L'AMENDEMENT TODS
Le monde a posé son joug pesant sur les vieilles gens à barbe blanche, qui s'évertuent à plaire au roi. La miséricorde divine est sur les jeunes; la sagesse divine est dans la bouche des petits enfants, qui ne craignent rien du tout.
LA PARABOLE DE CHAJJU BHAGAT.
Sachez donc que la maman de Tods était une femme singulièrement charmante, et qu'à Simla tout le monde connaissait Tods.
Bien des gens l'avaient sauvé de la mort une fois ou l'autre. C'était un gaillard qui échappait sans cesse à la surveillance de son ayah[22] et mettait tous les jours sa vie en péril en cherchant à savoir ce qui adviendrait en tirant la queue à une mule d'artillerie de montagne.
[22] Servante indigène.
C'était un petit païen sans peur. Il avait environ six ans, et ce fut le seul bébé qui ait jamais troublé le calme sacré du Suprême Conseil législatif.
Voici comment la chose arriva.
Le chevreau favori de Tods s'échappa, et s'enfuit vers la hauteur, par la route de Boileaugunge, Tods courant après lui, et il finit par faire irruption sur la pelouse de la résidence du vice-roi.
Le Conseil était en séance et, comme il faisait chaud, les fenêtres étaient ouvertes.
Le lancier rouge, de garde sous le porche, dit à Tods de s'en aller, mais Tods connaissait personnellement le lancier rouge et la plupart des membres du Conseil.
En outre, il tenait solidement le chevreau par le collier, et le chevreau le traînait au milieu des plates-bandes de fleurs.
--Donnez le Salaam[23] de ma part au grand conseiller sahib et dites-lui qu'il vienne m'aider à ramener Moti, dit Tods, tout haletant.
[23] Salut.
Le Conseil entendit le bruit par les fenêtres ouvertes, et quelques instants après on eut le spectacle choquant d'un conseiller juridique et d'un vice-gouverneur qui, sous la direction d'un commandant en chef et d'un vice-roi, aidaient un petit garçon très sale, à la tignasse brune tout ébouriffée et vêtu d'un costume marin, à maintenir un chevreau plein de vivacité et fort indocile.
Ils le conduisirent par l'allée jusqu'au Mail; Tods rentra triomphant et annonça à sa maman que tous les sahibs conseillers l'avaient aidé à reprendre Moti.
Sur quoi la maman de Tods le tança pour avoir mis le trouble dans l'administration de l'Empire, mais le lendemain Tods rencontra le conseiller juridique et lui dit en confidence que s'il avait jamais besoin d'attraper une chèvre, lui, Tods, l'aiderait de tout son pouvoir:
--Grand merci, Tods, répondit le conseiller juridique.
Tods était l'idole d'environ quatre-vingts porteurs de palanquins et d'une quarantaine de Saïs. Il les saluait tous d'un cordial: «O frère!»
Il ne lui était jamais entré dans la tête qu'un être humain fût capable de désobéir à ses ordres, et il servait de tampon entre les domestiques et la colère de sa maman.
Tods, adoré de tous, depuis le blanchisseur jusqu'au valet des chiens, était la cheville ouvrière du logis. Même Futteh-Khan, l'odieux vagabond de Mussoorie, évitait d'encourir le mécontentement de Tods, craignant de se faire ainsi regarder de travers par ses égaux.
Ainsi Tods était considéré dans le pays, depuis Boileaugunge jusqu'à Chota Simla, et gouvernait avec justice dans la mesure de ses lumières.
Naturellement, il parlait l'hindoustani, mais il avait aussi appris maints curieux idiomes parallèles, tels que le chotee bolee des femmes, et il s'entretenait gravement avec les boutiquiers comme avec les coolies de la montagne.
Il était précoce pour son âge, et ses rapports avec les indigènes lui avaient appris quelques-unes des plus amères vérités de la vie, et combien elle était laide et sordide.
Il avait l'habitude, tout en mangeant son pain et en buvant son lait, de débiter des aphorismes sérieux et solennels, traduits de la langue courante en anglais, lesquels faisaient sursauter sa maman, qui se promettait bien alors de renvoyer Tods en Angleterre l'été suivant.
A l'époque même où Tods était à l'apogée de sa puissance, la législature suprême fabriquait un projet de loi pour les régions situées au pied des montagnes. Il s'agissait de reviser un acte alors en vigueur, moins important que le bill foncier du Punjab, mais qui n'en intéressait pas moins quelques centaines de mille âmes.
Le conseiller juridique avait bâti, rembourré, brodé, amendé ce projet jusqu'à ce qu'il parût beau, sur le papier.
Alors le Conseil se mit à travailler ce qu'on appelait les «détails secondaires», comme si le premier Anglais venu, légiférant pour les indigènes, en savait assez long pour connaître quels sont les détails secondaires et quels sont les détails essentiels, au point de vue indigène, dans une décision quelconque.
Le projet était le chef-d'oeuvre du genre: «Sauvegarder les intérêts du tenancier.»
Un article prescrivait que la terre ne devait pas être louée pendant une période de plus de cinq années consécutives, parce que le propriétaire, s'il avait un tenancier lié pour plus longtemps, pour vingt ans par exemple, le pressurerait jusqu'à ce qu'il en mourût.
Le but qu'on se proposait, c'était de conserver une classe de cultivateurs indépendants dans les régions sous-montagneuses.
Du point de vue de l'ethnologie et de la politique, l'idée était juste. Le seul inconvénient de la chose était de porter entièrement à faux.
La vie d'un indigène, dans l'Inde, implique la vie de son fils.
En conséquence, il est impossible de légiférer pour une seule génération à la fois. Il faut tenir compte de la suivante, en se plaçant au point de vue indigène.
Et chose assez curieuse, l'indigène, ici ou là, mais surtout dans l'Inde du nord, déteste qu'on le protège trop contre lui-même.
Il y avait une fois un village Naga, où l'on mangeait les morts, mais où l'on enterrait les mules de l'Intendance... mais ceci est une autre histoire.
Pour bien des raisons qu'on déduira plus tard, les gens que le projet intéressait n'en voulaient guère.
Le membre indigène du Conseil en savait autant sur les habitants du Punjab que sur Charing Cross.
Il avait dit, à Calcutta, que «le projet était entièrement conforme aux désirs de cette classe nombreuse et importante, celle des cultivateurs», etc., etc.
La connaissance qu'avait des indigènes le conseiller juridique, était bornée à celle des Durbaris qui parlent anglais, et à celle de son propre chaprassis[24] rouge.
[24] Garçon de bureau.
Quant aux pays du pied des montagnes, ils n'intéressaient personne en particulier.
Les sous-commissaires étaient beaucoup trop passifs pour faire des représentations, et la mesure dont il s'agissait ne portait que sur de petits cultivateurs.
Néanmoins, le conseiller juridique souhaitait ardemment que son projet fût bon, car c'était un homme scrupuleux à l'extrême. Il n'ignorait pas que nul ne peut savoir ce que pensent les indigènes, à moins de se mêler avec eux, en se dépouillant de tout vernis. Et alors même on n'y arrive pas toujours. Mais il faisait de son mieux, selon ce qu'il savait. Le projet fut présenté au Conseil pour recevoir le dernier coup de pinceau, pendant que Tods, au cours de ses chevauchées matinales, allait et venait dans le bazar, jouait avec le singe du marchand Ditta Mull, et écoutait, comme un enfant peut écouter, les propos divers au sujet de ce nouvel exploit des Lat Sahibs.
Un jour, il y avait grand dîner chez la maman de Tods, et le conseiller juridique était des convives.
Tods était au lit, mais il resta éveillé jusqu'à l'heure où il entendit les éclats de rire des hommes, qui prenaient le café.
Alors il s'esquiva dans sa petite robe de chambre en flanelle rouge et son costume de nuit, et vint se réfugier auprès de son père, sachant bien qu'on ne le renverrait pas.
--Vous voyez combien on est malheureux d'avoir de la famille, dit le père de Tods, en donnant à celui-ci trois prunes et de l'eau, dans un verre où l'on avait bu du bordeaux, et en lui recommandant de se tenir tranquille.
Tods suça lentement les prunes, car il savait qu'il lui faudrait partir dès qu'il aurait fini, et dégusta l'eau rougie comme un homme du monde, en écoutant la conversation.
Bientôt le conseiller juridique, parlant «métier» à un chef de service, mentionna son projet de loi, en le désignant de tout son titre: «Le règlement revisé Ryotwary pour les régions du pied des montagnes.»
Tods saisit au vol le seul mot indigène, et enflant sa voix fluette, dit:
--Oh! je sais tout ça! Est-ce qu'il a été murramutté, conseiller Sahib?
--Hein? quoi? dit le conseiller juridique.
--Murramutté... corrigé, vous savez bien, arrangé, pour faire plaisir à Ditta Mull?
Le conseiller juridique quitta sa place pour en prendre une autre à côté de Tods.
--Qu'est-ce que tu connais, en fait de Ryotwary, mon petit homme? dit-il.
--Je ne suis pas un petit homme, je suis Tods, et je connais tout ça. Ditta Mull, et Choga Lall, et Amir Nath et... un tas d'autres amis m'en parlent dans les bazars quand je cause avec eux.
--Ah! vraiment! Et qu'en disent-ils, Tods?
Tods rentra ses pieds sous sa robe de chambre de flanelle rouge et dit:
--Il faut que je cherche.
Le conseiller juridique attendit patiemment.
Alors Tods dit avec une compassion infinie:
--Vous ne parlez pas mon langage, n'est-ce pas, conseiller Sahib?
--Non, j'en suis fâché, mais je ne le parle pas, dit le conseiller juridique.
--Très bien, dit Tods. Alors il faut que je pense en anglais.
Il resta une minute à classer ses idées et commença à parler avec lenteur, traduisant mentalement de la langue parlée en anglais, comme font beaucoup d'enfants anglo-indiens.
Vous devez bien penser que le conseiller l'aida par des questions quand il demeurait court, car Tods n'était pas en mesure de prononcer tout d'un trait le morceau d'éloquence qui suit.
--Ditta Mull dit: «Cette chose-là est un propos d'enfant, et a été mise sur pied par des imbéciles.» Mais moi, je ne crois pas que vous soyez un imbécile, reprit aussitôt Tods, car vous avez rattrapé ma chèvre. Voilà ce qu'il dit, Ditta Mull: «Je ne suis pas un sot, et pourquoi le Sirkar[25] dit-il que je suis un enfant? Je puis bien voir si la terre est bonne, et si le propriétaire est bon. Si je suis un sot, c'est sur ma tête que la faute retombe. Je prends ma terre pour cinq ans; j'ai mis de l'argent de côté à cette intention; je prends aussi une femme, et il me naît un petit garçon.» Ditta Mull n'a qu'une fille, mais il prétend qu'il aura bientôt un garçon. Et il dit: «A la fin des cinq ans, en vertu de ce nouveau règlement foncier, il faut que je parte. Si je ne pars pas, il faut que je paie de nouveaux sceaux et que je fasse mettre d'autres timbres sur les papiers. Cela peut tomber au milieu de la moisson. Aller une fois devant les tribunaux, c'est de la sagesse, mais y aller une seconde fois, c'est de la folie.» Ça, c'est parfaitement vrai, expliqua gravement Tods, tous mes amis le pensent. Et Ditta Mull dit: «Toujours payer de nouvelles taxes, et donner encore de l'argent aux avoués, aux chaprassis et aux tribunaux tous les cinq ans, sans quoi le propriétaire m'obligera à partir? Pourquoi m'en irais-je? Suis-je donc un sot? Si je suis un sot, et qu'au bout de quarante ans je ne connaisse pas la bonne terre, quand je la vois, alors que je meure! Mais si le nouveau bundobust[26] parlait de quinze ans, à la bonne heure, cela serait bon et juste. Mon petit garçon est devenu un homme, je suis fini, et il prend la terre ou une autre terre, en ne payant qu'une fois l'impôt du timbre sur les papiers. Il lui naît un petit garçon, qui est aussi un homme à la fin des quinze ans. Mais à quoi bon de nouveaux papiers tous les cinq ans? Ça ne sert qu'à causer des tracas et encore des tracas. Nous autres qui prenons ces terres, nous ne sommes pas des jeunes gens, mais des vieux; nous ne sommes pas des jâts[27], mais des commerçants ayant un peu d'argent, et pendant quinze ans nous serons tranquilles. Et nous ne sommes pas non plus des enfants pour que le Sirkar nous traite ainsi.»
[25] Sirkar: le chef, l'autorité suprême.
[26] Règlement.
[27] Jâts: peuplade agricole du Punjab.
Tods s'arrêta court, car tous les invités l'écoutaient.
Le conseiller dit alors:
--Est-ce là tout?
--C'est tout ce dont je me souviens, dit Tods, mais vous devriez bien aller voir le gros singe de Ditta Mull. Il ressemble tellement à un conseiller Sahib.
--Tods, dit le père, va te coucher.
Tods ramassa la traîne de sa robe de nuit et s'en alla.
Le conseiller juridique laissa tomber sa main brusquement sur la table.
--Par Jupiter, fit-il, je trouve que le petit a raison. Le bail à court terme, voilà le point faible.
Il prit congé de bonne heure, en réfléchissant à ce qu'avait dit Tods.
Il était évidemment impossible à un conseiller juridique d'aller jouer avec le singe d'un marchand dans le but de s'éclairer, mais il fit mieux.
Il s'enquit, sans jamais oublier ce fait que l'indigène, le vrai,--non pas l'hybride, l'indigène bâtard qui a passé par l'enseignement universitaire,--s'effarouche aussi aisément qu'un poulain; et peu à peu, avec bien des précautions, il amena quelques-uns de ceux que la mesure intéressait de plus près, à exposer leur manière de voir, qui concordait avec le témoignage de Tods.
Aussi le projet de loi fut-il modifié sur cet article.
Le conseiller était fortement tenté de croire que les membres indigènes du conseil ne représentent guère que les ordres dont leurs poitrines sont chamarrées, et cette pensée le mettait mal à l'aise, mais il l'écarta comme anti-libérale. Car c'était un homme très libéral.
Au bout de quelque temps, la nouvelle se répandit dans les bazars que Tods avait obtenu la modification du bill relatif aux clauses de fermage, et, si sa maman ne s'y était opposée, Tods se serait rendu malade, avec tous les paniers de fruits, de pistaches, de raisins de Caboul, et d'amandes qui s'entassaient dans la véranda.
Jusqu'à son départ pour l'Angleterre, Tods fut de quelques degrés au-dessus du vice-roi dans la considération populaire; mais sa petite personnalité ne put jamais comprendre pourquoi.
Dans la boîte où le conseiller juridique garde ses papiers personnels, se trouve le brouillon de la loi révisée Ryotwary relative aux régions du pied des montagnes, et en face de l'article vingt-deux se trouvent les mots suivants, écrits au crayon bleu et que le conseiller a signés: «Amendement Tods.»
LA FILLE DU RÉGIMENT
Jeanne Ardin était la femme d'un sergent. La femme d'un sergent elle était. Elle l'épousa à Aldershot et traversa la mer.
(EN CHOEUR)
Avez-vous jamais entendu parler de Jeanne Ardin, Jeanne Ardin, Jeanne Ardin? Avez-vous jamais entendu parler de Jeanne Ardin, la gloire de la compagnie?
(VIEILLE CHANSON DE CHAMBRÉE.)
--Un gentleman qui ne connaît pas le Cercle Circassien, ne devrait pas se lever pour en prendre la défense, soit dit sans offenser personne ici.
Voilà ce que disait miss Mac Kenna, et le sergent qui me faisait vis-à-vis avait l'air d'en penser autant.
J'eus peur de miss Mac Kenna.
Elle avait six pieds de haut. Toute jaune de taches de rousseur, les cheveux rouges, elle était simplement vêtue: souliers de satin blanc, toilette de mousseline écarlate, écharpe vert pomme, gants de soie noire, et des roses jaunes piquées dans ses cheveux.
Aussi m'empressai-je de fuir miss Mac Kenna et d'aller trouver mon ami le soldat Mulvaney qui était assis à la cantine.
--Alors vous avez dansé avec la petite Jhansi Mac Kenna, celle qui va se marier avec le caporal Slane? Quand vous vous retrouverez à causer avec vos beaux messieurs et vos belles dames, dites-leur que vous avez dansé avec Jhansi. Il y a là de quoi être fier.
Mais je n'étais point fier: je fus humble.
Je voyais une histoire poindre dans les yeux du soldat Mulvaney; en outre, s'il restait trop longtemps devant le comptoir, j'étais sûr qu'il se qualifierait de nouveau pour le peloton de punition.
Or, c'est chose embarrassante que de rencontrer un ami faisant l'exercice avec chargement complet devant le corps de garde, surtout si cela vous arrive pendant que vous vous promenez avec l'officier qui le commande.
--Allons sur le terrain de manoeuvre, Mulvaney; il y fait plus frais, et vous me parlerez de miss Mac Kenna. Qu'est-elle, qui est-elle, et pourquoi l'appelle-t-on Jhansi?
--Voudriez-vous me faire croire que vous n'avez jamais entendu parler de la fille du vieux Pummeloe? Et vous prétendez savoir un tas de choses! Je vous rejoins dans une minute, après avoir allumé ma pipe.
Nous sortîmes sous la nuit étoilée.
Mulvaney s'assit sur un des ponts de l'artillerie, et commença son récit de la façon ordinaire, sa pipe entre les dents, ses grosses mains jointes tombant entre ses genoux, et son bonnet de police bien ramené en arrière.
--Quand mistress Mulvaney, c'est-à-dire quand mistress Mulvaney était miss Shadd, vous étiez beaucoup plus jeune qu'aujourd'hui, et l'armée différait de l'armée actuelle sous bien des rapports.
«Les gars n'ont à présent aucune vocation pour le mariage, et c'est pourquoi il y a dans l'armée si peu de ces femmes vraiment honnêtes, qui sacrent, qui sont à la coule, qui ont le coeur tendre et la démarche d'un troupier, comme il y en avait tant quand j'étais caporal.
«J'ai été cassé depuis, mais ça ne fait rien; j'ai été caporal autrefois. En ce temps-là un homme vivait et mourait avec son régiment; et, comme la nature le veut, il se mariait à l'âge d'homme.
«Depuis le temps où j'étais caporal, par la Mère céleste! le régiment s'est renouvelé du premier homme jusqu'au dernier.
«Mon adjudant, en ce temps-là, c'était le vieux Mac Kenna, un homme marié! Et sa femme,--sa première, vu qu'il s'est marié trois fois, ce vieux Mac Kenna,--c'était Brigitte Mac Kenna, de Portarlington, comme moi.
«Je ne me souviens plus quel était son nom de demoiselle, mais dans la compagnie B, nous l'appelions «la vieille Pummeloe», à cause de sa figure, qui faisait une circonférence parfaite. On aurait dit la grosse caisse.
«Or, cette femme,--Dieu berce son âme en paradis!--cette femme n'en finissait pas d'avoir des enfants, et quand Mac Kenna vit venir le cinquième ou le sixième de ces braillards sur la liste d'appel, il jura que désormais il les numéroterait. Mais la vieille Pummeloe le pria de les baptiser d'après les noms des garnisons où ils naissaient. De sorte qu'il y eut Colaba Mac Kenna, Muttra Mac Kenna et d'autres Mac Kenna à peupler toute une présidence, et ça finit par la petite Jhansi, qui danse là-bas.
«Quand il ne naissait pas d'enfant, il en mourait, et si nos enfants meurent aujourd'hui comme des moutons, en ce temps-là ils tombaient aussi dru que les mouches,--moi j'ai perdu mon unique petite Shadd,--mais ce n'est pas de cela que je veux parler. Il y a longtemps de ça, et mistress Mulvaney n'a pas eu d'autre enfant.
«Mais je m'écarte de mon sujet.
«Par un été chaud en diable, il arriva un ordre d'un idiot quelconque dont j'ai oublié le nom, qui envoyait le régiment dans le Haut Pays.
«Peut-être voulait-on s'assurer que le nouveau chemin de fer était capable de transporter de la troupe.
«On le savait! Sur mon âme! on le savait avant que la chose fût faite.
«La vieille Pummeloe venait justement d'enterrer Muttra Mac Kenna et, comme la saison était malsaine, il ne lui restait plus sur les bras que la petite Jhansi Mac Kenna, qui avait quatre ans.
«Perdre cinq enfants en quatorze mois! C'était dur, hein?
«Ainsi donc nous nous rendîmes à notre nouvelle garnison par cette chaleur terrible. Que la malédiction de saint Laurent consume l'individu qui donna cet ordre!
«Jamais je ne l'oublierai, ce mouvement.
«On nous donna deux petits trains pour tout le régiment, et nous étions huit cent soixante-dix hommes.
«Les compagnies A, B, C et D étaient dans le second train, avec douze femmes,--pas des dames d'officiers,--et treize enfants.
«Nous avions à faire six cents milles, et, en ce temps-là, les chemins de fer étaient une nouveauté.
«Quand nous eûmes passé une nuit dans le ventre du train, les hommes étouffaient dans leurs chemises, buvaient tout ce qui se trouvait à leur portée, mangeaient de mauvais fruits quand ils en trouvaient, car nous ne pouvions pas les en empêcher,--j'étais alors caporal,--et le choléra éclata dès que l'aube parut.
«Que les saints vous fassent la grâce de ne jamais voir le choléra dans un train de troupes! C'est comme si le jugement de Dieu tombait du ciel tout nu!
«Nous arrivons à un camp de repos, comme qui dirait Ludianny, mais qui était loin d'être aussi confortable.
«L'officier commandant envoie un télégramme à l'autre bout de la ligne, à trois cents milles de là, pour demander du secours. Et, ma foi, nous en avions besoin, car tous les gens de notre suite avaient décampé jusqu'au dernier, pour sauver leur peau, dès l'arrêt du train; au moment où la dépêche fut écrite, il n'y avait plus à la station un seul nègre, si ce n'est l'employé du télégraphe; encore n'était-il resté là que parce qu'il était attaché à sa chaise par la peau de son cou de moricaud.
«La journée débuta par du tapage dans les wagons, par le bruit que faisaient les hommes en s'affalant sur le quai, avec armes et bagages, comme ils se tenaient prêts à répondre à l'appel par compagnies, avant de se rendre au camp.
«Ce n'est point mon affaire de décrire le choléra.
«Peut-être le médecin-major aurait-il pu le faire, s'il n'était pas tombé sur le quai par la portière d'un wagon d'où nous enlevions les morts.
«Il mourut avec les autres.
«Quelques camarades étaient morts pendant la nuit. Nous en enlevâmes sept, et il y en avait vingt de malades à ce moment-là.
«On installa comme on put les femmes, que la peur faisait crier.
«Alors l'officier qui commandait, et dont j'ai oublié le nom, dit:
«--Qu'on emmène les femmes sur cette hauteur où il y a des arbres. Elles ne doivent pas rester au camp. Ce n'est pas leur place.
«La vieille Pummeloe était assise sur son rouleau de matelas, et tâchait de faire tenir tranquille la petite Jhansi:
«--Allez là-haut, dit l'officier. Ne restez pas avec les hommes.
«--Le diable m'emporte si j'y vais! dit la vieille Pummeloe.
«La petite Jhansi, qui était bien serrée contre sa mère, piaille de son côté:
«--Le diable m'emporte si j'y vais! moi aussi.
«La vieille Pummeloe se tourne du côté des femmes et leur dit:
«--Est-ce que vous allez laisser mourir les gars, pendant que vous faites un pique-nique, fainéantes? qu'elle dit. C'est de l'eau qu'il leur faut. Allons, un coup de main.
«Aussitôt, elle retrousse ses manches, et s'en va vers un puits qui se trouvait derrière le camp de repos, la petite Jhansi trottinant derrière elle, tenant en laisse un lotah[28], et les autres femmes suivant comme des agneaux, avec des seaux de cheval et des récipients de cuisine.
[28] Récipient de forme sphérique.
«Quand tout fut plein, la vieille Pummeloe revint au camp,--qui ressemblait à un champ de bataille, moins la gloire,--à la tête de ce régiment de femmes.
«--Mac Kenna, mon homme, dit-elle d'une voix telle qu'on aurait dit l'appel à la grand'garde, dis donc aux gars de se tenir tranquilles, que la vieille Pummeloe est là pour s'occuper d'eux, et qu'elle apporte à boire pour rien.
«Alors on l'acclama, et les cris qui partaient de tous les points de la ligne couvraient presque le bruit que faisaient les pauvres diables déjà malades.
«Comme vous voyez, notre régiment comptait en ce temps-là beaucoup de nouveaux arrivés, de recrues pas formées. Aussi ne savions-nous par quel bout prendre la maladie, et nous n'étions bons à rien.
«Les hommes allaient et venaient, tournant comme des moutons muets, attendant que l'un d'eux tombât, et se disant alors à demi-voix:
«--Qu'est-ce que c'est? Au nom de Dieu, qu'est-ce que c'est?
«C'était horrible.
«Mais elles allaient et venaient toujours, la vieille Pummeloe et la petite Jhansi,--du moins ce que nous pouvions voir de l'enfant qui disparaissait sous le casque d'un mort, dont la jugulaire pendait sur son petit ventre,--elles allaient et venaient avec de l'eau et le peu de brandy qu'on avait.
«De temps en temps, la vieille Pummeloe, les larmes coulant sur sa grosse figure rouge, disait:
«--Mes pauvres gars, mes pauvres morts, mes chéris, mes gars chéris!
«Mais elle employait surtout son temps à donner du coeur aux hommes, à les remonter, et la petite Jhansi disait à tous que dans la matinée ça irait mieux.
«C'était une phrase qu'elle avait entendu dire par la vieille Pummeloe alors que Muttra était dévorée par la fièvre.
«Dans la matinée! Ce fut la matinée éternelle à la porte de saint Pierre pour vingt-sept beaux gaillards, et il y en avait encore vingt autres de malades, à l'agonie, sous ce soleil ardent et cruel.
«Mais, comme je l'ai dit, les femmes travaillèrent comme des anges, les hommes comme des diables, jusqu'à ce qu'on nous eût envoyé deux médecins de là-haut; alors nous fûmes sauvés.
«Mais, bien peu de temps auparavant, comme la vieille Pummeloe était à genoux près d'un gars de mon escouade, mon voisin de droite à la chambrée, et qu'elle lui disait ces paroles de l'Église qui n'ont jamais manqué leur effet sur un homme, elle s'écria tout d'un coup:
«--Soutenez-moi, les amis, je me sens très mal!
«C'était l'effet du soleil, et non du choléra.
«Elle avait oublié qu'elle n'avait sur la tête que son vieux bonnet noir, et elle mourut, entre les bras de «Mac Kenna, mon homme»; les camarades sanglotèrent en l'enterrant.
«Cette nuit-là, il souffla un grand vent, si fort, si impétueux, qu'il aplatit les tentes. Mais, en même temps, ce souffle balaya le fléau, et plus un seul cas ne se déclara pendant tout le temps qu'on passa à attendre: dix jours en quarantaine.
«Et vous pouvez m'en croire, la trace laissée par le choléra dans le camp ressemblait à celle qu'un homme aurait faite en décrivant quatre fois le chiffre 8 à travers les tentes.
«On dit que c'est le Juif errant qui apporte le choléra avec lui.
«Je le crois.»
--Et voilà comment, dit Mulvaney, qui ne se piquait pas de logique, voilà comment la petite Jhansi est ce qu'elle est.
«Elle a été élevée par la femme du sergent fourrier quand Mac Kenna mourut, mais elle appartient à la compagnie B, et cette histoire que je vous raconte, avec une juste appréciation de Jhansi Mac Kenna, je l'ai fait entrer dans la tête de chaque homme qui arrive au régiment.
«Par ma foi, c'est bien moi qui ai décidé le caporal Slane à demander Jhansi en mariage.
--Vraiment?
--Oui, j'ai fait ça! Ce n'est pas une beauté, mais elle est la fille de la vieille Pummeloe, et c'est mon devoir de veiller à son avenir.
«Juste au moment où Slane allait passer caporal je lui dis:
«--Slane, demain ça serait de l'insubordination de ma part si je te corrigeais, mais je le jure sur l'âme de la vieille Pummeloe, qui est en paradis, si tu ne me donnes pas ta parole de demander immédiatement la main de Jhansi, je te pèlerai jusqu'aux os, cette nuit, avec un crochet de laiton. C'est un déshonneur pour la compagnie B, que Jhansi soit restée fille si longtemps!
«Est-ce que j'admets qu'un homme n'ayant que trois ans de service se permette de discuter avec moi, quand mon parti est pris? Non. Aussi Slane est allé la demander, et c'est un brave garçon, Slane.
«Un de ces jours, il entrera dans l'intendance, et il roulera en buggy[29], sur... sur ses économies.
[29] Cabriolet découvert.
«C'est ainsi que j'ai assuré l'avenir de la fille de la vieille Pummeloe; et maintenant retournez faire un tour de danse avec elle.»
C'est ce que je fis.
J'éprouvais du respect pour miss Jhansi Mac Kenna; et j'assistai, par la suite, à son mariage.
DANS L'ORGUEIL DE SA JEUNESSE
--Arrêté dans la ligne droite quand la course était à lui! Regardez comme il la coupe, barbet jusqu'à la moelle!
--Demandez, avant que le petit bonhomme ait été réprimandé et blâmé, quel poids il portait et quelle était sa surcharge? Peut-être l'a-t-on trop vivement poussé au départ! Peut-être les couvertures de surcharge de la Destinée lui ont-elles brisé le coeur!
(LE HANDICAP DE LA VIE.)
Quand je vous ai conté le tour que le Ver joua au lieutenant le plus ancien, je vous ai promis un conte à peu près semblable, mais d'où la plaisanterie serait absente[30].
[30] Voir, dans les Simples Contes des Collines, la nouvelle intitulée: Sa Femme légitime.
Le voici.
Dicky Hatt fut enlevé dans sa première, toute première jeunesse,--non point par la fille de sa propriétaire, non point par une bonne, par une serveuse de bar, non point par une cuisinière, mais par une jeune fille d'un rang si voisin du sien, que seule une femme eût pu dire qu'elle était d'un rien son inférieure.
Ceci se passa un mois avant son départ pour l'Inde, et cinq jours après son vingt et unième anniversaire.
La jeune personne avait dix-neuf ans, mais elle était en avance de six ans sur Dicky quant à l'expérience, et, à cette époque-là, deux fois plus étourdie que lui.
A l'exception, naturellement, des chutes de cheval, il n'y a pas d'accident qui soit plus fréquent et plus fatal qu'un mariage devant l'officier de l'état civil.
La cérémonie ne coûte même pas cinquante shillings, et elle ressemble étonnamment à une visite au mont-de-piété. Une fois la déclaration de résidence faite, il ne faut que quatre minutes pour le reste des démarches: paiement des droits, attestations, etc. Puis l'officier de l'état civil passe le buvard sur les noms, et, tenant d'un air farouche sa plume entre ses dents, prononce:
--Maintenant vous êtes mari et femme.
Et le couple regagne la rue, avec la sensation qu'il y a, dans tout cela, quelque chose d'horriblement illégal.
Mais la formalité est définitive. Elle peut mener l'homme à sa perte, aussi sûrement que cette malédiction lancée des grilles de l'autel: «Aussi longtemps que vous vivrez l'un et l'autre», pendant que les demoiselles d'honneur rient au second rang, et que l'on chante La voix venue de l'Éden à faire crouler le plafond.
C'est ainsi que fut pincé Dicky Hatt, et il en fut parfaitement enchanté, car il avait obtenu un emploi dans l'Inde, avec un traitement magnifique, selon les idées du pays natal.
Le mariage devait rester secret pendant un an.
Alors mistress Dicky Hatt s'embarquerait, et le reste de leur existence se passerait dans un nuage de gloire et d'or.
Tels étaient les projets qu'ils esquissaient sous les becs de gaz de la gare d'Addison Road.
Après un mois trop bref, ce fut Gravesend et le départ de Dicky pour sa nouvelle existence, tandis que la petite pleurait dans une chambre à coucher-salon à trente shillings par semaine, dans une des rues qui s'étendent derrière Montpelier Square, près de la caserne de Knightsbridge.
Mais le pays où l'on envoyait Dicky Hatt était un rude pays, où les «hommes» de vingt et un ans étaient tenus pour de tout petits garçons, et où la vie était chère.
Le salaire, qui paraissait si gros à six mille milles de distance, n'alla pas bien loin, surtout quand Dicky en eut fait deux parts, dont il envoya la plus grosse à Montpelier Square.
Cent trente-cinq roupies sur trois cent trente, ce n'est pas grand'chose pour vivre, mais il était absurde de supposer que mistress Hatt pût subsister éternellement avec les vingt livres que Dicky Hatt avait prélevées sur son allocation d'équipement.
Dicky le voyait bien. Il envoya le subside, sans jamais oublier les sept cents roupies qu'il faudrait payer, douze mois plus tard, pour la traversée d'une dame, en première classe.
Ajoutez à ces menus détails les instincts naturels d'un tout jeune homme qui commence une vie nouvelle, dans un pays nouveau pour lui, qui désire aller et venir, se donner du plaisir, la nécessité de s'attaquer résolument à un travail nouveau qui, à vrai dire, est capable d'absorber à lui seul l'attention d'un tout jeune homme, et vous verrez que Dicky était handicapé dès le départ.
Il s'en aperçut lui-même pendant une ou deux reprises d'haleine, mais il ne pressentit pas toute la beauté de son avenir.
A mesure que s'avançait la saison chaude, les entraves s'appesantissaient sur lui, et entamaient les chairs.
D'abord, il arriva des lettres, de grandes lettres pliées, de sept pages, où sa femme lui disait combien il lui tardait de le voir, et comment leur intérieur deviendrait le paradis terrestre dès qu'ils seraient réunis.
Puis, des camarades qui logeaient dans la même maison que Dicky, venaient taper bruyamment à la porte de sa chambrette nue, pour l'inviter à venir voir un poney qui ferait parfaitement son affaire.
Dicky n'était pas en mesure de se payer des poneys. Il lui fallut l'expliquer.
Dicky n'avait pas les moyens de vivre plus longtemps dans cette maison, si modeste qu'elle fût.
Il lui fallut s'en expliquer avant de s'installer dans une pièce unique, aux environs du bureau où il travaillait tout le jour.
Son installation se composait d'une toile cirée verte pour couvrir la table, d'une chaise, d'un charpoy[31], d'une photographie, d'un gros verre très épais pour se laver les dents, d'un filtre coûtant sept roupies huit annas; il prenait pension à trente-sept roupies par mois.
[31] Lit-divan.
Cela, c'était un prix exorbitant.
Il n'avait pas de punkah[32], car un punkah coûte quinze roupies par mois, mais il dormait sur le toit du bureau, avec les lettres de sa femme sous son oreiller.
[32] Ventilateur oscillant.
De temps à autre, il recevait une invitation à dîner où il bénéficiait du punkah et, par surcroît, d'une boisson à la glace. Mais c'était rare, car les gens hésitaient à accueillir un jeune homme qui laissait voir des instincts d'Écossais marchand de chandelles et qui menait une vie aussi sordide.
Dicky ne pouvait apporter sa quote-part à aucun amusement. Aussi n'en connaissait-il d'autre que celui de feuilleter son traité de banque, et de lire ce qu'il y trouvait au sujet des «emprunts sur garanties».
Cela ne lui coûtait rien.
Il envoyait ses subsides, disons-le en passant, par l'intermédiaire d'une banque de Bombay, et la station ne savait rien de ses affaires personnelles.
Chaque mois, il adressait à sa femme tout ce qu'il lui était possible d'économiser, et cela pour une raison qui devait s'expliquer d'elle-même dans peu de temps, et qui exigerait encore davantage d'argent.
Vers ce moment-là, Dicky fut en proie à la crainte nerveuse, incessante, qui assiège les gens mariés quand ils ont l'esprit inquiet.
Il n'avait aucune perspective d'obtenir une pension. Qu'arriverait-il s'il venait à mourir subitement, sans avoir rien pu faire pour sa femme?
Cette pensée finit par le hanter régulièrement pendant les nuits silencieuses et brûlantes qu'il passait sur le toit, et les mouvements désordonnés de son coeur lui faisaient craindre de mourir subitement d'une crise cardiaque.
Or, c'est là un état d'esprit qu'un tout jeune homme n'a nul droit de connaître. Ce sont des ennuis qui incombent aux hommes faits. Mais, venant tout de même, ils affolaient le pauvre Dicky Hatt, qui transpirait faute d'un punkah.
Et il ne pouvait en parler à personne.
Dicky avait terriblement besoin d'argent, et, pour en avoir, il travaillait comme un cheval.
Mais les gens dont il dépendait savaient qu'un jeune homme peut vivre très confortablement avec un revenu donné. Les salaires sont, dans l'Inde, affaire d'âge et non de mérite, comme vous savez, et si ce garçon-là voulait bien faire l'ouvrage de deux jeunes employés, la Science des affaires défendait qu'on l'en empêchât.
Mais la Science des affaires défendait aussi de lui donner une augmentation, à un âge aussi ridiculement précoce.
Néanmoins, Dicky eut une certaine augmentation de salaire, considérable, vu son âge, mais bien insuffisante pour entretenir une femme et un enfant, trop faible certainement pour qu'il pût réunir les sept cents roupies qu'exigeait le voyage, ce voyage dont lui et mistress Hatt avaient parlé à la légère autrefois.
Et il dut se tenir pour satisfait de son sort.
Quoi qu'il en soit, on eût dit que tout son argent se volatilisait en mandats pour l'Angleterre et en frais écrasants de change. En même temps, le ton des lettres qu'il recevait du pays changeait, tournait à la plainte.
«Pourquoi Dicky ne voulait-il pas faire venir sa femme et son bébé? Certainement, il avait de beaux appointements, et c'était bien mal d'en jouir tout seul dans l'Inde. Mais ne voudrait-il, ne pourrait-il pas grossir le prochain envoi?»
Suivait une énumération du trousseau de l'enfant, aussi longue qu'une facture de Parsi.
Alors le coeur de Dicky, tout plein du désir d'avoir sa femme et le petit enfant qu'il n'avait jamais vu,--c'est encore là un désir qui devrait être interdit à un tout jeune homme,--lui commandait d'envoyer un peu plus d'argent.
Il écrivait des lettres bizarres, à moitié viriles, à moitié enfantines, où il disait que la vie n'avait, après tout, pas beaucoup de charmes, et où il demandait si sa petite femme ne prendrait pas patience quelque temps encore.
Mais la petite femme, tout en faisant bon accueil à l'argent, s'impatientait d'attendre, et il y avait dans ses lettres je ne sais quelle note dure et étrange que Dicky n'arrivait pas à comprendre.
Et comment l'eût-il compris, le pauvre petit?
Plus tard encore,--tout comme on l'avait conté à Dicky à propos d'un autre blanc-bec qui «s'était couvert de ridicule» comme on dit,--et dont le mariage n'aurait pas seulement pour effet de détruire toutes ses chances d'avancement, mais encore celui de lui faire perdre son emploi actuel,--il reçut la nouvelle que son enfant, son cher enfant, son petit enfant, était mort. Et, à la suite, quarante lignes de pattes de mouches, telles qu'en trace une main de femme affolée, l'informaient que cette mort aurait pu être évitée si certaines choses, toutes assez coûteuses, avaient été faites, et si la mère et le bébé avaient été avec Dicky.
Cette lettre frappa Dicky en plein coeur, car n'ayant pas officiellement le droit d'être père, il lui était interdit de laisser voir son chagrin.
Comment Dicky put-il continuer à vivre pendant les quatre mois qui suivirent? quel espoir entretint-il en lui-même pour se contraindre à son labeur? c'est ce que nul ne saurait dire.
Il bûchait sans trève. La traversée à sept cents roupies était aussi lointaine que jamais, et sa façon de vivre toujours la même, sauf quand il faisait les frais d'un filtre neuf.
Il avait à supporter la fatigue de son travail de bureau, son effort incessant pour envoyer ses subsides, et la nouvelle de la mort de son enfant, qui le touchait plus, peut-être, qu'elle n'eût ému un homme fait; en outre, il était préoccupé par les soucis journaliers de son existence.
Des anciens à tête grise l'approuvaient d'économiser, le louaient de se refuser tout agrément, et lui rappelaient le vieux dicton ainsi conçu:
Si un jeune homme veut se distinguer dans son métier, Il doit interdire aux jeunes filles l'entrée de son coeur.
Dicky, s'imaginant qu'il avait passé par tous les ennuis qui peuvent arriver à un homme, était obligé de rire, d'être de cet avis, pendant que la dernière ligne de son carnet de banque, avec un zéro pour balance, tintait à son oreille jour et nuit.
Mais il eut un dernier chagrin à digérer avant la fin.
Il arriva une lettre de sa petite femme,--c'était la suite naturelle des autres, si Dicky s'en était seulement douté,--et cette lettre finissait par ce refrain: «Partie avec un homme plus beau que vous.»
C'était une page assez curieuse, sans ponctuation, conçue à peu près en ces termes: «Elle n'était nullement en humeur d'attendre éternellement. Le bébé était mort et Dicky n'était qu'un enfant. Il ne la reverrait jamais plus. Et pourquoi n'avait-il pas agité son mouchoir de son côté quand il avait quitté Gravesend? Elle prenait Dieu pour juge. Elle était une méchante femme, mais Dicky était encore pire, car il se donnait du plaisir dans l'Inde. Cet autre homme était prêt à baiser la terre qu'elle foulait. Dicky lui pardonnerait-il jamais? En tout cas, elle ne pardonnerait jamais à Dicky. Elle ne lui envoyait aucune adresse où il pût écrire.»
Au lieu de remercier son étoile de ce qu'il était libre, Dicky découvrit exactement quels sont les sentiments d'un mari trompé, encore une chose qu'un jeune homme n'a aucun droit de connaître.
Son esprit se reporta vers sa femme.
Il la revit installée dans l'appartement à trente shillings de Montpelier Square, alors que se levait l'aube du dernier jour qu'il avait passé en Angleterre, et qu'elle pleurait au lit.
A ce souvenir, il se roula sur sa couche et se mordit les doigts.
Il ne s'arrêta pas une minute à l'idée que s'il avait rencontré mistress Hatt après ces deux années, il aurait trouvé qu'elle et lui avaient complètement changé, et qu'ils étaient deux êtres tout à fait différents.
Théoriquement, c'est ce qu'il eût dû faire.
Il passa une nuit plutôt pénible après l'arrivée du courrier d'Angleterre.
Le lendemain, Dicky Hatt se sentit peu de disposition pour le travail. Il se dit qu'il s'était privé, sans le savoir, du plaisir de la jeunesse.
Il était à bout de forces.
Il avait goûté à tout ce qu'il y a de douloureux dans la vie, avant d'avoir vingt-trois ans.
Son Honneur n'était plus,--pensée d'homme mûr--; et maintenant il irait au diable, lui aussi: c'était, à présent, l'enfant qui se manifestait.
Aussi posa-t-il sa tête sur la toile cirée verte de sa table, et pleura-t-il avant de donner sa démission et de renoncer à tous les avantages de son emploi.
C'est alors qu'arriva la récompense de ses services. On lui donna trois jours pour réfléchir; son directeur, après avoir joué du télégraphe, lui dit que c'était là une mesure tout à fait exceptionnelle, mais que, tenant compte des aptitudes que M. Hatt avait montrées à telle et telle époque, en telle et telle circonstance, il était en mesure de lui offrir un emploi infiniment plus élevé, d'abord à titre d'essai, puis, en temps voulu, à titre définitif.
--Et combien rapporte cet emploi? demanda Dicky.
--Six cent cinquante roupies, dit le directeur, d'une voix lente, s'attendant à voir le jeune homme succomber sous la reconnaissance et la joie.
Enfin, cela y était!
Les sept cents roupies, tout l'argent qu'il aurait fallu pour sauver la femme et le bébé, pour se permettre de faire connaître, d'avouer son mariage, tout cela venait à cette heure!
Dicky partit d'un bruyant éclat de rire, impossible à réprimer, d'un rire mauvais, métallique, interminable.
Quand il fut remis, il dit, d'un ton très sérieux:
--Je suis las de travailler; je suis vieux à présent. Il est temps que je prenne ma retraite, et je la prendrai.
--Ce garçon-là est fou, dit le chef.
Je crois qu'il avait raison, mais Dicky Hatt n'est jamais revenu pour trancher la question.
LE COCHON
Va, guette le daim rouge sur la lande, monte à cheval, poursuis le renard, si tu peux. Mais pour avoir à la fois plaisir et profit, qu'on me donne la chasse à l'homme,--la chasse à l'être humain, la poursuite de son âme jusqu'à sa perte,--la chasse à l'homme.
(LE VIEUX SHIKARRI.)
La querelle commença, je crois, à propos d'un cheval rétif.
Pinecoffin l'avait vendu à Nafferton, que cet animal faillit tuer.
Il se peut que la brouille ait eu d'autres causes, mais le cheval fut celle qu'on invoqua officiellement.
Nafferton fut très en colère. Mais Pinecoffin en rit et déclara qu'il n'avait nullement garanti le caractère du cheval.
Nafferton se mit à rire à son tour, tout en jurant qu'il ferait payer sa chute à Pinecoffin, dût-il attendre cinq ans pour cela.
Or, un habitant de la vallée de l'Aire, en amont de Skipton[33] n'oublie jamais une injure, mais un homme du sud du Devon est aussi mou qu'un marais de Dartmoor.
[33] Dans le comté d'York.
Vous devinez, rien qu'aux noms, que Nafferton avait, de par sa naissance, un avantage sur Pinecoffin.
C'était un original, et ses notions de l'humour étaient cruelles.
Il m'apprit une façon nouvelle et attrayante de shikar[34].
[34] Sport.
Il pourchassa Pinecoffin de Mithan Kot jusqu'à Jagadri, et de Gurgaon jusqu'à Abbottabad dans tout le Punjab, province vaste et d'une sécheresse remarquable en certains endroits.
Il disait qu'il n'entendait point permettre aux commissaires adjoints de le rouler en lui vendant des chevaux de la campagne, mal dressés, qui ne cessent de sauter et de hennir, et que, s'ils le faisaient, ils s'en repentiraient toute leur vie.
Nombre de commissaires adjoints s'adonnent à quelque besogne particulière, après avoir passé leur premier été dans le pays.
Les jeunes, qui ont bon estomac, espèrent inscrire leur nom en grandes lettres sur la frontière, et se disputent des postes perdus comme Bannu et Kohat.
Les bilieux visent au secrétariat: cela ne vaut rien pour le foie.
D'autres sont mordus par la manie d'administrer un district, de collectionner des monnaies ghaznévides ou de la poésie persane.
D'autres, de race paysanne, sentent l'odeur de la terre, après les pluies, leur entrer dans le sang et les inviter «à développer les ressources de la province». Ces gens-là sont des enthousiastes.
Pinecoffin était du nombre.
Il connaissait une foule de détails sur les prix du gros bétail, les puits temporaires, les racleurs d'opium.
Il savait ce qui se produit quand vous brûlez trop de détritus sur une terre usée, dans l'espoir de lui rendre sa fertilité.
Tous les Pinecoffin ont une ascendance paysanne, de sorte qu'après tout la terre ne faisait que reprendre les siens.
Malheureusement, très malheureusement pour Pinecoffin, il était dans le service civil, tout en ayant des goûts de fermier.
Nafferton le guettait et n'oubliait pas le cheval.
Nafferton disait:
--Je pourchasserai ce garçon jusqu'à ce qu'il tombe.
Je lui dis:
--Vous n'allez pas planter votre couteau dans un commissaire adjoint!
Nafferton me répliqua que je n'entendais rien à l'administration de la province.
Notre gouvernement est vraiment bizarre.
Il fournit à jet continu des renseignements sur l'agriculture et sur toutes sortes de sujets; il procurera à un homme d'une respectabilité relative une foule de statistiques économiques, si celui-ci en parle avec un air quelque peu compétent.
Vous intéressez-vous aux lavages d'or dans les sables du Sutlej? Vous n'avez qu'à tirer un cordon; vous réveillerez ainsi une demi-douzaine de bureaux; finalement la sonnerie retentira, par exemple, chez un ami que vous avez dans les télégraphes, et qui a jadis rédigé quelques notes sur les coutumes des laveurs d'or, alors qu'il était employé aux travaux publics dans la partie de l'Empire où il s'en trouve.
Il sera peut-être enchanté, à moins qu'il ne soit très ennuyé, en recevant l'ordre de coucher par écrit tout ce qu'il sait, pour votre profit. Cela dépend de son tempérament.
Plus vous avez d'importance, plus vous pouvez obtenir d'informations et causer d'ennuis.
Nafferton n'était pas un grand personnage, mais il avait la réputation d'être extrêmement «sérieux».
Un homme sérieux peut tirer grand parti du gouvernement.
Il y avait une fois un homme sérieux qui faillit ruiner... mais l'Inde entière connaît cette histoire.
Je ne sais pas au juste ce que c'est que le «sérieux».
On peut en faire une contrefaçon très réussie, en négligeant sa tenue, en allant et venant d'un air distrait, en emportant chez soi du travail de son bureau, où l'on est resté jusqu'à sept heures, en recevant le dimanche une foule de gentlemen indigènes.
C'est là une des manières d'être sérieux.
Nafferton chercha un endroit où planter un clou pour y suspendre son sérieux, et un cordon qui le mît en communication avec Pinecoffin.
Il trouva tout ce qu'il lui fallait sous les espèces du Cochon.
Nafferton entreprit une enquête sérieuse sur le cochon.
Il informa le gouvernement qu'il avait un plan, selon lequel une partie très importante de l'armée anglaise de l'Inde pourrait être nourrie de cochon d'une façon extrêmement économique.
Puis, il laissa entendre que Pinecoffin serait en mesure de lui fournir «les informations variées qui lui étaient nécessaires pour mettre son projet sur pied».
En conséquence, l'administration écrivit au dos de la lettre:
«Donner à M. Pinecoffin les instructions nécessaires pour qu'il fournisse à M. Nafferton tous les renseignements en son pouvoir.»
Le gouvernement montre une grande propension à écrire au verso des lettres des choses qui, plus tard, causent des ennuis et du désordre.
Nafferton n'avait pas le moindre motif de s'intéresser au cochon, mais il savait que Pinecoffin donnerait tête baissée dans le piège.
Pinecoffin fut enchanté qu'on le consultât au sujet du cochon.
Le cochon ne joue pas, à vrai dire, un rôle fort important dans l'économie agricole de l'Inde, mais Nafferton expliqua à Pinecoffin qu'il y avait là un progrès à réaliser, et il entra en correspondance directe avec ce jeune homme.
Vous pensez peut-être qu'on ne saurait aller bien loin en prenant le cochon comme point de départ.
Cela dépend uniquement de la façon dont vous vous mettez à la besogne.
Pinecoffin, appartenant au service civil et voulant traiter son sujet à fond, commença par écrire un essai sur le cochon primitif, la mythologie du cochon, et le cochon dravidien.
Nafferton classa ces renseignements (vingt-sept feuilles de papier ministre), et voulut savoir quelle était la répartition du cochon dans le Punjab, et comment il supportait la saison des chaleurs dans la Plaine.
Désormais, veuillez vous rappeler que je me borne à marquer les traits saillants de l'affaire: les maîtresses cordes, pour ainsi dire, du tissu que Nafferton ourdit autour de Pinecoffin.
Pinecoffin fit une carte coloriée de la population porcine et recueillit des observations comparées sur la longévité du cochon: a, dans les régions sous-montagneuses de l'Himalaya; b, dans le Rechna-Doab.
Nafferton classa ces renseignements et demanda quelle espèce de gens s'occupaient du cochon.
Cela eut pour conséquence une dissertation ethnologique sur les porchers, et fit produire à Pinecoffin de longues tables indiquant combien il y avait de porchers par mille habitants dans le Derajat.
Nafferton classa ce nouveau dossier et expliqua que les chiffres dont il avait besoin se rapportaient aux domaines d'en deçà du Sutlej, où il avait appris que les cochons étaient très beaux, très grands, et où il se proposait d'établir une porcherie modèle.
A ce moment-là, le gouvernement avait totalement oublié les instructions qu'il avait données à Pinecoffin.
Le gouvernement agissait comme ces gentlemen qui, dans le poème de Keats, font tourner des roues bien graissées pour écorcher d'autres hommes. Mais Pinecoffin en était encore à ses débuts dans cette chasse au cochon, où Nafferton savait bien qu'il se lancerait.
Il avait sur les bras assez d'ouvrage professionnel, mais il passait des nuits à réduire le cochon en statistiques à cinq décimales, pour l'honneur de son administration. Il n'entendait pas passer pour un ignorant sur un sujet aussi aisé à traiter.
A ce moment, le gouvernement l'envoya en mission spéciale à Kohat, pour faire une enquête sur les grandes bêches de sept pieds, à tranchant de fer, employées dans ce district.
Des gens s'étaient entre-tués avec cet outil pacifique, et le gouvernement désirait savoir «si une modification dans la forme de l'outil agricole ne pouvait être tentée, à titre d'essai temporaire, et introduite parmi la population rurale, tout en évitant de choquer inopportunément ou d'irriter mal à propos les sentiments religieux des paysans». Avec ces bêches et le cochon de Nafferton, Pinecoffin avait à porter un fardeau assez lourd.
Nafferton se mit dès lors à chercher: a, la quantité de nourriture qu'exigeait le cochon indigène, cela en vue de s'assurer si on ne pourrait pas améliorer son aptitude à l'engraissement; b, la possibilité d'acclimater le cochon exotique, tout en lui conservant ses caractères distinctifs.
Pinecoffin répondit à grand renfort d'arguments que le cochon exotique serait absorbé dans l'espèce indigène et, pour le prouver, il cita des statistiques sur l'élevage du cheval.
Cette question annexe fut débattue très longuement par Pinecoffin, si bien que Nafferton finit par convenir qu'il était dans l'erreur et revint à la première question.
Lorsque Pinecoffin eut presque épuisé sa science à étudier les animaux producteurs de viande, la fibrine, le glucose, et les éléments azotés qui entrent dans le maïs et la luzerne, Nafferton souleva la question des frais.
A ce moment-là, Pinecoffin, qui avait été rappelé de Kohat, avait élaboré une théorie personnelle sur le cochon, et l'avait développée en trente-sept pages in-folio, que Nafferton classa soigneusement. Puis il demanda de nouveaux détails.
Tout cela avait pris dix mois.
Le zèle de Pinecoffin pour le cochon théorique commençait à faiblir, une fois ses propres vues exposées. Mais Nafferton le bombarda de lettres où il lui présentait le problème «sous son aspect impérial, en ce sens qu'il en résulterait une sorte de contrôle officiel du commerce du porc, ce qui aurait pour effet de choquer la population musulmane de l'Inde Supérieure».
Il devina que Pinecoffin aurait besoin de quelque vaste sujet à traiter librement, après sa besogne de menus détails, de petits points, de fractions décimales.
Pinecoffin traita cet aspect de la question de façon magistrale; il prouva qu'on «n'avait à redouter aucune ébullition populaire due à l'agitation des esprits».
Nafferton déclara que rien n'était comparable à la perspicacité des fonctionnaires du service civil en ces matières, et il l'attira dans un sentier détourné: «Les bénéfices que le gouvernement retirerait de la vente des soies de cochon.»
Il y a toute une littérature sur les soies de cochon et les brosses à souliers; et les spécialités des marchands de couleurs admettent une variété de soies dont vous n'avez nulle idée.
Quand Pinecoffin se fut un peu étonné de la rage d'information qui s'était emparée de Nafferton, il lui envoya une monographie de cinquante et une pages sur «les produits tirés du cochon».
Cela le conduisit, sous la délicate impulsion de Nafferton, droit aux usines de Cawnpore, à l'industrie des peaux de cochon pour sellerie et, de là, à la tannerie.
Pinecoffin écrivit que la graine de grenadier était la meilleure substance qu'il y eût pour traiter la peau de cochon, et donna à entendre,--car les quatorze mois précédents l'avaient fatigué,--que Nafferton ferait bien d'élever ses cochons avant de songer à tanner leur peau.
Nafferton revint à la deuxième section de sa cinquième question.
Était-il possible, et comment était-il possible d'élever le porc exotique pour qu'il fournît autant de viande qu'en Occident, «tout en gardant l'aspect hirsute qui caractérise son congénère d'Orient»?
Pinecoffin fut abasourdi, car il avait oublié ce qu'il avait écrit seize mois auparavant, et il se figura qu'il s'agissait de remettre toute la question sur le tapis.
Il était trop bien pris dans ce piège affreux pour pouvoir battre en retraite.
Dans un moment de faiblesse, il écrivit:
«Reportez-vous à ma première lettre» (laquelle traitait du cochon dravidien).
En fait, Pinecoffin avait encore à traiter la question de l'acclimatation, car il s'était lancé dans une digression sur la fusion des types.
Ce fut alors que Nafferton démasqua réellement ses batteries!
Il se plaignit au gouvernement, en un langage digne, de la manière chiche et mesquine dont on avait secondé ses efforts pour créer une «industrie hautement rémunératrice, et de la légèreté avec laquelle ses demandes de renseignements étaient accueillies par un monsieur dont la pseudo-érudition devrait aller au moins jusqu'à connaître les différences de premier ordre qui existent entre le cochon dravidien et la variété dite race Berkshire du genre sus. Si je dois admettre que la lettre à laquelle il me renvoie contient sa vraie manière de voir sur l'acclimatation d'un animal précieux, quoique malpropre peut-être, je me vois, malgré toute ma répugnance, obligé de croire», etc., etc.
Il y avait un nouveau chef au bureau des observations.
Le malheureux Pinecoffin fut informé que les fonctionnaires étaient faits pour le pays et non le pays pour les fonctionnaires, et qu'il ferait mieux de commencer à fournir des renseignements sur le cochon.
Pinecoffin répondit maladroitement qu'il avait écrit tout ce qu'on pouvait écrire sur le cochon, et qu'il avait droit à un congé.
Nafferton se procura une copie de cette lettre, et l'envoya, avec l'essai sur le cochon dravidien, à un journal du Bas-Pays qui imprima le tout.
L'essai était d'un ton presque grandiose, mais si le rédacteur en chef avait vu les monceaux de papiers couverts de l'écriture de Pinecoffin, qui étaient entassés sur la table de Nafferton, il ne se serait pas montré aussi railleur sur la «nébuleuse prolixité et la suffisance bavarde de la moderne bête à concours, et son absolue incapacité à saisir les conséquences pratiques d'une question pratique».
Bon nombre d'amis coupèrent ces remarques et les envoyèrent à Pinecoffin.
J'ai déjà dit que Pinecoffin appartenait à une race molle.
Ce dernier coup l'effraya, le bouleversa.
Il n'y pouvait rien comprendre, mais il sentait qu'il avait été, de quelque façon, honteusement berné par Nafferton.
Il se rendit compte qu'il s'était enveloppé sans nécessité d'une peau de cochon, et qu'il lui était impossible de regagner les bonnes grâces du gouvernement.
Tous les gens qu'il connaissait lui demandaient des nouvelles de sa «nébuleuse prolixité», de sa «suffisance bavarde», et cela le rendait extrêmement malheureux.
Il prit le train et alla trouver Nafferton qu'il n'avait pas vu depuis le début de l'affaire du cochon.
Il s'était muni de la coupure du journal.
Il bafouilla péniblement, dit des gros mots, et ne tarda pas à exhaler son dernier ressentiment dans une faible et aqueuse protestation:
--Vraiment, mon cher, ce n'est pas gentil. Nafferton lui témoigna beaucoup de sympathie.
--Je crains de vous avoir donné beaucoup de mal, n'est-ce pas?
--Ce n'est pas de cela que je me plains, gémit Pinecoffin, quoique je me sois donné vraiment beaucoup de mal. Mais ce qui me fâche, c'est d'avoir été ridiculisé dans un journal. Cela me restera comme une tare tant que je serai dans l'administration. Et dire que j'ai fait de mon mieux dans cette interminable histoire de cochon! Ç'a été bien mal de votre part, sur mon âme, bien mal.
--Je ne sais pas, dit Nafferton. Avez-vous jamais été roulé en achetant un cheval? Ce n'est pas l'argent que je regrette, quoiqu'il m'en ait coûté beaucoup, mais ce qui me peine, ce sont les taquineries qui en résultent, surtout quand elles viennent du blanc-bec qui vous a roulé. Mais je crois que nous voilà quittes, maintenant.
Pinecoffin ne trouva rien à répondre, si ce n'est d'autres gros mots.
Nafferton garda son sourire le plus suave et invita Pinecoffin à dîner.
LA DÉROUTE DES HUSSARDS BLANCS
Ce ne fut point sur le champ de bataille que nous jetâmes l'épée, mais pendant la garde solitaire, dans les ténèbres, près du gué: les eaux léchaient la rive; le vent de la nuit soufflait. La terreur naquit tout armée et grandit, et nous étions en fuite avant même de rien savoir de la panique nocturne.
(BEONI BAR.)
Certaines gens soutiennent qu'un régiment anglais est incapable de courir.
C'est là une erreur.
J'ai vu quatre cent trente-sept sabres fuir à travers champs sous l'empire d'une terreur abjecte. J'ai vu le meilleur régiment qui ait jamais manié les brides, rayé de l'«Annuaire de l'Armée» pendant deux bonnes heures.
Si vous répétez ce récit aux Hussards blancs, il y a tout à parier qu'ils vous battront froid.
C'est un incident dont ils ne sont pas fiers.
Vous pouvez reconnaître les Hussards blancs à leur chic, supérieur à celui de tous les autres régiments de cavalerie qui figurent sur les contrôles.
Si cette indication ne vous suffit pas, vous les reconnaîtrez à leur vieux cognac. Il est au mess depuis soixante ans et vaut la peine qu'on se dérange pour le goûter.
Demandez le vieux cognac de Mac Gaire, et tâchez d'en avoir du vrai.
Si le sergent du mess juge que vous êtes un profane, et que l'article authentique ne sera pas dignement apprécié, il vous traitera en conséquence. C'est un brave homme.
Mais quand vous serez au mess, gardez-vous de parler à vos hôtes de marches forcées ou de chevauchées à grande distance. On est très susceptible au mess. Si l'on croit que vous vous moquez des Hussards, on vous le dira.
S'il faut en croire les Hussards blancs, c'est la faute au colonel seul. Il venait d'arriver, et il n'aurait jamais dû prendre le commandement. Il prétendait que le régiment manquait d'allant et de chic.
Dire cela aux Hussards blancs, qui se jugeaient capables de cerner n'importe quelle cavalerie, d'enfoncer n'importe quelle artillerie, de balayer n'importe quelle infanterie du monde!
Cet affront fut la cause première de tout le mal.
Puis, le colonel réforma le cheval-tambour... le cheval-tambour des Hussards blancs!
Peut-être vous demanderez-vous si c'était là un crime inexprimable? Je vais essayer de vous expliquer clairement la chose.
L'âme du régiment vit dans le cheval-tambour, qui porte les timbales d'argent.
C'est presque toujours un grand cheval pie, importé de la Nouvelle-Galles du Sud. C'est là un point d'honneur, et un régiment dépensera tout l'argent qu'on voudra pour avoir un cheval pie.
Ce cheval n'est soumis à aucun des règlements sur la réforme. Son travail est des plus faciles. Il ne manoeuvre qu'au pas. Donc, aussi longtemps qu'il peut se tenir et garder sa belle prestance, son bien-être est assuré.
Il en sait plus long que l'adjudant[35] sur le régiment, et lors même qu'il le ferait exprès, il n'arriverait pas à se tromper.
[35] Officier adjoint au chef de corps.
Le cheval-tambour des Hussards blancs n'avait que dix-huit ans. Il suffisait parfaitement à sa tâche. Il était en état de travailler au moins six ans encore, et il avait dans son port autant de pompe, de dignité qu'un tambour-major de la Garde royale.
Le régiment l'avait payé dix-huit cents roupies.
Mais le colonel dit qu'il fallait s'en défaire. On le réforma selon toutes les règles. On le remplaça par une bête d'un bai sale, aussi laide qu'une mule, avec un cou de mouton, une queue pelée comme celle d'un rat, et des jarrets de vache.
Le tambour détestait cet animal, et les meilleurs chevaux de la fanfare dressaient les oreilles et montraient le blanc des yeux rien qu'en le voyant; ils le regardaient comme un parvenu et non comme un gentleman.
J'imagine que les idées du colonel sur le chic s'étendaient à la fanfare et qu'il entendait l'obliger à prendre part aux revues ordinaires.
Une fanfare de régiment est chose sacrée. Elle ne sort que pour les revues passées par les officiers qui commandent en chef, et le chef de musique est d'un degré au-dessus du colonel, au point de vue de l'importance.
C'est un grand-prêtre, et son hymne solennel est le Keel Row. Le Keel Row est le trot de la cavalerie, et quiconque n'a point entendu cette sonnerie éclater en notes aiguës par-dessus le bruit du régiment qui passe devant la base de salut, a encore quelque chose à apprendre et à comprendre.
Lorsque le colonel réforma le cheval-tambour des Hussards blancs, il y eut presque une révolte.
Les officiers étaient de mauvaise humeur, les hommes furieux, et les musiciens juraient... comme de simples troupiers.
Le cheval-tambour devait être vendu aux enchères... oui, aux enchères publiques, et peut-être serait-il acheté par un Parsi, qui l'attellerait à une charrette!
C'était pire que d'étaler toute la vie intérieure du régiment devant le monde entier, pire que de vendre l'argenterie du mess à un Juif... à un Juif noir.
Le colonel était un homme mesquin et brutal. Il savait ce que le régiment pensait de son acte et, quand les troupiers offrirent d'acheter le cheval-tambour, il répondit que leur offre était contraire à la discipline et aux règlements.
Mais un jeune lieutenant, Hogan-Yale, un Irlandais, acheta le cheval-tambour pour cent soixante roupies à la vente, et le colonel entra dans une grande colère.
Yale affecta le repentir. Il montra une soumission qui n'avait rien de naturel; il n'avait fait cet achat, disait-il, que pour éviter au cheval d'être maltraité et de crever de faim; il le tuerait d'un coup de fusil, et tout serait fini.
Cela parut contenter le colonel, car il ne voulait plus entendre parler du cheval-tambour. Il sentait qu'il avait fait une gaffe et, naturellement, il lui était impossible d'en convenir.
En attendant, la présence du cheval-tambour était pour lui une cause d'irritation.
Yale s'offrit un verre du vieux cognac, trois cigares, et emmena son ami Martyn. Ils quittèrent le mess ensemble.
Yale et Martyn restèrent en tête à tête pendant deux heures dans la chambre de Yale, mais le bull terrier qui garde les embauchoirs de Yale fut seul à savoir ce qu'ils se dirent.
Un cheval coiffé et enveloppé jusqu'aux oreilles sortit de l'écurie de Yale et fut conduit, malgré sa mauvaise volonté, jusqu'au quartier des employés civils.
Le groom de Yale l'accompagnait.
Deux hommes firent irruption dans le théâtre du régiment, et s'emparèrent de plusieurs pots de peintures et de quelques gros pinceaux à brosser les décors.
Puis la nuit tomba sur la caserne, et on entendit le bruit que faisait un cheval en démolissant son box à coups de pieds dans l'écurie de Yale.
Yale avait un grand vieux cheval gallois blanc.
Le lendemain était un jeudi.
Les hommes apprenant que Yale devait tuer le cheval-tambour dans la soirée, résolurent de faire à l'animal des funérailles dignes du régiment, des funérailles plus belles que celles qu'on eût faites au colonel s'il était mort ce jour-là.
Ils se procurèrent un char à boeufs, une quantité de sacs, des tas et des tas de roses, et le corps, bien couvert de sacs, fut transporté à l'endroit où l'on incinérait les victimes du charbon.
Les deux tiers du régiment formèrent le cortège. La fanfare n'y était pas, mais tous chantaient: L'endroit où mourut le vieux cheval, air qu'ils jugeaient respectueux et de circonstance.
Quand le corps eut été descendu dans la fosse, alors que les hommes commençaient à y jeter des brassées de roses, le sergent maréchal ferrant lâcha un juron et dit tout haut:
--Mais ça n'est pas plus le cheval-tambour que moi!
Les sergents-majors de troupe lui demandèrent s'il n'avait pas laissé sa raison à la cantine.
Le sergent maréchal ferrant répondit qu'il connaissait les pieds du cheval-tambour aussi bien que les siens, mais il se tut quand il vit le numéro du régiment marqué au fer rouge sur le sabot raidi et retourné de la pauvre bête.
C'est ainsi qu'on ensevelit le cheval-tambour des Hussards blancs, cependant que le sergent maréchal ferrant grognait toujours.
La bâche qui couvrait le corps était barbouillée de peinture noire en maints endroits, et le sergent maréchal attira l'attention sur ce détail, mais le sergent-major du cinquième escadron lui lança un bon coup de pied dans les jambes et lui dit qu'il était évidemment ivre.
Le lundi qui suivit l'enterrement, le colonel chercha à prendre sa revanche sur les Hussards blancs.
Par malheur, comme il était temporairement commandant d'armes, il ordonna une manoeuvre de brigade. Il dit qu'il ferait «trimer le régiment pour son insolence», et il mit sa menace à exécution.
Ce lundi-là fut une des journées les plus pénibles dont les Hussards blancs aient gardé le souvenir.
Ils furent lancés contre un ennemi fictif, portés en avant, ramenés en arrière, mis à pied, et «maniés scientifiquement» de toutes les façons possibles, dans un pays plein de poussière, où ils suèrent abondamment.
Le seul moment de distraction qu'ils eurent, ce fut le soir, lorsqu'ils tombèrent sur la batterie d'artillerie montée qu'ils chassèrent pendant deux milles.
Cela, c'était une affaire personnelle.
Beaucoup d'hommes avaient engagé des paris sur le résultat, les artilleurs prétendant qu'ils avaient d'aussi bonnes jambes que les Hussards blancs.
Ils avaient tort.
Une marche forcée termina la manoeuvre, et, quand le régiment regagna ses lignes, tous les hommes étaient couverts de boue depuis les éperons jusqu'aux jugulaires.
Les Hussards blancs possèdent un grand privilège qui leur est propre, et qu'ils ont gagné à Fontenoy, je crois.
Bon nombre de régiments ont des droits spéciaux, par exemple celui de porter un col en petite tenue, ou un noeud de rubans entre les épaules, ou des roses rouges ou blanches au casque, à certains jours de l'année.
Certains de ces droits se rapportent aux saints qui sont les patrons des régiments, ou bien à des exploits régimentaires.
Tous ces privilèges sont hautement appréciés, mais il n'en est aucun qui soit plus envié que celui qu'ont les Hussards blancs de mener boire leurs chevaux dans le camp, au son de la fanfare.
On ne joue qu'un morceau, qui est toujours le même. Je n'en connais pas le véritable nom, mais les Hussards blancs le désignent par ces mots: Qu'on me ramène à Londres.
L'air est très joli.
Le régiment aimerait mieux être rayé des contrôles que de renoncer à cette distinction.
Après la sonnerie de la «dislocation», les officiers retournèrent chez eux pour préparer le pansage, et les hommes rentrèrent au camp, au pas, à volonté. Cela signifie qu'ils déboutonnèrent leurs vestes serrées, qu'ils mirent leur casque en arrière, et échangèrent des plaisanteries ou des jurons, selon l'humeur de chacun, pendant que les plus soigneux mettaient pied à terre et desserraient les sangles et les brides.
Un bon cavalier fait autant de cas de sa monture que de lui-même et croit, ou devrait croire, que les deux réunis sont d'un effet irrésistible, qu'on ait devant soi des femmes ou des hommes, des jeunes filles ou des canons.
Alors l'officier d'ordonnance commanda:
--A l'abreuvoir!
Le régiment se dirigea en flânant vers les abreuvoirs d'escadron, qui étaient derrière les écuries, entre celles-ci et la caserne.
Il y avait là quatre abreuvoirs immenses, un par escadron, disposés en échelon, de sorte que tout le régiment pouvait, si l'on voulait, faire boire ses chevaux en dix minutes. Mais cela prenait généralement dix-sept minutes, pendant que la fanfare jouait.
La fanfare se mit à jouer au moment où les escadrons défilaient vers les abreuvoirs, et où les hommes sortaient leurs pieds des étriers et plaisantaient entre eux.
A ce moment même, le soleil se couchait dans un grand lit brûlant de nuages rouges, et l'on eût dit que la route qui menait aux services civils allait entrer tout droit dans l'oeil du soleil.
Il y avait sur cette route un petit point noir. Il grossit, grossit, et finit par prendre la forme d'un cheval, avec une sorte de gril sur le dos.
Le nuage rouge flamboyait à travers les barreaux du gril.
Quelques troupiers, abritant leurs yeux de leurs mains, dirent:
--Que diable cet animal a-t-il sur le dos?...
La minute d'après, ils entendirent un hennissement que tous les êtres vivants du régiment,--chevaux et hommes,--reconnurent, et l'on vit, piquant tout droit vers la fanfare, le cheval-tambour des Hussards blancs, que l'on croyait mort.
Sur les deux côtés de son garrot ballottaient à grand bruit les timbales, voilées de crêpe, et sur son dos se tenait très raide, en véritable cavalier, un squelette dont le crâne était nu.
La fanfare s'arrêta. Un instant le silence se fit.
Alors un cavalier du cinquième escadron,--les hommes disent que c'était le sergent-major,--fit pivoter son cheval et poussa un cri.
Personne ne saurait expliquer ce qui se passa ensuite, mais il paraît qu'un homme au moins par escadron donna l'exemple de la panique, et que les autres suivirent comme des moutons.
Les chevaux, qui avaient à peine mis leurs naseaux dans l'abreuvoir, se dressèrent, gambadèrent, mais aussitôt que la fanfare se tut, c'est-à-dire quand le fantôme du cheval-tambour fut à quelque deux cents mètres de distance, les fers s'abattirent, et le bruit confus d'une panique,--bruit bien différent du battement régulier et sourd que produit une manoeuvre sur le terrain, ou de celui qui résulte du désordre des chevaux autour des abreuvoirs,--ne fit que mettre le comble à la terreur.
Ils sentirent que leurs cavaliers avaient peur de quelque chose.
Lorsque des chevaux sentent cela, tout est fini, sauf le massacre.
Les escadrons, les uns après les autres, s'éloignèrent des abreuvoirs, et coururent de tous côtés, dans toutes les directions, comme du mercure qu'on verse sur le sol.
C'était un spectacle des plus extraordinaires, car hommes et bêtes étaient dans toutes les phases possibles du laisser-aller, et les fourreaux des carabines, battant les flancs des chevaux, achevaient de les exciter.
Les hommes tempêtaient, pestaient, cherchaient à s'écarter de la fanfare, qui était poursuivie par le cheval-tambour, dont le cavalier était tombé en avant et semblait jouer des éperons pour gagner un pari.
Le colonel était allé se rafraîchir au mess.
La plupart des officiers l'avaient suivi, et le lieutenant de jour se préparait à regagner le camp et à recevoir des sergents-majors les rapports sur la conduite à l'abreuvoir.
Quand l'air de: Qu'on me ramène à Londres s'arrêta à la vingtième mesure, tous les officiers qui se trouvaient au mess dirent:
--Que diable est-il donc arrivé?
Une minute après, ils entendirent des bruits qui n'avaient rien de militaire, et ils virent les Hussards blancs, qui fuyaient en désordre à travers la plaine.
Le colonel était muet de rage, car il se figurait que tout le régiment s'était soulevé contre lui ou s'était enivré comme un seul homme.
La fanfare, cohue désordonnée, passa, ayant sur ses talons le cheval-tambour,--le cheval-tambour qui était mort et enterré,--portant sur son dos le squelette qu'il secouait à grand bruit.
Hogan-Yale chuchota à Martyn:
--De ce train-là, tous les fils de fer vont casser.
Et la fanfare, qui avait fait un crochet brusque, telle un lièvre, reparut. Mais le reste du régiment était parti et parcourait au hasard tout le pays, car l'obscurité était venue, et chaque homme hurlait à son voisin qu'il avait le cheval-tambour sur les talons.
En général, les chevaux de troupe sont traités avec trop de ménagement. Quand l'occasion l'exige, ils peuvent rendre beaucoup, même avec une charge de cent vingt livres sur le dos, et les hommes s'en aperçurent.
Combien de temps dura cette panique? Je ne saurais le dire.
Quand la lune se leva, les hommes virent qu'ils n'avaient rien à craindre, et rentrèrent deux par deux, trois par trois, par demi-pelotons, en se cachant, et fort honteux d'eux-mêmes.
Alors le cheval-tambour, vexé de se voir ainsi accueilli par ses anciens amis, s'arrêta, fit demi-tour et s'en alla au trot devant l'escalier de la véranda pour demander du pain.
Personne n'osa s'enfuir, mais personne n'osa s'avancer jusqu'au moment où le colonel fit quelques pas et prit le pied du squelette.
La fanfare s'était arrêtée à quelque distance. Alors elle se rapprocha lentement.
Le colonel lança aux musiciens, collectivement et individuellement, toutes les injures qui lui vinrent à l'esprit sur le moment, car il avait mis la main sur la poitrine du cheval-tambour et avait reconnu qu'il était en chair et en os.
Puis, il frappa du poing sur les timbales et découvrit qu'elles étaient en papier d'argent et en bambou.
Ensuite, et à grand renfort de jurons, il essaya d'arracher le squelette de la selle, mais il s'aperçut qu'il était fixé avec du fil de fer sur le troussequin.
C'était un spectacle peu banal qu'offrait le colonel, les bras autour du bassin du squelette et un genou dans le creux de l'estomac du cheval-tambour.
Je dirais presque que la scène était amusante.
Le colonel secoua l'objet une ou deux minutes et finit par le jeter à terre, en disant à la fanfare:
--Venez par ici, capons! Voilà ce qui vous fait peur!
Le squelette n'était pas très joli sous le crépuscule.
On eût dit que le sergent-musicien le reconnaissait, car il se mit à rire en dessous, à étouffer.
--Faut-il l'emporter, mon colonel? demanda le sergent-musicien.
--Oui, emportez-le au diable, et allez-y tous!
Le sergent-musicien salua, ramassa le squelette, le mit en travers de sa selle et partit vers les écuries.
Alors le colonel commença à demander où était le reste du régiment, se servant pour cela d'un langage singulier.
Il disloquerait le régiment... il ferait passer tout le monde en conseil de guerre... il ne commanderait jamais une cohue pareille, etc., etc.
A mesure que les hommes reparaissaient, son langage devenait plus furieux, si bien qu'il finit par dépasser les limites extrêmes de la liberté qu'on accorde à un colonel de cavalerie.
Martyn prit Hogan-Yale à part et lui suggéra que, dans le cas où tout viendrait à se découvrir, il serait forcé de démissionner.
Martyn était le plus faible des deux.
Hogan-Yale fronça les sourcils, et fit observer, tout d'abord, qu'il était le fils d'un lord, et, en second lieu, qu'il était aussi innocent que l'enfant qui vient de naître.
--D'après mes instructions, dit Yale avec un sourire d'une douceur singulière, le cheval-tambour devait nous être renvoyé de la manière la plus solennelle possible. Je vous le demande, est-ce ma faute à moi, si un ami à tête de mulet le réexpédie d'une façon propre à troubler la tranquillité d'esprit d'un régiment de cavalerie de Sa Majesté?
Martyn répondit:
--Vous êtes un grand homme, et vous passerez général un jour, mais je sacrifierais volontiers les chances que je puis avoir de commander un escadron pour être sorti de cette affaire.
La Providence sauva Martyn et Hogan-Yale.
L'officier commandant en second emmena le colonel à part dans le petit réduit fermé de rideaux où les lieutenants des Hussards blancs avaient coutume de se réunir pour jouer le soir au poker, et là, quand le colonel eut juré à son aise, ils s'entretinrent à voix basse.
Je me figure que le commandant en second dut représenter l'alerte comme une machination dont il serait impossible de découvrir l'auteur, et je sais qu'il insista sur ce qu'il y aurait de fâcheux, de honteux à faire de cette échauffourée un sujet de risée pour le public.
--On nous surnommera les «Fuyards nocturnes», dit le commandant en second, qui avait vraiment une belle imagination; on nous appellera les «Chasseurs de fantômes», et, d'un bout à l'autre de l'Annuaire militaire, on nous affublera de sobriquets. Toutes les explications du monde ne suffiront pas à prouver aux profanes que les officiers étaient absents au début de la panique. Pour l'honneur du régiment, et dans votre propre intérêt, laissez la chose tomber d'elle-même.
Le colonel était si épuisé par la colère qu'il se laissa apaiser plus facilement qu'on ne s'y serait attendu. On l'amena tout doucement, par degrés, à reconnaître qu'il était d'une égale impossibilité de faire passer tout le régiment en conseil de guerre, et de sévir contre les jeunes officiers qui avaient pu tremper dans la farce.
--Mais la bête est vivante, s'écria le colonel. On ne l'a pas abattue du tout! C'est une désobéissance absolument flagrante. J'ai connu un homme qui a été cassé pour moins que ça, mille fois moins! On se fiche de moi, je vous le dis, Mutman, on se fiche de moi!
Le commandant en second entreprit de nouveau de calmer le colonel, et il en eut pour une demi-heure. Au bout de ce temps, le sergent-major du régiment vint au rapport.
La situation était assez nouvelle pour lui, mais il n'était pas homme à se laisser démonter par les circonstances.
Il salua et dit:
--Le régiment est rentré, mon colonel.
Puis, afin de se rendre le colonel favorable, il ajouta:
--Tous les chevaux sont en bon état.
Le colonel, en renâclant, répondit:
--Alors vous n'avez qu'à faire coucher les hommes dans leurs berceaux, prenez bien garde à ce que, pendant la nuit, ils ne se réveillent ni ne pleurent.
Le sergent se retira.
Ce bon mot rendit au colonel sa bonne humeur; plus tard il se sentit honteux du langage qu'il avait tenu.
Le commandant en second revint à la charge. Puis, tous deux s'engagèrent dans une conversation qui se prolongea fort avant dans la nuit.
Le surlendemain, il y eut une manoeuvre dirigée par le commandant en second. Le colonel harangua vigoureusement les Hussards blancs.
Il dit, en substance, que le cheval-tambour s'étant montré, malgré son grand âge, capable de mettre en fuite tout le régiment, il reprendrait son poste d'honneur à la tête de la fanfare, mais que le régiment n'était qu'une bande de brigands dépourvus de conscience.
Les Hussards blancs applaudirent par de grands cris, en lançant en l'air tout ce qu'ils avaient sous la main, et, quand la manoeuvre fut finie, ils crièrent: «Vive le colonel» jusqu'à extinction de voix.
Quant au lieutenant Hogan-Yale, qui souriait d'un air bénin, au dernier rang, il n'eut aucune part des applaudissements.
Le commandant en second dit au colonel, d'un ton qui n'était pas officiel:
--Ces petites choses-là assurent la popularité, et ne portent pas la moindre atteinte à la discipline.
--Mais j'ai rétracté mon ordre! répliqua le colonel.
--Peu importe! dit le commandant en second. Les Hussards blancs vous suivront partout désormais. Les régiments sont tout comme les femmes. Ils font n'importe quoi pour des babioles.
Une semaine après, Hogan reçut une lettre extraordinaire de quelqu'un qui signait: «Secrétaire, société Charité et Zèle, 3709, E-C», dans laquelle on le priait «de restituer notre squelette, qui, comme nous avons des raisons de le croire, est en votre possession».
--Quel est donc ce maniaque qui fait le commerce des os? demanda Hogan.
--Je vous demande pardon, dit le sergent-musicien, mais le squelette est chez moi, et je le renverrai si vous voulez bien payer le port jusqu'au quartier des employés civils. Il y a aussi un cercueil, mon lieutenant.
Hogan-Yale sourit, mit deux roupies dans la main du sergent-musicien, et dit:
--Écrivez la date sur le crâne, voulez-vous?
Si vous doutez de ce récit et si vous connaissez la garnison, vous pourrez voir cette date sur le squelette. Mais surtout, pas d'allusion à ce sujet en présence des Hussards blancs.
Si je connais cette histoire, c'est que c'est moi qui ai préparé le cheval-tambour pour sa résurrection. Et il n'a pu s'accommoder du squelette.
LE CAS DE DIVORCE BRONCKHORST
Pendant le jour, lorsqu'elle allait et venait autour de moi; pendant la nuit, lorsqu'elle dormait à mes côtés, j'étais las, j'étais las de sa présence. Chaque jour, chaque nuit ajoutait à mon antipathie: plût à Dieu qu'elle fût morte ou que ce fût moi!
(CONFESSIONS.)
Il y avait dans l'armée un certain Bronckhorst, homme anguleux, d'âge moyen, gris comme un blaireau, et qui, disaient certaines gens, avait un peu de sang indigène dans les veines.
Néanmoins cela ne saurait se prouver.
Mistress Bronckhorst n'était pas ce qu'on appelle une jeune femme, bien qu'elle eût quinze ans de moins que son mari.
C'était une grande personne, pâle, tranquille, avec de grosses paupières tombant sur des yeux faibles et une chevelure qui avait des reflets rouges ou jaunes suivant l'incidence des rayons lumineux.
Bronckhorst, quoi qu'il fît, manquait de grâce. Il n'avait aucun égard pour les jolis petits mensonges, publics ou secrets, qui rendent la vie un peu moins déplaisante qu'elle n'est en réalité.
Ses façons à l'égard de sa femme étaient grossières.
Il y a bien des choses, y compris les brutalités et les coups de poing, qu'une femme peut endurer, mais il est rare qu'une femme puisse supporter,--comme le supportait mistress Bronckhorst,--des années et des années de moqueries brutales, sans aucun ménagement pour ses faiblesses, ses migraines, ses légers éclats de gaieté, ses toilettes, ses bizarres petites tentatives pour se rendre attrayante aux yeux de son mari, alors qu'elle sait bien qu'elle n'est plus comme autrefois... et, chose pire que toutes, sans aucun égard pour l'amour qu'elle reporte sur ses enfants.
Cette sorte de plaisanterie lourde était celle que Bronckhorst préférait entre toutes.
Je suppose qu'il en était venu là peu à peu, sans intention méchante, pendant la lune de miel, alors que les époux se sentent à court d'expressions de tendresse, et qu'ils recourent à l'autre extrême pour manifester leurs sentiments.
C'est un instinct du même genre qui vous fait dire: «Va-t'en d'ici, vieille bête!» quand un cheval favori vient frotter ses naseaux contre votre plastron de chemise.
Malheureusement, quand arrive la réaction conjugale, cette façon de parler persiste et, la tendresse s'en étant évaporée, la femme s'en offense plus qu'elle ne le laisse voir.
Mais mistress Bronckhorst était dévouée à son «Teddy», comme elle l'appelait.
Peut-être faut-il voir, dans l'emploi de ce diminutif familier, la raison qui la lui rendait antipathique.
Peut-être,--et c'est le seul moyen d'expliquer la conduite infâme qu'il tint dans la suite,--peut-être céda-t-il au singulier, au sauvage sentiment qui parfois prend un homme à la gorge après vingt ans de mariage, quand il voit assise en face de lui, à table, cette éternelle figure de sa femme légitime, et qu'il sait qu'après l'avoir vue ainsi face à face il lui faudra toujours, toujours, la voir jusqu'à ce que lui ou elle disparaisse.
Tous les époux, toutes les épouses connaissent cette crise. En général, elle ne dure que le temps de respirer trois fois, et elle doit être une survivance d'un âge où les hommes et les femmes valaient bien moins que de nos jours.
C'est un sujet trop déplaisant pour qu'on le discute.
Un dîner chez Bronckhorst était une corvée que peu de gens se résignaient à subir.
Bronckhorst se plaisait à tenir des propos qui mettaient sa femme sur les épines.
Quand leur petit garçon venait, au dessert, Bronckhorst ne manquait pas de lui faire boire un grand demi-verre de vin, et, comme il fallait s'y attendre, le pauvre petit commençait par faire du tapage, puis il se sentait très mal à l'aise et enfin on l'emportait hurlant.
Bronckhorst demandait alors si Teddy se conduisait ainsi habituellement, et si mistress Bronckhorst ne pourrait pas consacrer un peu de ses loisirs à apprendre à ce petit vaurien à se bien tenir.
Mistress Bronckhorst, qui aimait l'enfant plus qu'elle-même, faisait tout ce qu'elle pouvait pour ne pas pleurer; mais son énergie semblait avoir été brisée par le mariage.
En dernier lieu, Bronckhorst en était venu à dire:
--Bon, bon, ça va bien! Cela suffit! Au nom du ciel, tâchez donc de vous conduire comme une femme raisonnable. Allez au salon.
Mistress Bronckhorst s'en allait, tâchant de tout couvrir d'un sourire, et l'invité de cette soirée-là en éprouvait de la mauvaise humeur et de la gêne.
Après trois ans de cette joyeuse vie,--car mistress Bronckhorst n'avait pas d'amies avec qui elle pût causer,--la station sursauta en apprenant que Bronckhorst avait intenté un procès pour relations criminelles à un homme nommé Biel qui avait, à vrai dire, témoigné des attentions à mistress Bronckhorst toutes les fois qu'elle s'était montrée en public.
Le manque absolu de réserve dont Bronckhorst faisait preuve dans cette affaire où il s'agissait de son déshonneur, nous fit pressentir que les dépositions contre Biel ne porteraient sur des circonstances accessoires et seraient basées sur des témoignages d'indigènes.
Il n'y avait point de lettres, mais Bronckhorst déclarait à qui voulait l'entendre qu'il remuerait ciel et terre pour voir Biel surveiller la fabrication des tapis dans la prison centrale.
Mistress Bronckhorst ne sortait pas de chez elle et laissait les âmes charitables dire ce qui leur plaisait.
Les avis étaient partagés.
Les deux tiers environ des habitants de la station conclurent sans hésiter que Biel était coupable. Mais il y avait une douzaine de gens qui, le connaissant et l'aimant, le soutenaient.
Biel était furieux et étonné. Il nia tout et fit le serment de corriger Bronckhorst jusqu'à ce qu'il fût presque mort.
Aucun jury, nous le savions, ne condamnerait un homme sur des accusations criminelles portées par des indigènes, dans un pays où l'on peut acheter des témoins pour étayer une accusation d'assassinat,--et acquérir un cadavre par-dessus le marché,--pour cinquante-quatre roupies.
Mais Biel ne voulait pas se tirer d'affaire avec le bénéfice du doute. Il voulait que la lumière se fît entièrement.
Comme il le dit un soir:
--Il peut prouver tout ce qu'il voudra par des témoignages de domestiques; moi, je n'ai que ma parole.
C'était environ un mois avant la date de l'affaire et nous ne pouvions pas faire grand'chose, si ce n'est de nous ranger du côté de Biel.
La seule chose dont nous étions certains, c'était que les dépositions des indigènes seraient assez méchantes pour ternir la réputation de Biel jusqu'à la fin de sa carrière; car un indigène, quand il commet un faux témoignage, ne s'arrête pas à mi-chemin; il ne bronche sur aucun détail.
Un homme heureusement inspiré, qui se trouvait au bout de la table où l'on causait de la chose, dit:
--Tenez, je ne crois pas que les hommes de loi soient bons à grand'chose. Télégraphiez donc à Strickland[36] pour le prier de descendre ici et de nous tirer d'affaire.
[36] Voir la nouvelle intitulée: Le Saïs de Miss Youghal, dans les Simples Contes des Collines.
Strickland était à environ cent quatre-vingts milles plus haut, sur la ligne.
Il avait épousé depuis peu miss Youghal, mais il flaira dans la dépêche une chance de reprendre contact avec son ancien emploi de détective, dans lequel il se délectait.
Il arriva dès le lendemain soir et se fit raconter notre histoire.
Il finit sa pipe et dit d'un ton d'oracle:
--Il faut nous attaquer aux dépositions. Oorya, porteur; Musalman, valet qui sert à table; et la Methrani, ayah: telles sont, ce me semble, les colonnes de l'accusation. Je me sens très à l'aise dans cette affaire, mais je crains que mon jargon ne soit un peu rouillé.
Il se leva et se rendit dans la chambre à coucher de Biel, où l'on avait mis sa malle, et referma la porte.
Une heure plus tard, nous l'entendîmes dire:
--Je n'ai pas eu le courage de me défaire de mes vieux costumes quand je me suis marié. Celui-là fera-t-il l'affaire?
Il y avait dans le corridor un fakir dégoûtant qui faisait des salutations.
--Maintenant prêtez-moi cinquante roupies, dit Strickland, et donnez-moi tous votre parole d'honneur que vous ne direz rien à ma femme.
On lui donna tout ce qu'il demandait, et il sortit pendant qu'on buvait à sa santé.
Ce qu'il fit? Il est le seul à le savoir.
Un fakir ne cessa d'aller et venir autour de la résidence de Bronckhorst pendant douze jours. Puis, ce fut un mehter[37], et quand Biel entendit parler de lui, il dit que Strickland était un ange bien emplumé.
[37] Balayeur.
Le mehter fit-il la cour à Janki, la femme de chambre de mistress Bronckhorst? C'est une question qui regarde uniquement Strickland.
Il revint au bout de trois semaines et dit tranquillement:
--Biel, vous avez dit la vérité. Par Jupiter! c'est un coup monté d'un bout à l'autre; j'en suis étonné moi-même. Cette brute de Bronckhorst n'est pas digne de vivre.
Il y eut un tapage de cris, et Biel dit:
--Comment comptez-vous le prouver? Vous ne pouvez pas dire que vous êtes entré sous un déguisement dans la résidence de Bronckhorst.
--Non, dit Strickland, dites à votre imbécile de défenseur, quel qu'il soit, de soulever quelque forte objection à propos d'invraisemblances intrinsèques, de contradictions dans les témoignages. Il n'aura pas un mot à dire, mais cela lui fera plaisir. C'est moi qui ferai marcher toute l'affaire.
Biel tint sa langue, et les autres hommes attendirent pour voir ce qui arriverait.
Ils avaient en Strickland la confiance que l'on a dans les hommes calmes.
Lorsque l'affaire fut appelée, la cour de justice était bondée. Strickland flâna dans la véranda jusqu'à ce qu'il rencontrât le khitmagar[38] musulman.
[38] Domestique qui sert à table.
Alors, il murmura à l'oreille de celui-ci une bénédiction de fakir et lui demanda de quelle façon était morte sa seconde femme.
L'homme se retourna brusquement, et se voyant face à face avec Estreeken Sahib, sa figure s'allongea.
Vous devez vous rappeler qu'avant son mariage, Strickland était, comme je vous l'ai conté, un personnage considérable parmi les indigènes.
Strickland lança à demi-voix un juron populaire en langue courante, pour bien faire voir qu'il était au courant de tout ce qui se passait, et il se rendit au tribunal armé d'un fouet d'entraîneur en nerf de boeuf.
Le mahométan était le premier témoin, et Strickland, placé derrière la cour, le dominait du regard.
L'homme humecta ses lèvres avec sa langue, et, dans la terreur abjecte que lui inspirait Estreeken Sahib le fakir, il rétracta un à un tous les détails de sa déposition, disant qu'il était un pauvre diable et prenant Dieu à témoin qu'il avait oublié tout ce que Bronckhorst Sahib lui avait recommandé de dire.
Et il s'affaissa en larmoyant sous la triple influence de la peur que lui inspiraient Strickland, le juge et Bronckhorst.
Alors la panique se mit parmi les témoins.
Janki, l'ayah, minaudant chastement derrière son voile, devint livide, et le porteur disparut de la cour. Il dit que sa maman était mourante, et qu'il ne faisait pas bon de prodiguer des mensonges en présence d'Estreeken Sahib.
Biel dit poliment à Bronckhorst:
--Il semble que vos témoins ne rendent pas. N'auriez-vous point à produire quelques lettres contrefaites?
Mais Bronckhorst se balançait de gauche à droite sur sa chaise, et il y eut un silence pesant après que Biel eut été rappelé à l'ordre.
Le conseil de Bronckhorst comprit ce que signifiait la mine de son client, et, sans faire plus d'embarras, il jeta ses papiers sur la petite table couverte de serge verte, en marmottant quelques mots pour laisser entendre qu'il avait été renseigné inexactement.
Toute la salle applaudit furieusement, comme font les soldats au théâtre, et le juge se mit à dire ce qu'il pensait.
Biel sortit de la salle, et Strickland laissa tomber dans la véranda une cravache d'entraîneur.
Dix minutes plus tard, Biel donnait une correction soignée à Bronckhorst, derrière les prisons de la cour, sans bruit ni scandale.
Ce qui restait de Bronckhorst fut rapporté chez lui en voiture.
Sa femme pleura sur lui, et le soigna de façon à lui rendre figure humaine.
Plus tard, quand Biel eut abandonné son action reconventionnelle contre Bronckhorst pour subornation de témoins, mistress Bronckhorst dit, avec son sourire languissant et mouillé, qu'il y avait eu erreur, mais que la faute n'en était pas tout entière à son Teddy.
Elle attendrait que son Teddy lui revînt. Peut-être était-il las d'elle, ou avait-elle poussé à bout sa patience? Nous consentirions sans doute à ne plus la tenir en quarantaine, et les mères laisseraient leurs enfants jouer encore avec le «petit Teddy». Il était si isolé.
Alors mistress Bronckhorst fut invitée par tout le monde, à la station, jusqu'au jour où Bronckhorst fut en état de reparaître en public.
Ce jour venu, il retourna en Angleterre et emmena sa femme.
D'après les dernières nouvelles, son Teddy «lui était revenu» et ils étaient relativement heureux, bien que, naturellement, il ne puisse lui pardonner la rossée qu'elle lui procura très indirectement.
· · ·
Mais Biel se demande:
«Pourquoi n'ai-je pas poussé à fond la plainte reconventionnelle contre cette brute de Bronckhorst, et pourquoi ne l'ai-je pas fait arrêter?»
Mistress Strickland voudrait savoir:
«Comment se fait-il que mon mari ait ramené de votre station un si joli cheval d'Australie? Je connais toutes ses affaires d'argent, et je suis certaine qu'il ne l'a pas acheté.»
Moi, ce que je voudrais savoir, c'est comment des femmes telles que mistress Bronckhorst en viennent à épouser des gens pareils à Bronckhorst.
Et de ces trois casse-tête, le mien est le plus difficile à résoudre.
VENUS ANNO DOMINI
Et les années se succédèrent, comme c'est le devoir des années; mais notre grande Diane était toujours nouvelle, fraîche, comme en fleur, et blonde, et blanche, avec des yeux azurés, avec une chevelure dorée; et tous, les venants et les partants, lui offraient l'hommage de leurs éloges autant qu'elle le désirait.
(DIANE D'ÉPHÈSE.)
Elle n'a rien de commun avec le nº 18 qui se trouve dans le Braccio Nuovo du Vatican, entre la Cérès de Visconti et le Dieu du Nil.
C'était une divinité exclusivement hindoue,--une divinité anglo-hindoue, cela s'entend,--et nous l'appelions la Venus Anno Domini.
D'après une légende qui avait cours dans le Haut-Pays, elle avait jadis été jeune, mais il n'y avait pas d'homme vivant qui pût venir déclarer hardiment que la légende était vraie.
Des gens arrivaient à cheval à Simla, s'en retournaient, se faisaient une réputation, accomplissaient la tâche de leur vie, et revenaient, pour trouver la Venus Anno Domini exactement telle qu'ils l'avaient laissée.
Elle était aussi immuable que les collines, pas tout à fait aussi verte, pourtant.
Tout ce que peut se permettre une jeune fille de dix-huit ans en fait d'équitation, de marche, de danse, de déjeuners sur l'herbe, en un mot d'exercice exagéré, la Venus Anno Domini le faisait, sans jamais laisser voir de fatigue, ni trahir d'ennui.
Outre le don de l'éternelle jeunesse, elle avait découvert, à ce que prétendaient les hommes, le secret de l'éternelle santé, et sa renommée s'était répandue au loin dans le pays.
De simple femme, elle s'était élevée à la hauteur d'une Institution, en ce sens qu'aucun jeune homme n'était regardé comme suffisamment formé, tant qu'il n'avait point, à un moment ou à un autre, porté ses hommages au sanctuaire de la Venus Anno Domini.
Elle était unique, bien qu'il y eût de nombreuses imitations.
Six ans, à ses yeux, avaient la même durée que six mois pour les femmes ordinaires, et dix ans laissaient sur elle des traces moins visibles qu'une fièvre d'une semaine sur une femme ordinaire.
Tout le monde l'adorait, et, de son côté, elle se montrait agréable et courtoise presque pour tout le monde.
Elle s'était fait de la jeunesse une telle habitude, qu'elle ne pouvait plus s'en séparer. D'ailleurs, elle ne comprit jamais que ce renoncement pût être une nécessité, et elle choisissait sa société préférée parmi des jeunes gens.
Au nombre des adorateurs de la Venus Anno Domini se trouvait le jeune Gayerson.
On le nommait le «très jeune Gayerson», pour le distinguer de son père, que l'on appelait le «jeune Gayerson», fonctionnaire civil du Bengale, qui affectait les façons de la jeunesse et qui était, d'ailleurs, jeune de coeur.
Le «très jeune Gayerson» ne se bornait pas, comme les autres jeunes gens, à un culte paisible et de pure forme, à accepter une promenade à cheval, une danse ou une conversation offertes par la Venus Anno Domini, et à se montrer alors aussi humble, aussi reconnaissant qu'il convenait.
Il était exigeant.
Aussi la Venus Anno Domini le tenait-elle à distance.
Il se tourmentait à propos d'elle, pour des riens, à se rendre malade. Son dévouement et son sérieux le faisaient paraître tantôt timide, tantôt encombrant et rude, selon son humeur du jour, à côté de gens plus âgés qui avaient, avant lui, fléchi le genou devant la Venus Anno Domini.
Elle en était fâchée pour lui.
Il lui rappelait un gamin qui, vingt-trois ans auparavant, avait proclamé son dévouement sans bornes pour elle, et pour lequel elle avait éprouvé une sorte de faible pendant plus d'une semaine.
Mais le gamin était parti. Il avait épousé une autre femme, moins d'un an après qu'il l'avait adorée, et la Venus Anno Domini avait presque--je dis presque--entièrement oublié son nom.
Le «très jeune Gayerson» avait les mêmes grands yeux bleus, la même façon de faire la moue de la lèvre inférieure quand il était animé ou chagrin. Mais la Venus Anno Domini ne l'en rappelait pas moins sévèrement à l'ordre.
Trop de zèle était une chose qu'elle n'approuvait pas. Elle préférait à cela une tendresse modérée et contenue.
Le «très jeune Gayerson» était fort malheureux et ne prenait nulle peine pour cacher la souffrance.
Il appartenait à l'armée, à un régiment de ligne, je crois, et sa figure était comme un miroir, son front un livre ouvert. En raison de son innocence, ses frères d'armes lui faisaient la vie dure et aigrissaient son caractère naturellement doux.
Le «très jeune Gayerson» était le seul à savoir quel âge le «très jeune Gayerson» attribuait à la Venus Anno Domini, et il ne faisait part de ses idées à personne.
Peut-être lui donnait-il vingt-cinq ans?
Peut-être lui avait-elle dit qu'elle avait cet âge?
Le «très jeune Gayerson» aurait franchi le Gugger débordé, rien que pour porter un billet d'elle, et il croyait en elle aveuglément.
Tout le monde aimait ce jeune homme et tout le monde regrettait qu'il fût ainsi tenu en esclavage par la Venus Anno Domini.
Du reste, chacun reconnaissait que ce n'était pas sa faute, à elle, car la Venus Anno Domini différait de mistress Hauksbee et de mistress Reiver en ceci qu'elle ne remuait pas même un doigt pour attirer un homme.
C'étaient les hommes qui étaient attirés vers elle, comme vers Ninon de Lenclos.
On pouvait admirer et respecter mistress Hauksbee, avoir du mépris et de l'aversion pour mistress Reiver, mais on était forcé d'adorer la Venus Anno Domini.
Le papa du «très jeune Gayerson» dirigeait une division ou une perception ou quelque autre administration dans une partie du Bengale qui est particulièrement désagréable, car elle fourmille de Babous[39] qui publient des journaux, où ils démontraient que le «jeune Gayerson» était «un Néron», «une Scylla», «une Charybde»; outre les Babous, il y avait dans la région pas mal de dysenterie et de choléra pendant neuf mois de l'année.
[39] Hindous à demi anglicisés.
Le «jeune Gayerson», qui avait environ quarante-cinq ans, goûtait assez les Babous, car ils le divertissaient, mais il trouvait que la dysenterie n'avait rien de plaisant, et dès qu'il put s'échapper, il alla, le plus vite possible, à Darjeeling.
Le jeune homme n'en fut pas très enchanté.
Il dit à la Venus Anno Domini que son père allait venir.
Elle rougit légèrement et répliqua qu'elle serait enchantée de faire sa connaissance. Ensuite, elle jeta un long regard pensif sur le «très jeune Gayerson», parce qu'elle était très, très peinée pour lui, et qu'il était un très, très grand sot.
--Ma fille va venir dans une quinzaine de jours, monsieur Gayerson, dit-elle.
--Votre quoi? dit-il.
--Ma fille, dit la Venus Anno Domini. Elle est partie, il y a un an, pour l'Angleterre et je désire qu'elle voie un peu l'Inde. Elle a dix-neuf ans, et c'est, je crois, une jolie jeune fille et très sensée.
Le «très jeune Gayerson», qui avait moins de vingt-deux ans, faillit tomber de sa chaise en recevant cette étonnante nouvelle, car il s'entêtait à croire, contre toute vraisemblance, à la jeunesse de la Venus Anno Domini.
Quant à elle, tournant le dos à la fenêtre tendue de rideaux, elle épiait en souriant l'effet de ses phrases.
Le papa du «très jeune Gayerson» vint douze jours après, et il n'était pas depuis vingt-quatre heures à Simla que deux hommes, de vieux amis, lui avaient appris comment le «très jeune Gayerson» se conduisait.
Le «jeune Gayerson» en rit beaucoup. Il demanda qui pouvait être la Venus Anno Domini.
Cela prouve qu'il avait passé sa vie au Bengale, où l'on ne sait jamais rien de ce qui se passe, excepté la cote de la Bourse.
Alors il dit:
--Les enfants seront toujours des enfants.
Et il causa de la chose avec son fils.
Le «très jeune Gayerson» dit qu'il se sentait malheureux, misérable, et le «jeune Gayerson» répondit qu'il regrettait d'avoir contribué à donner le jour à un sot.
Il donna à entendre que son fils ferait mieux d'abréger son congé et de retourner où son service l'appelait.
Cela amena une réponse qui n'avait rien de filial.
Les rapports se tendirent, jusqu'à ce que le «jeune Gayerson» proposât qu'ils rendissent ensemble visite à la Venus Anno Domini. Le «très jeune Gayerson» s'y rendit avec son papa, se sentant à la fois mécontent et diminué.
La Venus Anno Domini les reçut gracieusement et le «jeune Gayerson» dit:
--Par Jupiter! c'est Kitty!
Le «très jeune Gayerson» aurait bien voulu avoir une explication, s'il n'avait dû essayer de causer avec une grande belle personne tranquille, élégamment mise, que la Venus Anno Domini lui présenta comme sa fille.
Celle-ci était tellement plus âgée par ses façons, son apparence et son air reposé, que le «très jeune Gayerson» en fut désespéré.
Bientôt il entendit la Venus Anno Domini qui disait:
--Savez-vous que votre fils est un de mes admirateurs les plus dévoués?
--Cela ne m'étonne pas, dit le «jeune Gayerson».
Et élevant la voix:
--Il marche sur les traces de son père. N'ai-je pas adoré le sol que vous fouliez, il y a longtemps de cela, Kitty, et depuis ce temps-là vous n'avez pas changé? Comme cela semble étrange!
Le «très jeune Gayerson» ne souffla mot.
Pendant tout le reste de la visite, sa conversation avec la fille de la Venus Anno Domini fut fragmentaire et décousue.
--Alors demain, à cinq heures, disait la Venus Anno Domini, et soyez exact, je vous prie.
--A cinq heures précises! dit le «jeune Gayerson». Mon garçon, vous pouvez prêter un cheval à votre vieux père, je suppose? Je vais faire une promenade à cheval demain dans l'après-midi.
--Certainement, dit le «très jeune Gayerson», je repars là-bas demain matin. Mes poneys sont à vos ordres, monsieur.
La Venus Anno Domini le regarda à travers la pénombre de la pièce, et ses grands yeux gris se mouillèrent.
Elle se leva et lui tendit la main.
--Adieu, Tom, lui dit à demi-voix la Venus Anno Domini.
LE BISARA DE POOREE
«Petit poisson aveugle, tu as une sagesse merveilleuse; petit poisson aveugle, qui t'a arraché les yeux? Ouvre tes oreilles pendant que je murmure mon désir; envoie-moi un amant, petit poisson aveugle!»
(LE CHARME DU BISARA.)
Certains des indigènes disaient que l'objet venait de l'autre côté de Kulu, où se trouve le saphir de neuf pouces.
D'autres soutenaient qu'il avait été fait dans le sanctuaire du diable, à Ao-Chung, dans le Thibet, qu'il avait été dérobé par un Kafir, auquel il avait été volé par un Gurkha, auquel un Lahouli l'avait volé à son tour; que de la même façon il était passé aux mains d'un khitmagar, lequel, enfin, l'avait vendu à un Anglais.
De sorte que le Bisara avait perdu toute vertu.
Car pour qu'il agît dans toute sa force, le Bisara de Pooree devait être volé, au besoin avec effusion de sang, mais enfin volé.
Toutes ces histoires sur la façon dont il est venu dans l'Inde sont fausses.
Il a été fabriqué, il y a des siècles, à Pooree. L'histoire de cette fabrication remplirait à elle seule un petit volume. Il fut volé par une des jeunes danseuses du temple de cet endroit, qui en avait besoin pour son usage particulier.
Alors il passa de main en main, toujours dans la direction du nord, jusqu'à ce qu'il arrivât à Han-lé, gardant toujours le nom de Bisara de Pooree.
Sa forme était celle d'une toute petite boîte carrée en argent, où huit rubis balais étaient incrustés extérieurement.
La boîte, s'ouvrant au moyen d'un ressort, laisse voir un petit poisson sans yeux, taillé dans je ne sais quelle matière ligneuse d'une couleur sombre, polie, et enveloppé dans un morceau de drap d'or fané.
Tel est le Bisara de Pooree, et il vaudrait mieux prendre dans la main le roi des cobras que de toucher au Bisara de Pooree.
Tous les genres de magie sont démodés, finis, excepté dans l'Inde, où rien ne change en dépit de la luisante pellicule toute superficielle que nous appelons civilisation.
Le premier venu, à qui vous demanderez quelles sont les vertus du Bisara de Pooree, vous les indiquera,--toujours en supposant qu'il ait été volé pour tout de bon.
C'est le seul charme amoureux, d'un effet régulier, infaillible, qui existe dans le pays, à une exception près.
(L'autre charme est entre les mains d'un simple soldat de la cavalerie du Nizam, dans un endroit nommé Tuprani, au nord de Hyderabad.)
C'est là un fait qu'il faut bien admettre; qu'un autre se charge de l'explication.
Si le Bisara, au lieu d'être volé, est donné ou acheté ou trouvé, il retourne son pouvoir contre son possesseur en trois ans, et le mène à la ruine et à la mort.
Voilà un second fait dont vous chercherez l'explication quand vous en aurez le temps.
D'ici là, vous pouvez en rire.
Pour le moment, le Bisara est en sûreté sur le cou d'un poney qui traîne un ekka, à l'intérieur du collier de grains de verre bleu qui éloigne le Mauvais OEil.
Si jamais le conducteur de l'ekka le trouve, et qu'il le porte, ou le donne à sa femme, je le plains.
En 1884, le Bisara appartenait à une vieille et très sale coolie des montagnes, une goitreuse de Theog.
J'arrivai à Simla, venant du nord, avant qu'il ne fût acheté par le valet de Churton. Ce valet le vendit, trois fois sa valeur en argent, à Churton, qui collectionnait des curiosités.
Le valet ne savait pas mieux que le maître ce qu'il avait acheté. Mais quelqu'un jeta un coup d'oeil sur la collection de Churton--qui, disons-le en passant, était commissaire adjoint. L'homme renseigné vit l'objet et ne dit mot.
C'était un Anglais, mais il savait croire. Cela prouve qu'il différait des autres Anglais.
Il savait qu'il était dangereux d'avoir affaire à la petite boîte, qu'elle fût active ou inactive, et que l'amour est un terrible présent, quand il vient sans qu'on le cherche.
Pack, «Pack le pouilleux» comme nous avons l'habitude de l'appeler, était à tous les points de vue un vilain petit homme, qui avait dû se glisser par erreur dans l'armée.
Il était de trois pouces plus grand que son sabre, mais il s'en fallait de moitié qu'il fût aussi solide, et le sabre était un objet de cinquante shillings, un article de camelote.
Personne ne l'aimait, et je suppose que ce fut son aspect ratatiné et son manque absolu de tout mérite qui le firent s'amouracher si complètement de miss Hollis, qui était bonne et douce, et avait cinq pieds sept pouces dans ses souliers de tennis.
Il ne se borna pas à devenir tranquillement amoureux. Il apporta à cet amour tout ce qu'il y avait d'énergie dans sa misérable petite nature. S'il n'avait pas été aussi antipathique, il aurait inspiré de la pitié.
Il s'agita, se démena, s'irrita, trottina dans tous les sens.
Il s'évertua à se rendre intéressant aux grands yeux gris et calmes de miss Hollis, et il échoua.
Ce fut là un de ces cas comme on en rencontre parfois, même dans ce pays où nous nous marions d'après le Code, un de ces cas d'amour réellement aveugle d'un seul côté, sans qu'on puisse entrevoir la moindre chance de récompense.
Miss Hollis regardait Pack comme une sorte de vermine qui courait sur la route.
Il n'avait d'autre avenir que la solde de capitaine, et il n'avait pas assez d'esprit pour gagner un anna de plus.
Chez un homme de grandes proportions, un amour comme le sien eût été touchant; chez un homme de grand coeur, il eût été grandiose. Mais chez un homme bâti comme il l'était, c'était un fléau, et pas davantage.
Vous croirez peut-être ce qui précède. Mais voici quelque chose que vous ne croirez pas.
Churton et l'homme qui savait la vertu du Bisara lunchaient ensemble au club de Simla.
Churton se plaignait de la vie en général.
Sa meilleure jument avait roulé de son écurie jusqu'au bas de la montagne et s'était brisé les reins.
Ses décisions avaient été cassées par les cours supérieures plus souvent que ne devait s'y attendre un commissaire adjoint ayant huit ans de services.
Il savait ce que c'est que de souffrir du foie et de la fièvre, et, depuis plusieurs semaines, il se sentait mal disposé.
En somme, il était dégoûté, découragé.
La salle à manger du club de Simla est construite, comme tout l'Univers le sait, en deux parties, séparées par une arcade.
Entrez, tournez à gauche, et prenez la table près de la fenêtre. Il vous sera impossible de voir quelqu'un qui sera entré, qui aura tourné à droite, et se sera placé à droite de l'arcade.
Et, chose curieuse, le moindre mot que vous direz pourra être entendu, non seulement par l'autre dîneur, mais encore par les domestiques qui se trouvent derrière la clôture à jour, d'où ils apportent les plats.
Cela vaut la peine d'être connu: une chambre à écho constitue un piège contre lequel il est bon d'avoir été prévenu.
Soit pour plaisanter, soit dans l'espoir de se soulager, l'Homme qui savait conta à Churton l'histoire du Bisara de Pooree avec beaucoup plus de détails que je ne vous en ai donnés ici, et termina par le vague conseil donné à Churton de jeter la petite boîte au bas de la côte, pour voir si ses ennuis partiraient avec elle.
Pour des oreilles ordinaires, des oreilles anglaises, ce conte n'était qu'un trait intéressant de folklore.
Churton rit, dit que son petit repas lui avait fait du bien et sortit.
Pack avait déjeuné tout seul de l'autre côté de l'arcade et tout entendu.
Sa passion absurde pour miss Hollis l'avait rendu presque fou, et tout Simla en avait ri.
Chose curieuse, quand un homme est animé par une haine ou un amour déraisonnable, il est prêt à faire des choses déraisonnables pour satisfaire sa passion.
Ce sont des choses qu'il ne ferait pas, s'il n'avait en vue que l'argent ou le pouvoir. Vous pouvez en être certain.
Salomon n'aurait jamais élevé d'autels à Astaroth, non plus qu'à d'autres dames aux noms bizarres, s'il n'y avait eu des troubles quelconques dans son zenana[40], et là seulement. Mais ceci est une autre histoire.
[40] Gynécée.
Voici les éléments de l'affaire.
Le lendemain. Pack alla rendre visite à Churton, pendant son absence; il laissa sa carte, et vola le Bisara de Pooree sous la pendule qui ornait la cheminée. Il le vola comme un voleur qu'il était, naturellement.
Trois jours après, tout Simla reçut une commotion électrique en apprenant que miss Hollis avait agréé Pack, ce rat tout ratatiné de Pack.
Pouvez-vous exiger rien de plus probant?
Le Bisara de Pooree avait été volé et il avait opéré comme il opérait toujours quand on l'acquérait par des moyens coupables.
Il y a, dans l'existence d'un homme, trois ou quatre circonstances où il a le droit d'intervenir dans les affaires d'autrui pour y jouer le rôle de la Providence.
L'Homme qui savait sentait qu'il avait ce droit, mais croire et agir sont deux choses bien différentes.
La satisfaction insolente que montrait Pack en chevauchant à l'amble, côte à côte avec miss Hollis, et le soulagement remarquable qu'éprouva Churton du côté de son foie, dès que le Bisara de Pooree eut disparu, décidèrent l'Homme.
Il expliqua la chose à Churton qui en rit, parce qu'il n'en était pas encore arrivé au point de croire que des gens qui figurent sur la liste du personnel officiel se rendent coupables de vol, de menus vols tout au moins. Mais ce miracle, l'acceptation de ce pouilleux de Pack par miss Hollis, le décida à faire quelques pas dans la voie du soupçon.
Il déclara qu'il voulait seulement savoir ce qu'était devenue sa boîte d'argent incrustée de rubis.
Vous ne pouvez pas accuser de vol un homme qui figure sur la liste officielle du personnel, et, si vous fouillez sa chambre, c'est vous qui êtes un voleur.
Churton, poussé par l'Homme qui savait, opta pour un cambriolage...
S'il ne trouvait rien dans la chambre de Pack... mais il vaut mieux ne pas songer à ce qui serait arrivé dans ce cas.
Pack alla danser à Benmore.
En ce temps-là, Benmore était Benmore, et non pas un bureau. Sur vingt-deux valses, Pack en dansa quinze avec miss Hollis.
Churton et l'Homme qui savait se munirent de toutes les clefs qu'ils purent trouver, et se rendirent à la chambre que Pack occupait dans l'hôtel.
Pack en tenait pour le bon marché: il n'avait pas même acheté de coffret convenable pour y serrer ses papiers; il s'était contenté d'une de ces contrefaçons indigènes que vous avez pour deux roupies.
La première clef venue l'ouvrait, et là, tout au fond, sous le contrat d'assurance de Pack, était le Bisara de Pooree.
Churton proféra quelques injures à l'adresse de Pack, mit le Bisara de Pooree dans sa poche, et alla au bal avec l'Homme.
Il arriva assez tôt pour le souper et vit dans les yeux de miss Hollis que c'était le commencement de la fin.
Après le souper, elle eut une crise de nerfs et fut emmenée par sa maman.
Au bal, Churton, qui avait dans sa poche l'abominable Bisara, se fit une entorse en descendant les marches qui menaient à l'ancien Skating-Rink, et il fallut le ramener tout bougonnant chez lui en pousse-pousse.
Cet indice ne le porta pas davantage à croire aux vertus du Bisara de Pooree, mais il chercha à rencontrer Pack, et lui décerna quelques-unes de ses injures les plus affreuses: celle de voleur était la moindre.
Pack accueillit cette bordée avec le sourire nerveux d'un être qui manque à la fois d'âme et de corps pour se révolter contre un affront, et il s'en alla.
Il n'y eut pas de scandale public.
Une semaine plus tard, Pack reçut de miss Hollis son congé définitif.
Elle avait commis, disait-elle, une méprise dans le placement de ses affections.
En conséquence, il partit pour Madras, où il ne saurait faire grand mal, quand même il vivrait assez longtemps pour passer colonel.
Churton insista auprès de l'Homme qui savait, pour lui faire accepter, en cadeau, le Bisara de Pooree.
L'Homme le prit, alla aussitôt sur la route charretière, y trouva un poney d'ekka, qui avait un collier de verroterie bleue, fixa le Bisara de Pooree en dedans, avec des cordons de souliers, et remercia le ciel d'être hors de danger.
Retenez bien ceci: au cas où vous trouveriez le Bisara de Pooree, vous ne devez pas le détruire. En ce moment-ci je n'ai pas le temps de vous expliquer pourquoi, mais sa vertu réside dans le petit poisson de bois. M. de Gubernatis ou Max Müller pourraient vous en dire plus long que moi sur ce sujet.
Vous allez dire que cette histoire est fabriquée de toutes pièces.
Très bien.
Si jamais vous trouvez une petite boîte d'argent, de sept huitièmes de pouce de long sur trois quarts de pouce de large, sertie de rubis, dans laquelle se trouve un petit poisson en bois brun, enveloppé de drap d'or, gardez-la. Gardez-la trois ans, et alors vous saurez par vous-même si mon histoire est vraie ou fausse.
Faites mieux encore: volez-la, à l'instar de Pack, et vous regretterez de n'avoir pas commencé par vous suicider.