‹ Nouvelles et contes pour la jeunesseChapitre 4 sur 8 · Chapitre 4 Hélène ou Le but manqué

Chapitre 4 Hélène ou Le but manqué

— Prends garde, Hélène, disait madame d’Aubigny à sa fille, quand tu vas d’un côté tu regardes de l’autre ; c’est le moyen de n’arriver droit nulle part.

Et cela était exactement vrai, Hélène, dans la rue, à la promenade, en courant même dans les champs, songeait beaucoup moins à regarder devant elle ou à ses pieds qu’à examiner de côté ou d’autres les personnes dont elle pouvait être remarquée, et à redoubler de grâces et de mines lorsqu’elle voyait qu’on la regardait. Souvent aux Tuileries, tout occupée de tourner la tête sur ses épaules d’une manière gracieuse, de baisser les yeux si cela lui paraissait convenable, ou de regarder les feuilles d’un air de distraction, selon que ces différentes manières lui paraissaient plus propres à la faire remarquer avec avantage, il lui arrivait d’aller donner du nez contre un arbre, ou contre une personne qui venait devant elle. Plusieurs fois, voulant sauter lestement un ruisseau pour montrer sa légèreté, au lieu de le passer d’une manière sûre, elle était tombée au milieu et s’était couverte de boue. Enfin, Hélène ne faisait rien simplement comme une autre et pour que la chose fût faite ; elle ne marchait, ni ne mangeait, ni ne buvait pour marcher, manger et boire, mais pour qu’on vît la grâce qu’elle mettait à ses actions ; et il est très certain que si on avait pu la voir dormir, elle aurait trouvé moyen d’arranger son sommeil.

Elle ne savait pas à quel point cet arrangement nuisait à l’effet qu’elle voulait produire. Il aurait été pourtant bien facile de comprendre que lorsqu’on faisant une chose elle pensait à une autre, il était impossible de bien faire, et par conséquent d’être remarquée avantageusement. Si, voyant entrer dans la chambre quelqu’un à qui elle voulait paraître aimable, elle se mettait à causer d’une manière plus animée avec la personne qui se trouvait à côté d’elle, si elle donnait plus de vivacité à ses gestes, plus d’éclat à sa gaieté, comme cependant elle ne s’amusait pas véritablement, mais qu’elle pensait seulement à avoir l’air de s’amuser, son rire n’était pas celui d’une personne qui rit de bon cœur, ses gestes n’avaient rien de naturel, et sa gaieté paraissait si forcée, que personne ne pouvait imaginer qu’elle fût véritablement gaie lorsqu’aucune prétention ne venait l’occuper. À la voir donner à un pauvre, on n’aurait jamais imaginé non plus qu’elle fût bonne. Cependant Hélène donnait aussi quand personne ne la voyait, et donnait de bon cœur ; mais s’il y avait là quelqu’un pour la remarquer, ce n’était plus au pauvre qu’elle songeait, mais au plaisir d’être vue faisant l’aumône. Sa pitié prenait alors un air d’exagération et d’empressement qui faisait bien voir qu’elle avait pour but de la montrer. Elle donnait à ses yeux l’expression de la sensibilité ; mais au lieu de les arrêter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes présentes, en sorte qu’on aurait dit que c’étaient elles, et non le pauvre, qui causaient son attendrissement.

Madame d’Aubigny avait continuellement repris sa fille de cette disposition qu’elle voyait en elle depuis son enfance, et l’avait ainsi corrigée de ses affectations les plus ridicules et les plus grossières. Hélène, en grandissant, devenait aussi un peu plus habile à discerner celles qui pourraient paraître trop choquantes ; mais comme aussi ses prétentions augmentaient, elle ne faisait que s’étudier un peu plus à les cacher, sans pouvoir se persuader que tant qu’elle les aurait il faudrait bien qu’elles parussent.

— Mon enfant, lui disait quelquefois sa mère, il n’y a qu’un moyen d’être louée, c’est de bien faire ; et comme il n’y a rien de louable dans une action que tu fais pour obtenir des éloges, il est impossible qu’on t’en loue ; ainsi, sois bien sûre que de prendre les éloges et la réputation pour son but est la manière de n’en obtenir jamais. Hélène sentait bien un peu la vérité de ce que lui disait madame d’Aubigny, elle se promettait de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait la saisir à la première occasion ; et d’ailleurs, quelle est la jeune fille qui croit tout à fait sa mère ?

Dans la même maison que madame d’Aubigny logeait une de ses parentes, madame de Villemontier, qu’elle voyait habituellement, et dont la fille, Cécile, était l’amie d’Hélène. Cécile était tellement pleine de bonté et de simplicité, qu’elle ne s’apercevait même pas de l’affectation d’Hélène, et se disputait continuellement à ce sujet avec le vieil abbé Rivière, ancien précepteur de M. de Villemontier, le père de Cécile, et qui, après avoir élevé le fils et avoir habité avec lui le collège où il avait achevé ses études, était revenu s’établir dans la maison, où on le respectait comme un père, et où il s’occupait de l’éducation de Cécile, qu’il aimait comme son enfant. Il ne se querellaient jamais qu’à propos d’Hélène, dont l’abbé Rivière trouvait l’affectation si ridicule, qu’il ne pouvait cesser de s’en moquer. Accoutumé à dire tout ce qu’il pensait, il ne s’en gênait pas devant elle, et en avait d’autant plus d’occasion, que comme Hélène en avait toujours entendu parler avec une grande considération chez madame de Villemontier, qu’elle avait vu le plaisir qu’avait causé son retour et la déférence avec laquelle on le traitait, elle avait senti un grand désir de gagner son estime. Ce désir était encore augmenté par les éloges continuels qu’il faisait de Cécile. Ce n’était pas qu’elle en fût jalouse ; malgré son amour-propre, elle n’était pas capable d’un sentiment bas ; elle pensait seulement qu’elle méritait les mêmes éloges que Cécile, et elle les aurait mérités en effet si elle ne les avait pas cherchés. Mais son attention à se faire remarquer de l’abbé Rivière gâtait tous les moyens qu’elle aurait eus de s’en faire estimer ; aussi la tourmentait-il par des plaisanteries un peu malignes qui ne lui donnaient que plus d’envie de parvenir à obtenir ses éloges, et la faisaient redoubler d’efforts toujours gauches et mal dirigés. L’abbé était un homme très instruit : Hélène n’aurait pas été assez sotte pour aller étaler devant lui le peu de science que peut posséder une jeune fille ; mais elle ne laissait pas passer un jour sans trouver quelque occasion détournée de rappeler son goût pour l’étude. On parlait de la promenade : elle disait qu’elle ne l’aimait guère qu’avec un livre ; un de ses grands chagrins était que sa mère ne lui permit pas de lire avant de se coucher ; et puis elle racontait qu’elle s’était oubliée le matin à son travail, si bien qu’elle y avait passé trois heures sans s’en apercevoir. L’abbé n’avait pas l’air de l’entendre ; c’était là une de ses malices ; alors elle appuyait, retournait sa phrase.

— Oui, disait-elle, comme se parlant à elle-même, je m’y suis mise à une heure moins un quart ; il était quatre heures quand j’ai regardé pour la première fois à la pendule, cela fait plus de trois heures de passées sans que je m’en aperçusse.

— Il n’y a rien eu de perdu, répondait l’abbé, car vous les avez bien remarquées ensuite.

Hélène alors se taisait, mais elle n’en recommençait pas moins le lendemain.

Ce que l’abbé louait surtout dans Cécile, c’étaient ses soins pour sa mère, qui était d’une santé fort délicate. Il arriva qu’un soir madame d’Aubigny se trouva mal. Hélène, qui portait ordinairement tous les soirs son ouvrage chez madame de Villemontier, n’y descendit ce jour-là qu’un moment, quand l’accident fut passé, pour en rendre compte et avoir le plaisir de parler de l’inquiétude qu’il lui avait donnée. Elle commença par s’étendre tellement sur la frayeur qu’elle avait éprouvée lorsqu’elle avait vu sa mère pâle et presque sans connaissance, que l’abbé ne put s’empêcher de dire :

— Je vois bien tout ce que mademoiselle Hélène a souffert de l’accident de madame sa mère ; mais je voudrais bien savoir ce qu’a souffert madame d’Aubigny.

Le lendemain, madame d’Aubigny, quoiqu’un peu malade encore, voulut absolument que sa fille allât passer, comme à l’ordinaire, la soirée chez madame de Villemontier. Elle y vint d’un air languissant, fatigué, disant qu’elle avait envie de dormir, pour qu’on devinât qu’elle avait passé une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas les questions auxquelles elle voulait répondre, elle parla du beau temps qu’il faisait à cinq heures du matin, dit que sa mère avait été agitée jusqu’à deux, mais qu’à trois elle dormait bien paisiblement ; d’où il était clair qu’Hélène s’était levée à ces différentes heures pour voir comment était sa mère. Plusieurs fois elle demanda l’heure qu’il était, disant que quoique sa mère lui eût permis de rester jusqu’à dix heures, elle voulait absolument l’aller retrouver à neuf. Elle demanda l’heure à huit heures et demie, elle la demanda à neuf heures moins un quart. Pendant ce temps-là Cécile avait deux ou trois fois levé les yeux sur la pendule sans que personne s’en aperçût. À neuf heures moins une minute elle alla sonner ; sa mère lui demanda pourquoi.

— Vous savez bien, maman, dit Cécile, que c’est l’heure à laquelle vous devez prendre votre bouillon.

Alors Hélène se leva avec un grand cri, serra son ouvrage avec une grande précipitation, dans la crainte de manquer l’heure.

— Voilà, dit quelqu’un, deux jeunes personnes bien ponctuelles et bien soigneuses.

— Oui, reprit l’abbé entre ses dents et en regardant Hélène avec un souris malin, mademoiselle Cécile soigne à merveille sa mère, et mademoiselle Hélène sa réputation.

Hélène rougit et se hâta de s’en aller, dans la crainte de quelque nouveau sarcasme ; mais madame de Villemontier ayant prié l’abbé d’accompagner Hélène pour revenir lui dire ensuite des nouvelles de madame d’Aubigny, il prît le bougeoir et la suivit ; elle marchait si vite qu’il ne pouvait la joindre.

— Attendez-moi donc, lui dit-il en arrivant près d’elle tout essoufflé, vous allez vous casser le cou.

— Je suis si pressée de savoir comment se trouve maman !

— Que vous êtes heureuse, dit l’abbé en prenant son bras, de pouvoir, au milieu de votre inquiétude, penser à tant d’autres choses ! Pour moi, si quelqu’un que j’aimasse beaucoup était malade, je serais si occupé de sa maladie, qu’il me serait bien impossible de remarquer ce que je fais pour lui, encore moins de penser à le faire remarquer aux autres ; mais les femmes ont la tête si forte !

— Mon Dieu, monsieur l’abbé, dit Hélène, que cette remarque embarrassait, vous ne pouvez donc passer un moment sans me tourmenter ?

— C’est-à-dire sans vous admirer. On admire les autres sur l’ensemble de leur vie et de leurs actions ; on les aime, on les estime, parce qu’elles se sont bien conduites longtemps de suite et en diverses occasions ; mais pour mademoiselle Hélène, c’est à chaque occasion qu’il faut l’admirer ; chacune de ses actions, de ses pensées, chacun de ses mouvements exige un éloge.

Et le malin abbé, les yeux fixés sur Hélène et le bougeoir placé comme s’il voulait lui bien montrer sa figure moqueuse, appuyait sur chaque marche et sur chaque mot, et ne finissait ni de parler ni d’arriver. Ils arrivèrent enfin, et Hélène s’échappa de son bras, bien contente d’en être quitte. Les plaisanteries de l’abbé la désolaient ; cependant elle y voyait un fonds de bonne amitié qui l’empêchait de lui en savoir mauvais gré. Lui, de son côté, touché de la douceur avec laquelle elle les prenait et du désir qu’elle montrait d’obtenir son estime, aurait bien voulu la corriger, d’autant qu’il voyait que malgré son affectation elle était réellement bonne et sensible.

Madame d’Aubigny avait un vieux domestique assez brutal, quoiqu’il lût toute la journée des livres de morale et de dévotion ; elle lui avait permis de prendre avec lui un petit neveu à qui il prétendait donner une belle éducation. Tous les talents de cet homme pour enseigner se bornaient à battre le petit François quand il ne savait pas sa leçon d’histoire ou de catéchisme, et François, à qui cette méthode ne donnait pas le goût du travail, n’en savait jamais un mot et était battu tous les jours. Un matin Hélène le vit descendre l’escalier en pleurant tout haut ; il venait de recevoir sa correction ordinaire, et il en devait recevoir deux fois autant s’il ne savait pas sa leçon au retour de son oncle, qui était allé faire une commission. Hélène lui conseilla de se dépêcher de l’apprendre ; le petit garçon prétendit qu’il ne le pouvait pas.

— Viens, dit Hélène, nous l’apprendrons ensemble ; et elle l’emmena dans l’appartement, où elle se mit à le faire étudier et répéter avec tant d’application, que l’abbé Rivière, qui venait pour voir madame d’Aubigny, entra sans qu’elle l’entendit.

— Dépêche-toi donc, disait-elle à François, pour qu’on ne sache pas que c’est moi qui t’ai fait répéter.

— Ah ! je vous y prends donc enfin, dit l’abbé, à faire quelque chose de bien pour vous toute seule !

Hélène rougit de plaisir ; c’était la première fois qu’elle s’entendait louer sincèrement par lui. Mais au même instant l’amour-propre prit la place du bon sentiment qui l’avait animée ; ses manières cessèrent d’être naturelles ; et quoi qu’elle continuât absolument la même action, il était facile de voir qu’elle ne la faisait plus par le même principe.

— Allons, allons, je m’en vais, dit l’abbé ; redevenez bonne tout simplement, personne n’y regarde plus.

Le soir, chez madame de Villemontier, Hélène trouva moyen de venir à parler de François ; l’abbé secoua la tête ; il voyait bien ce qui allait suivre ; et Hélène, qui ne le perdait pas de vue, le comprit et s’arrêta ; mais le caractère l’emportant, une demi-heure après elle revint au même sujet par une voie détournée. L’abbé se trouvait près d’elle.

— Tenez, lui dit-il tout bas en lui poussant le coude, je vois bien que vous voulez que je le raconte ; en effet, cela vaudra mieux ; et le voilà qui commence :

— Ce matin, François… et cela d’un ton si emphatique et si plaisant, qu’Hélène fait tous ses efforts pour l’engager à se taire.

— Laissez-moi faire, lui disait-il tout bas ; et lorsqu’il y aura quelque chose que vous voudrez qu’on sache ou qu’on remarque, avertissez-moi seulement par un signe. Hélène décontenancée faisait semblant de ne pas entendre, et cependant ne pouvait s’empêcher de rire. On juge bien que de la soirée elle n’eut pas envie de reparler de François ; et dès ce moment l’abbé prit, comme il le lui avait annoncé, le rôle de compère ; dès qu’elle ouvrait la bouche pour insinuer quelque chose à son avantage, aussitôt prenant la parole, il entamait un pompeux éloge. Si dans ses mouvements elle laissait apercevoir l’intention de se faire remarquer :

— Regardez donc, disait-il, quelle grâce mademoiselle Hélène met à tout ce qu’elle fait. Lorsqu’elle éclatait d’un rire bruyant et forcé :

— Je vous prie de remarquer, disait-il à tout le monde, combien mademoiselle Hélène est gaie aujourd’hui ; ensuite il s’approchait d’elle et lui demandait tout bas :

— Est-ce que je ne m’acquitte pas bien de mes fonctions ? Ce sera mieux une autre fois, ajoutait-il ; mais vous ne m’avertissez pas, je ne puis parler que de ce que j’aperçois ; et rien ne lui échappait ; mais en même temps il mêlait à tout cela quelque chose de si comique, et cependant de si bon, qu’Hélène à la fois fâchée, embarrassée et obligée de rire, se corrigeait insensiblement, et par la crainte que lui inspiraient les remarques de l’abbé, et parce qu’il lui présentait ses manières affectées sous un jour si ridicule, qu’elle-même ne pouvait s’empêcher de le sentir.

Elle est enfin parvenue à s’en défaire entièrement, à chercher pour son amour-propre des plaisirs plus solides et plus raisonnables que celui d’occuper d’elle à tous les instants du jour et de faire remarquer ses actions les plus insignifiantes. Elle convient qu’elle le doit à l’abbé Rivière, et dit que si toutes les jeunes personnes disposées à la minauderie et à l’affectation avaient de même, à côté d’elles, un abbé Rivière pour leur apprendre à chaque mine l’effet qu’elle produit sur ceux qui en sont témoins, elles ne prendraient pas longtemps la peine de se rendre si ridicules.

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