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Chapitre 5 Armand ou Le petit garçon indépendant

Monsieur de Saint-Marsin, entrant un jour dans la chambre de son fils Armand, le trouva dans un violent accès de colère, et l’entendit qui disait à son précepteur, l’abbé Durand :
— Eh bien ! oui, je vous obéirai : il faut bien que je vous obéisse, puisque vous êtes le plus fort ; mais je vous avertis que je ne reconnais pas que vous ayez le droit de me forcer, et que je vous détesterai comme un homme injuste et comme on tyran.

Après ce discours, Armand, en se retournant avec un vif mouvement de dépit, aperçut son père arrêté à la porte, qu’il avait trouvée ouverte, et le regardant d’un air calme et attentif. Armand pâlit et rougit ; il craignait et respectait extrêmement son père, qui, bien que très bon, avait dans la figure et dans les manières quelque chose de fort imposant, en sorte qu’Armand n’avait jamais osé lui résister en face, ni se mettre en colère devant lui : consterné, les yeux baissés, il attendait ce qu’allait dire M. de Saint-Marsin, quand celui-ci s’étant approché, s’assit auprès de la table sur laquelle écrivait Armand, et qui faisait le sujet de la querelle, parce que l’abbé Durand avait voulu l’obliger à l’éloigner de la fenêtre, qui lui donnait des distractions.

— Armand, dit M. de Saint-Marsin d’un ton sérieux, mais tranquille, vous pensez donc qu’on n’a pas le droit de vous faire obéir ?

— Papa, dit Armand confus, ce n’est pas à vous que je disais cela.

— C’est précisément à moi, puisque le pouvoir qu’a M. l’abbé il le tient de moi, que ses droits sont fondés sur les miens, que je lui ai transmis. Ne le savez-vous pas ?

Armand le savait bien ; mais il ne pouvait se résoudre à obéir à l’abbé Durand comme à son père, ou plutôt l’obéissance lui était toujours extrêmement désagréable, et la crainte seule l’empêchait de manifester ses sentiments à M. de Saint-Marsin ; car Armand, qui, parce qu’il avait treize ans et quelque intelligence, se croyait un très grand personnage, était habituellement blessé qu’on ne lui laissât pas faire sa volonté, et s’indignait contre les choses qu’on lui commandait, non pas qu’il les trouvât déraisonnables, mais parce qu’on les lui commandait ; et il avait quelquefois laissé entendre à l’abbé Durand que si les parents commandaient à leurs enfants, c’était uniquement parce qu’ils étaient les plus forts, et sans aucun droit légitime. M. de Saint-Marsin, qui savait cela, était bien aise de trouver une occasion de s’expliquer avec lui.

— Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice en vous obligeant à m’obéir ? je suis prêt à la réparer. Armand était embarrassé ; mais son père l’ayant encouragé à répondre :

— Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous me fassiez une injustice, seulement je ne comprends pas trop comment il peut être juste que les parents fassent faire leur volonté aux enfants ; car enfin les enfants ont leur volonté aussi, et ils ont autant que les parents le droit de la faire.

— Apparemment que les enfants n’étant pas raisonnables, ont besoin que leurs parents le soient pour eux et les obligent à l’être.

— Mais, dit Armand en hésitant, s’ils ne veulent pas être raisonnables, il me semble que c’est eux que cela regarde, et je ne comprends pas comment on peut avoir le droit de les obliger à l’être.

— Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant de deux ans avait la fantaisie de mettre sa main dans le feu, ou de monter sur une fenêtre, au risque de tomber en bas, on n’aurait pas le droit de l’en empêcher ?

— Oh ! papa, quelle différence !

— Je n’en vois aucune : les droits d’un enfant de deux ans me paraissent tout aussi sacrés que ceux d’un enfant de treize ; ou si vous admettez que l’âge fasse quelque différence, alors vous conviendrez bien qu’un enfant de treize ans doit en avoir moins qu’un homme de vingt.

Armand secoua la tête, et n’était pas convaincu : son père l’ayant engagé à dire ce qu’il pensait :

— Il faut croire, répondit-il, qu’il y a à dire contre cela quelque bonne raison que je ne trouve pas ; mais quand il serait avantageux pour les enfants qu’on les forçât d’obéir, je ne comprends pas qu’on puisse avoir le droit de faire du bien à quelqu’un quand il ne le veut pas.

— Eh bien ! Armand, vous ne voulez donc pas que je vous oblige à être raisonnable en m’obéissant ?

— Oh ! papa, je ne dis pas cela ; mais…

— Mais, moi, je le comprends fort bien ; et comme je ne veux pas que vous puissiez me croire injuste, je vous promets de ne plus vous obliger à m’obéir, que vous ne m’ayez dit que vous le désirez.

— Que je désire que vous m’obligiez à vous obéir, papa ! dit Armand, moitié riant et moitié boudeur, comme s’il eût cru que son père se moquait de lui, vous savez bien qu’il est impossible que je désire jamais cela.

— C’est ce que nous verrons, mon fils ; j’en veux avoir le plaisir ; et dès ce moment je me démets de mon autorité jusqu’au moment où vous me demanderez de la reprendre. Il faut vous résoudre à en faire autant, mon cher abbé, dit M. de Saint-Marsin à l’abbé Durand, vos droits cessent en même temps que les miens.

L’abbé, qui comprenait les intentions de M. de Saint-Marsin, lui promit, en souriant, de s’y conformer ; pour celui-ci, il conservait toujours son air grave, et Armand promenait ses yeux de l’un à l’autre d’un air incertain, comme pour voir si la chose était sérieuse.

— Je ne sais, reprit M. de Saint-Marsin, quel était l’acte d’obéissance qui déplaisait si fort à Armand ; mais d’après nos nouvelles conventions, il doit en être dispensé.

— Cela va sans dire, reprit l’abbé.

— Allons, mon fils, dit en se levant M. de Saint-Marsin, usez sans vous gêner de votre liberté, et songez bien à n’y renoncer que quand vous serez sûr de n’en vouloir plus ; car je vous préviens qu’alors, à mon tour, j’userai de mon autorité sans scrupule.

Armand le regardait partir d’un air stupéfait, et ne pouvait croire ce qu’il lui disait. Pour premier essai de sa liberté, il remit auprès de la fenêtre la table qu’il avait commencé à en ôter ; et l’abbé Durand, qui s’était remis à lire, le laissa faire sans avoir l’air d’y prendre garde. Seulement, lorsqu’Armand alla s’y asseoir pour faire son thème :

— Je ne sais pas, lui dit l’abbé, pourquoi vous prenez la peine de vous établir si bien, car je suppose qu’à présent que vous êtes maître de vos notions, nous ne prendrons plus beaucoup de leçons.

— Je ne sais pas, M. l’abbé, reprit Armand d’un air très piqué, où vous avez pu imaginer cela : je ne suis apparemment pas assez enfant pour qu’il soit nécessaire de me conduire à la lisière, et vous pouvez être sûr que pour faire les choses que je sais être raisonnables, je n’aurai nullement besoin d’être contraint.

— À la bonne heure, dit l’abbé, qui se remit à sa lecture ; et Armand, pour prouver son dire, ne regarda pas une seule fois du côté de la fenêtre, et fit son thème deux fois plus vite et deux fois mieux qu’à l’ordinaire. L’abbé Durand lui en fit compliment, et lui dit :

— Je souhaite que la liberté vous réussisse toujours aussi bien.

Armand était enchanté ; cependant son plaisir diminua un peu le soir, parce que, lorsqu’il demanda à l’abbé Durand s’ils iraient se promener :

— Non, en vérité, dit l’abbé, il n’a qu’à vous prendre envie de marcher plus vite que moi, de courir, d’enfiler une autre rue que celle par où je voudrais passer, je ne puis vous en empêcher, et je suis trop vieux pour courir après vous. Je ne peux pas me charger de conduire dans la rue un étourdi sur lequel je n’ai aucune autorité. Armand se fâcha d’abord, et dit que cela n’avait pas de raison ; puis il dit à l’abbé :

— Eh bien ! je vous promets de ne pas marcher plus vite que vous et d’aller où vous irez.

— Cela est fort bien, reprit l’abbé ; mais il peut vous prendre quelque fantaisie à laquelle il faudrait que je m’opposasse, et comme je n’en aurais aucun moyen, vous pourriez m’attirer une mauvaise affaire.

— Je veux bien, dit Armand, m’engager à vous obéir le temps de la promenade.

— À la bonne heure, je vais dire à M. de Saint-Marsin que vous renoncez à la convention, et que vous rentrez sous l’autorité.

— Non pas, non pas, ce n’est que pour le temps de la promenade.

— Ainsi, reprit l’abbé, vous voulez non seulement faire votre volonté, mais me la faire faire à moi ; vous voulez que je reprenne l’autorité quand cela vous est commode, et que j’y renonce quand vous n’en voulez plus. Je vous dirai à mon tour : Non pas, non pas. Si je consens à reprendre l’autorité, ce sera pour la garder : ainsi, mon cher Armand, il faut vous décider ou à renoncer à la convention, ou à vous passer désormais de promenade.

— Papa veut que je me promène, reprit Armand d’un ton assez sec.

— Oui ; mais il n’exige pas que je me promène pour vous quand je ne puis vous être bon à rien : il n’avait de droit sur mes actions que par celui qu’il me donnait sur les vôtres ; quand il me confiait une partie de son autorité, il était bien simple qu’il réglât la manière dont il voulait que j’en usasse ; à présent qu’il ne me confie plus rien, de quoi aurais-je à lui rendre compte ?

— Au fait, dit Armand, je ne sais pas ce qui m’empêcherait de sortir seul.

— Personne au monde ne s’y opposera, vous êtes libre comme l’air.

— La preuve que non, reprit étourdiment Armand, la preuve que ce sont là des contes, c’est qu’on me laisse encore avec vous, M. l’abbé.

— Point du tout, dit tranquillement l’abbé ; monsieur votre père désire que je vous donne des leçons tant que vous en voudrez prendre ; mais cela ne vous oblige à rien : il désire aussi que tant que je resterai chez lui, je partage la chambre qu’il vous donne : il en est bien le maître, et moi, je suis bien le maître de faire ce qu’il désire ; mais, d’ailleurs, vous pouvez y faire tout ce qu’il vous plaira, pourvu que vous ne m’importuniez pas ; car alors j’userais du droit du plus fort pour vous en empêcher. Après cela, sortez-en, rentrez-y, cela m’est égal : je vous verrai faire les choses que je vous ai défendues autrefois, sans m’en soucier le moins du monde ; et si vous voulez que nous convenions aussi de ne nous parler ni nous regarder, je ne demande pas mieux, cela me sera infiniment commode.

— Mon Dieu ! M. l’abbé, comme vous poussez les choses !…

— Je ne les pousse pas, elles vont ainsi tout naturellement. Quel intérêt voulez-vous que je prenne à votre conduite, quand je n’en réponds plus ?

— Je vous croyais plus d’amitié pour moi.

— J’en ai ce que j’en puis avoir. M’êtes-vous de quelque utilité ? puis-je causer avec vous, comme avec un de mes amis, des livres que je lis et que vous ne comprendriez pas ? puis-je vous parler des idées qui m’intéressent, à vous qu’un livre de morale endort, et qui n’aimez de l’histoire que les batailles ? pouvez-vous me rendre quelque service ? puis-je compter sur vous dans quelques occasions où j’aurais besoin d’un bon conseil ou d’un secours utile ?

— Ainsi je vois qu’on n’aime les gens que quand ils nous sont utiles ; voilà une belle morale et une belle amitié !

— Je vous demande pardon, on les aime aussi parce qu’on peut leur être utile ; on s’attache à eux quand ils ont besoin de vous, et c’est comme cela qu’on s’attache aux enfants : on s’intéresse à ce qu’ils font, par l’espérance qu’on a de leur apprendre à bien faire ; on les aime malgré leurs défauts, à cause du pouvoir qu’on croit avoir de corriger ces défauts ; mais du moment où vous m’ôtez toute influence sur votre conduite, où je ne vous suis plus bon à rien, quel intérêt ai-je à m’occuper de vous ?

— Mais enfin, nous avons passé plusieurs années ensemble, vous m’avez vu tous les jours.

— Si on s’attachait à un enfant pour le voir tous les jours, pourquoi ne me serais-je pas attaché également à Henri, le fils du portier, qui nous sert ? Je le vois depuis aussi longtemps, il n’a jamais refusé de faire ce que je lui disais, il ne m’a donné aucune peine ; je le vois toujours de bonne humeur, il me rend mille services, et m’est utile beaucoup plus que vous ne pouvez l’être.

— Il serait pourtant singulier que vous aimassiez Henri plus que moi.

— Si jusqu’à présent je vous ai aimé plus que lui, cela vient apparemment de ce que, comme j’étais chargé de vous, la soumission que vous étiez obligé d’avoir envers moi vous donnait un désir de me satisfaire qui vous méritait mon amitié ; de ce que vos intérêts m’étant confiés, j’agissais pour vous comme pour moi, et avec plus d’affection encore que pour moi. Maintenant vous vous êtes chargé de penser pour vous, je n’ai plus à penser qu’à moi.

Armand n’avait rien à répondre : il se disait bien que le moyen de forcer les personnes dont il dépendait à avoir tout autant d’affection pour lui que lorsqu’il leur était soumis, c’était de se conduire aussi parfaitement que s’il était obligé de faire leur volonté, et il se promit bien de prendre ce moyen ; mais Armand n’avait encore ni assez de raison ni assez de constance dans le caractère pour tenir à de pareilles résolutions, et c’est précisément ce qui faisait qu’il avait besoin d’être conduit et contenu par la volonté des autres ; à lui tout seul il n’était pas encore capable de mériter leur affection.

Beaucoup d’enfants s’étonneront sans doute de ce qu’Armand ne profitait pas de sa liberté pour abandonner toutes ses études, courir seul et faire mille sottises ; mais Armand avait été bien élevé, son caractère était bon, malgré les caprices qui lui passaient quelquefois par la tête ; et à treize ans, quoiqu’on n’ait pas encore la force de faire toujours ce qui est bien, on commence du moins à le savoir, et à avoir le désir d’être regardé comme raisonnable : d’ailleurs, malgré ces beaux raisonnements contre l’obéissance, il en avait l’habitude, et aurait été fort embarrassé de faire ouvertement une chose que lui avait défendue son père ou son précepteur, de manière qu’elle pût parvenir à leur connaissance. Il pensa cependant, le lendemain matin, que sa liberté pouvait bien s’étendre à envoyer acheter pour son déjeuner une tranche de jambon, chose qu’il aimait beaucoup et qu’on ne lui permettait pas souvent. Il voulait y envoyer Henri ; mais Henri, qui dans ce moment avait quelque autre chose à faire, dit qu’il ne pouvait pas y aller. Il était en général assez insolent avec Armand, qui se mettait souvent fort en colère contre lui de ce qu’il ne lui obéissait pas comme à M. de Saint-Marsin ou à l’abbé Durand. Dans ce moment, tout gonflé de la nouvelle importance qu’il croyait avoir acquise, Armand prit un ton beaucoup plus impérieux ; il se fâcha beaucoup plus haut qu’à l’ordinaire, et Henri s’en moqua davantage ; il prétendit même faire des leçons à Armand, en lui disant que M. de Saint-Marsin ne voulait pas qu’il envoyât chercher des choses à manger hors de la maison, et lui rappelant qu’il avait été grondé une fois que cela lui était arrivé.

— Qu’est-ce que cela vous fait, dit Armand encore plus en colère ; ne suis-je pas le maître de vous envoyer où il me plaît ?

— Non, mon fils, dit M. de Saint-Marsin, qui passait en ce moment ; Henri n’est point à vos ordres, il est aux miens.

— Mais, mon papa, ne voulez-vous pas qu’il me serve ?

— Assurément, mon fils, il a mes ordres pour cela, et j’espère bien qu’il n’y manquera pas ; mais il vous servira d’après les ordres que je lui donnerai, et non pas d’après ceux qu’il recevra de vous.

— Cependant, mon papa, il faut bien que je lui demande ce dont j’aurai besoin.

— Vous n’avez qu’à me le dire à moi ; et ce que je lui dirai de faire pour vous, il le fera.

— Il me semble, mon papa, que vous m’aviez souvent permis de lui donner mes commissions moi-même ?

— C’était dans un temps où j’avais des choses à vous permettre, parce que j’en avais à vous défendre. Je pouvais alors sans risque vous laisser quelque autorité chez moi, parce que, comme vous ne pouviez faire que ce que je voulais, votre autorité était subordonnée à la mienne. Je ne craignais pas que vous donnassiez à mes gens des ordres contraires à ma volonté, puisque j’avais le droit de vous défendre ce qui ne me plaisait pas ; mais à présent que vous êtes le maître de faire tout ce qui vous convient, si je vous donnais le droit de commander à mes gens, il pourrait vous convenir de les envoyer courir aux quatre coins de Paris pendant que j’en aurais besoin ici, et je n’aurais aucun moyen de vous en empêcher. Vous leur diriez d’aller à droite, tandis que je leur dirais d’aller à gauche ; il y aurait deux maîtres dans la maison, et cela ne se peut pas. Mettez-vous dans la tête, mon fils, que vous ne pouvez avoir d’autorité sur personne, sans que je vous la donne, et que je ne puis vous en donner que lorsque j’en ai sur vous pour vous obliger à en faire un usage raisonnable. Puis, se tournant vers le petit garçon, qui, tout en faisant semblant d’être bien occupé à nettoyer les souliers d’Armand, se divertissait beaucoup d’entendre tout cela :

— Entendez-vous, Henri, vous ferez bien exactement, pour le service d’Armand, tout ce que je vous dirai, mais jamais ce qu’il vous dira.

— Il vaut bien la peine d’être libre ! dit Armand avec dépit.

— Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je ne vous empêche de rien, pas même de donner des ordres à Henri, si cela vous fait plaisir : seulement vous voudrez bien me laisser le maître à mon tour de lui défendre de les exécuter.

Il s’en alla en disant ces mots ; et quand il fut un peu loin, Henri se mit à rire en disant :

— C’est bien joli de commander à ses gens quand on en a.

Armand était outré : il voulut donner un coup de pied à Henri, qui s’esquiva en disant :

— On ne m’a pas donné ordre de me laisser battre, ainsi prenez garde ! Et il prenait une botte avec laquelle il se préparait à se défendre. Armand, qui ne voulait pas se compromettre avec lui, s’éloigna en lui disant qu’il était un insolent, et qu’il le lui payerait quelque jour ; mais Henri n’en fit que rire et lui cria :

— Oui, oui, je vous le payerai quand vous me payerez le jambon que j’ai été vous chercher ce matin.

Ce souvenir redoubla l’humeur d’Armand ; il eut quelque envie de l’aller chercher lui-même ; mais outre qu’Armand n’était pas encore accoutumé à l’idée de sortir seul, il était fier, et ne pouvait se résoudre à entrer chez le charcutier, qui d’ailleurs le connaissait pour l’avoir vu souvent passer avec l’abbé Durand, et à qui il aurait été fort embarrassé de dire pourquoi il venait lui-même et tout seul. Pour pouvoir profiter de sa liberté, il aurait fallu qu’Armand sût mieux se tirer d’affaire, et se vaincre sur mille petites choses, qu’il n’était capable de le faire. Il commençait à trouver qu’on lui faisait payer bien cher cette liberté, dont il ne savait guère comment tirer quelque profit. Cependant il n’avait rien à dire, on ne contraignait aucune de ses actions, et il ne pouvait s’empêcher de convenir que l’abbé Durand ne fût bien le maître de ne le pas mener à la promenade, et son père de défendre à ses gens de lui obéir : il sentait bien que les complaisances qu’ils avaient pour lui ne pouvaient être le fruit que de leur soumission pour eux ; seulement il se persuadait qu’en se conduisant ainsi, son père et son précepteur abusaient du besoin qu’il avait d’eux ; il ne songeait pas que quand on a besoin des gens, il faut se résoudre à en dépendre.

Comme il était de mauvaise humeur ce jour-là, il prit mal ses leçons, les interrompit et ne les acheva pas. La manière dont il les avait prises le matin, le dégoûta d’en prendre le soir. Il passa toute l’après-midi à jouer au volant dans la cour avec Henri, qu’il fut fort aise de retrouver ; mais, quand il vit entrer son père, il se cacha. Tout le reste de la journée, il craignit de le rencontrer, de peur qu’il ne lui demandât s’il avait travaillé ; le soir il rentra tout embarrassé dans sa chambre, osant à peine regarder l’abbé, qui cependant ne lui dit rien, et fut avec lui comme à l’ordinaire. Armand avait beau se dire qu’on n’avait plus le droit de le gronder, qu’il était libre de faire ce qu’il voulait, il était honteux de vouloir et de faire des choses qui n’étaient pas raisonnables ; car l’homme le plus maître de ses actions n’est pas plus libre de manquer à ses devoirs qu’un enfant qu’on oblige à les remplir : mais toute la différence, c’est qu’un homme a la raison et la force de faire ce qu’il doit, et que c’est parce qu’un enfant n’a pas encore cette force-là, qu’il faut qu’il soit soutenu par la nécessité de l’obéissance. Rien ne serait plus malheureux qu’un enfant livré à lui-même : il ne saurait la moitié du temps ce qu’il veut ; il commencerait cent choses et n’en achèverait aucune, et passerait sa vie sans savoir comment. Celui même qui se croit raisonnable et pense qu’à cause de cela on n’a pas besoin de lui rien commander, ne s’aperçoit pas que toute sa raison vient de ce qu’il fait sans répugnance et sans humeur tout ce qu’on lui commande, et que s’il n’avait personne pour le diriger, il ne saurait jamais se conduire lui-même. Armand sentait un peu tout cela, mais confusément ; il n’y réfléchissait pas beaucoup, et trouvait seulement qu’il n’y avait pas grand plaisir à être libre.

Le lendemain, qui était un dimanche, deux de ses camarades vinrent le voir : c’étaient les fils d’un ancien ami de M. de Saint-Marsin, deux jeunes gens de quinze et seize ans, francs étourdis, qui amusaient souvent Armand en lui racontant des histoires de leur lycée, et les tours des écoliers, mais qui le choquaient aussi quelquefois par des manières grossières et peu convenables. Eux, de leur côté, se moquaient souvent d’Armand, qu’ils trouvaient trop rangé, trop propre, trop élégant. Comme leur père était peu riche, il ne les avait pas mis au lycée, mais il les y envoyait tous les jours ; et comme ils y allaient seuls, ils riaient beaucoup de ce qu’Armand ne pouvait faire un pas sans son précepteur. Il fut enchanté de pouvoir leur dire qu’il était libre de faire tout ce qu’il voulait.

— C’est bon, dirent-ils, nous allons nous bien divertir ; nous irons à un endroit où nous avons été dimanche dernier : on y joue à la balle avec tous les gens du quartier, qui sont endimanchés ; ils crient, ils se battent, cela est tout à fait amusant. Jules a pensé se faire rosser, dit l’un, par un des joueurs, dont il s’était moqué parce qu’il ne renvoyait jamais la balle ; et Hippolyte, dit l’autre, a eu le nez et les lèvres enflés trois jours d’une balle qu’il avait reçue dans le visage ; et puis on boit de la bière. Quoiqu’on nous ait envoyés pour rester ici toute la matinée, nous comptions bien y aller, tu viendras avec nous.

— Non, en vérité, dit Armand, je n’irai pas. Cette partie lui semblait très peu divertissante ; il ne se souciait ni de se mesurer avec un portefaix, ni d’attraper des coups de balle, ni de boire de la bière au cabaret.

— Tu viendras, reprirent ses camarades ; ah ! nous te dégourdirons, nous t’apprendrons à te divertir.

— Je veux me divertir à ma manière, disait Armand ; et il tâchait inutilement de retirer ses bras qu’ils avaient pris, chacun d’un côté, pour l’emmener malgré lui hors de la cour où ils se trouvaient alors. Armand criait et se débattait ; et voyant son père à la fenêtre :

— Papa, lui dit-il, empêchez-les donc de m’emmener de force.

— Moi ! mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, pourquoi voulez-vous que j’empêche ces Messieurs de quelque chose ? Vous savez bien qu’on est libre ici. Mes amis, divertissez-vous tout à votre fantaisie ; Armand, faites toutes vos volontés, je ne veux vous gêner en rien. Et il se retira de la fenêtre. Les deux jeunes gens riaient de toutes leurs forces, en répétant à Armand, qu’ils tenaient serré par les deux bras :

— Armand, faites toutes vos volontés ; et voyant bien que M. de Saint-Marsin leur laissait le champ libre, ils se mirent à le faire courir dans la rue, malgré ses cris et ses efforts. On disait, en les voyant passer :

— Voyez donc ces polissons qui se battent ! Armand avait en effet tout l’air d’un polisson ; il était sans cravate, sans chapeau, avec une redingote sale et des bas mal attachés, et c’était ce qui divertissait davantage ses malins camarades, parce qu’ils savaient qu’Armand n’aimait à se montrer que bien arrangé, et que quelquefois, lorsqu’ils se promenaient ensemble, ils avaient cru lui voir un air un peu fier de ce qu’il était mieux mis qu’eux. Les remarques qu’il entendait augmentaient son chagrin et sa colère.

— Laissez-moi, disait-il, vous n’avez pas le droit de me retenir malgré moi.

— Empêche-nous-en, lui répondaient les autres. Armand n’était fort qu’en raisonnements ; et pour obtenir qu’on ne l’entraînât pas malgré lui, il fut obligé de promettre qu’il irait de bonne grâce ; mais il était indigné ; et malgré sa promesse, il aurait peut-être bien tenté de s’enfuir, si ses deux persécuteurs ne l’avaient surveillé avec soin.

— Ne fais donc pas l’enfant, lui disaient-ils ; tu vas voir comme tu t’amuseras.

Ils arrivèrent bientôt dans une espèce de jardin de cabaret, où plusieurs hommes du peuple jouaient à la balle. La première plaisanterie de Jules fut de pousser Armand au milieu des joueurs. Il reçut une balle dans l’oreille gauche ; et un coup de poing que lui donna dans l’épaule droite, pour le repousser, celui dont il avait dérangé le coup, le jeta sur les pieds d’un autre qui le renvoya d’un second coup, en lui disant de prendre garde à ce qu’il faisait : il n’avait pas encore répondu à celui-ci, que la balle venant à rebondir auprès de lui, un de ceux qui couraient après pour la renvoyer, le jeta par terre et tomba avec lui. Tout le monde riait, surtout Jules et Hippolyte. Armand ne s’était jamais senti dans une pareille colère ; mais en voyant combien cette colère était impuissante, son cœur se gonflait ; et si sa fierté ne l’eût retenu, il se fût mis à pleurer : il se contint cependant ; et s’éloignant des joueurs, il saisit le moment où Jules et Hippolyte, qui apparemment commençaient à trouver la plaisanterie assez longue, ne prenaient plus garde à lui ; et sortant du jardin, il se mit à marcher de toutes ses forces, pour arriver le plus vite qu’il pourrait à la maison. Il tremblait de crainte de voir arriver après lui Jules et Hippolyte : il avait le cœur gros de colère et d’humiliation de n’avoir pu ni se défendre ni se venger de ceux qui avaient si indignement abusé de leur force contre lui. Il arriva enfin, et trouva son père qui sortait comme il rentrait, et qui lui demanda d’un air assez moqueur s’il s’était bien diverti à la promenade. Armand ne pouvait plus se contenir ; il lui dit que c’était une indignité que d’avoir encouragé Jules et Hippolyte à l’emmener de force.

— Si c’est pour me punir, dit-il, de la convention que vous avez eu l’air de faire avec moi, il fallait me le dire, ce n’est pas moi qui vous l’ai demandé.

— Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je n’ai voulu vous punir de rien, je n’ai à vous punir de rien, je n’en ai pas le droit ; mais quel droit avais-je aussi d’empêcher vos camarades de faire de vous ce qui leur plaisait ? Quand vous dépendiez de moi, je pouvais dire : Je ne veux pas qu’il fasse telle chose, par conséquent je ne veux pas qu’on le force à la faire ; je pouvais user de mon autorité et même de ma force, s’il était nécessaire, pour vous défendre de ceux qui voulaient vous contraindre ; je ne pouvais pas permettre qu’en vous forçant à leur obéir, d’autres entreprissent sur mes droits ; mais à présent vous ne dépendez que de vous-même, c’est à vous à vous défendre, à dire : Je ne veux pas, et à voir ce que vaudra votre volonté. Quand on veut ne dépendre de personne, personne n’est obligé de vous secourir.

— Ainsi, dit Armand d’un ton piqué, je vois que, parce que je ne dépends pas de vous, si vous me voyiez tuer, vous diriez que vous n’aviez pas le droit de me défendre.

— Oh ! non, dit en souriant M. de Saint-Marsin, je ne crois pas que ma réserve allât jusque-là ; cependant j’y penserai : je n’ai pas encore examiné le cas, je ne sais pas bien jusqu’où vont les devoirs d’un père envers un enfant qui ne croit pas que son devoir l’oblige d’obéir à son père. Écoutez donc, ce n’est pas ma faute, je n’avais pas encore vu d’enfant qui eût de ces idées-là.

Il s’en alla en disant ces paroles. Armand, qui voyait bien qu’on se moquait de lui, commençait à s’ennuyer de toutes ces plaisanteries ; mais en même temps il commençait à s’aguerrir et à s’enhardir dans l’idée de faire sa volonté. Auprès de l’endroit où l’on jouait à la balle, il en avait vu un autre où l’on tirait au blanc ; cette idée lui revint dans la tête quand il fut rentré. Son père, à la campagne, commençait à lui apprendre à tirer, et même à le mener quelquefois à la chasse, ce qui l’amusait beaucoup ; mais il ne voulait pas que dans Paris Armand se servît d’armes à feu, quelques protestations qu’il eût faites de s’en servir avec prudence. C’était une des choses qu’Armand désirait le plus, bien convaincu dans sa sagesse que cela ne pouvait avoir aucun inconvénient. Comme il ne se souciait pas d’aller tirer avec les gens qu’il avait vus là, il pensa au moins qu’il pouvait faire un blanc dans le jardin de son père, ou bien faire la chasse aux moineaux. Il alla chercher dans le cabinet de son père, où ils étaient serrés, son fusil et des pistolets que lui avait donnés un de ses oncles : il pensa bien ne les pas trouver, car depuis qu’Armand jouissait de sa liberté, de peur qu’il n’en abusât d’une manière dangereuse, M. de Saint-Marsin avait soin d’ôter la clef de l’endroit où se trouvaient les armes ; mais son valet de chambre la lui ayant demandée pour prendre quelque chose dans cet endroit, avait, malgré ses ordres, oublié de la retirer ; Armand trouva donc le fusil, les pistolets, et de quoi les charger. En descendant dans le jardin, il aperçut un chat qui passait sur une corniche d’une maison voisine : il l’ajusta, le manqua, continua son chemin, et se rendit dans le jardin, où il tira à tort et à travers, et fit un feu à alarmer tout le voisinage.

Après avoir usé toutes ses munitions de guerre, comme il revenait et traversait la cour, chargé de tout son arsenal, un homme qui parlait très vivement avec le portier, s’élance vers lui en disant :

— Ah ! c’est lui ! c’est lui ! je le savais bien que cela venait d’ici. C’est donc vous, Monsieur, qui cassez mes glaces, mes meubles, qui avez pensé tuer mon fils ? Ah ! vous me le payerez bien, il faudra bien qu’on me paye ; si on me refuse, j’irai chercher la garde, je vous mènerai chez le juge de paix ! Et il était si en colère, que ses paroles s’enfilaient sans qu’il se donnât le temps de reprendre sa respiration ; en même temps il secouait Armand par le bras :

— Oui, oui, je le mènerai chez le juge de paix, disait-il aux commères du quartier, qui commençaient à se rassembler à la porte et dans la cour.

— Cela sera bien fait, disait l’une ; avec ses coups de fusil et de pistolet, on aurait dit que l’ennemi était dans le quartier.

— Les balles venaient frapper contre notre mur, disait l’autre, je ne savais où me fourrer.

— Notre pauvre Azor en aboyait comme un désespéré, disait une troisième, et j’en suis encore toute tremblante.

— Il faudra bien qu’on me paye, reprenait l’homme. Et Armand stupéfait, ne sachant ce qui lui était arrivé, ce qu’on lui voulait, comprit enfin que le coup de fusil qu’il avait adressé au chat, et qu’il avait chargé à balles, de peur que le petit plomb ne suffit pas pour le tuer, était entré par la fenêtre au-dessous de laquelle régnait la corniche qui servait de promenade au chat ; que cette fenêtre était celle d’une des plus belles pièces d’un hôtel garni, où la balle avait été casser une glace de deux mille francs, fracasser une pendule, et avait fait tomber en passant le chapeau du fils du maître de l’hôtel, qui se trouvait auprès de la cheminée. Celui-ci, à chaque circonstance qu’il rapportait, secouait le bras d’Armand, qui cherchait inutilement à se faire lâcher pour se sauver, et il disait :

— Vous me le payerez comme je m’appelle Bernard, et de plus l’amende, pour vous apprendre à tirer dans les maisons.

— Il serait, je crois, bien embarrassé de payer, disait l’une des femmes.

— S’il paye, reprenait l’autre, ce sera sur autre chose que sur sa bourse.

— Tout cela m’est égal, disait l’homme, il faut qu’on me paye, n’importe qui. Où est M. de Saint-Marsin ? Je veux parler à M. de Saint-Marsin.

— Me voici, dit M. de Saint-Marsin, qui rentrait en ce moment, que me veut-on ? Armand pâlit, rougit en voyant arriver son père, et cependant il se sentait un peu rassuré par sa présence. Pendant qu’on expliquait à M. de Saint-Marsin de quoi il s’agissait, il levait timidement les yeux et les baissait aussitôt, comme un coupable qui attend sa sentence. Quand M. de Saint-Marsin eut compris la cause de tout ce trouble :

— M. Bernard, dit-il, je suis très fâché de ce qui vous est arrivé, mais je n’y puis rien ; si c’est effectivement mon fils qui a cassé votre glace, arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde pas.

— Il faut bien, Monsieur, que cela vous regarde, reprenait M. Bernard ; qu’est-ce qui me payera !

— Je l’ignore, Monsieur ; mais si mon fils l’a fait, c’est en mon absence, sans qu’on puisse penser que j’y aie eu aucune part ; je ne réponds pas de ses actions. Et se tournant vers Armand :

— Vous sentez, Armand, que cela est juste, que je ne puis répondre de vos actions quand je n’ai aucun moyen de vous faire faire ma volonté. Armand, les yeux baissés, les mains jointes, ne pouvait répondre ; de grosses larmes coulaient de ses yeux. M. Bernard, dans une colère terrible, voulait mener M. de Saint-Marsin chez le juge de paix.

— Ce n’est point à moi à y aller, disait M. de Saint-Marsin, c’est à mon fils.

— Oh ! monsieur votre fils, il pourra bien aller en prison.

— Monsieur, j’en suis bien fâché, mais je n’y puis que faire.

— À la police correctionnelle, reprenait M. Bernard.

— J’en suis au désespoir ; mais je ne puis l’empêcher. Armand, à chaque parole, laissait échapper un profond sanglot et levait vers son père ses yeux et ses mains jointes. Quelqu’un dit tout bas à M. Bernard :

— Voilà le commissaire de police qui passe. Armand l’entendit, et jetant un grand cri, s’arracha des mains de M. Bernard, et courut se réfugier vers son père, qu’il embrassait de toutes ses forces en lui disant :

— Ô mon papa ! au nom de Dieu, empêchez que le commissaire ne m’emmène, ayez pitié de moi… ne me laissez pas aller en prison !

— Quel droit, mon fils, ai-je de l’empêcher, ou qu’est-ce qui m’y oblige ! N’avez-vous pas renoncé à ma protection ?

— Oh ! rendez-la-moi, rendez-la-moi ; je vous obéirai, je ferai tout ce que vous voudrez.

— Me le promettez-vous ? désirez-vous que je reprenne mon autorité ?

— Oh ! oui, oui ; punissez-moi comme vous voudrez, mais que je n’aille pas en prison.

— Suivez-moi, dit M. de Saint-Marsin ; et se retournant vers M. Bernard :

— M. Bernard, dit-il, j’espère que cela pourra s’arranger sans le juge de paix ; faites-moi le plaisir de m’attendre ici un moment.

Quand il fut rentré dans la maison :

— Mon fils, dit-il à Armand, je ne veux pas abuser d’un moment de trouble ; pensez-y bien, êtes-vous déterminé à m’obéir, et croyez-vous maintenant que j’aie le droit de l’exiger ? Je ne vous dissimule pas que si M. Bernard porte plainte, ce sera probablement contre moi, et qu’après m’avoir fait payer le dommage, on m’enjoindra de vous empêcher de commettre à l’avenir de pareilles actions. Vous croirez-vous alors obligé de vous soumettre à mon autorité, et voulez-vous attendre que le juge de paix vous l’ordonne !

— Oh ! non, non, mon papa, disait Armand confus en baisant la main de son père, qu’il couvrait de ses larmes ; pardonnez-moi, je vous en prie.

— Mon fils, lui dit M. de Saint-Marsin, je n’ai rien à vous pardonner ; en vous donnant la liberté, je savais bien que vous en abuseriez ; je savais bien qu’en vous laissant suivre vos idées, je vous exposais à faire des fautes ; mais c’est pourquoi vous devez sentir la nécessité de vous soumettre quelquefois aux miennes.

Armand ne savait comment exprimer sa reconnaissance de tant d’indulgence et de bonté. M. de Saint-Marsin alla trouver M. Bernard, et lui dit qu’il ferait estimer le dommage, qui ne se trouva pas heureusement aussi considérable que M. Bernard l’avait dit d’abord. Cependant cela fut encore assez cher ; et Armand, qui se trouvait dans le cabinet de son père le jour où l’on vint chercher le paiement, n’osait lever les yeux, tant il était honteux de sa faute.

— Vous comprenez à présent, mon fils, lui disait M. de Saint-Marsin, que les parents peuvent avoir le droit d’empêcher les sottises de leurs enfants, puisqu’ils les payent ; mais ce n’est pas seulement des fautes qu’ils payent que les parents ont à répondre, c’est de toutes les fautes que font leurs enfants, quand ils ont pu les empêcher.

— À qui donc en répondre, mon papa ?

— À Dieu et au monde. À Dieu, qui veut que les hommes soient bons, raisonnables, éclairés autant qu’il sera possible, et qui ne peut pas exiger des enfants de devenir tout cela par eux-mêmes. C’est donc les parents qu’il a chargés de l’éducation et de l’instruction de leurs enfants, et pour cela il leur a donné l’autorité nécessaire pour obliger les enfants à se laisser instruire et se former au bien. D’un autre côté, comme le monde veut aussi que les enfants soient élevés d’une manière à devenir d’honnêtes gens, quand ils se conduisent mal, qu’ils annoncent de mauvaises inclinations, on le reproche aux pères : il faut donc bien qu’ils aient les moyens et l’autorité de les corriger, et qu’ils puissent diriger les actions de leurs enfants, jusqu’à ce que ceux-ci aient assez de force et de raison pour qu’on les en rende eux-mêmes responsables.

Armand convint de tout cela. Il lui arriva bien encore quelquefois de trouver l’obéissance fâcheuse ; mais il ne s’entêta plus dans ses idées, parce qu’il comprit qu’il y a des choses dont un enfant de treize ans ne connaît pas encore toutes les raisons.

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