Chapitre 1
Nouveaux Contes des Collines
Par Rudyard Kipling
Paris Nelson, Éditeurs 189, rue Saint-Jacques Londres, Édimbourg et New-York
TABLE
Pages Lispeth 7 La prise de Lungtungpen 19 Le handicap de la chaîne brisée 33 Hors du cercle 45 Dans l'erreur 57 Une escroquerie financière 67 L'amendement Tods 81 La fille du régiment 93 Dans l'orgueil de sa jeunesse 105 Le Cochon 119 La déroute des Hussards blancs 133 Le cas de divorce Bronckhorst 153 Venus Anno Domini 165 Le Bisara de Pooree 175 L'ami d'un ami 187 La Porte des Cent Chagrins 199 L'accès de folie du soldat Ortheris 213 L'histoire de Muhammad-Din 229 Sur la foi d'une ressemblance 237 Wressley, des Affaires Étrangères 249 De vive voix 261 A classer pour s'y reporter 271
NOUVEAUX CONTES DES COLLINES
LISPETH
Voyez, vous avez proscrit l'Amour! Quels sont ces Dieux auxquels vous voulez que je plaise? Trois Dieux en Un, ou un Dieu en Trois? Ah! que non pas! Moi je retourne à mes Dieux. Peut-être me donneront-ils plus de bonheur que votre Christ froid et ses trinités embrouillées!
(LE CONVERTI.)
C'était la fille de Sonoo, un homme des Collines, et de Jadeh, sa femme.
Une année, leur récolte de maïs manqua, et deux ours passèrent la nuit dans leur unique champ de pavots, juste au-dessus de la vallée du Sutlej, sur le versant de Kotgarh.
Aussi, la saison qui suivit, se firent-ils chrétiens et portèrent-ils leur petit enfant à la mission pour le faire baptiser.
Le chapelain de Kotgarh lui donna le nom d'Elisabeth, qui se prononce «Lispeth» dans le pahari, dialecte des Collines.
Plus tard, le choléra sévit dans la vallée de Kotgarh. Il emporta Sonoo et Jadeh.
Lispeth devint, près de la femme de celui qui était alors chapelain de Kotgarh, à demi une servante, à demi une compagne.
Ceci se passait après le règne des missionnaires moraves, mais avant que Kotgarh eût tout à fait oublié son titre de «Maîtresse des Collines du Nord».
Le christianisme porta-t-il chance à Lispeth? Ou bien les dieux de son peuple auraient-ils fait autant pour elle en toute circonstance? Je l'ignore.
Le fait est qu'elle devint très jolie.
Quand une fille des Collines se mêle d'être jolie, elle vaut la peine qu'on fasse cinquante milles en terrain difficile pour la contempler.
Lispeth avait le visage d'une Grecque, un de ces visages comme on en peint si souvent et comme il est si rare d'en rencontrer.
Elle avait un teint pâle, couleur d'ivoire.
Pour sa race, elle était extrêmement grande.
Elle avait aussi des yeux admirables et, si elle n'avait porté ces abominables robes d'étoffe de couleur qu'affectionnent les missions, à la rencontrer à l'improviste sur le versant des Collines on l'eût prise pour la Diane romaine partant en chasse.
Lispeth devint très sérieusement chrétienne. Elle n'abandonna pas cette religion quand elle fut femme, comme le font tant de jeunes filles des Collines.
Ses compatriotes la détestaient parce que, disaient-ils, elle était devenue une memsahib[1] et qu'elle se lavait tous les jours.
[1] Abréviation de «Madam Sahib»: une Européenne.
La femme du chapelain ne savait comment l'employer. De quelque manière que l'on s'y prenne on ne peut pas demander à une majestueuse déesse, qui mesure cinq pieds dix pouces, avec ses chaussures, de nettoyer des assiettes et des plats.
Elle jouait avec les enfants du chapelain et suivait les cours de l'école du dimanche. Elle lisait tous les livres que possédait le chapelain, et devenait de jour en jour plus belle, comme les princesses des contes de fées.
La femme du chapelain estimait que la jeune fille devait se placer à Simla comme bonne d'enfants ou dans quelque poste «distingué». Mais Lispeth ne jugea pas utile d'entrer en place. Elle était heureuse comme elle était.
Quand des voyageurs,--il n'y en avait pas beaucoup à cette époque,--venaient à Kotgarh, Lispeth avait l'habitude de s'enfermer dans sa chambre, de peur qu'ils ne l'emmenassent à Simla, ou quelque part dans le monde inconnu.
Un jour, quelques mois après avoir atteint sa dix-septième année, Lispeth sortit pour aller se promener.
Elle ne se promenait pas à la manière des dames anglaises qui s'en vont à un mille et demi de distance et se font ramener en voiture. Elle couvrait entre vingt et trente milles dans ses petites excursions hygiéniques, de droite et de gauche, entre Kotgarh et Narkunda.
Ce jour-là, elle revint à la nuit tombée, descendant la pente en casse-cou de Kotgarh, un lourd fardeau dans les bras.
La femme du chapelain somnolait dans le salon quand Lispeth entra toute haletante et exténuée sous le faix.
Elle déposa sa charge sur le canapé et dit simplement:
--Voilà mon mari! Je l'ai trouvé sur la route de Bagi. Il s'est blessé. Nous allons le soigner, et, quand il sera rétabli, votre mari nous unira.
C'était la première fois que Lispeth faisait allusion à ses intentions matrimoniales.
La femme du chapelain poussa un cri d'horreur.
Cependant, il fallait avant tout s'occuper de l'homme qui était étendu sur le canapé.
C'était un jeune Anglais, et sa tête avait été entamée jusqu'à l'os par quelque chose qui l'avait déchiquetée.
Lispeth raconta qu'elle l'avait trouvé en bas du Khud[2]. C'est pour cela qu'elle l'avait apporté à la maison. Il respirait difficilement et était sans connaissance.
[2] Échancrure, creux.
Il fut mis au lit et soigné par le chapelain qui avait quelques connaissances en médecine, et Lispeth attendit derrière la porte, pour le cas où l'on aurait besoin d'elle.
Elle exposa au chapelain que c'était là l'homme qu'elle voulait épouser.
Le chapelain et sa femme la sermonnèrent sévèrement sur l'inconvenance de sa conduite.
Lispeth les écouta paisiblement et répéta ce qu'elle avait dit tout d'abord.
Il faut une forte dose de christianisme pour effacer les instincts incivilisés de l'Oriental, et, en particulier, celui de tomber amoureux à première vue.
Lispeth, qui avait trouvé l'homme qu'elle adorait, ne voyait pas la nécessité de se taire sur son choix. Elle n'avait pas non plus l'intention de se faire mettre à la porte.
Elle allait soigner cet Anglais jusqu'à ce qu'il fût assez bien portant pour l'épouser.
Tel était son petit programme.
Après une quinzaine de fièvre légère et d'inflammation, l'Anglais recouvra de la suite dans ses idées. Il remercia le chapelain et sa femme, ainsi que Lispeth,--surtout Lispeth,--de leur bonté.
Il voyageait dans l'Est, dit-il,--on ne parlait jamais de «globe-trotters» à cette époque où la flotte de la Peninsular and Oriental était encore dans son enfance,--et il était venu de Dehra Dun pour herboriser et chasser les papillons sur les collines de Simla.
Nul ne le connaissait à Simla. Nul ne savait rien à son sujet.
Il avait dû, croyait-il, tomber de la falaise, tandis qu'il s'efforçait de détacher une fougère sur un tronc d'arbre pourri, et ses coolies, après avoir volé ses bagages, s'étaient enfuis.
Il pensait redescendre à Simla quand il serait un peu plus fort. Il n'avait plus envie de se livrer à de nouvelles ascensions.
Il ne se hâta pourtant pas de partir. Il reprenait lentement ses forces.
Lispeth se refusa à recevoir les conseils du chapelain ou de sa femme. Cette dernière parla donc à l'Anglais et lui dit ce qu'il y avait dans le coeur de Lispeth.
Il rit beaucoup. Il trouva que c'était très joli, très romanesque, une parfaite idylle de l'Himalaya; mais, comme il était fiancé à une jeune fille en Angleterre, il se figurait qu'il ne pouvait rien en advenir. Certainement, il se conduirait avec discrétion. C'est ce qu'il fit.
Pourtant il trouva très amusant de causer avec Lispeth, de se promener avec Lispeth, de lui dire de gentilles choses, de lui donner des noms caressants tout le temps qu'il demeura là, à reprendre ses forces avant son départ.
Pour lui, tout cela ne signifiait rien. Pour Lispeth, cela voulait tout dire.
Elle fut très heureuse durant cette quinzaine, car elle avait trouvé un homme à aimer.
Sauvage de naissance, elle ne prenait nul soin de cacher ses sentiments, et cela amusait l'Anglais.
Quand il partit, Lispeth l'accompagna en haut de la colline jusqu'à Narkunda, toute bouleversée et très malheureuse.
La femme du chapelain, qui était bonne et qui détestait tout ce qui avait l'apparence du bruit ou du scandale,--et Lispeth échappait tout à fait à son influence,--avait prié l'Anglais de dire à Lispeth qu'il reviendrait l'épouser.
--Ce n'est qu'une enfant, voyez-vous, et au fond, je la crois païenne de coeur, disait la femme du chapelain.
Donc, tout le long de la montée, longue de douze milles, l'Anglais, le bras passé autour de la taille de Lispeth, assura la jeune fille qu'il reviendrait l'épouser.
Lispeth lui fit plusieurs fois répéter sa promesse.
Elle pleura, debout sur la crête de Narkunda, jusqu'à ce qu'elle l'eût perdu de vue sur le sentier de Muttioni.
Alors elle sécha ses larmes et revint à Kotgarh.
Elle dit à la femme du chapelain:
--Il reviendra m'épouser. Il est allé trouver ses parents pour le leur annoncer.
La femme du chapelain la consola et lui dit:
--Il reviendra.
Au bout, de deux mois, Lispeth devint impatiente et on lui dit que l'Anglais était allé au delà des mers, en Angleterre.
Elle savait où était l'Angleterre, parce qu'elle avait lu de petites géographies élémentaires, mais naturellement, en vraie fille des Collines, elle n'avait aucune idée de ce qu'était la mer.
Il y avait chez le chapelain un vieux jeu de patience du globe, avec lequel Lispeth avait joué quand elle n'était qu'une enfant.
Elle le dénicha; le soir, elle en assemblait les morceaux et pleurait tout bas en s'efforçant d'imaginer où était son Anglais.
Comme elle n'avait aucune idée ni des distances, ni des bateaux à vapeur, ses notions étaient un tant soit peu erronées. Eussent-elles été exactes, d'ailleurs, cela n'eût pas fait la moindre différence, car l'Anglais n'avait pas l'intention de revenir épouser une fille des Collines.
Il l'avait tout à fait oubliée, alors même qu'il chassait encore les papillons à Assam.
Plus tard, il écrivit un livre sur l'Orient: le nom de Lispeth n'y est même pas mentionné.
Au bout de trois mois, Lispeth se mit à faire tous les jours le pèlerinage de Narkunda pour voir si son Anglais venait le long de la route.
Cela la réconfortait, et la femme du chapelain, la voyant gaie, pensa qu'elle avait surmonté sa folie barbare et tout à fait indélicate.
Un peu plus tard, les promenades cessèrent de soutenir Lispeth qui devint de très méchante humeur.
La femme du chapelain crut le moment favorable pour lui faire connaître le véritable état des choses.
Elle lui dit que l'Anglais ne lui avait promis son amour que pour la faire tenir tranquille, qu'il n'avait jamais eu d'intention sérieuse et qu'il était «mal et inconvenant» de la part de Lispeth de songer à épouser un Anglais, un homme d'une essence supérieure, qui, en outre, était fiancé à une jeune fille de sa race.
Lispeth répliqua que tout cela était absolument impossible, parce qu'il lui avait dit qu'il l'aimait, et que la femme du chapelain lui avait, de ses propres lèvres, assuré que l'Anglais reviendrait.
--Comment avez-vous pu, lui et vous, ne pas dire la vérité? interrogea Lispeth.
--Nous avons parlé ainsi pour vous calmer, mon enfant, dit la femme du chapelain.
--Alors vous m'avez menti, vous et lui, conclut Lispeth.
La femme du chapelain baissa la tête et ne dit rien.
Lispeth aussi se tut un moment.
Ensuite, elle descendit dans la vallée et revint vêtue comme une fille des Collines, dans une robe horriblement sale, mais sans anneaux au nez ni aux oreilles.
Elle avait tressé ses cheveux en une longue natte, liée au bout avec du fil noir, comme la portent les femmes des Collines.
--Je m'en vais avec les miens, dit-elle. Vous avez tué Lispeth. Il ne reste plus que la fille de la vieille Jadeh, la fille d'un pahari et la servante de Tarka Devi. Vous autres, Anglais, vous êtes tous des menteurs!
Avant que la femme du chapelain n'eût ressaisi ses esprits, accablés par la nouvelle que Lispeth retournait aux dieux de sa mère, la jeune fille avait disparu.
Elle ne revint jamais.
Elle se passionna pour ses compatriotes pouilleux, comme pour payer à ceux de sa race l'arriéré de l'existence qu'elle avait abandonnée, et, peu de temps après, elle épousa un bûcheron qui la battit, à la manière des paharis.
Sa beauté se fana bien vite.
--Il n'y a pas de loi qui puisse vous expliquer les caprices d'une païenne, dit la femme du chapelain, et je crois que Lispeth, au fond, a toujours été une infidèle.
Si l'on songe qu'elle avait été reçue dans le giron de l'Église d'Angleterre à l'âge très avancé de cinq semaines, ce jugement fait peu d'honneur à la femme du chapelain.
Lispeth était très vieille quand elle mourut.
Elle possédait toujours parfaitement l'anglais, et, quand elle était assez ivre, on pouvait parfois l'amener à conter l'histoire de ses premières amours.
Alors, il était difficile de s'imaginer que cette créature ridée, aux yeux chassieux, qui ressemblait tant à un balai roussi, avait pu être «Lispeth, de la mission de Kotgarh».
LA PRISE DE LUNGTUNGPEN
Ainsi nous lâchâmes une belle volée, et nous mîmes ces coquins en fuite; quand notre cartouchière fut vide, nous jouâmes de la crosse. Ah non! ne venez pas vous y frotter, quand Tommy s'escrime de la baïonnette et de la crosse.
(CHANSON DE CHAMBRÉE.)
Mon ami le soldat Mulvaney me conta ceci, assis sur un parapet de la route qui mène à Dagshai, un jour que nous faisions ensemble la chasse aux papillons.
Il avait ses théories à lui au sujet de l'armée et culottait à la perfection les pipes en terre.
Il disait que le jeune soldat est celui dont on peut attendre le plus, «attendu qu'il est d'une innocence incroyable, comme l'enfant».
--Maintenant, écoutez, dit Mulvaney, en s'étendant de tout son long sur le mur, au soleil. Je suis un enfant de la chambrée, comme si j'y étais né.
«L'armée, pour moi, c'est le boire et le manger, parce que je suis du petit nombre de ceux qui ne peuvent plus en sortir. J'ai quatorze ans de service, et la pipe en terre est devenue une partie de moi-même.
«Si j'avais pu, seulement pendant un mois, me retenir de trop boire, je serais à cette heure lieutenant honoraire, un fléau pour mes supérieurs, une tête de turc pour mes égaux, et une malédiction pour moi-même. Mais les choses étant ce qu'elles sont, je suis le simple soldat Mulvaney, qui ne touche pas la haute paye de bonne conduite, et qui a toujours la pépie.
«Toujours en exceptant mon petit ami Bobs Bahadur[3], j'en sais aussi long sur l'armée que n'importe qui.»
[3] Lord Roberts, qui était de petite taille.
Je plaçai quelques mots...
--Wolseley[4]! qu'il aille au diable! Entre nous et ce filet à papillons, c'est un pauvre radoteur, qui ne sait pas ce qu'il dit; il a toujours un oeil qui guigne du côté de la reine et de la cour, pendant que l'autre est fixé sur sa sacrée personne; il joue constamment César... César et Alexandre réunis en un seul homme.
[4] Le maréchal Sir Garnet Wolseley.
«Mais Bobs, lui, est un petit homme plein de bon sens. Avec Bobs, et quelques soldats de trois ans, je roulerais n'importe quelle armée de la terre comme un torchon, et je la jetterais ensuite au rebut.
«Je ne plaisante pas, foi de Mulvaney!
«Ce sont les conscrits, les simples conscrits d'hier, ceux qui ne savent pas ce que c'est qu'une balle, et qui ne s'en soucieraient guère, s'ils le savaient, ce sont ceux-là qui font de la besogne.
«On les bourre de viande de boeuf, jusqu'à ce qu'ils crèvent positivement de bonne nourriture, et alors, si on ne les mène pas au combat, ils se trouent la peau entre eux.
«C'est comme ça, aussi vrai que je vous le dis.
«Il faudrait les mettre au régime de la farinette et du riz bouilli pendant les chaleurs, mais si on faisait ça, il y aurait une mutinerie.
«Avez-vous jamais entendu raconter comment le simple soldat Mulvaney s'empara de la ville de Lungtungpen?
«Je ne crois pas.
«C'est le lieutenant qui en a eu tout l'honneur, mais c'est moi qui ai fait le plan de l'opération.
«Peu avant mon évacuation de Birmanie, nous nous éreintions le tempérament, vingt jeunes soldats et moi, sous les ordres d'un certain lieutenant Brazenose, à vouloir capturer des dacoits[5].
[5] Brigands hindous ou birmans.
«Ah! ceux-là, je n'ai jamais connu de diables aussi roués qu'eux. Pour faire un dacoit, il faut un dah[6] et un snider[7].
[6] Épée courte.
[7] Fusil en usage dans l'armée britannique avant l'adoption du Martini. C'est une arme pesante et sans mécanisme de répétition.
«Sans ça, c'est un cultivateur paisible, et c'est un crime de tirer dessus.
«Nous chassions, nous chassions; de temps en temps nous attrapions la fièvre et des éléphants, mais jamais de dacoits. A la fin, on pinça un homme.
«--Traitez-le avec douceur, dit le lieutenant.
«Je l'emmenai donc dans la jungle, avec l'interprète birman et la baguette de mon fusil.
«Alors je dis à l'homme:
«--Mon bon petit monsieur, asseyez-vous sur vos talons, et indiquez à mon ami, que voici, où sont vos amis à vous, quand ils sont chez eux.
«C'est de cette façon que je lui fis faire connaissance avec la baguette de fusil.
«Alors il se mit à babiller dans son patois, l'interprète intervenant pour «interpréter», pendant que j'assistais le service des renseignements au moyen de ma baguette de fusil, toutes les fois que l'homme manquait de mémoire.
«Bientôt j'apprends que de l'autre côté de la rivière, à quelque neuf milles dans l'intérieur, il y avait une ville qui, à ce moment même, fourmillait de dahs, d'arcs, de flèches, de dacoits, d'éléphants et de fusils.
«--Bon! que je dis, nous allons fermer ce bureau-ci.
«Le soir, je vais trouver le lieutenant et je lui fais part de ce que j'avais appris.
«Jusqu'à ce soir-là, je n'avais pas fait grand cas du lieutenant Brazenose. Il était tout bourré de livres et de théories, d'un tas de choses qui ne servent à rien.
«--Une ville, dites-vous? qu'il me fait. Selon les théories de la guerre, nous devrions attendre des renforts.
«--Diable! que je me dis. Alors, nous n'avons rien de mieux à faire que de creuser nos tombes; les troupes les plus rapprochées étaient là-haut, au beau milieu des marais, du côté de Mimbu.
«--Pourtant, dit le lieutenant, c'est un cas spécial. Je ferai une exception. Nous irons faire un tour à Lungtungpen, ce soir.
«Les camarades étaient littéralement fous de joie quand je leur apportai la nouvelle. Aussi les voyait-on aller et venir dans la jungle comme des lapins.
«Vers minuit, nous arrivons au bord de la rivière.
«J'avais complètement oublié de parler de cette rivière à mon officier.
«J'étais en avant, avec quatre camarades, et je pensais que le lieutenant éprouverait le besoin de faire des théories.
«--Déshabillez-vous, que je dis. Déshabillez-vous jusqu'à la ceinture, et allez, à la nage, où la gloire vous appelle.
«--Mais je ne sais pas nager, disent deux d'entre eux.
«--Dire que j'ai vécu assez pour entendre conter cela par un gaillard qui a été élevé en pension! Prenez une pièce de bois. Moi et Conolly, que voici, nous vous transporterons sur l'autre bord, mes jeunes demoiselles.
«Nous prenons un vieux tronc d'arbre, et nous le poussons au large, après avoir mis dessus nos équipements et nos carabines.
«Il faisait noir comme dans un four; à peine venions-nous de nous embarquer, que j'entends derrière moi le lieutenant qui appelait.
«--Il y a un petit ruisseau par ici, mon lieutenant, que je dis, mais je sens déjà le fond.
«Rien d'étonnant à cela, car j'étais à peine à un mètre du bord.
«--Un ruisseau! mais c'est un véritable estuaire, fait le lieutenant. En avant, enragé Irlandais! Mes amis, déshabillez-vous.
«Je l'entendis rire. Les camarades ôtèrent leurs habits. Puis ils se mirent à rouler une pièce de bois dans l'eau pour y mettre leurs équipements, pendant que Conolly et moi nous nagions dans l'eau tiède, en poussant notre bûche; les autres venaient derrière nous.
«La rivière avait plusieurs milles de largeur!
«Ortheris, sur la bûche qui formait l'arrière-garde, prétendait que nous étions entrés par mégarde dans la Tamise, en aval de Sheerness.
«--Occupe-toi de nager, petit polisson, que je lui dis, et ne te permets pas ces méchantes plaisanteries au sujet de l'Iraouaddy.
«--Silence, vous autres! dit le lieutenant de sa voix menue.
«Alors nous continuons à nager dans la nuit noire, la poitrine sur nos bûches, pleins de confiance dans les saints et dans la bonne chance de l'armée britannique.
«Quelque temps après, nous reprenons pied. C'est un petit banc de sable, sur lequel il y a un homme. Je mets mon talon sur son dos, il pousse un cri et s'échappe.
«--Maintenant nous voilà propres, dit le lieutenant Brazenose. Où diable est Lungtungpen?
«Il fallut attendre à peu près une minute et demie.
«Les camarades reprirent leurs carabines, et quelques-uns tâchèrent de mettre leurs ceinturons. Naturellement, nous avancions baïonnette au canon.
«Alors, nous vîmes très bien où était Lungtungpen, car nous nous trouvâmes tout à coup devant la muraille dans l'obscurité, et toute la ville était hérissée de leurs sacrés sniders, comme la fourrure d'un chat pendant une nuit de gelée.
«On tirait de tous les côtés à la fois, mais ça passait par-dessus nos têtes, dans l'eau.
«--Avez-vous tous vos carabines? dit Brazenose.
«--Oui, répondit Ortheris, j'ai pris celle de ce voleur de Mulvaney, pour tout le prêt arriéré qu'il me doit; avec sa crosse qui n'en finit pas, elle me donne mal au coeur.
«--En avant! cria Brazenose, en tirant brusquement son sabre. En avant, prenons la ville! Et que le Seigneur ait pitié de nos âmes!
«Alors les camarades poussèrent un hurlement épouvantable, et se lancèrent dans l'obscurité, cherchant la ville à tâtons, se frottant les yeux et se raidissant comme des maîtres de manège quand les herbes piquaient leurs jambes nues.
«Je tapai avec la crosse de mon fusil contre quelque chose en bambou qui avait l'air moins résistant.
«Les autres arrivèrent, et se mirent à taper à qui mieux mieux, tandis que les fusils pétaradaient et que des cris féroces, partant de l'intérieur, nous déchiraient les oreilles.
«A la fin, cette chose-là, quelle qu'elle fût, céda sous nos efforts, et nous tombâmes, vingt-six, l'un après l'autre, nus comme des nouveau-nés, dans la ville de Lungtungpen.
«Il y eut pendant un moment une sorte de mêlée furieuse, mais peut-être, en nous voyant tout blancs et tout mouillés, les indigènes nous prirent-ils pour une nouvelle sorte de diables ou une nouvelle sorte de dacoits.
«Ils se mirent à courir comme si nous étions tout cela à la fois, et nous bondîmes sur eux, baïonnette au canon, en riant comme des fous.
«Il y avait des torches dans les rues, et je vis le petit Ortheris qui se frottait l'épaule toutes les fois qu'il déchargeait mon martini à longue crosse, et Brazenose qui entrait dans la foule, sabre en main, comme Diarmid[8] à la conquête du Collier d'Or, à cela près qu'il n'avait pas un fil sur lui.
[8] Personnage fabuleux de la mythologie celtique irlandaise.
«Nous découvrîmes des éléphants, sous le ventre desquels étaient des dacoits, de sorte que, de besogne en besogne, nous fûmes occupés jusqu'au matin à nous rendre maîtres de la ville de Lungtungpen.
«Alors on fit halte, on se remit en rang, pendant que les femmes braillaient dans les maisons, et que le lieutenant Brazenose rougissait comme une pivoine aux premières clartés du matin.
«C'est la revue la plus indécente où je me sois jamais trouvé:
«Vingt-six soldats et un officier d'infanterie alignés pour l'appel, et à eux tous ils n'avaient pas sur eux, en fait de vêtements, de quoi acheter un sifflet.
«Huit d'entre nous portaient leurs ceinturons avec les cartouchières, mais tous les autres étaient partis avec une poignée de cartouches et la peau que Dieu leur avait donnée.
«Ils étaient aussi nus que Vénus.
«--Numérotez-vous à partir de la droite, dit le lieutenant. Les numéros impairs sortiront des rangs pour s'habiller; les numéros pairs feront des patrouilles dans la ville jusqu'à ce qu'ils soient relevés par le détachement qui ira s'habiller.
«Permettez-moi de vous dire que faire des patrouilles dans une ville sans avoir l'ombre d'un vêtement, ça vous donne une sensation toute nouvelle.
«Je fis ma part de patrouille pendant dix minutes, et, ma foi, je vous avoue qu'au bout de ce temps-là, je rougis.
«Ce que les femmes riaient!
«Je n'ai jamais rougi, ni avant, ni après; mais à ce moment-là, j'étais rouge de la tête aux pieds.
«Quant à Ortheris, il ne fut pas de la patrouille. Il dit seulement:
«--Les casernes de Portsmouth et la baignade du dimanche!
«Alors il se coucha à terre et se roula de tous les côtés en riant.
«Quand nous fûmes tous habillés, on compta les morts: soixante-dix-sept dacoits, sans parler des blessés.
«Nous prîmes cinq éléphants, cent soixante-dix sniders, deux cents dahs et un tas d'autres outils de brigands.
«Pas un de nous ne fut blessé, sauf peut-être le lieutenant, et encore ne le fut-il que dans sa pudeur.
«Le chef des dacoits, quand il vint se rendre, dit à l'interprète:
«--Si les Anglais se battent comme cela tout nus, que diable ne feraient-ils pas quand ils sont habillés?
«Alors Ortheris se mit à rouler les yeux, à faire craquer ses doigts, à exécuter une danse guerrière, pour faire impression sur le chef des dacoits.
«Ce dernier s'enfuit chez lui, et nous passâmes le reste du jour à promener le lieutenant sur nos épaules, tout autour de la ville, et à jouer avec les petits Birmans, des diablotins dodus, petits, bruns, et jolis comme des amours.
«Quand je fus évacué sur l'Inde pour cause de dysenterie, je dis au lieutenant:
«--Mon lieutenant, vous avez l'étoffe d'un grand homme, mais permettez à un vieux soldat de vous le dire, vous aimez trop à faire la théorie.
«Il me serra la main en disant:
«--Qu'on tire haut, qu'on tire bas, il n'y a pas moyen de vous contenter, Mulvaney. Vous m'avez vu valser à Lungtungpen dans le costume d'un Peau-Rouge sans sa peinture de guerre, et vous prétendez que j'aime trop faire la théorie?
«--Mon lieutenant, que je dis (car j'avais de l'affection pour ce petit), je valserais d'un bout à l'autre de l'enfer avec vous, dans ce costume-là, et tous les camarades aussi.
«Puis, je descendis la rivière dans le bateau plat, en lui laissant ma bénédiction. Puissent les saints la porter où elle doit aller, car c'était un beau et crâne gaillard, ce jeune officier!
«Pour en finir, tout ce que je viens de vous dire fait voir comment on peut tirer parti des soldats de trois ans.
«Est-ce que cinquante vieux soldats auraient pris Lungtungpen dans l'obscurité, comme ça?
«Non: ils auraient vu qu'on risquait d'attraper la fièvre ou de s'enrhumer, sans parler des coups de fusil: deux cents hommes auraient été nécessaires.
«Mais les hommes de trois ans, dans leur ignorance, n'en cherchent pas si long; et là où il n'y a pas de crainte, il n'y a pas de danger.
«Prenez-les jeunes, bourrez-les de nourriture, et, je vous le jure sur l'honneur de ce grand homme de petit Bobs, mettez-les derrière un bon officier, et, même déshabillés, ce ne seront pas seulement des dacoits qu'ils écrabouilleront, ce seront des arrrmées du continent.
«Ils étaient tout nus à la prise de Lungtungpen; et ils prendraient Saint-Pétersbourg en caleçon. Ils en seraient capables, ma parole!
«Voici votre pipe, monsieur, fumez-y lentement du honey dew, après avoir laissé évaporer le goût du tabac de cantine. Mais c'est une mauvaise idée (je vous en remercie tout de même) d'avoir bourré ma blague de votre choosa coupé à la mécanique. Le tabac de cantine, c'est tout comme l'armée: ça vous rend incapable de goûter les friandises.»
Ce disant, Mulvaney reprit son filet à papillons et retourna à la caserne.
LE HANDICAP DE LA CHAÎNE BRISÉE
Tant que le mors tiendra bon, tant que piquera l'éperon, tant que la grande perche oscillera ou que résonnera la cloche du départ; tant qu'il y aura des chevaux à entraîner, à faire courir, les femmes et le vin ne tiendront que la seconde place, pour moi, pour moi, tant qu'un maigre produit de trois ans aura un champ à fouler, une barrière à franchir.
(CHANSON DU G. R.)
Il y a plus de façons de faire courir un cheval d'une manière avantageuse pour votre carnet de courses qu'il n'y en a de lui faire tenir la tête droite.
Certaines gens l'oublient.
Comprenez bien que les courses sont une institution détestable, comme d'ailleurs tout ce qui a pour résultat une perte d'argent.
Dans ce pays-ci, outre cette décadence naturelle, les courses ont cet autre mérite de n'être, pour les deux tiers, qu'une fiction qui n'est jolie que sur le papier.
On se connaît trop mutuellement, pour faire des affaires sérieuses.
Comment tourmenter, persécuter, afficher un homme, alors que vous courtisez sa femme et que vous habitez la même station que lui?
Il vous dit:
--A lundi prochain. Je ne puis payer séance tenante.
Vous répondez:
--C'est entendu, mon vieux.
Et vous vous estimez fort heureux si vous tirez neuf cents roupies d'une créance de deux mille.
De quelque côté qu'on les considère, les courses de l'Inde sont une institution immorale, et, chose pire encore, d'une immoralité coûteuse.
Lorsqu'un homme a besoin de votre argent, il vaudrait mieux qu'il le demandât, ou qu'il fît circuler une liste de souscription, au lieu de jeter de la poudre aux yeux de tout le monde, avec son larrikin[9] d'Australie, son brumby[10] qui n'a pas plus de race que le valet d'écurie, ses deux chumars[11] en bonnets à broderies d'or, ses trois ou quatre poneys d'ekkas[12] aux crinières aussi raides que celles d'un sanglier, et sa demi-vertu de jument à la queue en bâton, qu'on qualifie d'arabe, parce qu'elle a une tache sur l'oeil.
[9] Le larrikin d'Australie, c'est le gavroche, un gavroche mâtiné d'apache qui fait un excellent jockey.
[10] Cheval à demi sauvage.
[11] Valets hindous de basse caste.
[12] Ekka, voiture à un cheval.
Les courses mènent plus vite au shroff[13] qu'aucune autre chose.
[13] Usurier.
Mais si vous êtes dépourvu de conscience et de sentiments, si vous avez de bons poignets, si vous connaissez quelque peu les allures; si vous avez dix ans d'expérience des chevaux et plusieurs milliers de roupies par mois, je crois que vous pourrez arriver de temps à autre à payer les notes de votre maréchal ferrant.
Avez-vous jamais connu «Shackles b. w. g. 15. 1-3/8»? Vilain, dégingandé, avec des oreilles de mulet, le ventre aussi long qu'un montant de porte, les nerfs aussi durs que du fil télégraphique, c'était bien le plus étrange animal qui eût jamais passé sa tête dans une bride.
Il n'appartenait à aucune catégorie définie, car il faisait partie d'une bande à l'oreille fendue qui avait été embarquée sur le Bucéphale à raison de quatre livres dix shillings par tête, pour compléter le fret; à Calcutta il avait été vendu tel quel, dépourvu de toute forme, pour deux cent soixante-quinze roupies.
Les gens, qui perdaient de l'argent sur lui, le qualifiaient de brumby. Mais si jamais cheval eut l'épaule de Harpon et le caractère de Gin, ce fut Shackles.
Son parcours ordinaire était de deux milles.
Il s'entraînait lui-même, se courait, se montait lui-même; si son jockey lui faisait l'affront de vouloir le diriger, il se fâchait aussitôt, et d'un coup de reins, se débarrassait de lui.
Il n'aimait pas qu'on lui donnât des ordres.
A la fin, il fut acheté par un homme qui comprit que si jamais il y avait une course à gagner, elle serait gagnée par Shackles, allant à sa façon, tant que son jockey se tiendrait tranquille.
Cet homme-là avait un jockey nommé Brunt, jeune homme de Perth, en Australie occidentale, et, au moyen d'un fouet d'entraîneur, il enseigna à Brunt la chose qu'il est le plus malaisé d'apprendre à un jockey: se tenir toujours immobile en selle.
Lorsque Brunt se fut bien pénétré de cette vérité, Shackles dévasta le pays.
Aucun poids n'était capable de le retarder sur sa distance ordinaire.
La renommée de Shackles s'étendit depuis Adjmir, dans le sud, jusqu'à Chedputter, au nord.
Il n'y avait pas de cheval comparable à Shackles, tant qu'on le laissait faire à sa tête. Mais il finit par être battu, et l'histoire de son échec ferait pleurer les anges.
A l'extrémité inférieure du champ de courses de Chedputter, juste avant l'angle qui précède la ligne droite, la piste passe tout près de deux vieux tertres de briques, qui servent de clôture à un creux en forme de cheminée évasée.
Le gros bout de cette cheminée est à moins de six pieds des barrières extérieures.
La particularité extraordinaire que présente ce champ de courses réside en ceci: si vous vous tenez à un certain endroit, situé à environ un demi-mille en dedans de la piste, et que vous parliez d'une voix ordinaire, votre voix pénètre dans l'entonnoir entre les tas de briques et y est répétée en écho, mais avec une intonation pleurarde.
Cette particularité fut découverte un matin par un homme qui faisait de l'entraînement avec un ami. Il marqua de deux briques l'endroit où il fallait se placer pour parler, et garda le secret sur sa découverte.
Il n'est pas un seul détail d'une course qui ne doive être retenu, dans un pays où les rats sont capables de causer des ravages dans une portée d'éléphants, et où les propriétaires qui font courir disposent les obstacles au profit de leurs écuries.
Cet homme faisait courir une jument élevée à la campagne, une vraie créature fée, longue, à grandes foulées, très haute, qui avait un caractère de démon, mais l'allure d'un séraphin qui plane, avec un pas rasant, glissant.
Par un délicat hommage à mistress Reiver[14], on avait donné à cette jument le nom de: Lady Regula Baddun[15], ou, en abrégé, Regula Baddun.
[14] Voir, dans les Simples Contes des Collines, la nouvelle intitulée: Le Sauvetage de Pluffles.
[15] Baddun, prononciation familière de the bad one: la mauvaise ou la méchante.
Brunt, le jockey de Shackles, était un garçon de très bonne conduite, mais dont les nerfs avaient été ébranlés. Il avait débuté dans des courses d'obstacles à Melbourne, où un certain nombre de propriétaires d'écuries méritaient d'être lynchés.
C'était un des rares jockeys qui eussent échappé à cette terrible boucherie de la Coupe de Maribyrnong, dont il vous souvient peut-être.
Les murs étaient des remparts à la façon coloniale: ils étaient faits de poteaux de jarrah[16] enfoncés par la pointe dans de la maçonnerie, et fortifiés par des arcs-boutants aussi solides que des contreforts d'église. Une fois lancé, un cheval devait sauter ou tomber: il lui était impossible de tourner.
[16] Sorte d'eucalyptus.
Dans la Coupe de Maribyrnong, douze chevaux étaient serrés ensemble au second mur. Chapeau Rouge, qui tenait la tête, tomba d'un côté, et entraîna la chute du Gled; le peloton arriva par derrière, de sorte que l'espace entre les deux ailes ne fut bientôt plus qu'une masse sanglante qui s'agitait, ruait, criait.
Quatre jockeys furent emportés morts, trois étaient grièvement blessés, et Brunt était de ce nombre.
Il racontait de temps à autre l'affaire de Maribyrnong, et, quand il arrivait à l'instant où Whalley, montant Chapeau Rouge, dit, pendant que la jument s'abattait sous lui: «Dieu ait pitié de moi! je suis perdu!» au moment même où Assieds-toi là et Loutre Blanche, tombant sur le pauvre Whalley, l'écrasèrent, et où la poussière cacha une infernale mêlée d'hommes et de chevaux, personne ne s'étonnait que Brunt eût renoncé aux courses d'obstacles et, en même temps, à l'Australie.
Le propriétaire de Regula Baddun savait cette histoire par coeur.
Brunt la racontait sans jamais y rien changer: il n'avait pas d'éducation.
Shackles vint une année aux courses d'automne de Chedputter, et son propriétaire se promena partout, narguant les sportsmen de Chedputter, en général, si bien qu'ils finirent par aller trouver en corps le secrétaire honoraire, pour lui dire:
--Désignez des handicapeurs, et organisez une course de façon qu'elle démolisse Shackles et qu'elle donne une leçon d'humilité à son propriétaire.
Les Districts s'insurgèrent contre Shackles et envoyèrent ce qu'ils avaient de mieux: le Merle qu'on estimait capable de couvrir son mille en une minute 53 secondes; Pétard, produit d'un haras, entraîné par un régiment de cavalerie qui se connaissait en entraînement; Gringalet, l'agneau du 75e; Bobolink, l'orgueil de Peshawar, et bon nombre d'autres.
On donna à cette course-là le nom de Handicap de la chaîne brisée, parce qu'elle avait pour but de démolir Shackles[17]. Les handicapeurs accumulèrent les poids, la caisse donna huit cents roupies, et la distance fut le parcours de toute la piste pour tous les chevaux.
[17] Il convient de rappeler ici que shackle, en anglais, veut dire chaîne.
Le propriétaire de Shackles dit:
--Vous pouvez arranger la course en ne tenant compte que de Shackles. Tant que vous ne l'aurez pas enterré sous des couvertures pour le surcharger, je ne m'inquiète pas.
Le propriétaire de Regula Baddun dit:
--Je sacrifie ma jument pour faire marcher le Merle. La distance de Regula est de douze cents yards: alors elle se couchera et mourra. Le Merle en fera autant, car son jockey n'entend rien à une course d'attente.
Mais c'était là un mensonge, car Regula avait été entraînée pendant deux mois à Dehra, et ses chances étaient bonnes, toujours en supposant que Shackles se romprait un vaisseau ou que Brunt ferait un mouvement pendant la montée.
Il y eut un bel élan pour les paris. On plaça huit mises de mille roupies sur le Handicap de la chaîne brisée, et le Pionnier, dans un article, déclara «qu'il y avait plusieurs favoris». Pour tout dire, les divers groupes étaient enthousiastes de leurs chevaux respectifs, car les handicapeurs s'étaient acquittés habilement de leur tâche.
Le secrétaire honoraire s'était enroué à parler dans le tapage. La fumée des cigares et le bruit des cornets à dés étaient tels qu'on eût dit la fumée et le bruit d'un feu de file.
Dix chevaux partirent bien en ligne et le propriétaire de Regula Baddun, au trot de son vieux cheval, gagna un endroit situé dans l'intérieur du champ de courses, et où deux briques avaient été jetées.
Il se tourna de façon à faire face aux tas de briques à l'extrémité inférieure du champ et attendit.
Les détails de la course se trouvent dans le Pionnier.
A la fin du premier mille, Shackles se détacha du peloton, tout à fait sur le côté, tout prêt à contourner l'angle, à se rendre maître du mors, et à filer droit, avant que les autres se fussent doutés qu'il les avait quittés.
Brunt était en selle, immobile, parfaitement heureux, et prêtant l'oreille au drum! drum! drum! que faisaient derrière lui les sabots, sachant qu'au bout de vingt autres foulées, Shackles ferait une longue inspiration et parcourrait le dernier demi-mille comme s'il eût été le «Hollandais volant[18]».
[18] Vaisseau fantôme qui, d'après une légende maritime anglaise, hantait les parages du Cap de Bonne Espérance.
Comme Shackles raccourcissait le pas pour contourner l'angle,--il était alors juste au niveau des tas de briques,--Brunt entendit, à travers le vent qui sifflait à ses oreilles, une voix lamentable, éplorée, qui partait du dehors et disait:
--Dieu ait pitié de moi, je suis perdu!
Dans le temps d'une seule foulée, Brunt revit l'affreux pêle-mêle du champ de courses de Maribyrnong, tressaillit violemment sur sa selle et jeta un hurlement d'effroi.
Ce mouvement mit ses éperons en contact avec les flancs de Shackles, et ce cri blessa les sentiments de Shackles.
Il ne pouvait s'arrêter court, mais il mit les quatre pieds à terre, fit une glissade d'environ cinquante mètres; puis, d'un air très grave et très posé, il se débarrassa, par une ruade, de Brunt qui n'était plus qu'une loque tremblante, terrifiée, pendant que Regula Baddun venait se placer, encolure contre encolure avec Bobolink, que tous deux prenaient la piste droite et gagnaient d'une demi-tête. Pétard étant mauvais troisième.
Le propriétaire de Shackles, dans la tribune, essayait de se persuader que sa lorgnette le trompait.
Quant au propriétaire de Regula Baddun, qui attendait à côté des deux briques, il poussa un gros soupir de soulagement et regagna au trot la tribune.
En engagements et en paris, il avait gagné environ quinze mille roupies.
Ce fut bien le Handicap de la chaîne brisée. Il brisa les reins à presque tous ceux qui y avaient pris part, et il faillit briser le coeur du propriétaire de Shackles.
Ce dernier alla interviewer Brunt.
Le jockey gisait livide, pantelant d'effroi, à l'endroit même où il avait fait la culbute. On eût dit qu'il était indifférent au crime d'avoir perdu la course. Tout ce qu'il savait, c'était que Whalley l'avait appelé, que cet appel était un avertissement, et dût-on le couper en deux, il ne monterait jamais plus.
Ses nerfs étaient ébranlés pour toujours.
Il ne demandait à son maître qu'une chose: de lui donner une bonne raclée et de le laisser aller.
Il n'était bon à rien, disait-il. Son maître lui donna congé et il s'en retourna au paddock en se dissimulant, blanc comme plâtre, les lèvres bleues, les genoux flageolants.
Dans le paddock, on l'injuria grossièrement, mais Brunt ne s'en aperçut guère.
Il reprit ses vêtements et sa canne et s'en alla sur la route, toujours tremblant de frayeur, toujours répétant: «Dieu ait pitié de moi! je suis perdu!» et, autant que je sache et que je croie, il disait la vérité.
Vous savez maintenant comment fut couru et gagné le Handicap de la chaîne brisée. Naturellement vous n'en croirez rien! Vous prêteriez foi à n'importe quel conte ayant trait aux visées de la Russie sur l'Inde, ou bien aux recommandations de la Commission monétaire, mais ce petit morceau de simple vérité vous paraît beaucoup trop dur à avaler.
HORS DU CERCLE
L'amour ne tient pas compte de la caste, non plus que le sommeil d'un lit cassé. J'allai en quête de l'amour et je me perdis.
(PROVERBE HINDOU.)
Il faut, quoi qu'il arrive, rester dans sa caste, sa race, son milieu. Que les Blancs aillent aux Blancs, que les Noirs aillent aux Noirs!
Alors, si l'on a des ennuis, ils ne sortent pas du cours ordinaire des événements. Ils n'ont rien de soudain, d'étrange, d'insoupçonné.
Ceci est l'histoire d'un homme qui franchit délibérément les frontières protectrices de la société comme il faut de tous les jours, et qui en fut cruellement châtié.
Dans le premier cas, il sut trop de choses; dans le second, il en vit trop. Il s'intéressa de trop près à la vie indigène, mais il ne recommencera jamais plus.
Tout au coeur de la cité, derrière le bustee[19] de Jitha Megji, se trouve la ruelle d'Amir Nath, qui se termine en impasse par un mur percé d'une seule fenêtre grillée.
[19] Faubourg.
A l'extrémité de cette ruelle il y a une grande étable à vaches, et les murs qui donnent sur les deux côtés de l'impasse n'ont aucune fenêtre.
Ni Suchet Singh, ni Gaur Chand n'approuvent que leurs femmes jettent un coup d'oeil sur le monde extérieur.
Si Durga Charan avait été de leur opinion, il serait plus heureux aujourd'hui, et la petite Bisesa serait en état de pétrir son pain elle-même.
De sa chambre, elle pouvait regarder, par la fenêtre grillée, dans l'étroite et sombre ruelle où le soleil ne pénétrait jamais, où les buffles se roulaient dans la boue bleue.
Elle était veuve, âgée d'environ quinze ans.
Nuit et jour elle priait les dieux de lui envoyer un amoureux, car elle n'approuvait pas la vie solitaire.
Un jour, l'homme,--il se nommait Tréjago,--vint dans l'impasse d'Amir Nath, en se promenant sans but; après avoir dépassé les buffles, il trébucha contre un gros tas d'herbages pour les bestiaux.
Alors, il vit que la ruelle finissait en piège et il entendit un petit rire derrière la fenêtre grillée.
C'était un joli petit rire; Tréjago, sachant que pour tous les usages pratiques, les antiques Mille et une Nuits sont de bons guides, s'avança vers la fenêtre et murmura cette strophe du Chant d'amour de Har Dyal qui commence ainsi:
Un homme peut-il se tenir debout devant la face nue du soleil, ou un amant en présence de sa bien-aimée?
Si mes pieds se dérobent sous moi, ô coeur de mon coeur, dois-je être blâmé, parce que la splendeur de ta beauté m'aveugle?
Alors un léger tintement de bracelets féminins se fit entendre derrière la grille, et une voix menue continua par le cinquième vers:
Hélas! hélas! la Lune peut-elle parler au Lotus de son amour, quand la porte des deux est fermée, et que se rassemblent les nuages chargés de pluie?
On a pris ma bien-aimée, et on l'a poussée vers le nord, avec les chevaux de bât.
Il y a des chaînes de fer à ces pieds qui étaient posés sur mon coeur.
Avertis les archers de se tenir prêts...
La voix se tut soudain, et Tréjago sortit de l'impasse d'Amir Nath, en se demandant qui avait bien pu trouver si exactement la suite du Chant d'amour d'Har Dyal.
Le lendemain, comme il se rendait en voiture à son bureau, une vieille femme lança un paquet dans son dog-cart.
Le paquet contenait la moitié d'une pendeloque de verre brisée, une fleur de dhak rouge sang, une pincée de bhusa ou foin pour les bestiaux, et onze cardamomes.
Ce paquet était une lettre, non point une lettre grossièrement compromettante, mais une innocente, une inintelligible lettre d'amour.
Tréjago en savait beaucoup trop long là-dessus, comme je l'ai dit.
Il serait préférable qu'aucun Anglais ne sût traduire les lettres symboliques. Mais Tréjago étala toutes ces futilités sur le couvercle de son pupitre et se mit à les interpréter.
Dans l'Inde entière, une pendeloque en verre brisée signifie une veuve, parce que, à la mort du mari, on brise les bracelets que sa femme porte à son poignet.
Tréjago comprit le sens de ce petit morceau de verre.
La fleur de dhak s'interprète diversement: «désirer», «venir», «écrire», «danger», suivant les objets dont elle est accompagnée.
Une cardamome signifie «jalousie», mais quand un objet quelconque est en double dans une lettre d'amour, il perd son sens symbolique et ne représente plus qu'un nombre indiquant le temps; s'il y est joint de l'encens, du caillé, du safran, c'est une indication de lieu.
Dès lors le message s'interprétait ainsi: «Une veuve,--fleur de dhak, et bhusa,--à onze heures.»
La pincée de bhusa mit Tréjago sur la piste.
Il sentit--cette sorte de lettre comporte une bonne dose d'intuition--que le bhusa était une allusion au gros tas d'herbages à bestiaux sur lequel il avait trébuché dans la ruelle d'Amir Nath, que le message devait venir de la personne qu'il avait entendue derrière le grillage, et qu'elle était veuve.
En somme, le message était ainsi conçu:
«Une veuve, dans la ruelle où se trouve le tas de bhusa, vous prie de venir à onze heures.»
Tréjago jeta tous les débris dans l'âtre et se mit à rire.
Il savait qu'en Orient les hommes ne font point l'amour sous des fenêtres à onze heures du matin, et que les femmes ne donnent pas leurs rendez-vous une semaine à l'avance.
Aussi, cette même nuit, à onze heures, alla-t-il dans la ruelle d'Amir Nath, enveloppé d'un boorka, manteau qui sert aux hommes comme aux femmes.
Dès que les gongs de la cité eurent sonné l'heure, la petite voix derrière le grillage reprit le Chant d'amour de Har Dyal, au passage où la jeune fille panthan implore le retour de Har Dyal.
Dans l'original, c'est une romance vraiment jolie; dans une traduction, vous ne retrouverez pas son accent plaintif.
En voici une version approximative:
Seule, sur les toits, je me tourne vers le nord, et j'épie l'éclair dans le ciel, l'éclat de ta marche dans le nord. Reviens à moi, ô bien-aimé, ou je meurs!
Au-dessous de moi s'étend le bazar endormi; bien loin, bien loin, s'allongent les chameaux fatigués, les chameaux et les captifs de ta razzia. Reviens à moi, ô bien-aimé, ou je meurs!
La femme de mon père est vieille, aigrie par les années, et je suis la servante à tout faire dans la maison de mon père; le chagrin est mon pain et les larmes sont ma boisson. Reviens à moi, ô bien-aimé, ou je meurs!
Quand la chanteuse se tut, Tréjago s'avança jusque sous le grillage et murmura:
--Me voici.
Bisesa était agréable à voir.
Cette nuit fut le début d'une foule de choses étranges et d'une vie en partie double si compliquée, qu'aujourd'hui Tréjago se demande s'il n'a pas été le jouet d'un rêve.
Bisesa,--à moins que ce ne fût la vieille servante qui avait jeté la lettre symbolique,--avait descellé le lourd grillage d'entre les briques du mur, de sorte que la fenêtre glissait en dedans, ne laissant plus qu'une ouverture carrée de simple maçonnerie par où pouvait grimper un homme de quelque agilité.
Pendant la journée, Tréjago accomplissait sa monotone besogne de bureau, ou bien il faisait sa toilette et rendait visite aux dames anglaises de la station, en se demandant pendant combien de temps elles consentiraient à le connaître, si elles apprenaient l'existence de la pauvre petite Bisesa.
Le soir, quand la ville était endormie, il partait couvert d'un boorka malodorant. Il arpentait le quartier qui est derrière le bustee de Jitha Megji, tournait brusquement pour entrer dans l'impasse d'Amir Nath, entre les bestiaux endormis et les murs nus. Et enfin, c'était Bisesa, et le bruit de la respiration profonde et régulière des vieilles femmes qui dormaient à la porte de la chambrette pauvrement meublée que Durga Charan avait réservée à la fille de sa soeur.
Qui était Durga Charan, et que faisait-il?
Tréjago ne s'en informa jamais.
Comment ne fut-il point découvert et poignardé? Il ne songea à se le demander que quand sa folie fut passée, et que Bisesa...
Mais ceci viendra plus loin.
Bisesa avait un charme infini pour Tréjago.
Elle était aussi ignorante qu'un oiseau; les idées biscornues qu'elle se faisait des choses du monde extérieur, d'après les rumeurs qui arrivaient jusqu'à sa chambre, amusaient Tréjago presque autant que les efforts qu'elle faisait, en zézayant, pour prononcer son nom de Christophe.
La première syllabe était déjà au-dessus de ses moyens.
Elle faisait de petits gestes drôles et jolis avec ses mains roses, comme si elle eût voulu jeter ce nom.
Puis, s'agenouillant devant Tréjago, elle lui demandait, exactement de la même façon qu'eût fait une Anglaise, s'il était bien sûr de l'aimer.
Tréjago jurait qu'il l'aimait plus que tout au monde.
Et c'était vrai.
Après un mois de cette folie, les exigences de son autre vie obligèrent Tréjago à témoigner des attentions particulières à une dame de sa connaissance.
Vous pouvez être certain que n'importe quel fait de ce genre est relevé et discuté, non seulement par les gens de votre propre race, mais encore par cent cinquante indigènes.
Tréjago dut se promener avec cette dame et causer avec elle à la musique.
Il dut faire avec elle une ou deux promenades en voiture. Il n'eut pas un instant l'idée que cela pouvait avoir quelque influence sur sa vie secrète, qui lui était la plus chère.
Mais les nouvelles volèrent de la façon mystérieuse que l'on connaît, de bouche en bouche, jusqu'au jour où la duègne de Bisesa l'apprit et en parla à Bisesa.
La petite fut si troublée qu'elle fit tout de travers sa besogne domestique, et qu'en conséquence la femme de Durga Charan la battit.
Une semaine plus tard, Bisesa reprocha ce flirt à Tréjago.
Elle n'entendait rien aux nuances et parlait à coeur ouvert.
Tréjago en rit. Bisesa battit le sol de ses petits pieds, de ses pieds menus, aussi légers que des fleurs de soucis, et qui auraient tenu dans une main d'homme.
La plus grande partie de ce qu'on a écrit sur la passion et l'élan impulsif chez la femme orientale est exagéré et compilé de seconde main; pourtant il y a là un peu de vérité; quand un Anglais le découvre, cela le stupéfie autant que pourrait le faire une passion dans sa propre existence.
Bisesa eut des crises de rage. Elle tempêta, et finalement menaça de se tuer si Tréjago ne renonçait pas sur-le-champ à la memsahib qui était venue se mettre entre eux.
Tréjago voulut s'expliquer, lui montrer qu'elle ne comprenait pas la situation à un point de vue occidental.
Bisesa se redressa et dit simplement:
--Je ne la comprends pas. Tout ce que je sais, le voici: c'est qu'il n'est pas bien que je vous aie aimé plus que mon propre coeur, sahib. Vous êtes un Anglais. Je ne suis qu'une fille noire (elle était plus blonde que l'or en barre de la Monnaie) et la veuve d'un homme noir.
Alors elle sanglota et ajouta:
--Mais sur mon âme et sur l'âme de ma mère, je vous aime. Il ne vous arrivera jamais malheur, quoi qu'il puisse advenir de moi.
Tréjago raisonna la fillette, et fit de son mieux pour la calmer, mais elle paraissait troublée au delà des limites raisonnables.
La seule chose qui pût la satisfaire, c'était la rupture de toutes relations entre eux.
Il fallait qu'il la quittât sur-le-champ.
Il partit.
Comme il se laissait tomber par la fenêtre, elle lui baisa deux fois le front et il s'en retourna chez lui tout rêveur.
Une semaine, puis trois se passèrent, sans qu'il entendît parler de Bisesa.
Tréjago, trouvant que la rupture avait déjà trop duré, retourna pour la cinquième fois à la ruelle d'Amir Nath, espérant que ses coups frappés au grillage mobile amèneraient une réponse.
Il ne fut pas déçu.
La lune était nouvelle.
Un rayon de lumière tombait dans la ruelle d'Amir Nath et sur le grillage qu'on retira dès que Tréjago eut frappé. Du fond des ténèbres, Bisesa lui tendit ses bras qu'éclaira en plein le clair de lune:
Les deux mains avaient été tranchées aux poignets et les moignons étaient presque cicatrisés.
Puis, comme Bisesa penchait sa tête entre ses bras et sanglotait, quelqu'un qui se trouvait dans la chambre poussa un grognement pareil à celui d'une bête fauve, et une lame,--couteau, épée ou lance,--vola comme un trait vers le boorka de Tréjago.
Le coup manqua le corps, mais entama un des muscles de l'aine, blessure qui fit boiter Tréjago légèrement pendant toute sa vie.
Le grillage fut remis en place, et aucun signe ne partit de la maison.
Il ne restait plus que la bande de lumière lunaire sur la haute muraille et, en arrière, la noirceur des ténèbres dans la ruelle d'Amir Nath.
Le premier souvenir de Tréjago, quand il eut exhalé sa fureur à grands cris entre ces murs impitoyables, c'est qu'il se retrouva près du fleuve à la pointe du jour, qu'il jeta son boorka et rentra tête nue chez lui.
Quelle tragédie s'était passée?
Bisesa avait-elle, dans un moment de désespoir irraisonné, tout raconté? Ou bien l'intrigue avait-elle été découverte? Lui avait-on arraché des aveux par la torture?
Durga Charan connaissait-il son nom?
Qu'advint-il de Bisesa?
Tout cela, Tréjago l'ignore encore aujourd'hui.
Il était arrivé quelque chose d'horrible, et l'idée de ce qu'avait pu être cette chose-là revient de temps à autre à l'esprit de Tréjago, la nuit, et lui tient compagnie jusqu'au matin.
Une particularité de l'histoire, c'est que Tréjago ne sait pas où se trouve la façade de la maison de Durga Charan.
Peut-être donne-t-elle sur une cour commune à deux ou trois autres maisons; ou peut-être se trouve-t-elle derrière une des portes du quartier de Jitha Megji.
Tréjago ne saurait le dire.
Il lui est impossible de retrouver Bisesa, la pauvre petite Bisesa. Il l'a perdue dans cette cité où chaque maison est aussi gardée, aussi impénétrable que la tombe, et l'ouverture grillée qui donne sur la ruelle d'Amir Nath a été murée.
Mais Tréjago va régulièrement dans le monde et il y est regardé comme un homme très respectable.
Il ne présente aucun trait particulier, si ce n'est une certaine raideur de la jambe droite, due à une foulure qu'il s'est faite en montant à cheval.
DANS L'ERREUR
On brûlait un corps sur le sable; la lumière se répandait fort loin. Elle servait de phare aux bateaux oscillants qui venaient de Zanzibar. Esprit du feu, en quelque lieu que s'élèvent tes autels, tu es la lumière qui sert de guide à nos yeux.
(CHANSON DE BATELIER À SALSETTE.)
On peut encore avoir quelque espoir quand un homme s'enivre en public, d'une façon tapageuse, et cela plus souvent que de raison. Mais il faut désespérer de celui qui boit en se cachant, seul chez lui, de celui qu'on ne voit jamais boire.
Voilà la règle.
Il doit donc y avoir une exception pour la confirmer.
Le cas de Moriarty était cette exception.
Il était ingénieur civil, et le gouvernement avait eu l'extrême attention de le placer tout seul dans un lointain district, où il ne pouvait causer qu'avec les indigènes, et où il avait beaucoup de besogne.
Il s'acquitta fort bien de sa tâche pendant quatre années de vie solitaire, mais il contracta le vice de boire en secret, tout seul, de sorte que, lorsqu'il revint du désert, il avait l'air plus vieilli, plus usé, plus égaré que ne l'eût fait présumer la vie funèbre qu'il avait menée.
Vous connaissez le dicton: un homme qui a passé plus d'un an seul, dans la jungle, n'a plus, jusqu'à la fin de ses jours, l'esprit tout à fait sain.
Les gens mettaient les façons étranges et bourrues de Moriarty sur le compte de la solitude, et selon eux, cela prouvait que le gouvernement gâtait l'avenir de ses meilleurs serviteurs.
Moriarty avait jeté les bases de son excellente réputation en construisant des ponts, des digues, des poutres en fer. Mais toutes les nuits de la semaine, il savait qu'il ruinait cette réputation en absorbant du Trois Étoiles, du Christopher, de petites rasades de liqueurs et d'autres poisons de cette sorte.
Il avait une constitution saine et un cerveau vigoureux, sans quoi il n'y aurait pas tenu et serait mort dans son district perdu, comme un chameau malade.
C'est ce qu'avaient fait avant lui des gens qui lui étaient supérieurs.
Le gouvernement l'envoya à Simla, après l'avoir rappelé du district, et il s'y rendit dans l'intention de solliciter un poste qui se trouvait alors vacant.
Cette saison-là, mistress Reiver,--que vous n'avez peut-être pas oubliée,--était à l'apogée de sa puissance, et bien des hommes subissaient son joug.
On a déjà dit de mistress Reiver, dans un autre récit, tout le mal qu'on peut dire d'elle.
Moriarty était d'une solide carrure, beau garçon, très tranquille, et il mettait un empressement fébrile à plaire aux gens quand il n'était point absorbé dans ses pensées.
Il sursautait facilement à un bruit soudain, ou quand on lui adressait la parole sans préambule; à dîner, quand vous le regardiez boire son verre d'eau, vous pouviez observer, dans sa main, un léger tremblement. Mais on mettait tout cela sur le compte de la nervosité; le monotone, le constant «encore un peu» et «encore un peu», prononcé dans sa chambre, quand il s'y trouvait seul, était ignoré de tous: chose miraculeuse, quand on sait à quel point tous les détails de la vie privée sont ici du domaine public.
Moriarty ne fut point englobé dans le cercle qui entourait mistress Reiver, car il n'eût point été, là, dans son élément, mais il n'en subit pas moins le pouvoir de cette dernière.
Il tomba à genoux devant elle et la regarda comme une déesse.
Cela venait de ce que, tout frais sorti de la jungle, il tombait dans une grande ville.
Il ne savait pas réduire les choses à leur juste proportion, ni les voir telles qu'elles étaient.
Mistress Reiver étant froide et dure, il la déclarait imposante, pleine de dignité.
Comme elle n'avait pas de cervelle et ne savait pas causer avec esprit, il la disait réservée et timide.
Timide, mistress Reiver!
Parce qu'elle ne méritait l'estime ni le respect de personne, il la respectait de loin et lui reconnaissait toutes les vertus de la Bible, et la plupart de celles qui se trouvent dans Shakespeare.
Ce gros homme, sombre, distrait, si nerveux quand il entendait un cheval trotter derrière lui, était devenu le satellite de mistress Reiver, et il rougissait de plaisir quand elle lui disait un mot ou deux.
Son admiration était rigoureusement platonique; les autres femmes elles-mêmes le voyaient et en convenaient.
Il ne sortait jamais dans Simla, de sorte qu'il n'entendait rien dire contre son idole.
C'était tout ce qu'il fallait.
Mistress Reiver ne lui accordait aucune attention particulière.
Elle ne voyait en lui qu'un nouvel admirateur à inscrire sur l'interminable liste de ses conquêtes.
Elle allait de temps à autre faire une promenade avec lui, rien que pour montrer qu'il était sa chose, et qu'elle pouvait le revendiquer.
Moriarty faisait sans doute presque tous les frais de la conversation, car mistress Reiver n'avait pas grand'chose à dire à un homme d'un tel niveau, et le peu qu'elle disait n'aurait pu être de grand profit.
Ce à quoi croyait Moriarty, et cela pour de bonnes raisons, c'était à l'influence qu'exerçait sur lui mistress Reiver. Convaincu de cela, il entreprit sérieusement de se défaire du seul vice qu'il se connût.
Il dut éprouver des sensations toutes particulières au cours de cette lutte, mais il ne les a jamais décrites.
Parfois, il s'abstenait pendant toute une semaine de tout ce qui n'était pas de l'eau. Puis, par un jour de pluie, quand personne ne l'avait invité à dîner, quand il avait un grand feu dans sa chambre et qu'il s'y trouvait très confortablement installé, il restait chez lui, s'offrait une nuit entière de petites rasades, tout en bâtissant des plans pour s'amender, et finissait par se jeter sur son lit, complètement ivre.
Le lendemain matin, il avait mal aux cheveux.
Certain soir, la catastrophe se produisit.
Il avait l'esprit troublé par les efforts qu'il faisait pour «se rendre digne de l'amitié» de mistress Reiver.
Les dix derniers jours s'étaient fort mal passés et il reçut tout l'arriéré de deux ans et neuf mois de petites rasades, sous la forme d'un accès de delirium tremens d'un caractère atténué.
La crise commença par de la dépression, des idées de suicide se manifestant par sauts et par bonds, par de l'hystérie, pour finir par des propos absolument délirants.
A voir le pauvre Moriarty assis dans sa chaise devant le feu, à le voir aller et venir par la chambre, déchiquetant un mouchoir en petits morceaux, vous auriez cru qu'il pensait réellement à mistress Reiver car, dans ses divagations, il parlait d'elle et de sa propre chute, tout en entremêlant quelques calculs de mécanique à l'écheveau de ses idées.
Il parlait, parlait, parlait, d'une voix sèche, basse, s'adressant à lui-même, et rien ne pouvait l'arrêter.
Il semblait se douter que quelque chose allait de travers.
A deux reprises, il fit un effort pour se maîtriser et pour parler raisonnablement au docteur, mais aussitôt son esprit se dérobait à tout contrôle, et il reprenait son monologue à voix basse, recommençant l'histoire de ses ennuis.
C'est chose terrible que d'entendre un gros homme babiller comme un enfant sur toutes ces sortes de choses qu'un homme garde ordinairement pour lui et renferme au plus profond de son coeur.
Moriarty exhiba ainsi le contenu de son âme au profit de quiconque se trouvait dans la pièce, depuis dix heures et demie ce soir-là jusqu'à deux heures trois quarts le lendemain matin.
Par ce qu'il débita, on put juger quelle énorme influence mistress Reiver exerçait sur lui, et combien il se sentait profondément déchu.
On ne saurait évidemment rapporter ici ce qu'il murmura, mais ce fut chose instructive, car cela montrait combien il se trompait dans ses évaluations.
· · ·
Quand la crise fut dissipée, et que ses rares amis se furent apitoyés sur l'accès de fièvre de la jungle qui l'avait mis si bas, Moriarty fit un grand serment à part lui, et recommença à sortir avec mistress Reiver pour toute la durée de la saison, l'adorant d'une façon discrète et respectueuse, comme un ange du ciel.
Plus tard, il s'adonna aux promenades à cheval sur de vrais chevaux et non des rosses de louage.
C'était une preuve certaine qu'il s'amendait, et vous pouviez fermer bruyamment une porte derrière lui sans le faire bondir et lui couper la respiration.
C'était encore là un motif d'espoir.
Comment tint-il son serment, et combien cela lui coûta-t-il dans les premiers temps, personne ne le sait.
Il vint certainement à bout de la tâche la plus ardue que puisse s'imposer un homme qui a bu avec excès. En déjeunant, il prenait son brandy et soda et son vin, mais il ne buvait jamais seul, et ne buvait jamais au point d'être à la merci de ce qu'il avait bu.
Un jour, il conta l'histoire de sa grande épreuve à un ami intime, disant qu'il devait son salut à «l'influence d'une pure et honnête femme, d'un ange, pour tout dire».
Son auditeur, surpris d'entendre dire quelque chose d'élogieux sur le compte de mistress Reiver, éclata de rire; ce rire lui coûta l'amitié de Moriarty.
Et Moriarty, qui aujourd'hui est marié avec une femme dix mille fois meilleure que mistress Reiver, à une femme convaincue que nul homme au monde n'est aussi bon, aussi intelligent que son mari,--Moriarty, donc, mourra en déclarant sous serment que mistress Reiver l'a sauvé de sa perdition dans ce monde et dans l'autre.
Personne ne crut un seul instant qu'elle avait eu connaissance du vice de Moriarty.
Si elle l'avait su, elle lui aurait brusquement tourné le dos, elle l'aurait repoussé avec mépris, et aurait fait part de sa découverte à tous ses amis. Pas un de ceux qui la connaissaient n'avait le moindre doute à ce sujet.
Moriarty la prit pour ce qu'elle ne fut jamais, et cette illusion le sauva.
Le résultat fut exactement le même que si elle avait été en toute chose telle qu'il se l'imaginait.
Mais il reste à savoir quelle part mistress Reiver pourra réclamer dans le salut de Moriarty, lorsqu'elle sera appelée elle-même à rendre ses comptes.
UNE ESCROQUERIE FINANCIÈRE
Il buvait des liqueurs fortes et son langage était grossier; il achetait des effets et évitait de les payer; il «collait» des chevaux aux jeunes naïfs et il gagnait d'une façon suspecte aux concours athlétiques. Puis, entre un vice et une folie, il se cachait pour faire de bonnes actions, et pour les cacher, il mentait.
LE MESS.
Si Reggie Burke était actuellement dans l'Inde, il serait fort mécontent qu'on racontât cette histoire; mais il est à Hong-Kong, il ne la lira point, et on ne risque rien à la redire.
Reggie Burke est l'auteur de cette grande escroquerie, dont fut victime la banque du Sind et de Sialkote.
Il était gérant d'une succursale du Haut Pays.
C'était un homme doué d'un grand sens pratique, et connaissant à fond le mécanisme du prêt aux indigènes et des assurances.
Il savait mener de front les frivolités de l'existence et les devoirs de sa profession et s'en tirait fort bien.
Reggie Burke montait tous les chevaux qui consentaient à se laisser monter, dansait avec autant de grâce qu'il montait, et on avait recours à lui chaque fois qu'on organisait quelque divertissement à la Station.
Ainsi qu'il le disait lui-même, ainsi que bon nombre de gens s'en aperçurent à leur grande surprise, il y avait deux Burke, également à votre service. D'abord Reggie Burke, de quatre à dix, prêt à n'importe quoi, depuis une partie sur le gymkhana[20] par temps chaud jusqu'à un pique-nique à cheval, et de dix à quatre, M. Reginald Burke, gérant de la succursale de la banque du Sind et de Sialkote.
[20] Stade, terrain de sports.
Vous pouviez jouer au polo avec lui dans l'après-midi, et l'entendre s'exprimer en termes nets sur le compte d'un mauvais joueur; vous pouviez aussi aller le voir, le lendemain, pour négocier un emprunt de deux mille roupies sur une police d'assurance de cinq mille livres, dont les primes déjà payées s'élèvent à quatre-vingts livres.
Il vous reconnaissait, mais vous aviez quelque peine à le reconnaître.
Les directeurs de la banque,--elle avait son siège central à Calcutta, et les avis de son directeur général avaient du poids auprès du gouvernement,--choisissaient leurs hommes avec soin.
Ils avaient soumis Reggie à une épreuve, à un entraînement des plus sévères. Ils avaient en lui autant de confiance qu'un directeur général peut en témoigner aux directeurs de ses succursales.
Vous verrez vous-même si cette confiance était mal placée.
La succursale de Reggie était située dans une Station importante, et comportait le personnel habituel: le gérant, le comptable,--tous deux Anglais,--un caissier, et une foule d'employés indigènes, sans compter, le soir, les patrouilleurs de la police devant la porte.
La besogne courante, pour cette banque située dans un pays riche, consiste en hoondi[21] et en prêts de toutes sortes.
[21] Lettres de change.
Un imbécile est incapable de s'assimiler ce genre d'affaires.
Un homme intelligent, qui ne fréquenterait pas ses clients, qui ne connaîtrait pas leurs affaires par le menu, serait pire qu'un imbécile.
Reggie était un homme de figure jeune, rasé de près, à l'oeil vif; rien ne pouvait lui troubler l'esprit, sinon un gallon du madère des Artilleurs.
Un jour, à un grand dîner, il annonça incidemment que les directeurs lui avaient expédié d'Angleterre une curiosité naturelle pour son service de comptabilité.
Il avait parfaitement raison.
M. Silas Riley, comptable, était un animal des plus curieux. C'était un naturel du Yorkshire, long, dégingandé, osseux, tout pétri de ce sauvage amour-propre qui ne fleurit que dans le meilleur des comtés anglais.
Le terme d'arrogance serait trop doux pour exprimer l'attitude mentale de M. Riley. Il avait mis sept ans à conquérir la fonction de caissier dans une banque de Huddersfield, et toute son expérience se bornait aux manufactures du nord.
Peut-être aurait-il mieux réussi du côté de Bombay, où l'on se contente d'un demi pour cent de profit et où l'argent est bon marché. Il ne valait rien pour l'Inde Supérieure, pour une province à blé, où il faut une forte tête et une certaine souplesse d'imagination pour arriver à un bilan satisfaisant.
Riley avait l'esprit singulièrement étroit en affaires, et, nouveau venu dans le pays, il ignorait totalement que la banque, dans l'Inde, diffère absolument de ce qu'elle est dans la métropole.
Comme la plupart des gens intelligents qui sont fils de leurs oeuvres, il avait une grande simplicité de jugement et s'était imaginé, pour une raison ou pour une autre, d'après les termes de courtoisie banale dont on s'était servi dans sa lettre d'engagement, que les directeurs l'avaient choisi à cause de ses mérites particuliers et exceptionnels et qu'ils faisaient grand cas de lui. Cette idée s'accrut, se cristallisa, et, dès lors, il ne manqua rien à sa vanité naturelle d'homme du Nord.
En outre, il était de santé délicate, il souffrait de quelque faiblesse de poitrine, ce qui le rendait peu patient.
Ne pensez-vous pas que Reggie avait bien raison de qualifier son nouveau comptable de «curiosité naturelle»?
Les deux hommes se déplurent mutuellement dès l'abord. Dans l'opinion de Riley, Reggie était un fou et un écervelé, qui s'adonnait à Dieu sait quels désordres dans des endroits suspects connus sous le nom de Mess, et, d'ailleurs, absolument dépourvu de ce qu'il fallait pour exercer la profession sérieuse et solennelle de banquier.
Il ne pouvait se faire à l'air jeune de Reggie, à son expression qui voulait dire: «Allez au diable!». Il ne comprenait pas les amis de Reggie, ces officiers bien bâtis et insouciants qui venaient à cheval, le dimanche, faire de grands déjeuners à la banque, et qui contaient des histoires si lestes que lui, Riley, se levait et quittait la salle.
Riley ne cessait de montrer à Reggie comment il fallait que les affaires fussent conduites, et Reggie dut, plus d'une fois, lui rappeler qu'une expérience de sept années, entre Huddersfield et Beverley n'était guère propre à mettre un homme en état de diriger une grosse affaire dans le Haut Pays.
Alors Riley boudait, il se représentait comme une des colonnes de la banque, comme un favori des directeurs, et Reggie s'arrachait les cheveux.
Lorsqu'un homme dans ce pays-ci ne peut plus compter sur ses subordonnés anglais, il passe de mauvais moments, car l'utilisation des indigènes est étroitement limitée.
En hiver, Riley souffrait de la poitrine pendant des semaines consécutives, et sa besogne s'ajoutait à celle de Reggie, qui préférait encore cela aux continuels frottements résultant de la présence de Riley.
Un des inspecteurs de la banque découvrit ces défaillances au cours d'une tournée et fit son rapport aux directeurs.
Or, Riley avait été imposé à la banque par un membre du Parlement, qui avait besoin du vote de Riley père, et celui-ci, de son côté, était désireux d'envoyer son fils dans un pays chaud à cause de ses poumons malades.
Le membre du Parlement avait des capitaux dans la banque, mais un des directeurs voulait donner de l'avancement à un de ses protégés; de sorte que, le père Riley étant mort, ce directeur fit comprendre à ses collègues qu'un comptable qui était malade six mois sur douze ferait mieux de céder la place à un homme bien portant.
Si Riley avait connu le véritable motif de sa nomination, il se serait conduit avec plus de mesure; comme il l'ignorait, ses accès de maladie alternaient avec des périodes où il ne cessait de tourmenter, d'agacer Reggie par son indiscrète intervention, par les mille petits moyens qu'un subalterne infatué de lui-même sait mettre en jeu.
Reggie, pour se soulager, lui lançait, dès qu'il tournait le dos, des injures énormes à faire dresser les cheveux, mais il ne le malmenait jamais en face.
--Riley, disait-il, est un animal si fragile que la bonne moitié de son outrecuidance vient de sa maladie de poitrine.
Vers la fin du mois d'avril, Riley tomba malade pour tout de bon.
Le médecin l'ausculta et lui dit qu'il ne tarderait pas à se remettre.
Puis il prit Reggie à part et lui dit:
--Vous doutez-vous à quel point votre comptable est malade?
--Non, dit Reggie. S'il va mal, tant mieux, que le diable l'emporte! Il est insupportable quand il va bien. Si vous pouvez le faire taire, avec vos drogues, pendant les chaleurs, je vous autorise à emporter le coffre-fort de la banque.
Mais le docteur ne riait pas.
--Mon cher, je ne plaisante pas, dit-il. Je lui donne encore trois mois à passer au lit, et une semaine de plus pour y mourir. Sur mon honneur et ma réputation, c'est tout le répit qu'il peut obtenir dans ce monde. Il est phtisique jusqu'à la moelle.
La figure de Reggie devint aussitôt celle de M. Reginald Burke, et il répondit:
--Qu'est-ce que je peux faire?
--Rien, dit le docteur. On peut le considérer en fait comme un homme mort. Faites qu'il soit tranquille et gai. Dites-lui qu'il est en train de se rétablir. Voilà tout. Je le soignerai, naturellement, jusqu'au bout.
Le docteur partit, et Reggie s'assit pour dépouiller le courrier du soir.
La première lettre qu'il y trouva venait des directeurs. Elle avait pour but de l'informer que M. Riley devait cesser ses fonctions dans un délai d'un mois, aux termes des conventions. Elle avisait Reggie que la lettre destinée à Riley allait suivre et prévenait Reggie de l'arrivée d'un nouveau comptable, que Reggie connaissait et appréciait.
Reggie alluma un cigare et, avant qu'il eût fini de le fumer, il avait esquissé le plan d'une supercherie.
Il fit disparaître la lettre du directeur et alla voir Riley, qui était aussi grognon que d'habitude et qui se demandait avec beaucoup d'inquiétude comment la banque marcherait pendant sa maladie.
Il ne songea pas un instant au surcroît de besogne qui allait incomber à Reggie. Il ne pensait qu'au retard qui en résulterait pour son avancement.
Alors Reggie l'assura que tout irait bien, et que lui, Reggie, viendrait tous les jours le consulter sur la direction de la banque.
Riley fut un peu radouci, mais laissa entendre fort clairement qu'il ne croyait guère à l'aptitude de Reggie pour les affaires.
Reggie se fit humble. Pourtant il avait dans son bureau des lettres des directeurs, dont le meilleur gérant de succursale se fût montré fier.
Les jours passèrent dans la grande maison sombre, et la lettre de renvoi destinée à Riley arriva. Elle fut mise de côté par Reggie, qui, chaque jour, portait les registres chez Riley et lui rendait compte de ce qui avait été fait; Riley l'écoutait en grognant.
Reggie faisait de son mieux pour montrer les choses sous un jour qui plût à Riley, mais le comptable était convaincu que la banque courait à sa perte, à une débâcle, puisqu'il n'était pas là.
En juin, comme le séjour au lit lui faisait perdre de son aplomb, il demanda si son absence avait été remarquée des directeurs, et Reggie lui parla de lettres fort sympathiques, dans lesquelles on exprimait l'espoir qu'il serait bientôt en état de reprendre un poste où il rendait tant de services.
Il montra les lettres à Riley, mais Riley dit que l'on aurait dû lui écrire directement.
Quelques jours après, Reggie ouvrit le courrier de Riley dans la pénombre de la pièce et lui donna, en gardant l'enveloppe, une lettre des directeurs adressée à lui, Riley.
Celui-ci dit à Reggie qu'il lui saurait gré de ne pas mettre le nez dans ses papiers personnels, et cela d'autant plus que M. Burke le savait trop faible pour ouvrir ses propres lettres.
Reggie fit des excuses.
Alors l'humeur de Riley changea, et il fit à Reggie des observations sur sa mauvaise conduite: ses chevaux, ses amis dangereux.
--Naturellement, monsieur Burke, tel que me voilà, étendu sur le dos, je ne puis pas vous maintenir dans le bon chemin, mais quand j'irai mieux, j'espère que vous prêterez quelque attention à ce que je vous dis.
Reggie, qui avait renoncé au polo, aux dîners, au tennis, tout cela pour s'occuper de Riley, répondit qu'il se repentait. Il arrangea l'oreiller sous la tête de Riley, l'entendit bougonner, répliquer en phrases dures, sèches, entrecoupées, et ne trahit aucune impatience.
C'était ainsi qu'il achevait une fatigante journée de bureau, où il faisait double besogne, dans la deuxième quinzaine de juin.
Quand le nouveau comptable arriva, Reggie le mit au courant de la situation. Il annonça à Riley qu'il avait un hôte chez lui.
Riley fut d'avis que M. Burke eût dû réfléchir avant de recevoir «ses amis équivoques» en un tel moment. En conséquence, Reggie pria Carron, le nouveau comptable, de coucher au Club.
L'arrivée de Carron soulagea Reggie d'une partie du gros travail, et il eut davantage de temps pour subir les exigences de Riley, pour expliquer, adoucir, inventer, davantage de temps pour arranger et réarranger dans son lit le malheureux, et pour fabriquer des lettres flatteuses supposées venir de Calcutta.
A la fin du premier mois, Riley témoigna le désir d'envoyer quelque argent à sa mère en Angleterre.
Reggie envoya le bon.
A la fin du second mois, Riley reçut son salaire comme à l'ordinaire; Reggie l'avait payé de sa poche, et il y avait joint une belle lettre envoyée à Riley par les directeurs.
Riley était au plus bas, mais la flamme de sa vie vacillait très irrégulièrement.
De temps à autre, il se montrait gai et plein de confiance dans l'avenir. Il faisait des plans pour aller au pays voir sa mère.
Reggie, quand le travail du bureau était terminé, l'écoutait avec patience et l'encourageait.
A d'autres moments, Riley insistait pour que Reggie lui lût la Bible et d'ennuyeux tracts méthodistes. Il tirait de ces tracts des allusions morales qu'il dirigeait contre son gérant. Mais il lui restait toujours le temps de tracasser Reggie au sujet de la direction de la banque, et de lui en montrer les côtés faibles.
Cette vie renfermée, dans une chambre de malade, et cette tension constante déprimaient notablement Reggie, lui ébranlaient les nerfs; il baissa même de quarante points au billard; mais il fallait continuer à faire marcher la banque et à s'occuper du malade, par une température de 46° à l'ombre.
A la fin du troisième mois, Riley baissa rapidement, et commença à se rendre compte qu'il était très malade. Mais la vanité qui le portait à tourmenter Reggie l'empêcha de croire au pire.
--Il a besoin de quelque espèce de stimulant intellectuel, s'il doit traîner encore quelque temps, dit le docteur. Occupez-le, intéressez-le à la vie, pour peu que vous teniez à ce qu'il vive.
En conséquence, et malgré toutes les lois des affaires et de la finance, Riley reçut des directeurs une augmentation de salaire de vingt-cinq pour cent.
Le «stimulant moral» eut un effet merveilleux.
Riley était heureux et gai, et, comme cela se voit souvent chez les phtisiques, sa santé mentale était d'autant meilleure que sa santé physique devenait plus mauvaise.
Il languit tout un mois, grognon, taquin en ce qui concernait la banque, parlant d'avenir, se faisant lire la Bible, sermonnant Reggie sur le péché, et se demandant à quel moment lui, Riley, serait en état de sortir.
Mais à la fin de septembre, un soir où la chaleur était implacable, il se souleva sur son lit, un peu essoufflé, et dit à Reggie d'une voix rapide:
--Monsieur Burke, je suis sur le point de mourir. Je le sens en moi. Ma poitrine est toute creuse, et je n'ai plus de quoi respirer. Autant que je sache, je n'ai rien fait,--et il reprit inconsciemment l'accent de son enfance,--rien fait qui pèse lourdement sur ma conscience. Grâce à Dieu, j'ai été préservé des formes les plus grossières du péché; quant à vous, monsieur Burke, je vous engage...
Alors sa voix s'éteignit. Reggie se pencha sur lui.
--... Envoyez à ma mère mes appointements de septembre... fait de grandes choses avec la banque, si j'avais été épargné... système erroné... pas ma faute...
Alors il tourna sa figure du côté du mur et mourut.
Reggie lui ramena le drap sur le visage et sortit sous la véranda, ayant en poche son dernier «stimulant mental», une lettre où s'exprimait la sympathie des directeurs, et dont il n'avait pas eu le temps de faire usage.
--Si j'étais venu seulement dix minutes plus tôt, pensait Reggie, j'aurais pu lui donner assez de courage pour le faire durer un jour de plus.