‹ Nouveaux Contes des CollinesChapitre 3 sur 5 · L'AMI D'UN AMI

L'AMI D'UN AMI

Pourquoi avez-vous égorgé l'étranger?--Il m'a apporté le déshonneur... J'ai sellé ma jument Bijli, je l'ai placé sur elle. Je lui ai donné du riz et de la viande de chèvre. Il m'a exposé tout nu aux rires. Quand il fut sorti de ma tente, je le poursuivis d'un pas rapide, une épée à la main. Il était gorgé de vin capiteux. Sous les étoiles il me railla. C'est pourquoi je l'ai tué.

(HADRAMAUTI.)

Ce récit doit être conté en employant la première personne: cela pour plusieurs raisons.

L'homme que je me propose de démasquer est Tranter, du pays de Bombay. Je veux que Tranter soit blackboulé à son Club, divorcé d'avec sa femme, chassé de l'administration et jeté en prison, à moins que je ne reçoive de lui des excuses écrites. Je désire mettre l'univers sur ses gardes contre Tranter, du pays de Bombay.

Vous savez comment, dans l'Inde, on recommande à la légère des gens que l'on connaît superficiellement.

C'est un procédé qui offre de grands avantages, car si un homme vous déplaît, vous pouvez vous défaire de lui en lui écrivant une lettre d'introduction, et en l'embarquant dans le train avec la lettre. C'est la meilleure façon de traiter les «gentlemen à titre temporaire ou, par abréviation, à T.T.». Si vous les faites circuler, ils n'ont pas le loisir de dire des insultes et des choses blessantes à l'adresse de «la société anglo-indienne».

Un jour, vers la fin de la saison froide, je reçus une lettre préparatoire de Tranter, du pays de Bombay, qui m'avisait de la venue d'un gentleman à T.T., un certain Jevon, et me disait, suivant la formule ordinaire, que tout ce que je ferais pour être agréable à Jevon serait agréable à lui, Tranter.

Tout le monde sait que c'est le libellé officiel de ce genre de communications.

Deux jours après, Jevon arriva, porteur de sa lettre d'introduction, et je fis de mon mieux pour lui.

C'était un homme aux cheveux couleur filasse, au teint frais, et très anglais. Il n'avait pas, cependant, d'opinion spéciale sur le gouvernement de l'Inde.

Il n'insista pas non plus pour abattre des tigres sur le mail de la station, ainsi que le font certains gentlemen à T.T.

Il ne nous traita pas de «coloniaux»; il ne dîna point en chemise de flanelle et complet de grosse laine, comme le font d'autres gentlemen à T.T., qui sont dupes de l'illusion coloniale.

Il avait de bonnes manières. Il se montra très reconnaissant du peu que je fis pour lui, très reconnaissant lorsque je lui procurai une invitation pour le Bal Afghan et que je le présentai à mistress Deemes, pour qui je professais autant de respect que d'admiration, et qui dansait comme l'ombre d'une feuille sous un vent léger.

J'attachais un grand prix à l'estime de mistress Deemes et, si j'avais su ce qui se préparait, j'aurais cassé le cou à Jevon avec une tringle à rideaux plutôt que de lui procurer cette invitation.

Mais je ne savais pas.

Il dîna au Club, je crois, le soir du bal.

Je dînai chez moi.

Quand je vins au bal, le premier homme que je rencontrai me demanda si j'avais vu Jevon.

--Non, dis-je, il est au Club. N'est-il donc pas venu?

--Pas venu! dit l'homme. Oh! si, il n'est que trop venu. Vous ferez bien d'avoir l'oeil sur lui.

Je cherchai Jevon, et je le trouvai assis sur un banc, se souriant à lui-même et souriant à un programme.

Un rapide coup d'oeil me suffit. Cette soirée-là, précisément, avait été pour lui une longue soirée de soif: il avait trop bu!

Il respirait bruyamment par le nez. Ses yeux étaient fort rouges, et il paraissait très satisfait du monde entier.

J'adressai au ciel une petite prière pour que la valse dissipât les fumées du vin, et je m'occupai de remplir des programmes de danses, mais j'étais mal à l'aise. Lorsque je vis Jevon se diriger vers mistress Deemes pour la première valse, je compris que toutes les valses portées sur la carte ne suffiraient pas pour raffermir les jambes rebelles de Jevon.

Le couple fit six tours. Je les ai comptés.

Mistress Deemes lâcha le bras de Jevon et vint à moi.

Je me garderai bien de rapporter ce que me dit mistress Deemes, parce qu'elle était de fort mauvaise humeur.

Je n'écrirai pas non plus ce que je répondis à mistress Deemes, parce que je ne lui répondis pas un mot.

Je me pris à regretter de n'avoir pas tué Jevon tout d'abord et de n'avoir pas été pendu pour ce fait.

Mistress Deemes raya au crayon toutes les danses qu'elle m'avait réservées, et s'en alla, me laissant là à réfléchir sur la réponse que j'aurais dû faire, à savoir que c'était mistress Deemes qui m'avait demandé de la présenter à Jevon, parce qu'il dansait bien, et que je n'avais nullement ourdi un savant complot pour lui causer un affront.

Mais je sentis que l'argument n'était pas bon, et que je ferais mieux de pourvoir à ce que les valses de Jevon ne me jetassent pas dans de nouveaux ennuis.

Quant à lui, il avait disparu.

Toutes les trois danses, je partais pour lui faire la chasse. Cela gâta entièrement le peu de plaisir que j'attendais de cette fête.

Juste avant le souper, je rattrapai Jevon; il se tenait devant le buffet, les jambes largement écartées, et parlait à un chaperon, une dame très grasse et indignée:

--Si cette personne est de vos amis, comme on me l'a donné à entendre, dit-elle, je vous engage à le conduire chez lui, car il n'est pas en état de paraître dans une société respectable.

Alors je devinai que Dieu seul savait ce que Jevon avait commis et je tâchai de l'emmener.

Mais Jevon ne voulait pas. Il savait parfaitement ce qu'il avait à faire. Il n'entendait pas recevoir des ordres d'un colonial, d'un meneur de nègres. N'étais-je pas l'ami qui avait formé son âme d'enfant, qui lui avait appris à acheter des cuivres de Bénarès et à craindre Dieu? Et nous avions encore pas mal de bons coups à boire ensemble, n'est-ce pas? Et toutes les chamelles du monde, avec leurs toilettes de soie noire, ne lui ôteraient pas de l'esprit que la bénédictine est le meilleur des apéritifs. Et... et... Mais il était mon hôte.

Je le déposai dans un coin tranquille de la salle du buffet et allai chercher un «étai» sur lequel je pusse compter.

Il y avait là un bon et serviable lieutenant. Que le ciel bénisse ce lieutenant et en fasse un commandant en chef! Il entendit parler de mon ennui. Il ne dansait pas, et il avait la tête aussi solide que des poutres en bois de teck de cinq ans. Il promit de s'occuper de Jevon jusqu'à la fin du bal.

--Je suppose que cela vous est égal de savoir ce que je ferai de lui, me dit-il.

--Si cela m'est égal? dis-je. Non! vous pouvez tuer cet animal, si ça vous fait plaisir.

Mais le lieutenant ne le tua point.

Il s'en alla du côté de la salle du buffet, et s'installa à côté de Jevon, le faisant boire et lui rendant raison.

Je vis mes deux hommes attablés face à face et m'en allai plus rassuré.

Quand retentit la sonnerie Le roast-beef de la vieille Angleterre, j'appris quels avaient été les exploits de Jevon depuis la première danse jusqu'au moment où je l'avais retrouvé au buffet.

Après que mistress Deemes se fut débarrassée de lui, il paraît qu'il avait trouvé le chemin de la galerie, et qu'il s'était offert, soit à diriger l'orchestre, soit à jouer de n'importe quel instrument, au choix du chef d'orchestre.

Le chef d'orchestre ayant refusé, Jevon dit qu'on ne savait pas l'apprécier, et il exprima le désir de trouver de la sympathie.

En conséquence, il dégringola l'escalier, demeura avec quatre jeunes personnes pendant la durée de quatre danses, et proposa le mariage à trois d'entre elles.

Disons en passant que l'une était mariée.

Ensuite il alla dans la salle du whist, s'abattit de tout son long sur la carpette qui était devant le feu et y pleura, parce que, disait-il, il était tombé dans un tapis-franc et que sa maman lui avait toujours recommandé de fuir les mauvaises compagnies.

Il avait fait bien d'autres sottises et absorbé environ trois litres de liqueurs variées.

En outre, il parlait de moi dans les termes les plus scandaleux.

Toutes les femmes demandaient qu'on le mît à la porte, tous les hommes étaient prêts à le chasser à coups de pied. Le pire, c'est qu'on disait que c'était ma faute.

Or, je vous le demande, comment diantre aurais-je pu me douter que ce gentleman à T.T., joufflu et bon enfant, ferait de tels éclats?

Comme il avait presque fait le tour du monde, son vocabulaire d'injures était cosmopolite, mais le japonais y prédominait. Il l'avait appris dans une maison de thé de bas étage, à Hakodaté; cela ressemblait à un sifflement.

Pendant que les hommes me racontaient, l'un après l'autre, la conduite de Jevon et me demandaient son sang, je cherchais où il pouvait bien être. J'étais décidé à le sacrifier séance tenante à la société.

Mais Jevon était parti; bien loin, dans le fond de la salle du souper, j'aperçus mon cher, mon aimable lieutenant, l'air un peu animé, en train de manger de la salade.

--Où est Jevon? demandai-je.

--Au vestiaire. Il s'y tiendra jusqu'à ce que ces dames soient parties. Ne vous occupez pas de mon prisonnier.

Je n'avais aucune intention de m'en occuper. Mais je jetai un coup d'oeil dans le vestiaire: mon hôte était confortablement couché sur des tapis roulés, le col déboutonné et une compresse mouillée sur la tête.

Je passai le reste de la soirée à tenter de timides essais pour expliquer les choses à mistress Deemes et à trois ou quatre autres dames, à m'efforcer de laver mon honneur,--car je suis un homme respectable,--des taches dont mon hôte l'avait sali.

Le mot de diffamation était insuffisant pour exprimer ce qu'il avait dit.

Enfin, ce funeste bal se termina, sans pourtant que j'eusse reconquis la bienveillance de mistress Deemes. Lorsque les dames furent parties, comme quelqu'un, au second souper, réclamait des chansons, mon angélique lieutenant dit au kansamah[41] d'apporter le sahib qui était au vestiaire et de débarrasser un bout de la table.

[41] Maître d'hôtel.

Pendant ce temps, nous nous formâmes en tribunal, en donnant la présidence au docteur.

Jevon fit son entrée sur les épaules de quatre hommes, et fut étendu sur la table, tel un cadavre sur une table à dissection, où il ronfla pendant que le docteur faisait un discours sur les inconvénients de l'intempérance.

Puis, on se mit à la besogne.

On lui noircit toute la figure avec du bouchon brûlé. On lui couvrit toute la chevelure de crème de meringues, tellement qu'elle ressemblait à une perruque blanche.

Afin que tout cela restât en état jusqu'à siccité, un officier d'artillerie, qui s'y entendait, enduisit de crème de meringues un grand bonnet de papier bleu, provenant d'un pétard, et le fit descendre très bas sur le front.

Il s'agissait d'une punition, non point d'un divertissement, ne l'oubliez pas.

On sortit de la gélatine des pétards et on lui barbouilla le nez avec de la gélatine bleue, le menton avec de la jaune, les joues avec de la verte, en appuyant sur chaque couleur jusqu'à ce qu'elle adhérât aussi solidement que la peau employée par les batteurs d'or.

On lui mit autour du cou une collerette découpée d'un jambon, et on y fit un noeud par devant.

Il dodelinait de la tête comme un mandarin.

On colla de la gélatine sur le dos de ses mains, dont la paume fut barbouillée avec du bouchon brûlé. On lui mit, autour des poignets, des collerettes à côtelettes. Puis on lui attacha les poignets ensemble. On cira avec de la colle les pointes de sa moustache. Il avait l'air tout à fait martial.

On le retourna. On épingla à ses épaules les pans de son habit de soirée, et on y mit une rosette en papier faite avec des papillottes de côtelette.

On prit le drap rouge qui allait de la salle de bal à la salle du souper, et on l'enroula autour de lui. Cela faisait soixante pieds d'étoffe rouge, sur six de large, et on le roula en un gros paquet, d'où émergeait seule sa drôle de tête.

Enfin, on ficela ce qui restait d'étoffe au-dessous de ses pieds, avec des cordes en fibre de cocotier qu'on serra autant qu'on put.

Nous étions si furieux que c'est à peine si nous avons ri.

Au moment même où nous finissions, nous entendîmes le roulement de chars à boeufs, qui venaient reprendre des chaises et d'autres objets prêtés pour le bal par la femme du général.

En conséquence, nous hissâmes Jevon, comme s'il eût été un rouleau de tapis, sur un des chars, et ceux-ci repartirent.

Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette histoire, c'est que je n'ai jamais revu Jevon, gentleman à titre temporaire, ni entendu parler de lui.

Il s'éclipsa soudain.

Il ne fut pas déposé chez le général avec les tapis. Il disparut dans les noires ténèbres de la nuit finissante, et il fut englouti. Peut-être bien qu'il mourut et fut jeté à la rivière.

Mais mort ou vif, je me demande comment il se débarrassa de l'étoffe rouge et de la crème de meringues.

Je me demande également si, quelque jour, mistress Deemes fera de nouveau attention à moi et si je survivrai aux infâmes histoires que Jevon répandit sur mes manières et mes habitudes, entre la première et la neuvième valse du Bal Afghan.

Ces choses-là sont plus collantes que la crème.

Voilà pourquoi je veux trouver à tout prix Tranter, du pays de Bombay, mort ou vif, mais de préférence mort.

LA PORTE DES CENT CHAGRINS

Si je peux monter au ciel pour un pice[42], pourquoi m'en vouloir?

(PROVERBE DU FUMEUR D'OPIUM.)

[42] Le quart d'un anna.

Ce conte-ci n'est pas de moi.

Mon ami, Gabral Misquitta, le sang-mêlé, me le conta d'un bout à l'autre, entre le coucher de la lune et l'aube, six semaines avant sa mort, et je le notai à mesure qu'il répondait à mes questions, ainsi qu'il suit:

Cette Porte est située entre la ruelle du Chaudronnier et le quartier des marchands de tuyaux de pipe, donc à une centaine de mètres, à vol d'oiseau, de la mosquée de Wazir Khan.

Je ne risque rien à donner tant d'indications, car je défie qui que ce soit de trouver cette Porte, même celui qui croit bien connaître la cité.

Vous pourriez passer cent fois par la ruelle où se trouve cette Porte, sans être plus avancé pour cela.

Nous appelions cette ruelle «la ruelle de la Fumée noire», mais naturellement le nom que lui donnent les indigènes est fort différent.

Un âne chargé ne pourrait passer entre les murs, et juste avant cette Porte, une maison, dont la façade fait ventre, oblige les passants à marcher à la queue leu leu.

En fait, il n'y a pas de porte: c'est une maison.

Le vieux Fung-Tching en fit l'acquisition il y a cinq ans.

Il était cordonnier à Calcutta.

On dit qu'il tua sa femme pendant un accès d'ivresse. C'est pourquoi il renonça au rhum de bazar et le remplaça par la Fumée noire.

Plus tard, il remonta vers le nord et fit de la Porte une maison où vous pouvez déguster votre fumée dans la paix et la tranquillité.

Ne l'oubliez pas, c'était une fumerie d'opium bien tenue, et non point une de ces chandoo-khanas[43], où l'on étouffe, où l'on sue, comme il s'en trouve par toute la Cité.

[43] Bouge où l'on fume l'opium.

Non, le vieux entendait parfaitement son affaire, et, pour un Chinois, il était très propre.

C'était un petit bonhomme borgne, dont la taille ne dépassait guère cinq pieds, et qui n'avait plus de doigts médians aux deux mains.

Il n'en était pas moins l'homme le plus expert que j'aie jamais vu pour rouler les pilules noires.

Il n'avait pas l'air d'être affecté par la Fumée, et pourtant il en absorbait une bonne dose le jour et la nuit.

Je l'ai fréquenté cinq ans. Pour fumer, je puis tenir tête à n'importe qui, mais sous ce rapport je n'étais qu'un enfant à côté de Fung-Tching.

N'empêche que le vieux était très près de ses intérêts, et c'est ce que je ne puis comprendre.

J'ai entendu dire qu'il avait économisé une forte somme; mais maintenant c'est son neveu qui a tout cela, et le vieux est retourné en Chine pour y être enterré.

Il tenait la grande chambre d'en haut,--réservée à ses meilleurs clients,--aussi propre qu'une épingle neuve.

Dans un coin, on voyait le magot de Fung-Tching, presque aussi laid que Fung-Tching lui-même. Des bâtons brûlaient continuellement devant son nez, mais on ne les sentait pas quand les pipes étaient bien en train.

En face du magot était le cercueil de Fung-Tching: il y avait consacré une bonne partie de ses économies, et toutes les fois qu'un nouveau client venait à la Porte, on le lui montrait. Ce cercueil était laqué de noir, avec des inscriptions en rouge et en or, et j'ai entendu dire que Fung-Tching avait fait venir tout cela de Chine.

Je ne sais si c'était vrai ou faux, mais je sais bien que, les soirs où j'arrivais le premier, je ne manquais jamais d'étendre ma natte au pied du cercueil.

C'était un coin tranquille, voyez-vous, et il arrivait de temps en temps de la ruelle, par la fenêtre, une sorte de brise.

A part les nattes, il n'y avait aucun meuble dans la pièce, si ce n'est le cercueil; le vieux magot était si vieux et on le polissait si souvent, qu'il avait fini par devenir vert, bleu et pourpre.

Fung-Tching ne nous a jamais dit pourquoi il appelait cet endroit la Porte des Cent Chagrins.

C'est le seul Chinois qui, à ma connaissance, se soit servi de noms d'une fantaisie lugubre. La plupart ont un air fleuri, comme vous le voyez à Calcutta.

Nous en trouvions nous-mêmes l'explication.

Il n'y a rien qui vous empoigne aussi fort, si vous êtes un blanc, que la Fumée noire. Un homme jaune est fait autrement. C'est à peine si l'opium lui fait du mal. Mais les blancs et les noirs en pâtissent beaucoup.

Bien sûr, il y a des gens sur lesquels la Fumée ne produit pas plus d'effet que le tabac, dans les commencements. Ils piquent un petit somme. On dirait qu'ils s'endorment naturellement, et, le lendemain, ils sont tout prêts à travailler.

J'étais de ceux-là au début. Mais j'ai continué sans interruption pendant cinq ans, et maintenant il n'en est plus de même.

J'avais une vieille tante, par là-bas, du côté d'Agra. Elle m'a laissé quelque chose à sa mort, environ soixante roupies de rente par mois. Ce n'est pas beaucoup.

Je puis me rappeler un temps,--il me semble qu'il y a de cela des centaines d'années,--où je gagnais mes trois cents roupies par mois, sans compter les revenants-bons, dans une grande entreprise de charpente, à Calcutta.

Je n'y restai pas bien longtemps.

La Fumée noire ne permet guère d'autre occupation, et bien que je n'en souffre presque pas, en comparaison des autres, je ne pourrais, pour rien au monde, faire ma journée maintenant.

Après tout, soixante roupies, c'est tout ce qu'il me faut.

Quand le vieux Fung-Tching vivait, c'était lui, d'ordinaire, qui allait toucher mon argent; il m'en rendait à peu près la moitié pour vivre (je mange fort peu) et il gardait le reste.

Je pouvais venir à la Porte à toute heure du jour ou de la nuit pour y fumer et y dormir, si je voulais. Aussi je ne m'inquiétais de rien.

Je sais bien que le vieux faisait un joli bénéfice sur moi, mais cela importe peu. Rien ne me touche beaucoup, et, en outre, l'argent tombait régulièrement tous les mois.

Nous étions dix clients à la Porte, quand la maison fut ouverte: moi, deux Babous employés dans un bureau du gouvernement, quelque part vers Anarkulli, mais ils furent congédiés et ne pouvaient pas payer; (quiconque travaille le jour est incapable de faire de la Fumée noire d'une manière régulière); un Chinois, neveu de Fung-Tching; une femme du bazar qui avait gagné, je ne sais comment, une forte somme; un Anglais fainéant, un Mac je ne sais qui, dont j'ai oublié le nom (il fumait énormément, et on ne le voyait jamais payer--; on disait qu'il avait sauvé la vie à Fung-Tching dans un procès, alors qu'il était avocat à Calcutta); un autre Eurasien comme moi, de Madras; une femme de demi-caste, et deux hommes qui disaient être venus du Nord. Je crois que c'étaient des Persans ou des Afghans, ou quelque chose d'approchant.

Nous ne sommes plus que cinq, mais nous venons régulièrement.

Je ne sais ce que sont devenus les Babous; quant à la femme du bazar, elle est morte après six mois de Porte, et je crois que Fung-Tching s'est approprié ses pendeloques et son anneau de nez. Mais je n'en suis pas certain.

L'Anglais, qui buvait autant qu'il fumait, a cessé de venir.

Un des Persans a été tué dans une rixe, la nuit, près du grand puits qui se trouve à côté de la mosquée, il y a longtemps de cela, et la police a fermé le puits en disant qu'il en sortait du mauvais air. On a trouvé son cadavre au fond.

Ainsi, comme vous le voyez, il ne reste que moi, le Chinois, la femme de demi-caste que nous appelons la Memsahib (elle habitait ordinairement avec Fung-Tching), l'autre Eurasien et un des Persans.

Aujourd'hui la Memsahib a l'air très vieille.

Je crois que c'était une jeune femme quand la Porte s'ouvrit, mais à ce compte-là nous sommes tous vieux. Nous avons des centaines et des centaines d'années.

Il est bien difficile de se faire une idée du temps, à la Porte, et, d'ailleurs, le temps ne m'importe guère.

Je reçois mes soixante roupies régulièrement, chaque mois.

Il y a longtemps, bien longtemps, je gagnais mes trois cent cinquante roupies par mois, sans compter les revenants-bons, dans une grande entreprise de charpente à Calcutta.

J'avais une femme de bonne condition. Mais elle est morte. On dit que j'ai été cause de sa fin en m'adonnant à la Fumée. Peut-être est-ce vrai, mais il y a si longtemps que cela n'a pas d'importance.

Dans les premiers temps où je venais à la Porte, j'avais parfois des remords, mais tout cela est fini, passé depuis longtemps, et je touche mes soixante roupies régulièrement, tous les mois, et je suis parfaitement heureux.

Non pas d'un bonheur qui enivre, vous savez, mais toujours tranquille, et content, et satisfait.

Comment m'y suis-je mis?

Cela a commencé à Calcutta.

J'en essayais de temps en temps à la maison, rien que pour voir quel goût cela avait. Je ne suis jamais allé bien loin, mais je crois que ma femme a dû mourir vers ce temps-là.

En tout cas, je me trouvai ici, et je fis la connaissance de Fung-Tching.

Je ne me souviens pas exactement comment cela arriva, mais il me parla de la Porte, je pris l'habitude d'y venir et, d'une façon ou de l'autre, je n'en suis jamais sorti depuis.

Remarquez bien ceci, pourtant: au temps de Fung-Tching, la Porte était un endroit respectable où l'on avait ses aises, et elle ne ressemblait nullement à ces chandoo-khanas où vont les nègres.

Non, elle était propre et tranquille.

Certes, il y avait d'autres gens que nous dix et le patron, mais chacun de nous avait sa natte, avec un coussin de tête capitonné en laine, bariolé de dragons noirs et rouges et d'autres figures, tout comme le cercueil du coin.

Au bout de la troisième pipe, les dragons commençaient à remuer et à se battre.

Je les ai regardés pendant bien des nuits.

J'avais pris l'habitude de régler ma Fumée d'après eux, mais maintenant il me faut une douzaine de pipes pour qu'ils bougent. En outre, ils sont tout à fait abîmés et salis, comme les nattes, et le vieux Fung-Tching est mort.

Il est mort, il y a une couple d'années; il m'a donné la pipe dont je me sers toujours maintenant, une pipe en argent, avec de drôles de bêtes qui montent et qui descendent le long du récipient, sous le fourneau.

Auparavant, à ce que je crois, je me servais d'un gros tuyau de bambou, avec un fourneau de cuivre, très petit, à embouchure en jade vert.

Il était un peu plus gros qu'une canne, et la Fumée en était douce, très douce. On eût dit que le bambou aspirait la Fumée.

L'argent ne la garde pas, et il faut le nettoyer de temps en temps; c'est très ennuyeux, mais je continue à y fumer en souvenir du vieux.

Il a dû gagner beaucoup sur moi, mais il me donnait toujours des nattes et des oreillers propres et la meilleure drogue qu'on pût trouver.

Quand il mourut, son neveu Tsing-Ling prit possession de la Porte, et il l'appela le Temple des Trois Possessions; mais nous, les vieux, nous continuons à l'appeler tout de même la Porte des Cent Chagrins.

Le neveu fait les choses très chichement, et je crois que la Memsahib doit l'aider. Elle demeure avec lui, tout comme elle faisait avec le vieux.

Ils reçoivent un tas de gueux, des nègres, etc., et la Fumée noire n'est plus aussi bonne que dans le temps.

J'ai trouvé plus d'une fois du son brûlé dans la pipe. Le vieux en serait mort, si la chose était arrivée de son temps.

En outre, la chambre n'est jamais nettoyée, toutes les nattes sont déchirées et effilochées aux bords.

Le cercueil est parti,--reparti en Chine,--avec le vieux et deux onces d'opium dans l'intérieur, pour le cas où il en aurait besoin pendant le voyage.

Le magot voit beaucoup moins de bâtons brûler sous son nez que jadis. C'est un mauvais signe, aussi sûr que la Mort. Et puis, il est tout brun, et personne ne s'occupe de lui.

C'est la Memsahib, je le sais, qui en est cause, car un jour que Tsing-Ling voulait brûler devant le magot du papier doré, elle dit que c'était de l'argent perdu, et que s'il employait un cierge qui brûle très lentement, le magot ne s'apercevrait pas de la différence.

Aussi nous sommes-nous procuré des cierges où il entre une grande quantité de colle. Ils durent une demi-heure de plus, et leur fumée empeste; et la chambre pue assez par elle-même.

Il n'y a pas de commerce possible s'ils se mettent sur ce pied-là. Le magot ne peut pas souffrir ça. Je le vois bien. Au milieu de la nuit il prend toutes sortes de couleurs étranges,--bleu, vert, rouge,--comme il faisait quand le vieux Fung-Tching vivait encore. Il roule les yeux et trépigne comme un diable.

Je ne sais pourquoi je ne quitte pas cet endroit, pourquoi je ne vais pas fumer tranquillement dans une petite chambre à moi, au bazar.

Il est bien probable que Tsing-Ling me tuerait, si je m'en allais.

Il touche mes soixante roupies; et puis, ce serait me donner bien du mal. J'ai fini par m'attacher beaucoup à la Porte.

Ce n'est pas qu'elle soit bien attrayante.

Elle n'est plus ce qu'elle était au temps du vieux, mais je ne pourrais pas la quitter. J'en ai tant vu entrer et sortir. Et j'en ai tant vu mourir ici sur les nattes, que j'aurais peur maintenant de mourir dehors.

J'ai vu certaines choses que les gens trouvaient bien étranges, mais rien ne vous paraît étrange quand vous êtes habitué à la Fumée noire, si ce n'est la Fumée noire elle-même. Et quand cela serait, peu importe.

Fung-Tching se montrait très difficile sur son monde, et il n'aurait jamais reçu un client capable de donner du tracas, par une mort inopportune ou autrement. Mais le neveu fait beaucoup moins de façons.

Il dit partout qu'il tient une maison de premier ordre.

Il ne cherche pas à recruter discrètement sa clientèle, et à la traiter confortablement, comme faisait Fung-Tching.

C'est pourquoi la Porte commence à être déjà un peu plus connue qu'elle ne l'était, parmi les gens de couleur naturellement.

Le neveu n'oserait pas, pour cette raison, y amener un blanc, ni même un homme de sang mêlé.

Naturellement, il nous garde tous les trois, moi, la Memsahib et l'autre Eurasien. Nous sommes immeubles par destination. Mais il ne nous ferait pas crédit d'une pipe, pour rien au monde.

Un de ces jours, je l'espère, je mourrai dans la Porte.

Le Persan et l'homme de Madras sont terriblement bas maintenant. Ils ont pris un boy pour leur allumer leur pipe. Cela, je le fais toujours moi-même.

Selon toute probabilité, je les verrai partir avant moi.

Je ne pense pas survivre à Tsing-Ling ou à la Memsahib. Les femmes résistent à la Fumée noire plus longtemps que les hommes et Tsing-Ling tient beaucoup du vieux, bien qu'il fume de la marchandise bon marché.

La femme du bazar sut deux jours à l'avance quand elle partirait. Elle, elle est morte sur une natte propre, avec un oreiller bien rembourré, et le vieux a suspendu au-dessus du magot la pipe dont elle se servait.

Il l'a toujours aimée, j'imagine. Mais il lui a tout de même pris ses pendeloques.

J'aimerais à mourir comme la femme du bazar, sur une natte propre et fraîche, avec une pipe de bon opium aux lèvres.

Quand je sentirai que je m'en vais, je demanderai tout cela à Tsing-Ling, et il pourra toucher mes soixante roupies par mois, régulièrement, aussi longtemps qu'il voudra.

Puis je m'allongerai sur le dos, tranquillement, bien à l'aise. Je regarderai les dragons noirs et rouges se livrer une dernière grande bataille; et puis...

Bah! peu importe. Tout m'est égal. Je voudrais seulement que Tsing-Ling ne mît pas de son dans la Fumée noire.

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