La Vieille Lanterne
Les hommes vieillissent comme les choses, les souvenirs leur restent, mais les facultés qu’ils ont acquises deviennent inactives ; une seconde jeunesse pourrait seule les ranimer. Je vais à ce propos vous raconter une histoire. La voici :
Il y avait une fois une bonne vieille lanterne qui, pendant de longues années, avait consciencieusement rempli ses fonctions ; mais le moment était venu où elle devait être remplacée ; elle paraissait pour la dernière fois sur le poteau du haut duquel elle éclairait la rue et les passants.
La disposition d’esprit où elle se trouvait devait être la même que celle d’une reine de théâtre qui en est à sa dernière représentation et qui, le lendemain, va rentrer dans l’obscurité et l’isolement de la vie privée.
Aussi la lanterne ne vit-elle pas sans crainte le jour se lever ; car elle savait que, pour la première fois, elle aurait à paraître à l’hôtel de ville, pour être examinée par le maire et le conseil municipal.
Ces magistrats décideraient si elle était encore bonne à éclairer les faubourgs ou seulement à figurer sur les routes ; peut-être même l’enverraient-ils dans une fabrique pour être refondue.
Il est vrai qu’en ce dernier cas, elle courait la chance de retrouver une position convenable ; mais une pensée la tourmentait singulièrement : c’était de savoir si elle conserverait dans son nouvel état le souvenir de sa première existence. Quoi qu’il en soit, il était certain qu’on la séparerait de l’allumeur et de sa femme qui étaient pour elle comme sa famille.
La première fois que la lanterne avait été accrochée, l’allumeur, qui était alors un homme jeune et vigoureux, venait de recevoir sa nomination, et sa femme en était si fière, qu’elle daignait à peine regarder la lanterne, si ce n’est le soir où sa lumière lui était utile. Mais étant devenus vieux tous les trois, l’intimité s’établit peu à peu, et la femme finit par prendre un véritable plaisir à nettoyer la lanterne et à la pourvoir d’huile.
En vérité c’étaient de braves gens, ces allumeurs ; la lanterne fut bien soignée et eut toujours largement à boire. Mais revenons au dernier soir de sa carrière municipale ; il est facile de comprendre que, livrée à ses sombres réflexions, elle ne brûlait pas avec beaucoup de vivacité. Elle pensait à l’immense quantité de personnes dont elle avait dirigé les pas, à tous les secrets terribles, grotesques ou délicats qu’il lui avait été donné de pénétrer, sans que jamais, dans sa parfaite honnêteté, elle en eût trahi un seul.
Par instant sa flamme pétillait à certains souvenirs qui lui faisaient espérer qu’on penserait longtemps à elle, lorsqu’elle ne serait plus là.
Un soir un jeune et beau garçon s’était arrêté au-dessous d’elle pour lire une lettre écrite en jolies petites pattes de mouche sur un papier rose et parfumé. Il la relut par deux fois, et après l’avoir tendrement pressée sur ses lèvres, il leva sur la lanterne un regard plein de reconnaissance en s’écriant : « Merci, chère lanterne ; je suis le plus heureux des hommes ! »
Personne, excepté ce jeune homme et la lanterne, ne connaissait le contenu de cette lettre si charmante.
Mais quelque temps après un cortège funèbre passait dans la rue ; c’était celui d’une jeune femme dont le cercueil disparaissait sous les fleurs et les couronnes qu’on y avait déposées. Une foule immense se pressait à la suite, et l’éclat des torches faisait pâlir la lumière de la lanterne : car le soir était venu ; mais lorsque le convoi se fut éloigné, le jeune homme à la lettre parfumée demeura seul appuyé contre le poteau, pleurant et sanglotant. Il jeta sur la lanterne un regard qu’elle n’avait jamais oublié depuis. « Tu m’avais vu heureux, disait ce regard ; tu vois, lanterne, ce qu’est le bonheur ici-bas. J’ai perdu ma fiancée ! »
Voilà les souvenirs qui occupaient la vieille lanterne dans son dernier jour de splendeur.
Au pied du poteau se tenaient trois individus, désireux de faire agréer leurs hommages à la lanterne ; dans l’idée que c’était elle qui disposerait de la place qu’elle allait laisser vacante.
Le premier était une tête de hareng lumineux qui, luisant naturellement dans l’obscurité, prétendait qu’il y aurait pour la ville une grande économie à lui accorder l’emploi qu’elle sollicitait.
Le second était un morceau de bois pourri, doué également de la faculté de briller pendant la nuit, et qui appuyait en outre ses prétentions sur ce qu’il était issu d’une vieille souche, autrefois le plus bel ornement de la forêt.
Le troisième était un ver luisant.
La lanterne ne pouvait se faire une idée bien exacte de la nature de cet insecte ; toujours est-il qu’il répandait autour de lui une lueur assez vive.
Les deux autres s’empressèrent de jurer, par tout ce qu’il y avait de plus sacré, que ce dernier était un intrigant, lumineux seulement à certaines époques.
La lanterne déclara, quant à elle, qu’aucun des trois concurrents ne lui paraissait posséder une dose suffisante de lumière pour aspirer au poste important qu’elle occupait ; ce qu’ils refusèrent, bien entendu, d’admettre, chacun en ce qui le concernait ; et, quand la lanterne eut ajouté que d’ailleurs il ne lui appartenait en aucune façon de désigner son successeur, tous les trois lui déclarèrent, d’une manière fort impertinente, qu’elle était bien trop caduque, en effet, pour faire ce choix comme il fallait.
En ce moment, le vent s’éleva et pénétra par un trou d’air dans le sein même de la lanterne.
— Qu’ai-je appris ? lui dit-il, tu vas partir, et c’est la dernière fois qu’il m’est donné de te tourmenter. Tant pis ! tant pis ! car, malgré ce que tu peux en penser, j’ai de l’affection pour toi. Je veux, pour te le prouver, te faire un cadeau d’adieu. Par la vertu de mon souffle, tu acquerras la faculté non-seulement de te rappeler tout ce que tu auras vu et entendu, mais encore de comprendre et de juger les événements qui se passeront à ta lumière.
— Grand merci, seigneur vent ; le présent n’est pas à dédaigner ; mais à quoi me servira-t-il, si je dois être refondue ?
— Tu ne le seras pas de sitôt. Attention donc ! je vais t’insuffler : Hui ! hoa ! Te voilà douée à présent d’une mémoire et d’une lucidité parfaites. Avec quelques dons du même genre, tu pourras avoir de l’amusement pour le reste de tes jours.
— Oui, mais si je suis refondue, qui m’assure que je conserverai encore ces facultés ?
— Voyons, vieille lanterne, dit le vent, ne sois pas trop exigeante. Que diable ! il faut vivre un peu de confiance.
Et il se remit à souffler.
La lune montra alors son profil par une échancrure des nuages.
— Que voulez-vous donner à la lanterne ? lui demanda le vent.
— Rien du tout ; je ne suis pas en fonds pour le moment. Vous le voyez, chaque jour je décrois. D’ailleurs, je l’ai pas à m’intéresser aux lanternes ; ce sont mes rivales.
Puis elle se cacha de nouveau derrière les nuages
Croyant faire un beau cadeau à la lanterne, une goutte d’eau tomba sur elle et lui dit :
— Je te donnerai le véritable bonheur, qui ne consiste que dans le néant. Je te pénétrerai, je te transformerai en rouille, et tu ne seras plus qu’un peu de poussière que ton ami le vent dispersera et achèvera de faire disparaître.
— Merci, dit la lanterne, j’aime encore la vie, et je demande plutôt un autre cadeau.
Tout à coup une étoile fila dans l’atmosphère, en laissant derrière elle une longue traînée lumineuse.
— Qu’est-ce que cela ? s’écria la tête de hareng, il me semble avoir vu tomber une étoile ; je crois même qu’elle est entrée dans la lanterne. Saperlote ! si des personnages d’un tel acabit se mêlent de postuler pour cet emploi, il ne nous reste plus qu’à tirer notre révérence et à aller nous coucher.
Ce disant, elle s’éloigna. Le morceau de bois et lie ver luisant la suivirent.
— Quel bonheur ! s’écria la lanterne, lançant, malgré sa vieillesse, quelques rayons vifs et perçants ; les belles étoiles, que j’ai toujours tant admirées et dont, malgré tous mes efforts, je n’ai jamais pu égaler l’éclat, à beaucoup près, ont daigné cependant s’occuper de moi. Elles viennent, je le sens, de me transmettre la faculté de communiquer à tous ceux que j’aime l’expérience et les souvenirs qui sont mon heureux privilège. Et c’est là vraiment un don précieux ; car on ne jouit qu’à moitié des biens qu’on ne peut faire partager aux autres.
— Ces pensées te font honneur, dit le vent ; mais les étoiles ont oublié un point important. Ta lumière est maintenant blafarde et tremblotante. L’huile ne peut plus brûler convenablement dans ton corps usé par l’âge. Pour que tu fusses apte à exprimer et à faire comprendre toutes les impressions de ta vie, il faudrait que tu eusses en toi des bougies, dont la flamme jeune et blanche ranimerait tes organes affaiblis, impotents, et éclairerait tes idées. Mais je suis pressé, et je n’ai pas le temps de t’en dire plus long : adieu…
— Des bougies ! s’écria la lanterne ainsi abandonnée à elle-même ; je n’en ai jamais eu, et probablement je n’en aurai jamais, car je n’ai pas d’argent pour en acheter. Pour le moment, ma plus grande crainte est d’être refondue.
Le lendemain soir, la lanterne se reposait dans un grand fauteuil. — Devinez-vous chez qui ? — Chez le vieil allumeur. Sur la demande de ce brave homme, le maire et le conseil municipal, prenant en considération ses bons et loyaux services pendant vingt-quatre ans, lui avaient fait présent de la lanterne. Il la regardait comme son enfant, et, dans sa joie de la posséder à lui tout seul, il l’avait posée sur son unique fauteuil, vers lequel lui et sa femme jetaient de temps en temps des regards pleins de tendresse.
Après le dîner, le gardien commença à parler de tout ce qu’il avait souffert en compagnie de cette vieille amie. Il fit de longs récits de la pluie, du froid, de l’ orage, et ces souvenirs rappelés faisaient, à la lettre, revivre la lanterne.
Grâce à la faculté que le vent lui avait insufflée, elle avait comme présent tout ce que le gardien racontait.
Les jours suivants, l’allumeur, pendant que sa femme était occupée à filer, se mit à lire à haute voix des relations de voyages, où se trouvaient décrites les grandes forêts de l’Afrique avec les éléphants, les rhinocéros, les lions et toutes les bêtes fauves dont elles sont peuplées. En écoutant, la lanterne se disait : C’est étonnant, il me semble y être. Puis elle se chagrinait de ne pas avoir en elle cette bougie allumée qui lui aurait été nécessaire pour faire voir à ses deux amis tout ce qu’elle était.
— À quoi bon toutes mes facultés morales et intellectuelles, soupira-t-elle, si ce bout de bougie m’est refusé ? Ces vieilles bonnes gens n’auront jamais à me donner que de l’huile ou du suif, et cela ne suffit pas.
Il arriva cependant qu’on fit cadeau à l’allumeur d’un gros paquet de bouts de bougies. La plupart furent brûlés dans un chandelier. La bonne femme en utilisa quelques-uns pour cirer son fil, mais il ne lui vint pas à l’idée, non plus qu’à son mari, d’en mettre un seul dans la lanterne.
— Avec tous les dons merveilleux que je possède, pensa celle-ci, il me faut donc rester triste et abandonnée, sans pouvoir en faire part à personne. On ignore que je suis capable de transformer ces murs inertes en tapisseries magnifiques de verdure et de fleurs. C’est fini, hélas ! je ne dois plus servir à rien.
Et, toute pénétrée de mélancolie, elle pleura son inutiliité et son impuissance.
Ujour — c’était la fête du bonhomme — la femme s’approcha de la lanterne, en disant avec un sourire :
— Je veux illuminer en l’honneur de mon époux bien aimé. — À ces mots, le fer-blanc de la lanterne craqua joyeusement, car elle se disait :
— Voilà la bougie qui va arriver.
Mais elle ne reçut qu’un peu d’huile, et toute la soirée elle brûla, en fumant et en déplorant de n’avoir été gratifiée par les étoiles que d’un trésor stérile. La nuit elle fit un rêve ; il lui semblait être transportée dans la fabrique, pour y être refondue. Une main la saisit et la porta dans le fourneau, où elle souffrit des douleurs indescriptibles ; mais en sortant, elle avait été transformée en un chandelier gracieux, représentant un ange qui tenait un bouquet. Dans le cœur de ce bouquet on plaça une bougie.
Le chandelier fut ensuite posé sur un bureau couvert de velours, dans une belle chambre ornée de tableaux, et qui renfermait une riche bibliothèque. C’était la demeure d’un poëte célèbre. Tout ce qu’il pensait ou écrivait apparaissait autour de lui comme une réalité pour la lanterne transformée en chandelier. C’étaient, tantôt de sombres et mugissantes forêts, tantôt de riantes prairies peuplées d’essaims jaseurs, puis la mer et les navires balancés par ses flots, ou bien le ciel avec ses étoiles sans nombre.
Malheureusement la pauvre lanterne rêvait, et le désenchantement vint avec le réveil.
— Quelle science incroyable je possède, se dit-elle, et tout cela est perdu pour l’humanité. En vérité, je voudrais presque être refondue… Cependant non, il y aurait de l’ingratitude à le désirer tant que ces braves gens qui m’ont donné l’hospitalité seront encore de ce monde. Ils ont soin de moi, et ils m’aiment sincèrement. Après tout je ne suis pas moins heureuse que le Congrès scientifique : nous sommes doués l’un et l’autre d’admirables talents, mais il nous manque la clarté indispensable pour nous faire comprendre.
Sur ces dernières réflexions, la lanterne mit de côté toutes ses idées d’ambition, pour se livrer à un repos dont elle jouit encore aujourd’hui, et qu’elle a, certes, bien mérité.