleurs et bien des arbres ont séché cette nuit, la Mort viendra bientôt pour les enlever. Tous les êtres humains, tu dois le savoir, ont, selon leur constitution, leur arbre ou leur fleur de vie. Ce sont des plantes qui ressemblent aux autres ; elles ont seulement de plus un cœur qui bat. Cherche donc si tu peux reconnaître le cœur de ton enfant ; mais que me donneras-tu pour t’indiquer ce qu’ensuite tu devras faire ?

— Il ne me reste rien à donner, dit la mère désolée, mais si tu veux, j’irai pour toi au bout du monde.

— Je n’y ai que faire ; non, donne-moi plutôt ta longue chevelure noire. J’aurai du plaisir à m’en parer, mais je te donnerai à la place la mienne qui est blanche, cela vaudra toujours mieux que rien.

— Ne te faut-il que cela ? dit la mère, prends, prends bien vite.

Et elle donna ses beaux cheveux en échange de ceux de la vieille.

Puis, toutes deux, elles entrèrent dans la grande serre de la Mort. Les arbres et les fleurs poussaient là dans un pêle-mêle bizarre. On voyait de frêles hyacinthes sous des cloches de verre, à côté de grands et robustes tournesols. Il y avait jusqu’à des plantes aquatiques, les unes fraîches et souriantes, effleurées par les ailes lumineuses d’insectes aériens ; les autres sombres et malingres, enserrées de reptiles, et dont l’écrevisse noire rongeait obstinément la tige. Il y avait aussi de magnifiques palmiers, des chênes et des platanes ; le persil et le thym, à leur ombre, emmêlaient leurs parfums. Chaque arbre et chaque fleur avait son nom. C’était le nom d’un homme encore vivant, soit dans la Chine, soit au Groënland, n’importe où dans le monde. Plusieurs grands arbres étaient plantés dans de petits pots, qu’ils paraissaient prêts à faire éclater. Plus loin, une petite fleur insignifiante, poussait dans une terre grasse et profonde, sur un doux lit de mousse, choyée et caressée. Mais la mère poursuivait sa recherche parmi les plus humbles plantes ; elle sentit battre sous ses mains les cœurs des hommes, et entre des milliers, elle reconnut celui de son enfant.

— C’est lui ! s’écria-t-elle en entourant de ses deux mains un petit crocus bleu qui s’affaissait languissamment sur le sol.

— Ne touchez pas à la fleur, dit la vieille femme. Mais placez-vous ici, et lorsque le vieillard viendra, ne lui laissez pas ôter la plante, menacez-le de traiter de même toutes les autres fleurs. Alors il aura peur, car il en répond devant le bon Dieu, sans la permission duquel aucune, si chétive qu’elle soit, ne doit être arrachée.

Tout à coup, un souffle froid se répandit dans la salle, et fit connaître à la mère aveugle que le vieillard arrivait.

— Comment as-tu su le chemin pour venir ici ? demanda-t-il ; comment as-tu pu courir plus vite que moi ?

— Je suis mère !

Et, rapide, elle couvrit entièrement de ses deux mains la petite fleur menacée, en prenant garde toutefois d’en froisser seulement une feuille. Alors son ennemi lui souffla sur les mains, et frappées par ce souffle plus froid que le vent de l’hiver, les pauvres mains s’écartèrent impuissantes.

— Tu vois bien que tu ne saurais lutter contre moi, dit le terrible vieillard.

— Mais le bon Dieu saura ce que tu as fait.

— Je ne fais que ce qu’il veut ; je suis son jardinier. Je n’enlève d’ici ses fleurs et ses arbres, que pour les transplanter dans le grand jardin du paradis, ce pays mystérieux. Qu’y deviennent-ils ? que se passe-t-il là ? Je ne puis te le dire.

— Rends-moi mon enfant ! dit la mère en sanglotant ; puis elle saisit de chaque main une belle fleur et cria au vieillard :

— Je briserai toutes tes fleurs, car je suis au désespoir !

— N’y touche pas ! tu dis que tu es malheureuse, et tu veux rendre une autre mère aussi malheureuse que toi.

— Une autre mère ! murmura la pauvre femme, et elle lâcha aussitôt les fleurs.

— Voici tes yeux, continua le vieillard, je les ai repêchés dans le lac, où ils brillaient comme des étoiles ! je ne savais pas qu’ils étaient à toi. Reprends-les, et maintenant que tu y vois encore plus clair qu’auparavant, regarde dans la profondeur de ce puits qui est devant toi : tu y verras apparaître successivement tout l’avenir de deux existences humaines. Je te dirai ensuite quelles sont les fleurs qui s’y rattachent et tu apprendras ce que tu as voulu troubler et détruire.

L’infortunée fit ce qui lui était dit : ce fut d’abord à ses yeux des tableaux de joie et de bonheur ; une vie pure, glorieuse, d’où rayonnait au loin sur le monde une bienfaisante influence ; puis la vision changea : trouble, chagrin, horreur, et. misère, voilà sous quels traits la seconde existence se peignit.

— Ces deux destinées sont dans la volonté de Dieu, dit le vieillard.

— Et quelle est la fleur du malheur ? quelle est la fleur de bénédiction ? lui demanda la mère.

— Tout ce que je peux te dire, répondit-il, c’est que tu as vu le destin de ton enfant, et le destin de l’une des fleurs que tu prétendais arracher. Veux-tu maintenant courir la chance ?

— Moi, s’écria la mère épouvantée, exposer mon enfant à une si terrible incertitude ! Non, non, puisque je ne puis en savoir davantage, j’aime mieux qu’il soit, sauvé de toutes ces douleurs ; garde-le, emporte-le dans le royaume de Dieu. Oublie mes larmes, oublie mes prières, et tout ce que j’ai dit, et tout ce que j’ai fait !

— Es-tu bien décidée ? consens-tu à être privée de ton enfant, pourvu que son bonheur soit assuré ?

La mère tordit ses mains, et tombant à genoux :

— Mon Dieu ! s’écria-t-elle, ne m’écoute pas, lorsque je prie contre ta volonté, qui est la meilleure ; ne m’écoute pas ! ne m’écoute pas !

Et, accablée sous sa résignation, elle inclina la tête sur son sein.

La Mort avait emporté l’enfant vers le pays inconnu,

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