Chapitre 3 Aglaé et Léontine ou Les tracasseries
Aglaé vivait dans une ville de province avec sa grand-mère, madame Lacour, veuve d’un notaire. Comme madame Lacour avait de l’aisance, et d’ailleurs beaucoup d’ordre et d’économie, elle vivait fort agréablement, ne fréquentant que les personnes de sa classe, sans rechercher celles qui se distinguaient par un rang plus élevé ou par de plus grandes richesses. Elle avait tous les jeudis son assemblée, et passait les autres soirées chez des personnes de ses amies. Aglaé, qui l’accompagnait toujours, y retrouvait nombre de jeunes filles et de jeunes gens de son âge qui accompagnaient aussi leurs parents, le jeudi, chez madame Lacour. L’été, on faisait des parties hors de la ville, on allait passer la journée au jardin de l’une ou de l’autre des personnes de la société. Ces jardins étaient fort près, les jeunes gens y allaient à pied, les personnes plus âgées sur des ânes ; on allait courir dans les champs, on revenait le soir bien las, mais bien content, et on recommençait quelques jours après.
Aglaé, qui était douce et bonne, était très aimée de ses camarades, mais elle avait particulièrement pour amis Hortense Guimont et Gustave son frère, enfants du médecin de la ville. Hortense avait quatorze ans, et Aglaé un an de moins ; Gustave en avait seize. Quoique Aglaé fût moins familière avec lui qu’avec Hortense, elle l’aimait beaucoup ; elle avait même pour lui une sorte de respect, parce que Gustave était un jeune homme fort avancé pour son âge, très estimé dans la manière dont il faisait ses études, et qu’on regardait comme destiné à faire son chemin d’une manière très honorable. Les gens même qui l’avaient vu enfant commençaient à ne plus dire le petit Guimont, mais le jeune Guimont, quelques-uns même monsieur Guimont. Les parents le donnaient pour modèle à leurs fils ; les jeunes gens étaient fiers de Gustave et ne lui parlaient qu’avec déférence.
Sa sœur Hortense était aussi une personne aimable et raisonnable. M. Guimont, leur père, les avait très bien élevés. Quoiqu’il fût très recherché par tout ce qu’il y avait de plus distingué dans la ville, non seulement à cause de ses talents comme médecin, mais à cause de son esprit et de son amabilité, il n’avait jamais voulu mener ses enfants dans les sociétés qu’il fréquentait lui-même quelquefois.
— Il faut, disait-il, que ma fille reste parmi les gens avec qui elle est destinée à passer sa vie. Quant à mon fils, si ses talents lui donnent un jour les moyens d’être reçu dans le monde d’une manière agréable, j’en serai enchanté, mais je ne veux pas lui en donner le goût avant d’être sûr qu’il pourra s’y maintenir honorablement.
On lui disait quelquefois :
— Avec les connaissances que vous avez, vous pourriez pousser votre fils.
Il répondait :
— Si mon fils a du mérite, il se poussera de lui-même ; s’il n’en a pas, je ne veux pas le pousser à quelque place où il ne ferait que découvrir son incapacité ; et il ajoutait :
— Gustave est beaucoup plus avancé que je ne l’étais quand j’ai commencé, car je crois qu’on pourra être disposé à l’estimer à cause de moi ; c’est à lui à faire le reste, et il fera beaucoup mieux que moi, car je ne puis faire qu’on l’estime à cause de lui. Cependant M. Guimont n’avait pu résister entièrement aux importunités de quelques personnes qui l’aimaient beaucoup et qui l’avaient extrêmement pressé de leur amener son fils. Gustave, qui était fier, s’était trouvé très mal à son aise au milieu des personnes dont il n’était pas l’égal, qui pensaient lui faire honneur en le recevant, et avec des jeunes gens qu’il ne pouvait traiter comme camarades. Il craignait d’être trop froid, et ne voulait pas cependant être trop poli, parce qu’un excès de politesse aurait pu passer pour flatterie, ou trop prévenant, parce qu’il sentait que ces prévenances n’avaient pas de quoi flatter. Il pria donc son père de ne l’y plus conduire, et songea seulement à acquérir tant de mérite personnel, qu’il pût espérer un jour d’être recherché pour lui-même, de faire honneur à son tour à ceux qui le recevraient, et de les voir attacher du prix à ses prévenances.
Il se plaisait beaucoup chez madame Lacour, qui était une femme fort raisonnable et amie de son père ; il aimait fort Aglaé, que sa grand-mère avait élevée aussi bien que peut l’être une jeune personne en province, qui marquait assez de désir de s’instruire, et dont madame Lacour l’avait prié de revoir les extraits. Gustave était un maître très sévère, et Aglaé craignait beaucoup plus sa désapprobation que celle de sa grand-mère : quand Gustave était mécontent, c’était Hortense qui les remettait bien ensemble ; et même, comme elle était un peu plus âgée et plus habile qu’Aglaé, elle revoyait ordinairement ses extraits avant que celle-ci les montrât à Gustave, tant elle avait peur qu’il ne la trouvât en faute. Malgré cela ils vivaient en très bonne intelligence, et, après sa sœur, Aglaé était la personne en qui Gustave avait le plus de confiance : elle en était très fière, car tous les jeunes gens et les jeunes personnes qu’elle voyait faisaient grand cas de l’amitié de Gustave.
Les gens riches et la noblesse qui habitaient la ville n’y passaient ordinairement que l’hiver ; l’été, tout le monde allait dans ses terres : la ville n’en était pas moins gaie alors pour Aglaé et les sociétés de madame Lacour ; mais comme elle était plus tranquille, le moindre mouvement y faisait impression. On fut donc extrêmement occupé de M. d’Armilly, qui y arriva avec sa fille Léontine. M. d’Armilly venait d’acheter une terre dans les environs : le château était inhabitable, et il faisait rebâtir ; et pour être plus à portée d’en diriger les travaux, il était venu s’établir à la ville, mais il n’y habitait que très peu, couchant presque toujours dans une ferme voisine pour être plus près de ses ouvriers. Il laissait sa fille avec une personne de confiance qui lui servait de gouvernante, et qui aurait été capable de la bien élever, parce qu’elle avait été bien élevée elle-même, si, pour plaire à M. d’Armilly, qui gâtait excessivement sa fille, elle ne lui eût laissé faire absolument sa volonté.
Léontine, sotte comme un enfant gâté, était d’une hauteur excessive. Elle avait quinze ans : c’est l’âge où il entre le plus d’idées ridicules dans la tête d’une jeune fille. Comme elle avait quelques parents d’un assez grand nom, elle avait vécu à Paris dans les sociétés les plus recherchées et avait pris quelques-uns des airs d’une femme en y joignant toutes les sottises d’une enfant. Reçue, en arrivant, ainsi que son père, avec tout le respect qu’inspirait à un maître de poste un des plus grands propriétaires des environs, elle avait cru devoir soutenir sa dignité par des tons convenables. Elle avait demandé s’il y avait en ce moment dans la ville quelqu’un à voir. On lui avait indiqué madame Lacour, M. Guimont, M. André, fabricant de toiles, M. Dufour, gros marchand de vin, etc. Elle avait nommé quelques-unes des personnes plus connues qu’elle savait y habiter, personne n’y était alors ; et Léontine, contente d’avoir au moins fait connaître par ses questions quelles étaient les sociétés qui lui convenaient, n’avait osé, quelque envie qu’elle eût d’être impertinente, déployer que la moitié des airs ridicules qu’elle avait préparés pour montrer le dédain que lui inspiraient les autres noms.
Réduite à la société de sa gouvernante et à quelques courses qu’elle faisait avec son père au château que l’on bâtissait, Léontine n’avait trouvé d’autre divertissement que de choisir dans ses robes ce qu’il y avait de plus nouveau, ce qu’elle imaginait devoir faire un effet plus extraordinaire en province, et aller tous les jours à la promenade de la ville étaler ses grâces méprisantes. Tout le monde la regardait, c’était ce qu’elle désirait : tout le monde se moquait d’elle sans qu’elle s’en doutât, mais en secret toutes les jeunes filles commençaient à l’imiter. On remarquait déjà qu’elles portaient la tête beaucoup plus haute, et qu’il s’était fait une innovation dans la manière d’attacher les ceintures. Aglaé avait déjà tourné et retourné son chapeau de deux ou trois manières pour lui donner quelque chose de l’air de celui de Léontine, et elle avait essayé deux ou trois façons d’arranger les plis de son châle.
Gustave s’en était aperçu, et s’était moqué d’Aglaé, qui n’en était pas convenue, mais qui avait en secret pris beaucoup d’humeur contre Gustave de ce qu’il n’avait pas senti le mérite d’un nœud qu’elle avait trouvé moyen de placer précisément comme l’était celui de Léontine la veille.
L’agitation était générale : Hortense même, si accoutumée à déférer aux opinions de son frère, s’était déjà disputée deux fois avec lui, parce qu’elle soutenait que, de ce qu’une mode avait été apportée par Léontine, ce n’était pas une raison pour qu’elle ne fut pas jolie, et que, si elle était jolie, il était raisonnable de la prendre. Gustave, presque aussi enfant dans son genre qu’Aglaé dans le sien, ne voulait pas qu’on imitât en rien Léontine, tant il avait d’humeur de l’importance qu’on mettait à tout ce qui venait d’elle. En effet, elle ne faisait pas un pas qui ne fût su ; on était instruit de ce que le cuisinier de son père avait acheté pour son dîner, et l’on intriguait sourdement pour savoir ce qu’elle mangeait à son déjeuner. On savait si elle avait bien ou mal entendu la messe, ce qui prouvait que les observateurs l’avaient entendue avec peu d’attention. Enfin, quand elle passait dans la rue, on s’appelait à la fenêtre.
Qu’on juge du mouvement qui se fit dans la maison de madame Lacour lorsqu’un matin Léontine vint avec sa gouvernante, mademoiselle Champré, lui rendre visite. Le mari de madame Lacour, longtemps notaire dans une autre province, avait rendu de grands services à M. d’Armilly dans ses affaires : celui-ci ayant su que sa veuve habitait la ville, avait recommandé à sa fille de l’aller voir, en attendant que ses affaires lui permissent d’y aller lui-même ; et Léontine, qui commençait à s’ennuyer, ne fut pas fâchée d’avoir un prétexte pour déroger à sa dignité. Madame Lacour, qui n’avait pas beaucoup partagé l’extrême intérêt qu’on prenait à tout ce que faisait Léontine, ne fut que médiocrement émue de sa visite ; mais Aglaé rougit dix fois avant qu’elle lui adressât la parole, et dix fois encore en lui répondant.
Il n’est pas si aisé qu’on le croirait bien de prendre de certains airs avec les gens qui ne sont pas accoutumés à ces airs-là, et dont la simplicité les dérange à chaque instant. Lorsqu’on n’est pas soutenu par la concurrence, et l’exemple des autres, par l’affectation de ceux qui nous entourent, on retombe malgré soi dans le naturel, et les tons étudiés de l’impertinence ne reviennent que par instants et comme par souvenir. Léontine fut beaucoup moins ridicule qu’on n’aurait pu le penser. Madame Lacour, avec son indulgence ordinaire, la trouva bien, et Aglaé déclara qu’elle était charmante.
C’était le jeudi : le soir, à l’assemblée de madame Lacour, on ne parla d’autre chose que de la visite du matin.
— Elle s’est donc enfin décidée, disaient les unes ; il faut croire qu’elle nous fera aussi l’honneur de venir nous voir ; et elles étaient choquées de ce que Léontine avait commencé par madame Lacour. D’autres se retranchaient dans leur dignité et disaient qu’elles s’en souciaient fort peu. Les autres, moins réservées, demandaient ce qu’elle avait dit, calculaient le jour où elle irait voir ou madame André, ou madame Dufour, se disaient à l’oreille qu’elle pourrait bien ne pas aller voir madame Simon, qu’elles ne jugeaient pas être d’aussi bonne compagnie qu’elles, et commençaient à convenir que cela serait tout simple. Les jeunes filles répétaient dans leur coin à peu près les mêmes choses que leurs mères, et avec plus de volubilité encore. Pour Aglaé, elle racontait, expliquait, recommençait du ton le plus important et le plus animé, lorsqu’elle s’aperçut que Gustave, dans son coin, haussait les épaules en souriant d’un air ironique : cela la déconcerta prodigieusement ; mais comme elle vit qu’Hortense l’écoutait avec plus d’intérêt que son frère, elle se remit, et aurait volontiers continué toute la soirée cette conversation. Ce ne fut qu’à son grand déplaisir qu’on parla d’autre chose ; aussi avait-elle soin de ramener ce sujet à chaque instant.
— C’est précisément, disait-elle, ce que me racontait ce matin mademoiselle Léontine d’Armilly. Si on parlait d’un site des environs :
— Mademoiselle Léontine d’Armilly ne l’a pas encore vu, reprenait Aglaé. On se plaignait du chaud qu’il avait fait dans la journée.
— Mademoiselle Léontine d’Armilly, observait Aglaé, a été bien étonnée de trouver l’appartement de ma bonne-maman si frais.
En ce moment elle se balançait sur sa chaise ; les deux pieds de devant de la chaise glissèrent en arrière, Aglaé et la chaise tombèrent chacune de leur côté. Tout le monde accourut pour relever Aglaé, Gustave comme les autres ; mais quand il vit qu’elle ne s’était point fait de mal :
— Apparemment, dit-il, que c’est comme cela que fait mademoiselle Léontine d’Armilly. Tout le monde se mit à rire. Aglaé, honteuse et en colère, ne prononça plus le nom de Léontine, mais elle ne parla pas à Gustave de la soirée. Quoiqu’elle n’osât pas trop le bouder, il est certain qu’elle commençait à perdre toute sa confiance en lui, car elle voyait qu’elle ne pouvait pas lui parler de ce qui, en ce moment, l’occupait le plus. Elle craignait aussi un peu Hortense, et se trouvait mal à son aise avec ceux qu’elle aimait le mieux, parce qu’ils ne partageaient pas les ridicules plaisirs de sa vanité.
Les autres, tout en se moquant de l’importance qu’elle avait mise à la visite de Léontine, en mirent autant à l’attendre : pendant trois ou quatre jours, à l’heure où elle était venue chez madame Lacour, les jeunes filles eurent soin de se mettre sur leur propre, de tenir l’oreille au guet, et Léontine ne vint point, mais on apprit qu’elle avait prié Aglaé à déjeuner ; et le soir, à l’assemblée, Aglaé, qui n’osa pas trop parler de son déjeuner, parce que Gustave était là, dit seulement que le lendemain Léontine devait venir la prendre pour qu’elles allassent ensemble à la promenade. Toutes les camarades d’Aglaé se redressèrent d’un air piqué ; on voyait toute l’humeur que leur donnait cette préférence ; une d’elles, nommée Laurette, moins fière et plus étourdie que les autres, dit à Aglaé :
— Eh bien ! je demanderai à maman la permission d’aller à cette heure-là chez toi ; de cette manière je serai aussi de la promenade. Aglaé, fort embarrassée, balbutia quelques excuses ; elle dit que Léontine ne connaissait pas Laurette, qu’elle ne savait pas si cela lui conviendrait. Laurette dit que cela lui était bien égal, qu’elle trouverait de reste avec qui se promener, et proposa sur-le-champ la partie à deux ou trois autres jeunes personnes, qui l’acceptèrent en disant :
— Oh ! pour nous, il ne nous siérait pas d’être si fières. Une des mères entendit tout cela : heureusement que ce n’était pas celle de Laurette, car elle aurait fait une scène ; mais elle n’en dit pas moins quelques mots sur l’importance qu’il y avait à s’exposer à des affronts, et tint plusieurs autres propos pleins d’aigreur qui furent répétés par les jeunes personnes. La soirée se passa de la manière la plus désagréable. Madame Lacour, qui était incommodée, était restée chez elle. Le soir, ce M. Guimont qui, en venant chercher ses enfants pour les ramener, reconduisit aussi Aglaé. Elle se tint constamment auprès de monsieur Guimont pour éviter de parler à Hortense et à Gustave, dont elle avait bien vu le mécontentement, quoiqu’ils n’eussent rien dit, et que même Hortense, avec sa bonté ordinaire, eût essayé plusieurs fois de rompre les propos qui pouvaient être désagréables à Aglaé. Si elle y eût réfléchi, elle eût senti que le plaisir d’être préférée pour tenir compagnie à Léontine ne valait pas ce qu’il lui faisait souffrir d’embarras avec ses amies ; mais la vanité l’aveuglait, et elle ne sentait pas combien c’est s’abaisser que de se croire honorée d’une pareille distinction.
Le lendemain, Aglaé, aussi parée qu’il lui avait été possible, se rendit, avec Léontine à la promenade. On voyait dans son maintien l’orgueil qu’elle éprouvait d’être l’objet de l’attention, et en même temps son embarras envers Léontine, avec qui elle n’était pas à son aise, craignant toujours de dire quelque chose qui ne lui parût pas convenable : car ce qu’il y avait de singulier, c’est qu’elle se rendait ridicule, sans s’en inquiéter, aux yeux d’un grand nombre de personnes avec qui elle était destinée à vivre, tandis que l’idée de paraître ridicule à une seule qu’elle connaissait à peine, et qu’elle devait peut-être voir pendant deux mois tout au plus, lui aurait causé un chagrin inexprimable. Tout le monde s’était rendu à la promenade. Les mères passaient auprès d’Aglaé d’un air digne et mécontent, quelques-unes en disant un mot d’humeur qu’elle mourait de peur que Léontine n’entendit. Quelques jeunes personnes se redressèrent aussi : tous les jeunes gens la saluèrent, mais elle trouva à quelques-uns, ce jour-là, l’air si commun et une si mauvaise tournure, qu’ils furent extrêmement mécontents de la manière dont elle leur rendit leur salut, épiant pour ainsi dire le moment où Léontine ne la verrait pas. Celle-ci lui avait déjà demandé le nom et la profession de plusieurs, et Aglaé avait répondu avec un peu de peine, parce qu’elle ne trouvait pas leurs titres fort brillants à présenter ; quand elle prévoyait quelque critique à faire sur leur personne ou leur tournure, elle se hâtait de la faire, de peur que Léontine ne la soupçonnât de ne s’en pas apercevoir ; jamais elle n’avait découvert tant de défauts à ses amis et à ses connaissances. Enfin elle aperçut de loin Hortense et son frère.
— Ah ! dit-elle, ceux-là sont bien aimables. Elle mourait d’envie de leur faire faire connaissance avec Léontine, car elle imaginait que cela leur ferait plaisir comme à elle ; et malgré ses mécontentements, elle les aimait véritablement. D’ailleurs elle était fière de Gustave, de son esprit, de sa réputation, et elle était bien aise de s’en parer auprès de Léontine ; aussi se mit-elle à lui faire son éloge avec beaucoup de chaleur, disant qu’il faisait des vers charmants, et que tout le monde assurait qu’il était fait pour figurer à Paris dans la meilleuresociété.
— Il faudrait pour cela, ma chère, répondit Léontine d’un air capable, qu’il prît un peu de tournure, car il a bien l’air d’un écolier. En disant ces mots, elle jeta sur Hortense et Gustave un coup d’œil distrait et parla d’autre chose.
Aglaé rougit, moitié pour Gustave, moitié pour elle, qui s’était ainsi compromise : ils arrivaient en ce moment près d’elle ; elle aurait bien voulu s’arrêter à leur parler ; elle ralentit son pas ; mais Léontine, qui avait la tête tournée d’un autre côté, continua à marcher, et Aglaé la suivit, jetant sur Hortense, car elle n’osait regarder Gustave, un regard honteux et triste qui semblait dire :
— Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave haussa les épaules de l’asservissement où s’était réduite sa faible petite amie.
Le lendemain, il ne fut question dans la ville que des impertinences d’Aglaé. L’une disait qu’elle ne l’avait pas saluée, une autre prétendait qu’elle avait fait semblant de ne pas la voir ; une troisième, qu’elle l’avait regardée en riant et en se moquant d’elle avec Léontine. Les jeunes gens étaient les uns pour, les autres contre. Gustave était le seul qui ne dît rien, mais il avait l’air triste, et Hortense tâchait d’atténuer les torts d’Aglaé.
Deux jours après, celle-ci mena Léontine se promener au jardin de madame Lacour. Comme elle ne savait quelle fête lui faire, elle avait engagé la servante à lui porter du lait et des échaudés, mais elle n’avait osé le dire à sa grand-mère, de peur que madame Lacour ne lui dit qu’il fallait engager ses amies à y venir aussi. Aglaé aurait sûrement trouvé cela plus amusant que le tête-à-tête avec Léontine, mais elle ne savait pas si cela lui conviendrait, et elle était si enfant, qu’elle osait beaucoup moins hasarder avec Léontine qu’elle n’aurait hasardé avec une personne respectable. Tandis qu’elles étaient dans le jardin, Laurette passa devant la porte ; elle la vit ouverte et entra. Elle revenait avec la servante de la maison de chercher des fruits et de la salade du jardin de son père ; elle portait son panier à son bras ; elle avait sa robe de tous les jours, qui n’était pas trop propre, parce que Laurette était peu soigneuse. La servante avait la tournure et le ton grossier d’une paysanne ; elle rapportait dans un torchon un jambon qu’elle avait enterré plusieurs jours dans le jardin pour l’attendrir et qu’elle avait été y chercher. Qu’on juge de l’embarras d’Aglaé à une pareille visite. Si elle eût été une personne raisonnable, si elle eût eu quelque dignité, elle eût, sans affectation, accoutumé Léontine, dès les premiers jours, à lui voir les habitudes simples d’une petite fortune, et par conséquent à les retrouver dans les personnes de sa connaissance. Il n’aurait pas été nécessaire pour cela de s’entretenir des soins du ménage, ce qui est toujours ennuyeux, mais seulement ne s’en pas cacher comme d’une chose humiliante ; et, par exemple, elle n’aurait pas pris cent mille détours pour éviter de laisser connaître à Léontine que c’étaient elle et sa grand-mère qui faisaient elles-mêmes leurs confitures, préparaient pour l’hiver les cornichons, les légumes et les fruits secs. Léontine, si elle l’avait su, aurait pu trouver qu’il était plus agréable de n’avoir pas la peine de prendre ces soins-là soi-même, mais elle n’aurait certainement jamais osé en faire un motif de dédain, car il y a dans les actions raisonnables, lorsqu’on les fait d’une manière naturelle, sans honte et sans ostentation, quelque chose qui impose aux personnes même qui ne le sont pas. Aglaé, si elle eût pris ce parti, n’aurait pas été embarrassée de voir arriver Laurette avec la salade, et la servante avec son jambon ; mais tous les airs de dame qu’elle avait voulu prendre se trouvaient dérangés par l’apparition de Laurette : aussi la reçut-elle assez mal ; et sans mademoiselle Champré, qui lui fit faire une place sur le gazon où elles étaient assises, elle l’aurait laissée debout. Laurette, qui était fort mal élevée, dit plusieurs choses ridicules. La servante se mêla aussi plusieurs fois de la conversation. Aglaé était au supplice ; enfin Laurette s’en alla, parce que la servante, assez mécontente de ce qu’elle la faisait attendre, lui détailla, pour la presser, tout ce qu’il y avait à faire dans la maison. Le soir, à l’assemblée de madame Dufour, où Laurette se rendit avec sa mère, on raconta qu’Aglaé avait donné à goûter à Léontine dans le jardin de sa grand-mère et n’avait invité personne, que Laurette y était venue par hasard, et qu’elle ne lui avait seulement rien offert. On s’échauffa beaucoup là-dessus, et il fut convenu que puisque madame Lacour souffrait que sa petite-fille fît de pareilles malhonnêtetés, on n’irait pas le lendemain jeudi à son assemblée.
Madame Lacour ne savait rien de tout cela : malade depuis huit jours, elle n’avait vu que M. Guimont, qui s’occupait fort peu de tous ces caquetages, et trouvait que les sottises d’une enfant ne valaient pas la peine qu’on y fît attention. Elle recevait le jeudi pour la première fois, et fut étonnée de ne voir arriver personne ; elle s’imagina qu’on la croyait encore malade, et voyant avancer l’heure, envoya sa servante chez deux ou trois de ses voisines leur faire dire qu’elle les attendait. Elles répondirent qu’elles ne pouvaient venir. On rendit cette réponse à madame Lacour devant une vieille dame qui, n’ayant pas de fille, n’avait pas cru devoir partager le ressentiment qu’inspirait la conduite d’Aglaé : d’ailleurs, comme elle aimait les nouvelles et les commérages, elle était bien aise de savoir ce qui se passerait chez madame Lacour, si on tiendrait la parole qu’on s’était donnée, ce qu’en penserait madame Lacour et ce qu’elle dirait à Aglaé. En conséquence, lorsque madame Lacour marqua son étonnement de se voir ainsi abandonnée :
— Cela n’est pas étonnant, dit la vieille dame, après ce qui s’est passé.
— Que s’est-il donc passé ? demanda madame Lacour. Alors la vieille dame lui raconta, avec toutes les amplifications ordinaires en pareil cas, les torts d’Aglaé et l’indignation de tout le monde. Pendant ce récit, Aglaé, dans l’état le plus pénible, s’excusait, tâchait de se justifier, niait quelques faits, en expliquait d’autres, ce qui n’empêcha pas madame Lacour d’être extrêmement fâchée contre elle, et de lui dire d’un ton sévère qu’elle ne savait à quoi il tenait qu’elle ne l’envoyât sur-le-champ faire des excuses à toutes ces dames, mais que cela ne lui manquerait pas. M. Guimont et ses enfants, qui entrèrent en ce moment, la trouvèrent toute en larmes.
— J’espère, au moins, dit madame Lacour, que vos impertinences ne se sont pas étendues jusqu’aux enfants de mon ami Guimont, car je ne vous le pardonnerais de ma vie.
Hortense rougit un peu et courut embrasser Aglaé. Gustave ne dit rien ; mais madame Lacour lui ayant demandé si ce n’était pas par mécontentement contre Aglaé qu’il n’était pas venu corriger ses extraits depuis plusieurs jours, il assura qu’il avait eu beaucoup d’ouvrage, ce que confirma son père, et il proposa de les revoir sur-le-champ. Aglaé, tremblante, alla chercher son papier, et le remit à Gustave sans lever les yeux : il corrigea les extraits, mais sans causer avec Aglaé comme il avait coutume de faire ; et lorsqu’il eut fini, il alla se placer auprès de la partie que faisait M. Guimont avec madame Lacour et la vieille dame. Aglaé avait le cœur bien serré ; Hortense la consola du mieux qu’elle put, et lui dit :
— Nous allons avoir bien d’autres caquets ; une dame allemande, la princesse de Schwamberg, vient d’arriver il y a deux heures ; elle est obligée de s’arrêter ici quelques jours, parce que la gouvernante de ses filles, qu’elle aime beaucoup et qui est comme son amie, est tombée malade. Il se trouve que cette gouvernante, qui est Française, est parente de mademoiselle Champré : c’est mon père qui lui a appris qu’elle était ici avec mademoiselle d’Armilly ; et la princesse compte, avec la permission de M. d’Armilly, envoyer ses filles passer une partie de leurs journées chez mademoiselle Léontine.
Aglaé, malgré son chagrin, pensa avec une certaine satisfaction qu’elle verrait les princesses d’Allemagne ; sa vanité jouissait extrêmement de l’idée de se voir admise dans une société si relevée : elle fit à Hortense beaucoup de questions auxquelles celle-ci ne put répondre ; son père ne l’entretenait pas de ces niaiseries ; d’ailleurs la partie ayant fini et Gustave s’étant approché, Aglaé se tut.
Le lendemain, madame Lacour était trop fâchée pour qu’Aglaé osât lui demander la permission d’aller chez Léontine, mais elle espérait qu’elle enverrait peut-être pour l’engager à venir : elle n’en entendit pas parler, ni le lendemain non plus. Il avait été convenu que le dimanche Léontine mènerait Aglaé se promener dans la calèche de son père. Madame Lacour, quand elle l’avait su, avait eu de la peine à y consentir ; mais enfin elle n’avait pas voulu rompre un arrangement déjà fait. Elle réprimanda encore très sévèrement Aglaé de sa conduite, et lui ordonna la plus grande politesse pour les personnes de sa connaissance qu’elle rencontrerait. Aglaé se rendit à l’heure indiquée chez Léontine : on lui dit qu’elle était avec mesdemoiselles Schwamberg à la promenade, où la calèche devait les prendre : elle court à la promenade, et se dépêche en voyant de loin la calèche, et arrive toute essoufflée, disant qu’elle a bien craint de faire attendre. Elle arrive au moment où Léontine montait dans la calèche.
— Oh ! non, dit-elle, nous ne vous attendions pas, car il n’y a pas de place.
— Comment, dit Aglaé étonnée, ne m’aviez-vous pas dit…
— Vous voyez bien, ma chère, reprend Léontine d’un ton d’impatience, qu’il n’y a pas de place : mesdemoiselles de Schwamberg, mademoiselle Champré et moi, cela fait quatre.
Mademoiselle Champré veut dire un mot, une des jeunes princesses propose de se serrer.
— Non, non, dit Léontine, nous étoufferions ; ce sera pour une autre fois.
En ce moment le cocher était monté sur son siège. Léontine fait à Aglaé un signe de tête protecteur, et la voiture part. Aglaé reste stupéfaite. Toutes les personnes qui étaient à la promenade, et qui s’étaient approchées pendant la contestation, avaient été témoins de l’humiliation d’Aglaé. Elle entendit les ricanements et les chuchotements de quelques-unes ; elle leva les yeux, et vit plusieurs des personnes de sa connaissance la regarder d’un air moqueur : quelques autres s’en allaient en levant les épaules. Elle se sauva, le cœur gros de dépit et de honte. Quelques jeunes gens mal élevés la suivirent en se moquant d’elle et en tenant derrière elle mille propos qu’elle entendait : l’un d’eux se détacha, et, passant devant elle, lui ôta son chapeau en disant :
— C’est comme cela que fait mademoiselle Léontine d’Armilly. La servante qui accompagnait Aglaé se fâcha contre les jeunes gens, disant que leurs parents en seraient instruits. Cela ne fit que redoubler leurs rires et leurs moqueries. Aglaé marchait le plus vite qu’elle pouvait pour les éviter : elle arriva chez elle toute en nage et en larmes. Questionnée par sa grand-mère, il fallut bien lui avouer ce qui s’était passé : elle eut encore le chagrin de s’entendre dire que cela était bien fait, et qu’elle n’avait que ce qu’elle méritait. Cependant, madame Lacour se promit, sans rien en dire à sa petite-fille, de faire faire une leçon à ces jeunes gens mal appris par M. Guimont, qui avait une grande autorité dans toutes les sociétés de la ville.
Aglaé passa deux jours bien tristes ; elle ne serait pas sortie si sa grand-mère ne le lui avait ordonné absolument, tant elle avait peur de trouver sur son chemin ceux qui s’étaient moqués d’elle. Deux fois elle avait rencontré Léontine causant et riant avec mesdemoiselles de Schwamberg, et qui l’avait à peine regardée : elle n’avait vu personne, pas même Hortense ; elle savait que le mercredi toute la société devait aller au jardin de madame Dufour, et on ne l’avait pas invitée : elle s’affligeait de se voir ainsi abandonnée de tout le monde, quand le mercredi elle vit arriver Hortense ; elle en fût très étonnée, elle la croyait au jardin avec les autres. Hortense lui dit qu’avec la permission de leur père, elle et son frère avaient refusé. Aglaé lui demanda bien timidement pourquoi.
— J’ai mieux aimé passer la journée avec vous.
— Et Gustave ? demanda Aglaé plus timidement encore.
— Gustave, reprit Hortense un peu embarrassée, il n’a pas voulu y aller, parce que vous n’étiez pas priée, et l’a bien dit, afin qu’on ne crût pas qu’il était brouillé avec vous ; mais il dit qu’il ne reviendra plus que le moins qu’il pourra ; car, dit-il, je ne peux plus compter sur Aglaé, qui abandonne d’anciens amis pour se faire la complaisante de mademoiselle d’Armilly.
Aglaé pleurait amèrement. Hortense tâcha de la consoler ; mais elle n’osait trop lui promettre que son frère pût s’apaiser, car il lui avait paru bien décidé, et Aglaé sentait mieux que jamais que l’amitié de Gustave était plus honorable que le goût de fantaisie qu’avait pris pour elle un instant mademoiselle d’Armilly. Pendant qu’Hortense et elle étaient assez tristement ensemble, Gustave arrive ; il avait l’air toujours un peu sérieux, mais moins froid ; Hortense et Aglaé rougissent d’étonnement et de plaisir de le voir.
— Il faut, dit-il, qu’Aglaé vienne à la promenade avec nous. J’ai demandé à mon père de nous y mener, il s’habille, il va venir. On vient de me dire, poursuivit-il d’un ton très vif, qu’Aglaé n’oserait plus se montrer à la promenade après ce qui lui est arrivé ; il faut faire voir le contraire : tout le monde doit s’y rendre en revenant du jardin de madame Dufour, il faut qu’on voie qu’elle a toujours ses… anciens amis pour la soutenir.
Il avait hésité, car il ne savait comment dire ; Aglaé, extrêmement émue, se jeta dans les bras d’Hortense, comme pour remercier Gustave ; mais elle était affligée de ce qu’il avait hésité, de ce qu’il n’avait parlé que d’anciens amis.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle en appuyant sa tête sur l’épaule d’Hortense, n’êtes-vous donc plus mes amis ? Hortense l’embrassa, la rassura : Gustave ne dit rien ; mais Aglaé, en levant un instant les yeux sur lui, vit qu’il avait l’air plus doux et moins sérieux. Madame Lacour n’était pas en ce moment dans la chambre, c’était pour cela que Gustave avait répété ce qu’on venait de lui dire ; car, comme elle était encore incommodée, on lui parlait le moins qu’on pouvait de toutes ces tracasseries qui commençaient à la chagriner, et qui auraient pu d’ailleurs la fâcher sérieusement contre les personnes de sa société, avec qui M. Guimont désirait de la raccommoder. On lui demanda simplement de permettre qu’Aglaé s’allât promener avec M. Guimont et ses enfants ; elle y consentit, volontiers, car elle était enchantée de la voir en si bonne compagnie. M. Guimont arriva, Hortense prit le bras de son père, et Gustave donna le sien à Aglaé. Elle tremblait un peu et n’osait lui rien dire ; enfin une pierre lui ayant accroché le pied de manière qu’elle serait tombée s’il ne l’eût soutenue, il lui demanda avec tant d’intérêt si elle s’était fait mal, que cela commença à l’enhardir. Elle lui parla de ses extraits, lui dit ce qu’elle avait fait, lui demanda des conseils ; ensuite elle se hasarda à lui demander :
— Est-ce que vous serez toujours fâché contre moi ?
Gustave ne répondit rien. Les larmes vinrent aux yeux d’Aglaé ; elle les tenait baissés ; Gustave vit pourtant qu’il lui avait fait de la peine.
— Nous ne sommes pas fâchés, dit-il d’un ton un peu ému ; mais ce qui nous afflige, c’est de voir que vous ayez été si prompte à oublier vos amis pour une étrangère.
Alors les larmes d’Aglaé coulèrent tout à fait.
— Je ne vous avais point oubliés, dit-elle à voix basse, car tout mon désir était de vous faire faire connaissance avec Léontine.
Gustave rougit et reprit un peu vivement :
— Nous n’aurions pas fait connaissance avec mademoiselle d’Armilly, ce n’est point là une société pour nous ; nous ne voulons vivre qu’avec des gens qui nous traitent en égaux.
Aglaé sentit bien, par cette réponse de Gustave, combien il avait dû être humilié pour elle de l’espèce de respect avec lequel elle se tenait devant Léontine ; elle y avait beaucoup réfléchi depuis deux jours, et en ce moment la fierté de Gustave l’en faisait rougir encore davantage.
— Eh bien ! dit-elle après un moment de silence, que dois-je faire avec Léontine, car elle voudra peut-être me revoir, peut-être même vais-je la rencontrer à la promenade ?
— Demandez-le à mon père, dit Gustave ; car il était trop raisonnable pour croire qu’il pût se fier à ses propres idées. Ils se rapprochèrent de M. Guimont, et Gustave lui répéta la question d’Aglaé.
— Ma chère enfant, lui dit M. Guimont, comment vous conduiriez-vous si c’était Laurette ou mademoiselle Dufour qui vous eût fait l’impolitesse que vous a faite mademoiselle d’Armilly ? vous ne vous brouilleriez pas pour cela avec elle, car c’est mettre trop d’importance à ces choses-là ; mais comme il vous serait prouvé qu’elle ne tient pas beaucoup à votre société, puisqu’elle négligerait d’avoir pour vous les égards qui peuvent vous rendre la sienne agréable, vous ne vous y livreriez qu’avec beaucoup de réserve, froidement et sans rien faire qui pût lui prouver que vous avez envie d’entretenir sa connaissance. C’est de même qu’il faut vous conduire avec mademoiselle d’Armilly. Selon les usages du monde, vous n’êtes pas son égale, puisqu’elle est plus riche et de plus grande naissance que vous ; ces usages ont des raisons bonnes ou mauvaises auxquelles il faut bien se soumettre : ainsi l’on doit trouver tout simple que des gens qui vivent dans une situation supérieure à la vôtre ne recherchent pas votre société, et il faut supporter sans humeur les petites distinctions qu’ils se croient en droit d’obtenir. Mais personne n’est obligé de vivre avec des gens qui ne vous traitent pas comme il vous convient ; ainsi il ne faut consentir à vivre avec une personne qui n’est pas votre égale que quand elle oublie absolument cette inégalité et vous traite comme ses autres connaissances.
Gustave écoutait avec un grand plaisir ce discours de son père, en qui il avait beaucoup de confiance, et qui modérait quelquefois ses idées de fierté un peu exagérées. Aglaé le remercia, et lui promit de se conduire envers Léontine avec toute la réserve convenable.
— Ah ! si vous la revoyez, dit Gustave, elle vous reprendra, et ce sera toute la même chose. Aglaé assurait que non ; Gustave avait l’air de ne pas le croire.
— Aglaé ne courrait aucun risque, dit M. Guimont, si elle avait toujours avec elle une personne raisonnable, mais sa digne grand-mère ne peut toujours l’accompagner.
— Eh bien ! dit Aglaé en prenant le bras d’Hortense, tandis que de l’autre elle tenait celui de Gustave, pour avoir toujours avec moi quelqu’un qui me soutienne, si M. Guimont le permet, si ma bonne-maman le veut bien, quand je ne serai pas avec elle, je n’irai jamais nulle part où Hortense et Gustave ne puissent être avec moi.
— Cela pourra vous gêner quelquefois, dit Gustave, à qui cet engagement faisait pourtant un bien grand plaisir.
— Non, non, s’écria Aglaé. Elle sentait bien en ce moment que tout ce qu’il pouvait y avoir de plus heureux et de plus honorable pour elle, c’était d’être entourée de ses bons et dignes amis. Ils arrivèrent à la promenade ; tout le monde y était déjà. Aglaé tenait le bras d’Hortense, Gustave marchait près d’elle d’un air fier et content ; les jeunes gens qui s’étaient moqués d’Aglaé la saluèrent d’un air assez décontenancé ; car monsieur Guimont, qui les avait déjà réprimandés, leur jeta un regard sévère qui leur fit baisser les yeux. Aglaé rougit un peu ; mais elle se sentait protégée, et jouissait de sa nouvelle situation. Madame et mademoiselle Dufour passèrent : M. Guimont et Gustave leur prirent, en riant, le bras, et les obligèrent, après quelques petites façons, à se promener avec eux ; les autres personnes qui étaient avec madame Dufour la suivirent, et Aglaé se trouva au milieu de toute cette société, qui avait été si mécontente d’elle. On ne lui parla pas d’abord, et on laissa même échapper quelques allusions assez peu agréables ; mais la présence de M. Guimont retenait, d’autant qu’il avait déjà parlé à plusieurs du ridicule de toutes ces tracasseries.
Cependant Aglaé se sentait bien gênée ; mais à chaque mot désobligeant, Hortense pressait plus tendrement son bras, et Gustave se rapprochait d’elle pour lui témoigner une attention ou lui dire un mot aimable, et cette amitié consolait bien Aglaé. Enfin on cessa de la tourmenter ; mais elle trembla quand elle vit arriver Léontine avec mesdemoiselles de Schwamberg. Léontine s’approcha d’elle, et lui dit quelques mots sur ce qu’elle avait été fâchée de ne pouvoir l’emmener deux jours auparavant. Mademoiselle Champré avait enfin pris sur elle de lui faire sentir combien sa conduite avait été ridicule ; et comme mesdemoiselles de Schwamberg, qui étaient très polies, avaient été extrêmement fâchées du désagrément qu’avait éprouvé Aglaé à cause d’elles, Léontine avait pensé que, pour conserver leur bonne opinion, il fallait qu’elle réparât un peu un tort qu’elle disait n’avoir eu que par étourderie. Elle fit ses excuses d’un air assez gauche qu’elle voulait rendre dégagé. Aglaé ne répondit rien. Ce silence, et tout le monde qui était avec elle, embarrassèrent encore Léontine, qui lui dit brusquement :
— Voulez-vous faire un tour avec nous ?
— Non, dit Aglaé, montrant des yeux les personnes qui l’entouraient, je suis avec ces dames. Léontine rougit, et faisant un signe de tête, s’éloigna d’un air assez piqué. Le refus d’Aglaé fit un très bon effet ; on ne s’occupa plus que de Léontine, qu’on se mit à examiner à chaque tour de promenade avec une attention qui finit par l’embarrasser beaucoup, quoiqu’elle affectât un air de hauteur qui ne déconcertait personne. Le lendemain jeudi, la plupart des connaissances de madame Lacour revinrent chez elle ; il y eut bien quelques petites explications, mais les gens qui aimaient la paix les interrompirent et les firent cesser le plus tôt qu’il leur fut possible. Tout rentra bientôt dans l’ordre accoutumé. Mesdemoiselles de Schwamberg parties, Léontine voulut ravoir Aglaé, mais celle-ci lui fit dire qu’elle ne pouvait sortir, et avec le consentement de sa grand-mère, elle l’engagea à venir à leur assemblée. Léontine, pour charmer son désœuvrement, y vint deux fois, et elle ne s’y plut pas. Au milieu d’une société si absolument étrangère à ses manières habituelles, elle ne savait quel air elle devait prendre et se trouvait continuellement hors de propos. Quinze jours plus tôt, Aglaé aurait fait faire silence pour qu’on l’écoutât ; mais maintenant elle savait que ce n’était pas d’elle qu’il lui était important d’obtenir le suffrage. Léontine, mécontente, cessa de la rechercher, et finit par s’ennuyer tellement, qu’elle obtint de son père d’aller passer le reste de l’été chez une de ses tantes. Les compagnes d’Aglaé conservèrent encore quelque temps un peu d’humeur contre elle ; mais soutenue par l’amitié d’Hortense et de Gustave, elle s’attacha à eux de plus en plus, et finit par ne pas concevoir comment elle avait pu préférer un instant, au bonheur qu’elle trouvait dans leur société, la gêne et la contrainte auxquelles elle se soumettait auprès de Léontine.
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