‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 9 sur 27 · Le Critique

Le Critique

Cinq frères s’étaient réunis pour discuter leur avenir.

— Je veux être utile à mes semblables, disait l’aîné ; que ma position soit élevée ou infime, peu m’importe, pourvu qu’elle soit honorable. Je ferai des briques, c’est une marchandise indispensable, et au moins je produirai quelque chose.

— Oui, mais trop peu de chose, répliqua le second frère ; ce métier-là ne vaut rien ; on n’a pas besoin de bras pour faire des briques, ou peut les fabriquer avec des machines. Je préfère devenir maçon ; tant qu’il y aura des villes, on bâtira, et je trouve cette profession fort respectable.

— Moins encore que l’autre, dit le troisième. De quelle considération jouit un maçon dans la société ? J’aime mieux être architecte. Cet état exige à la fois du savoir et de l’imagination. Je sais bien que je commencerai par être élève, et que les anciens m’enverront chercher leur déjeuner et me feront balayer l’atelier ; peut-être même me tutoieront-ils ; mais ce ne sont là que de petites misères. Je travaillerai, je parviendrai, et, avec un peu de chance, je me verrai un jour membre de l’Institut. C’est quelque chose, je crois !

— Quelque chose dont je ne me soucie guère, dit le quatrième ; moi, je veux être sculpteur. Je me sens du génie, je créerai un nouveau style ; je contribuerai au développement des beaux-arts, au progrès de la civilisation.

— Oui ; mais tu ne penses pas aux difficultés de l’époque, observa le cinquième ; tu peux prendre le mors aux dents et devancer ton siècle ; en ce cas ton talent reste incompris, tu végètes dans la misère, apprécié de toi seul.

— Avec vos idées, mes amis, vous n’arriverez à rien. Du reste, faites comme il vous plaira ; je ne veux pas vous contrarier. Mon intention, à moi, est de devenir un critique redouté. Je jugerai les autres ; j’éplucherai les mœurs, les écrits et les actions des hommes. Je blâmerai enfin ce qu’il y aura de mauvais ; et ainsi je rendrai, je crois, plus de services que vous tous.

Il accomplit sa résolution. Aussi tout le monde en parlant de lui, disait : Quel homme spirituel ! quelle imagination ! C’est dommage qu’il ne fasse rien. Qu’est-ce qu’un critique, après tout ? un homme qui serait sans emploi si les œuvres qu’il critique n’existaient pas.

Cependant un critique est bien quelque chose, un bon, bien entendu, car un mauvais, c’est moins que rien.

Voici une simple histoire, mais qui ne finira qu’avec le monde ; écoulez bien ! la vie des cinq frères est tout un poëme.

Le frère aîné, le fabricant de briques, apprit bientôt que chaque brique valait un petit sou — de cuivre, il est vrai — mais plusieurs sous font bientôt un écu ; avec des écus on est bienvenu chez le boulanger, le boucher, le tailleur, et lorsqu’on en possède beaucoup, leur puissance est si grande que toutes les portes s’ouvrent devant vous.

Voilà le résultat qu’on obtient en faisant des briques. Il est vrai que le feu en brisait une grande quantité, mais les morceaux même pouvaient servir.

La vieille mère Marguerite avait toujours rêvé le bonheur d’avoir une maison à elle ; le fabricant, homme généreux, lui fit cadeau de toutes les briques cassées, et la pauvre femme se construisit elle-même une maison au bord du lac. Cette maison, à la vérité, n’était qu’une pauvre cabane dont la fenêtre penchait d’un côté et le toit de l’autre ; la pluie y pénétrait quelquefois par les jointures mal fermées, mais enfin elle offrait un abri à la mère Marguerite, et longtemps après la mort du marchand de briques la masure était encore debout.

Le second frère, le maçon, après avoir fini son apprentissage, partit, la valise sur le dos, fumant et chantant :

Je cours le monde, heureux de ma jeunesse,
Le sac au dos, l’insouciance au cœur ;
Dans le travail je trouve la richesse,
Et ma gaîté me donne le bonheur.
Dans le pays est une belle fille
Qui m’a promis sa main et son amour ;
Je vois d’ici son doux regard qui brille
Au seul espoir de mon prochain retour.
J’irai bientôt la trouver, les mains pleines
De beaux écus que je ferai briller,
Et nous aurons des enfants par douzaines,
Bon feu l’hiver et bon vin au cellier.

Àson retour, il se fit bientôt remarquer par son travail et sa bonne conduite. La construction de plusieurs maisons lui fut confiée, et enfin ces maisons lui en procurèrent une pour lui.

Vous allez me demander une explication ; je vous donnerai celle que j’ai reçue moi-même des gens du pays : « Dans les maisons des autres il en trouva urne pour lui-même. »

Puis, devenu propriétaire, il épousa sa fiancée, et le soir de la noce il y eut bal dans le grand salon.

Vous croyez, peut-être, qu’en disant salon, je veux dire une pièce ornée de tapis moelleux, de tableaux de maîtres et de meubles splendides ; non, c’était tout bonnement une salle spacieuse, carrelée, avec les murs blanchis ; mais, lorsqu’au son de la musique le maçon fit tourner sa fiancée dans ses bras, il lui sembla glisser sur un parquet ciré, et les murs, comme par enchantement, se couvrirent de fleurs. Tout le monde admirait le couple gracieux ; tout le monde faisait des vœux pour la prospérité des jeunes époux ; c’était bien quelque chose… Puis le maçon mourut ; un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut toujours finir par là. Il mourut avec la conscience que ses enfants ni sa veuve ne mourraient de faim, c’est-à-dire tranquille sur ce qui lui tenait le plus au cœur.

Arrivons au troisième frère. Il avait avec résignation terminé ses études. Après bien des misères subies à l’atelier, il était devenu architecte, membre de l’Institut ; toute une rue dont il avait fait le plan portait son nom ; c’était déjà beaucoup ; cependant il eut encore le bonheur d’épouser une riche et belle veuve, vécut longtemps dans l’opulence et, à sa mort, on lui fit de magnifiques obsèques ; c’était aussi quelque chose !

Quant à l’homme de génie, le quatrième frère, qui voulait innover dans l’art, créer un nouveau genre et faire école, il trouva juste assez de ressources pour se loger à un sixième étage au-dessus de l’entresol, d’où il tomba un beau jour dans la rue, et se cassa le cou. Mais lorsqu’il fut mort tout le monde reconnut unanimement son talent ; on débita trois discours sur sa tombe, et on lui éleva un monument splendide, mais d’un étage seulement. — Encore quelque chose !

Le cinquième frère, le critique, survécut à tous les autres ; il eut le dernier mot, et c’était pour lui l’essentiel. En lisant ses articles, chacun se plaisait à dire : Quel esprit ! quelle intelligence ! quelle érudition !

Son heure arriva, et il alla frapper à la porte du paradis. Une autre âme s’y trouvait avec lui, c’était celle de la bonne mère Marguerite.

— Que diable cette malheureuse vient-elle faire ici ? dit le critique ; c’est probablement pour me servir de contraste. Qui êtes-vous, la vieille ? Que demandez-vous ?

La pauvre femme fit une profonde révérence, car elle croyait parler à saint Pierre lui-même.

— Je suis une pauvre vieille sans famille, dit-elle ; là-bas on m’appelait la mère Marguerite.

— Et avez-vous fait quelque chose d’utile sur la terre ?

— Rien du tout, mon bon monsieur ; ce serait une vraie grâce pour moi si vous vouliez seulement me permettre de rester ici à la porte.

— Comment avez-vous quitté la demeure des hommes ? demanda le critique qui s’ennuyait de voir qu’on ne lui ouvrait pas.

— Ma foi, je ne sais pas trop comment ; depuis plusieurs années j’ai toujours été souffrante, et un refroidissement que j’ai attrapé dernièrement m’a donné le coup de la mort. Vous savez, monseigneur, que depuis quelques jours il fait un froid de loup ; le grand lac était pris, et une foule joyeuse s’amusait à y patiner ; on y dansait, on y faisait de la musique. Le bruit pénétrait jusque dans la chambre où j’étais couchée ; ne pouvant dormir, je me mis à regarder la lune et les étoiles qui brillaient au ciel ; alors je vis monter sur l’horizon un petit nuage étrange avec un point noir au milieu. Pour comprendre ces indices il faut être vieux et avoir de l’expérience ; je l’avais déjà vu deux fois, ce nuage, et je savais que bientôt une tempête affreuse, accompagnée d’une trombe, bouleverserait tout à coup le lac, et que tous ceux qui se trouvaient là, jeunes et vieux, femmes et enfants, seraient infailliblement engloutis. Rassemblant toutes mes forces, je me levai de mon lit, et courus à la fenêtre pour l’ouvrir, mais la glace qui se trouvait dans les jointures rendit tous mes efforts inutiles. On dansait, on chantait, les enfants sautaient sur le lac, personne ne se doutait du danger. Cependant le nuage blanc, avec son point noir qui s’agrandissait de plus en plus, s’avançait rapidement. Je cassai une vitre, et je me mis à crier de toutes mes forces pour engager les malheureux à se sauver. Mais ma faible voix ne parvint pas jusqu’à eux ; j’essayai de courir, mes jambes me refusèrent leur service. Alors le bon Dieu m’inspira une heureuse idée ; je mis le feu à mon lit, pensant qu’il valait mieux sacrifier ma maison et moi-même avec, s’il le fallait, que de laisser périr d’une manière si terrible des centaines de personnes. Des langues de flamme m’entouraient déjà, je fis un suprême effort, je parvins jusqu’au seuil de ma porte et là je tombai épuisée de fatigue et d’émotion. Bientôt le feu avait gagné le toit ; les patineurs du lac s’en aperçurent et tout le monde courut à la rive pour me porter secours ; pas un seul ne resta sur la glace, on croyait que le feu allait me dévorer vivante. Lorsqu’ils furent tous sur la terre ferme on entendit un bruit semblable à un fort coup de canon, la tempête éclata soudain, et la trombe souleva la glace et la brisa en mille morceaux. L’incendie me couvrait d’étincelles et de débris ardents, mais je les avais sauvés ! Quelques bonnes âmes m’emportèrent, me prodiguèrent des soins. Ce fut peine perdue : l’émotion avait été trop forte et le froid m’avait saisie ; j’expirai. Voilà, monseigneur, cornaient je suis arrivée aux portes du paradis ; j’ai entendu dire en bas, que quelquefois elles s’ouvrent mène devant une créature aussi misérable que moi ; cependant c’est peut-être bien hardi de ma part de prétendre à cette faveur.

Εn ce moment les portes du paradis s’ouvrirent, un ange se montra et fit entrer la vieille femme. Elle laissa tomber à la porte une paille, une de celles qui composaient son lit, — le lit qu’elle avait brûlé ; — ce fétu se transforma en or pur, et s’élança en colonne immense couverte d’ornements merveilleux.

— Voilà l’apport de cette pauvre vieille, dit l’ange au critique étonné ; toi, qu’apportes-tu ? Rien !… pas même une brique. Mais la bonne volonté compte aussi pour quelque chose. Je ne peux rien pour toi, tu arrives ici les mains vides.

Alors la bonne âme de la mère Marguerite intercéda pour lui.

— Son frère, dit-elle, m’a donné toutes les pierres et les briques cassées avec lesquelles j’ai bâti ma chétive demeure ; c’était beaucoup pour moi. Tous ces morceaux ne pourraient-ils pas composer la brique que vous lui demandez ; vous lui feriez une grâce dont il a bien besoin. N’est-ce pas ici le pays de la grâce ?

— Vois, dit l’ange, ton frère, celui que tu méprisais le plus, t’apporte son aumône à l’entrée du paradis ; aussi ne te renverrai-je point ; reste là, et réfléchis ; peut-être trouveras-tu quelque bonne action dans le cours de ta vie ; elle te profiterait, cela vaudrait mieux que rien.

Et l’ange disparut.

— Il ne s’exprime pas mal, dit le critique vaniteux, mais j’aurais parlé beaucoup mieux.

Cependant il ne fit cette réflexion qu’à voix basse, pour ne pas chagriner l’ange. Cette attention si rare chez un critique était déjà très appréciable ; elle le sauva. La porte était restée entre-bâillée, il se glissa dans le paradis. Mais qu’y fera-t-il ? Espérons qu’il y sera sans emploi.

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