‹ Nouvelles chroniques francomtoisesChapitre 7 sur 10 · Chateau-Chalons

Chateau-Chalons

« L’abbaye de Château-Châlons est, dit Dunod, située entre Poligny et Lons-le-Saulnier, sur l’extrémité d’une haute montagne qui produit, dans sa pente et dans ses vallons, du vin exquis ; de laquelle on a, sur la Bresse et du côté de Lons-le-Saulnier, une belle vue, et dont l’avenue étoit défendue par un fort château. »

Dunod ajoute que des actes du ix siècle prouvent que le château avait été bâti par Charlemagne, réputé bienfaiteur du monastère, et que les dames faisaient chaque année un service pour le repos de son âme, le jour anniversaire de sa mort. Cette circonstance me semble touchante ; j’aime ces pauvres femmes priant, dans un petit coin du monde bien ignoré, pour le repos de l’âme du conquérant qui fit trembler le monde.

« L’on entre d’abord, continue Dunod, dans un grand vestibule, dont la voûte est soutenue par de gros piliers à demi engagés dans les murs, et ornés de neuf colonnes avec leurs bases et leurs chapiteaux, sur lesquels les arcs des voûtes prennent naissance. C’est dans ce vestibule qu’on donnoit la sépulture aux religieuses, avant l’usage d’inhumer dans les églises, et il est du temps de la fondation.

» Le portail de l’église est à côté, entre deux piliers qui soutiennent la voûte. L’on voit, sur le ceintre de la porte, un quadre ovale dans lequel est Jésus-Christ assis, élevant une de ses mains, comme pour donner la bénédiction, et tenant de l’autre un livre ouvert et appuyé sur ses genoux. Aux côtés de ce quadre sont les hiéroglyphes des quatre évangélistes, et au bas un homme et une femme prosternés. Toutes ces figures sont en bas-reliefs.

» Sur les bases des colonnes qui ornent les deux piliers de l’entrée, sont huit statues un peu plates, hautes de cinq pieds et demi, et d’une seule pierre avec chaque colonne. La première de ces figures, qui est auprès de la porte à droite en entrant, représente Saint-Pierre qui tient deux clés. La seconde a une barbe longue et pointue, et tient un livre ; c’est celle de saint Paul. La troisième a un manteau brodé fait comme une chappe, une couronne à la tête qui a été ornée de trèfles, et porte devant la poitrine un livre ouvert, fait comme on représente les tables de la loi de Moïse ; elle paroît être d’un homme de 40 à 50 ans, et a une barbe épaisse et ronde. La quatrième est vêtue d’un manteau, et porte une couronne comme la précédente dont les trèfles sont encore entiers ; c’est celle d’un jeune homme sans barbe, qui tient un rouleau à demi déplié.

La première figure du côté gauche représente un jeune homme à cheveux courts, revêtu d’une chasuble à l’antique qui descend fort bas, et qui n’est pas échancrée comme les nôtres. La seconde est celle d’un autre jeune homme, aussi à cheveux courts, revêtu d’une dalmatique. Ces deux statues tiennent chacune un livre, et la seconde porte une palme à la main droite. La troisième représente une femme qui tient un citron ou un autre fruit semblable ; elle est revêtue d’un manteau en forme de chappe ; le visage est emporté, mais l’on voit encore par-derrière qu’elle portoit une espèce de diadême. La quatrième est celle d’un homme de quarante ans, qui a la barbe fourchue et épaisse ; il est habillé d’une chlamide, et tient devant sa poitrine le portail d’un édifice.

» Pour connaître ces figures, il faut se souvenir que l’abbaye de Château-Châlons a été fondée dans le vii siècle, par Robert Patrice et Eusébia sa femme ; que son église a été consacrée avec grand appareil par saint Léger, évêque d’Autun, et que ce saint prélat était probablement parent des fon» dateurs, puisqu’il faisoit cette consécration dans un diocèse étranger.

Les deux figures prosternées devant Jésus-Christ, dans le ceintre de la porte, représentent les fondateurs Norbert et Eusébia. L’église a été dédiée à la Sainte-Vierge et à saint Pierre ; c’est pourquoi l’on voit la figure de saint Pierre la première de toutes, et ensuite celle de saint Paul : soit que l’église lui ait d’abord été aussi dédiée, soit parce qu’on met ordinairement saint Pierre et saint Paul ensemble. Le prêtre et le diacre qui sont vis-à-vis, et représentés jeunes, sont saint Jean l’évangeliste et saint Étienne. La figure qui porte un édifice est celle de Norbert, fondateur. Celle qui est vis-à-vis représente Childéric second, sous lequel l’abbaye de Château-Châlons fut fondée. La figure de la femme qui touche le fondateur est aussi celle d’une reine, car elle a un manteau royal et un diadême. Je crois qu’elle représente sainte Baltide, qui avoit appelé saint Léger à la cour pendant qu’elle étoit régente du royaume sous Clotaire III, l’aîné de ses fils. Elle avoit fait de grandes libéralités aux monastères du royaume, particulièrement à celui de Luxeul, dans le comté de Bourgogne, et elle favorisoit les établissemens de couvens de religieuses ; car elle est regardée comme fondatrice de ce» lui de Chelles, où elle se retira en 665, et mourut vingt ans après.

La statue qui est vis-à-vis de sainte Bathilde, et qui paroît être d’un roi de quarante à cinquante ans, doit être celle de Clotaire second, bisaïeul de Childéric second, etc.

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» Les têtes de toutes les figures dont on a parlé sont bien faites, et ont un air de physionomie qui me persuade qu’elles ressembloient fort aux personnes qu’elles représentent. Elles sont, au reste, taillées grossièrement et sans proportions.

» Il ne reste plus que le portail de l’ancienne église de Château-Châlons. Celle qu’on y voit à présent me paroît être du xi siècle, parce qu’elle est de même structure et modèle que l’église du prieuré de Vaux, qui est de ce siècle, et dans le voisinage. Madame de Vatteville, dernière abbesse, l’a fait orner et réparer, en sorte qu’elle est propre et belle ; mais pour mettre le chœur à niveau de la nef, on a détruit une chapelle souterraine qui étoit dessous ce chœur, et probablement du temps de la fondation. »

Voilà ce qu’était l’abbaye de Château-Châlons en 1734, époque où Dunod la visita, et ce qu’elle était encore en 1789, sauf les réparations et embellissemens de mesdames les abbesses. Le château était détruit, et il n’en restait pas beaucoup plus qu’il n’en reste aujourd’hui, c’est-à-dire quelques pans de vieux murs placés ça et là, à travers lesquels croissent des arbres et des bruyères. L’abbaye fut démolie à la révolution, et ses ruines ont subsisté quelques années encore après ; mais elles ont disparu entièrement. Le temps, les fureurs populaires laissent des vestiges de ce qu’ils détruisent, mais les entrepreneurs, les spéculateurs, les utiliseurs ne laissent rien après eux. On a vendu les matériaux de l’abbaye, bâti sur le terrain qu’elle occupait, et, bref, on n’en reconnaît plus la place. Le village a beaucoup perdu de sa physionomie ancienne et pittoresque ; par la destruction du vieux monument, on est tout près de s’étonner maintenant qu’on soit allé percher là-haut des maisonnettes. Les sites agrestes où étaient placés la plupart des monastères de Franche-Comté, et où se trouvent aujourd’hui les villes et les villages qu’ils ont fondés, avaient d’abord servi de retraites à des solitaires voués à toutes les austérités de la vie cénobitique, comme disent les théologiens. Saint Lothain, qui vivait au v siècle, se retira dans une solitude, où il établit une communauté de religieux ; et cette solitude est devenue un beau et riche village. La ville de Saint-Claude eut pour premier habitant saint Romain, qui ne trouva pas dans la contrée un désert plus triste et plus sauvage que le lieu où elle est placée.

« Romain et Lupicin étaient frères, et d’une bonne famille d’Isernore, lieu de la province séquanoise distingué, dans le temps du paganisme, par un temple fameux dédié à Mercure, et par une fabrique de monnoie sous les rois de la première race. Romain ne se donna pas à l’étude des lettres, mais il s’apliqua tout entier, dès sa jeunesse, à celle des vertus chrétiennes. Il apprit les principes de la vie cénobitique à Lyon, au monastère d’Ainay, sous l’abbé Sabin, et résolut de la pratiquer. Il entra, à l’âge de 35 ans, dans un désert du Mont-Jura, éloigné d’Isernore de huit lieues, dans un terrain peu étendu, entre de hautes montagnes et d’affreux rochers, au confluent de deux petites rivières, appelées l’Alière et la Bienne, qui lui avaient fait donner le nom de Condat, etc.

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» Il y vécut plusieurs années des fruits que la terre produisoit d’elle-même, et de ce qu’il y fesoit croître du travail de ses mains. Lupicin, son frère puîné, étoit resté dans le siècle, et s’étoit marié pour obéir à ses parents. Mais, ayant perdu son épouse, il quitta le monde pour venir joindre Romain dans le désert. »

La réputation de sainteté des deux frères leur attira bientôt des disciples et des compagnons. Le nombre en devint si considérable, qu’on fut obligé de bâtir un monastère à Condat, et d’en bâtir un second peu après à Laucone, à deux lieues de Condat.

« Nos saints avoient laissé dans le siècle une sœur. Elle les vint trouver avec une nombreuse suite de veuves et de filles, qui avoient la plupart leurs enfants ou leurs frères dans les monastères de Condat et de Laucone, et qui étoient résolues de vivre, à leur exemple, dans la solitude et dans la pratique de la vie régulière. Romain et Lupicin leur assignèrent une place apellée Baume, à deux lieues de Condat et à une lieue de Laucone, où elles formèrent une communauté sous la direction de nos saints abbés, et la conduite de leur sœur, etc. »

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Les austérités n’épouvantaient pas les femmes de ce temps, apparemment, car il y eut bientôt à Baume plus de cent religieuses qui vivaient dans une si grande retraite, qu’on ne les voyait plus du moment où elles étaient entrées dans le monastère jusqu’à celui où on les exposaient mortes ; et que leurs frères et leurs enfans, qui étaient à côté d’elles dans les monastères de Condat et de Laucone, n’en entendaient jamais parler.

« Romain mourut à Condat, environ l’an 460, à l’âge de soixante et dix ans. Son corps fut porté à Baume, à la prière de sa sœur, et inhumé dans le cimetière des religieuses, qui étoit sur une petite élévation, où l’on bâtit bientôt après une église qui porte le nom du saint abbé. »

Le monastère prit aussi ce nom, ainsi que le village qui se forma auprès de lui ; le village l’a conservé, et se nomme Saint-Romain-de-Roche.

Lupicin, frère de Romain, qui fut abbé de Condat après lui, fut enterré à Laucone, aujourd’hui Saint-Lupicin.

Si la foi n’a pas transporté les montagnes de la Franche-Comté, elle les a peuplées et fertilisées. Quelquefois, de pauvres moines, fuyant devant les hordes barbares qui ravageaient l’Europe, apportaient de bien loin des reliques révérées qu’ils avaient arrachées à la profanation, au péril de leur vie, et les venaient cacher dans quelque endroit escarpé et désert, qui ne tardait pas ensuite à réunir un grand nombre d’habitans.

« Nous apprenons de Glaber, dit Dunod, que les religieux de Glanfeüil, fuyant les Normands, emportèrent les reliques de saint Maur, leur fondateur ; qu’ils vinrent à Saint-Savin-de-Poitiers, de là à Saint-Martin d’Autun, et, enfin, dans notre abbaye de Baume.

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» Ils confièrent à Audon, comte en Bourgogne, à l’orient de la Saône, et qui vivoit dans le ixe siècle, le corps de leur saint patriarche, pour qu’il le déposât dans quelqu’un de ses châteaux où il fut en sûreté.

» Audon le mit dans un lieu élevé auprès de Lons-le-Saulnier, d’où l’on pouvoit découvrir de fort loin tous ceux qui venoient du côté de la Saône, et de là se retirer au besoin en des postes inaccessibles de la haute-montagne. Ce lieu porte encore le nom de Saint-Maur. ».

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Condat prit le nom de Saint-Ouyon, son troisième abbé, qui y fut enterré, puis ensuite celui de Saint-Claude, d’un autre saint dont les restes y furent découverts au xii siècle.

« Cette ville (Saint-Claude), qui est assez grande et fort jolie, a commencé au milieu du vi siècle, sous saint Olympe, sixième abbé ; car l’ancienne chronique porte qu’il permit aux séculiers de venir habiter à Condat, et qu’il leur donna des terres, sous réserve d’un cens et du domaine direct, etc. »

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» Les abbés ont accordé la justice de police au conseil des bourgeois de Saint-Claude, et plusieurs autres droits et priviléges, dont ils avoient coutume de promettre l’observation lorsqu’ils se faisaient instituer. »

Ainsi, des hommes retirés au désert, pour méditer et pour prier, se sont trouvés, sans le vouloir, fondateurs et législateurs ; et ce qu’ils ont fondé, il y a un peu plus de mille ans, dure encore, et leurs lois se sont observées pendant des siècles et ne sont pas entièrement oubliées. La sagesse humaine procède bien autrement ! elle médite ses entreprises, en calcule les chances, en prévoit les résultats ; elle assemble de grandes forces, prend des mesures prudentes, et puis elle va fonder des établissemens aux Indes, faire la guerre en Russie ; que sais-je ? Quant aux lois, les habiles ne manquent pas pour les faire ils se rassemblent par centaines, non dans des cavernes, mais dans de belles et vastes salles ornées de marbres et de peintures ; et là, ils font des lois où, certes, la discussion, l’argumentation, la prévision ne manquent pas ! Si, cependant, toutes ces œuvres avaient moins de force et de durée que celles des anachorètes dont il vient d’être question, ne serait-on pas tenté de dire, en parodiant la dame qui ne trouvait de vrai que les romans, qu’il n’y a de sage et de puissant que la folie, ou ce que les hommes nomment de ce nom ? Ces remarques pourraient peut-être suggérer quelques réflexions ?… on en pourrait tirer de certaines conséquences ?… Mais dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, ce serait un bon moyen de se faire rire au nez ! D’ailleurs, qu’est-ce que je puis comprendre à tout cela, moi ? Revenons à mes abbayes. Celle de Beaume-les-Dames, auprès de Besançon, a une origine fort merveilleuse ; elle fut détruite par Attila, lorsqu’il ravagea le pays en 451, ce qui reporte sa première fondation à un temps passablement reculé ! Un comte Garnier, qui mourut en 603, le rebâtit ; il y fut inhumé, et voici l’aventure que retraçaient les bas-reliefs de son tombeau :

« Gontran chassant dans une forêt, et se trouvant accablé de sommeil, s’arrêta, dormit au bord d’un ruisseau, sur les genoux d’un de ses courtisans qui étoit resté seul avec lui (ce courtisan étoit le comte Garnier). Pendant qu’il reposoit (le roi), il sortit de sa bouche un reptile qui parut vouloir passer le ruisseau ; mais, ne pouvant le faire sans secours, le courtisan tira son épée, la posa sur le ruisseau, et le reptile s’en servit comme d’un pont pour le traverser et aller dans une caverne voisine ; d’où étant retourné (le roi dormant toujours), le courtisan donna au reptile la même facilité pour repasser et rentrer, comme il fit, dans la bouche de Gontran. Le roi, d’abord, après son réveil, raconta qu’il avoit vu en songe un grand fleuve sur lequel était un pont de fer ; qu’il avoit passé sur ce pont pour entrer dans une caverne qui étoit à l’autre bord du fleuve, et qu’il y avait trouvé un trésor. Le courtisan lui fit part, de son côté, de ce qu’il avoit vu ; et le roi ayant fait chercher dans la caverne, on y trouva en effet un trésor qui a servi à fonder, ou, tout au moins, à enrichir le monastère, etc. »

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Il y a de graves et maussades auteurs qui contestent la vérité de cette histoire, notamment Dunod, tout en la rapportant ; mais pourquoi ne pas croire le plus beau, quand on a le choix ? Le merveilleux ! je le regrette ; et il est aussi par trop passé de mode ! On l’a banni des croyances, des espérances, des sentimens ; on n’a plus d’admirations sans bornes, de passions éternelles, même en aperçu ; on n’attend plus de bonheur parfait nulle part… Ah ! les gens qui sont aujourd’hui dans ce monde, doivent s’affliger en conséquence lorsqu’ils le quittent, ils y sont bien positivement !

J’ai dit que les premiers habitans des montagnes de la Franche-Comté avaient été des anachorètes pratiquant les plus rudes austérités de la pénitence ; leurs successeurs n’ont pas beaucoup adouci la sévérité de leurs habitudes. Voici quelques détails sur la manière de vivre des habitans d’une partie des hautes montagnes du Jura, tirés d’un livre peu connu, mais fort exact dans ses récits :

« Très souvent, l’hiver, la neige s’élève aussi haut que les toits ; les portes des habitations demeurent scellées pendant plusieurs mois, et c’est par la cheminée que l’on sort (la cheminée se trouve au milieu de la chambre ; c’est une ouverture pratiquée dans le toit, que l’on ouvre et ferme à volonté). On marche par-dessus la neige avec de larges patins plats, façonnés en forme de semelles de souliers, et armés de crochets de tous les côtés, afin d’empêcher qu’on glisse ; ou, si l’on sait que la neige est assez raffermie, on y creuse une voûte, et l’on ouvre par-dessous une route à la chaumière, etc.

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» Pour que l’on puisse passer, ainsi renfermé, toute la rude saison, le pain est cuit d’avance, comme sur les vaisseaux pour un voyage de long cours. Ce pain est fait uniquement de farine d’avoine ; il a la forme et la grosseur d’une pomme, et la dureté du biscuit des marins. Ce pain, quand il est trempé, renfle beaucoup ; un seul suffit au dîner d’un homme. Le temps de sa cuisson est en septembre ou dans les premiers jours d’octobre, et la quantité s’en proportionne aux besoins, de manière à durer jusqu’aux premiers jours du printemps.

» De la vache salée, fumée, conservée dans la cheminée comme le jambon, et que l’on appelle du brézy ; quelque peu de lard salé, fumé de même, et conservé de la sorte ; du plus mauvais fromage, formé par le dépôt du petit-lait rebouilli, lorsqu’on en a tiré le bon fromage destiné pour la vente ; le peu de lait que donnent les vaches pendant l’hiver ; quelque peu de mauvais beurre ou d’huile de navette, et la boisson aigre faite avec des prunelles des haies, des pommes sauvages, du genièvre et de l’eau : tels sont les alimens dont ces familles se nourrissent pendant la durée de leur incarcération. »

Il faut ajouter qu’elles se nourrissent encore plus mal pendant la belle saison ; on réserve toutes ces ressources de bonne chère pour le temps de l’incarcération, comme le dit amoureusement l’ex-conventionnel.

Les voyageurs qui courent de capitale en capitale pour observer des mœurs nouvelles, des coutumes singulières, rempliraient souvent mieux leur but en visitant quelque province reculée et ignorée de leur propre pays. Quel est le Parisien qui se doute qu’à cent lieues de lui, pas plus loin, et sans sortir de France, on trouve des usages tels que ceux-ci, par exemple ? Le premier dimanche de carême, appelé le dimanche des Brandons, les jeunes gens et les enfans parcourent la campagne, tenant des torches enflammées qu’ils agitent particulièrement auprès des arbres fruitiers, en criant dans leur patois : « Plus de fruits que de feuilles ! » Cet usage est un souvenir des fêtes de Cérès, laquelle parcourut la terre un flambeau à la main, en cherchant sa fille Proserpine, comme chacun sait, ou, plutôt, comme chacun savait, car l’histoire de la blonde Cérès et de sa fille Proserpine est furieusement oubliée de nos jours.

Il y a encore, dans ce canton du Jura, un usage fort ancien et que je trouve fort touchant. Le jour de la Fête-Dieu, les jeunes mères guettent le moment où la procession s’éloigne des reposoirs que l’on a préparés sur son chemin pour ses stations, et vont bien vite coucher leurs nouveaux-nés sur l’autel, à la place qu’occupait l’ostensoir. Elles attachent une grande importance à cette pratique de piété, qui doit assurer à leurs enfans la protection immédiate du Sauveur et de sa mère. Les mariages et les funérailles sont aussi accompagnés de cérémonies assez curieuses. Lorsque les époux reviennent de l’église à leur maison, ils en trouvent les portes fermées ; et on leur jette, par les croisées, différentes sortes de graines, telles que du froment, de l’avoine, etc. ; quelquefois des dragées, ce qui est déjà une corruption de l’antique coutume. La porte leur est enfin ouverte, et on leur présente du pain, dont ils mangent un morceau, assis au coin du feu de la cuisine, avant de pénétrer plus avant dans la maison. Cette cérémonie a lieu dans les villes ainsi que dans les villages, où l’on en pratique encore une foule d’autres.

La veille du jour fixé pour le mariage, on prépare chez la fiancée un souper, auquel le prétendu et sa famille sont invités ; mais ni les uns ni les autres n’y doivent assister. Ce n’est qu’à une heure avancée de la nuit que le futur, suivi de ses amis, de ses frères, s’il en a, et précédé d’un joueur de musette, se rend chez sa prétendue. Les arrivans frappent à la porte, qu’on a soigneusement fermée, en réclamant une brebis perdue. On leur répond de l’intérieur qu’on ne l’a point trouvée ; et il s’engage un beau dialogue qui se termine par l’entrée des jeunes gens dans la maison. On leur répète que l’objet de leurs recherches n’y est point caché, et on les engage à s’en assurer. Alors le patient (c’est le mari que je veux dire) est introduit dans une chambre où règne la plus profonde obscurité, et où sont enfermées toutes les jeunes filles de la noce et du pays. Il les en tire une à une et les fait danser, jusqu’à ce qu’enfin il arrive à celle qu’il est supposé chercher, et qui ne manque pas de se présenter la dernière. Il y a des villages où l’on enferme, avec les jeunes filles, un vilain bouc noir que le mari fait aussi danser, à la grande joie des assistans.

Aucune cérémonie importante n’a lieu, dans le Jura, sans des marques de générosité de la part de ceux qui la célèbrent ; et les funérailles ne se passent pas plus que les noces sans un festin. Dès qu’un chef de maison, ou tel autre personnage considérable, a cessé de vivre, ses voisins s’empressent de venir offrir des consolations à sa famille, et l’aider à préparer un repas. On dresse une table très près de l’endroit où le corps est exposé, et tous les arrivans y prennent place, excepté les femmes, qui restent avec celles de la maison dans un lieu séparé. Les bonnes qualités du mort, les regrets que cause sa perte sont le sujet de l’entretien des convives, qui s’interrompent de temps en temps pour aller jeter de l’eau bénite sur son cercueil, et prononcer des prières à son intention. La nuit entière se passe assez ordinairement de cette manière. Lorsque le prêtre vient chercher le corps, les cris et les lamentations des femmes l’accompagnent jusqu’à l’église et cessent pendant l’office, pour se faire entendre avec plus de force au moment où on descend le cercueil dans la fosse. La cérémonie achevée, on revient à la maison du défunt, où les hommes se remettent à table et prennent, dans un grand silence, un repas assez triste pour l’ordinaire ; après quoi chacun s’en retourne chez soi. Cette coutume tient certainement à l’extrême distance où les habitations sont les unes des autres : on est forcé d’offrir des rafraîchissemens à des personnes venues de loin, qui n’auraient aucun moyen de s’en procurer ; et il ne faudrait pas conclure de là que mes compatriotes sont des gloutons, indifférens à la perte de leurs amis et de leurs proches. Au reste, les villageois, en général, ne redoutent la mort pour eux et les leurs, qu’autant qu’elle est prématurée ou accompagnée de circonstances funestes ; lorsqu’elle vient à son heure, comme ils disent, ils l’acceptent sans murmure et sans effroi, comme un événement inévitable auquel ils sont préparés dès long-temps. Pour ma part, j’ai connu telle vieille femme qui, là-dessus, en aurait remontré à Sénèque. Et, à ce propos, il me revient une anecdote qui terminera dignement cette sotte causerie. Tandis qu’un paysan des environs de Lons-le-Saulnier se mourait, sa famille agitait tristement, mais avec assez de calme, la manière la plus convenable de disposer le local le jour de son enterrement. La discussion avait lieu assez près du moribond, et sans beaucoup de précautions pour lui en dérober le sujet ; de façon qu’il n’en perdait pas grand’chose. Comme il entendit qu’il était question d’exposer son cercueil dans la maison de son voisin, afin de laisser la sienne entièrement libre pour les apprêts du repas, il s’opposa à cet arrangement : « Ne me mettez pas chez Claude Étienne, dit-il, cela conviendrait d’autant moins que nous avons eu autrefois des démêlés ensemble ; mettez-y plutôt la table ! » Et l’on s’arrêta à ce dernier parti.

FIN.

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