Marguerite de France
Marguerite de France, comtesse de Flandres, de Nevers, d’Artois, de Bourgogne, et dame de Salins, était fille de Philippe-le-Long et de Jeanne de Bourgogne, l’une de ces trois princesses bourguignones auxquelles les chroniqueurs et les faiseurs de drames ont supposé de si aimables passe-temps. Elle épousa Louis II, comte de Flandres ; et il n’y hat doubte, dit mon auteur favori, Gollut, que dame Marguerite n’haist estée mariée avec un prince qui hat esté l’un des plus puissans de la Gaule. Mais l’on peut douter qu’il en ait été le plus habile et le plus juste, car ses sujets furent sans cesse en révolte contre lui, et eurent presque toujours l’avantage.
En l’an 1325 principalement, ceux de Bruges estant révoltés, le vindrent assaillir à Courtray (et haïant ceux de la ville pour eux, à cause que le comte havoit faict mettre le feu en leurs fauxbourgs), tuèrent 24 chevaliers, et prindrent six de ses principaux gentils-hommes, qu’ils feirent décapiter. Quant à lui, il fut logé en prison pour seize sepmaines, dedans les hasles de Bruges. Le roi de France, Charles-le-Bel, l’aida à recouvrer sa liberté et à châtier les mutins ; mais, de rechef, la populace tumultuat en l’an 1327, et feit mille cruautés et insolences contre les nobles. En l’an 1337, le comte fut contrainct, à coups d’espée, de fuir à Malain, puis de là passer en France avec sa femme et son fils.
En 1338, ce furent les Gantois qui le campèrent dedans le chasteau de la Pierre, et le contraignirent de consentir au rappel de ban pour plusieurs bannis séditieux. En la même année, ceux de Dixmude le voulurent trahir aux Brugelins, aux quels ils havoient mandé qu’ils leur livreroient s’ils vouloient. Mais le comte en estant adverty, et que les séditieux le feroient mourir, sortit de la ville, forçant et rompant les portes qui luy havoient estées ferrées.
Tout cela, pour le dire en passant, laisserait supposer que la révolte des sujets contre leurs princes n’est pas d’aussi fraîche date, ni le bon vieux temps d’aussi bon exemple que d’aucuns semblent le croire.
Le comte de Flandres, sans cesse éloigné de ses états, d’où ses sujets le forçaient à chaque instant de fuir, se trouvait en France lors de la bataille de Crécy ; il y combattit et y fut tué : finissant par sa mort, peu heureuse, sa principauté et sa vie pleine de calamités et de misères ; et cela continuat encor en la personne de son fils. Le fils, en effet, ne fut ni plus sage, ni plus heureux que son père ; au contraire, les révoltes furent plus fréquentes et plus violentes sous sa domination que sous celle de son prédécesseur. Ce prince, nommé Louis de Malain, du lieu de sa naissance, compte au nombre des princes de Bourgogne, mais il y exerça peu d’autorité ; Marguerite, sa mère, ne lui en laissa aucune pendant sa vie, et il lui survécut peu. Elle-même, la princesse Marguerite, occasionna bien aussi quelques troubles dans la Franche-Comté, avant d’en être paisible souveraine. La reine Jeanne, sa mère, avait donné à l’aînée de ses filles, mariée au duc de Bourgogne, Eudes IV, le comté de Bourgogne ; cet arrangement réunissait sous la même domination le duché et le comté de Bourgogne, séparés depuis le partage des petits-fils de Charlemagne, et assurait peut-être le repos des peuples, en augmentant la puissance des souverains. Mais les deux sœurs de la duchesse de Bourgogne, dont l’une avait épousé le comte de Flandres, et l’autre le dauphin de Vienne, réclamèrent une part dans la succession de leur mère, et appuyèrent leurs réclamations d’un appareil de guerre ; mais ces démonstrations n’eurent pas d’abord de suites sérieuses. La situation des deux princes, maris des héritières, les rendit faciles à entrer en accommodement : le comte de Flandres avait assez à faire à se défendre contre ses sujets ; et le dauphin était engagé dans une guerre qui occupait toutes ses forces. La mort le surprit, d’ailleurs, ainsi que son beau-frère, dans un àge peu avancé ; il fut tué à l’attaque d’un château appartenant au comte de Savoie, son ennemi. Ce malheur, si l’on en croit Gollut, fut la punition d’un vice qui souilloit et corrompoit les grandes vertus du dauphin, et que le naïf auteur qualifie un peu crûment.
Voici ce qu’il conte à cette occasion :
« Ce prince haïant prié Jean de Boëme de luy donner secours contre les Savoïens, et estant, le roy, prest de dépescher son fils Charles avec nombre de gens, il advint que ce jeune prince Charles veit en songe qu’un personnage de divin aspect faisoit empoigner un beau et grand home, qu’il feit élever en ault, puis dévestir et détrancher. De quoy haïant esté esmerveillé, demandat la cause de ce chastoy ; lors il luy fut respondu que c’estoit le dauphin de Viennois que l’on punissoit ainsi, pour ce que il souilloit les mariages d’autruy.
Deux jours après, les nouvelles furent apportées au roy de la mort du dauphin, qui remplirent la court d’esbaïssement, pour ce que le jugement très-juste de Dieu havoit esté découvert miraculeusement au prince Charles, et que le songe havoit esté seurement vérifié. »
C’est le père ou le grand-père de ce dauphin, Humbert II, qui, ayant perdu tous ses enfans, se fit Dominicain, et donna le Dauphiné à la France sous la condition que le fils aîné du roi porterait le titre de dauphin.
Les deux princesses, après la mort de leurs maris, renouvelèrent leurs réclamations, soit qu’elles jugeassent l’occasion favorable, soit que le duc n’eût pas tenu ses engagemens à leur égard. Les seigneurs du pays, importunés de l’autorité du duc, embrassèrent leur querelle ; et il s’en suivit une guerre toute poétique, comme elles étaient avant l’invention de la poudre à canon, mais qui n’en fut pas moins désastreuse pour le pays. Les seigneurs envoyèrent défier le duc à Beaune, où il se trouvait alors avec sa femme et son beau-frère le roi de France ; et, pendant ce temps, ils se jetèrent à l’improviste sur Salins et Pontarlier qu’ils brûlèrent. Plusieurs châteaux furent aussi détruits pendant cette guerre, et l’on ne parle ni des hameaux, ni des chaumières. Besançon, ville impériale alors, se déclara pour les barons ; et la bataille décisive qui termina la guerre se donna près de cette ville, dans un lieu appelé depuis Malecombe. On y trouvait encore, en 1618, époque où Chiflet écrivait, des épées, des casques et des débris d’armures.
Hors d’état de résister aux armes du duc, après cette défaite, les seigneurs traitèrent de la paix, et Philippe de Valois, roi de France, en régla les conditions. Celle qui leur parut la plus dure, fut qu’ils se rendraient dans les prisons du duc, et qu’ils y demeureraient tant qu’il plairait au roi. Quelques-uns s’y soumirent cependant ; mais il fut observé que tout aussi tost que le duc les heust entre ses mains, il les conduisit luy mesme en la maison de l’archevesque. Puis Jean de Châlons fut remis en la jouissance de ses mille livres de rente, et fut faicte promesse de l’accomplissement des choses promises aux princesses dames Marguerite et Ysabeau ; et finalement les barons asseurèrent de suivre les guerres de France et d’Angleterre, ainsi que faisoient désia plusieurs autres gentils-hommes de la Franche-Comté. « Rien ne fut oublié dans cet accommodement, dit l’auteur des Recherches sur Salins, que l’obligation d’indemniser de leurs pertes les villes et les bourgs incendiés et dévastés. » Depuis cette époque, les titres de comtesse de Bourgogne et de dame de Salins ne furent plus contestés à Marguerite ; et elle fut mise en possession d’une grande partie de la Franche-Comté, qu’elle gouverna fort sagement. Mais le plus beau et sainct faict que ceste dame exequutat pour le proffit de ses subjects, fut quand, à la requeste des estats (mais principalement des gens ecclésiastiques), il fut ordonné et commendé aux Juifs de vuider le pays, et mesmement la ville de Salins.
Le gouvernement de Marguerite fut assez paisible jusqu’à la mort de Philippe de Rouvres, petit-fils d’Eudes IV, et dont le père, nommé aussi Philippe, avait été tué à la guerre. Ce jeune prince, qui mourut à dix-sept ans, ne laissa point d’enfans. Le roi Jean, qui avait épousé sa mère après son veuvage, se prétendit héritier du duché de Bourgogne, et le donna à son quatrième fils, Philippe-le-Hardi. Celui-ci voulut y joindre la Franche-Comté ; mais la comtesse fit valoir ses droits, et fut encore appuyée par la noblesse du pays. Après neuf ans de guerres, Philippe-le-Hardi épousa Marguerite de Flandres, fille de Louis de Malain, et petite-fille de Marguerite de France et son héritière. “Ce fut un mariage heureux pour la France, par ce que l’Anglois ne meit le pied en la Gaule si ferme, comme il l’heut faict si les pays qui dépendoient de ceste alliance luy fussent demeurés ; car il faut confesser que les forces et vaillances des François, ou la prudence de leurs chefs, n’hont rechassé ces insulaires jusques dedans leurs isles, ny contrainct d’abandonner leurs conquestes et leurs anciens droicts. Mais cela seulement leur hat faict quitter leur prinse, de ce que les peuples de la Gaule belgique ne se sont jamais peu tenir volontairement en l’obeïssance d’Angleterre, haïans tousiours préféré l’ancienne et l’agréable puissance de leurs rois à ces estrangers de divers humeurs et de naturel trop superbe.”
Cette alliance, qui réunissait sous la domination de Philippe les deux Bourgognes, la Flandres, l’Artois, le Nivernais, etc., le rendait l’un des plus puissans princes de l’Europe. Son beau-père, Louis de Malain, s’y montra long-temps opposé ; il avait promis sa fille au duc d’Yorck, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peines que sa mère le décida à rompre ses engagemens envers le roi d’Angleterre. Elle employa, pour réussir, toute son autorité de mère et son adresse de femme, meslant quelques paroles aigres et de reprouches, mais beaucoup plus de larmes et de prières.
Les intérêts de la maison de France, dont elle sortait, étaient chers à Marguerite, et elle portait une affection particulière à Philippe, de la vertu roiale duquel elle se monstroit fort passionée. Les qualités de Philippe étaient en effet de celles qui séduisent les femmes, quel soit leur âge la bravoure, la grandeur d’âme et la libéralité. Il porta même cette dernière vertu un peu loin, puisque, malgré ses immenses revenus, il mourut chargé de dettes ; et que sa veuve renonça à sa succession pour ne pas les payer, formalité qui consistait à placer sur le cercueil du mari mort sa ceinture, sa bourse et ses clés. Le duc de Bourgogne avait participé à la régence du royaume de France pendant la minorité de son neveu Charles VI, et y avait été long-temps en grande autorité. Par conséquent, l’on se peut esmerveiller de ce que ses debtes se treuvèrent si grandes, que la duchesse sa vefve heut peur d’y participer. De quoy nous pouvons croire que, en la conduicte du roiaume, il heut les mains fort continentes et sans avarice.
Philippe-le-Hardi, tige des ducs de Bourgogne de la maison de Valois, eut pour successeur son fils, Jean-sans-Peur, dont le fils, Philippe-le-Bon, légua sa puissance et ses vastes domaines à son fils, Charles-le-Téméraire. La fille unique de ce dernier, Marie de Bourgogne, épousa un archiduc d’Autriche, et porta son riche héritage dans cette maison. Le fils de Maximilien d’Autriche et de Marie de Bourgogne, nommé Philippe, épousa l’héritière du royaume d’Espagne. Ils eurent pour fils Charles-Quint, dont on n’envahissait pas trop les héritages, comme chacun sait ! La Franche-Comté resta donc sous la domination des rois d’Espagne descendans de ce prince, jusqu’à l’année 1680, où Louis XIV s’en empara. Dès-lors elle est demeurée française.