Première partie Stépane Makarief
Stépane Makarief était un paysan du gouvernement de Koursk. Il n’avait ni frères, ni sœurs, ni mère. Son père, vieux laboureur endurci à la peine, l’avait élevé rudement, dans le respect absolu de ses volontés autocratiques : la main du vieillard pesait aussi lourde sur l’épaule de son fils que le bâton du servage sur ses propres épaules.
Autour de la maison, le père possédait un grand carré de terre, planté de cerisiers et de menu fruit ; de ses mains velues, il y cultivait quelques légumes et des pommes de terre, abandonnant le travail des champs aux bras plus robustes du jeune homme.
La maison de rondins, solidement calfeutrée de mousse et d’étoupes, reposait sur un soubassement de gros cailloux entassés, de manière à éviter l’humidité des dégels. Un escalier extérieur conduisait dans une sorte d’antichambre obscure, qui servait aussi de garde-manger ; puis on entrait dans une pièce éclairée par trois petites fenêtres à guillotine, munies d’épais carreaux verdâtres. Une autre pièce plus petite, également chauffée par un poêle de briques, venait d’être ajoutée à la construction plus ancienne. Le grenier était vaste : l’étable logeait deux vaches et deux petits chevaux. Les balcons du grenier, les encadrements des fenêtres et le toit pointu de la maison étaient ornés de larges découpures en bois.
C’était le vieux Makar lui-même qui avait taillé, un à un, et rapporté de la forêt les madriers dont la maison était faite. De sa propre main il avait découpé et posé les ornements, de même qu’il avait creusé les fondations. Aussi le vieillard disait-il, non sans orgueil : « Je me suis bâti ma maison à moi-même ! »
On le prétendait riche. En effet, dans une cachette connue de lui seul, il possédait deux ou trois centaines de roubles.
Le fils de Makar était l’unique héritier de ces biens. Au lieu de ressembler à son père, toujours sévère et morose, Stépane était gai. Il aimait à rire avec les jolies filles en ramenant les gerbes ; et les dimanches, on le voyait des premiers mettre en mouvement la grande balançoire où l’on s’accroche tant bien que mal à sept ou huit.
Assis sur le banc devant son isba, Makar regardait ces plaisirs d’un air dédaigneux et mécontent. À la nuit tombante, les deux hommes rentraient sans se parler, soupaient de même, et s’endormaient après avoir réglé en deux mots les travaux du lendemain.
Un soir, à l’heure du repas, le vieillard annonça à Stépane qu’il était temps pour lui de prendre femme. – Le jeune homme avait alors dix-neuf ans ; mais le paysan russe se marie de bonne heure. – À ces paroles, il rougit fort et ne répondit rien.
— J’ai trouvé la femme qui te convient, continua le père, et j’ai fait les propositions en ton nom ; l’affaire est arrangée, nous irons dimanche.
Stépane garda le silence et continua à broyer lentement son pain noir sous ses dents blanches et robustes. La petite fille qui gardait les oies du seigneur à deux verstes de là lui passait par l’esprit, avec son sourire enjoué : la fille du vieux forestier était aussi bien jolie, malgré son air sérieux ; et nombre d’autres encore, toutes nées au village… L’idée du mariage venait de ramener dans sa tête le souvenir de bien des paroles, mi-tendres, mi-railleuses, échangées le soir au retour du travail.
— Eh bien, pourquoi ne réponds-tu pas ? dit rudement le vieillard en tournant son visage sévère du côté du jeune homme. Quand un père prend soin de chercher pour son fils une femme jeune et riche, est-ce que celui-ci ne doit pas lui dire : merci ?
Stépane se leva et se prosterna trois fois devant son père jusqu’à toucher le sol des mèches de ses cheveux châtains, où le soleil de midi semblait avoir laissé un rayon.
— Mon père, dit-il en se relevant, je te remercie. Quelle est la jeune fille que tu as choisie pour bru ?
— Irina, la seconde fille de Varlam, au village de Gorki. Sa sœur aînée a reçu en dot une vache et cinquante roubles argent, sans compter le trousseau. La cadette en aura autant. Je t’ai acheté un armiak et un chapeau neufs : tu les mettras dimanche pour lui faire la cour. On vous mariera le dimanche avant la Pentecôte.
— Mon père, hasarda timidement le jeune homme, on dit que la fille de Varlam est très fière : acceptera-t-elle un simple paysan comme moi ?
— Oserait-elle refuser quand les parents le veulent ? répondit le vieillard d’un air irrité.
Stépane savait qu’il perdrait son temps à lutter contre la volonté de son père ; il baissa la tête et alla se coucher.
La fiancée qu’on lui destinait ne lui plaisait pas. Irina avait un air à la fois dédaigneux et évaporé ; elle aimait à rire avec les jeunes gens, et son père l’avait souvent battue pour sa coquetterie. Plus le dimanche approchait, moins il se sentait disposé à lui faire la cour.
Il fallut bien s’y résoudre, cependant ; ni son père, ni Varlam ne lui auraient permis de négliger sa promesse, et d’ailleurs il trouva la tâche moins difficile qu’il ne l’avait cru. Cette fille aux lèvres rouges, aux yeux provocants, était une femme, et on allait la lui donner ; il vit arriver le jour des noces sans déplaisir et même avec une certaine impatience.
Après la cérémonie, le vieux Makar se retira dans la chambre qu’il s’était construite à côté de celle des jeunes époux, et vécut autant que possible à l’écart. Cette nature sombre et peu communicative aimait la solitude. Pourvu qu’il pût travailler au jardin pendant les heures de soleil et se reposer le soir les mains sur les genoux en regardant rentrer le bétail, son existence lui paraissait suffisamment remplie.
— Je regrette que tu n’aies pas d’enfants, dit-il à Stépane, quelques heures avant de mourir : ta femme aurait besoin d’avoir des enfants à élever. Si elle fait mal, ne crains pas de la châtier sévèrement : elle n’a pas assez peur de toi.
Il mourut. Son fils le fit enterrer, le pleura un peu et l’oublia. La figure rébarbative du vieillard ne lui fit guère défaut à son foyer. Cependant il s’aperçut alors, pour la première fois, que sa maison ne lui était point hospitalière.
Irina n’aimait pas son mari ; elle l’avait accueilli avec plaisir parce qu’il était beau, grand, bien fait de sa personne, et que les paysannes russes méprisent les petits hommes chétifs, tout comme elles regarderaient avec dédain une brebis maigre au moment d’en faire emplette. Il faut que le promis paiye de mine, afin qu’entre jeunes filles, elles puissent se vanter du beau garçon qui les épouse.
Au demeurant, mari et femme vivent étrangers l’un à l’autre, autant qu’il se peut entre gens qui mangent à la même écuelle et dorment sur le même banc. Les enfants seuls et le travail en commun peuvent resserrer ce lien plus fictif que réel : Irina n’avait pas d’enfants, et elle était assez riche pour rester au logis pendant que son mari allait aux champs ou à la corvée. Elle restait donc à nourrir et à panser le bétail, à battre le beurre, à faire un raccommodage ; mais la journée lui paraissait longue, et, pour en abréger les heures, elle aimait à se regarder dans un miroir grand comme la main, qu’elle avait acheté, – en cachette du beau-père, – à une foire du voisinage.
Ne se sentant pas désiré au logis, Stépane prit l’habitude de rester à causer avec les vieux, le soir, avant de rentrer souper. Sa femme ne lui reprochait pas ces absences. Pourquoi l’eût-elle fait ? Son mari ne lui manquait pas.
Le dimanche, elle aimait à courir les églises. La paroisse lui semblait monotone ; avec les femmes de l’endroit, elle organisait quelque pèlerinage à une image miraculeuse. Le long du chemin, on rencontrait les garçons des villages voisins, qui faisaient compliment à la jeune femme de ses beaux atours et de son joli visage : ses yeux hardis ne dédaignaient pas d’aller réclamer cet hommage quand il se faisait attendre. Son mari, qui ne l’accompagnait guère, la laissait libre de faire ses dévotions où bon lui semblait.
Un jour que Stépane revenait de la messe tout insouciant, les bras ballants comme de coutume, une vieille paysanne qui avait connu sa mère l’arrêta pour lui dire :
— Ta femme est encore allée à Prétchistinskaïa ; elle a pris pour cela ta meilleure charrette et ton meilleur cheval.
— Je le sais bien ! répondit le jeune homme en bâillant.
— Tu ne devrais pas permettre cela, Stépane Makarief ; ton défunt père ne l’aurait pas permis à sa femme, ni aucun homme raisonnable. On parlera de toi si tu continues : on dit déjà que tu n’aimes pas ta femme. Elle le dit elle-même. Tu ne la bats jamais, cela prouve assez qu’elle a raison.
— C’est juste, répondit Stépane.
La leçon ne fut pas perdue : le soir en rentrant, Irma reçut une volée de soufflets dont elle porta les traces pendant plusieurs jours.
Cette action rehaussa Stépane dans l’estime de ses concitoyens, et, le lendemain, quand il vint au travail, les hommes mariés du village l’accueillirent avec une faveur marquée.
Irina, du reste, n’en aima son mari ni plus ni moins : les coups entraient dans le bilan du ménage aussi bien que la nourriture et le sommeil. En l’épargnant jusqu’alors, son mari lui avait plutôt fait une injure qu’une faveur. Ses compagnes la félicitèrent de ce retour d’amour conjugal ; pour elle, son genre d’existence resta le même, émaillé seulement, de temps à autre, de quelques corrections.
Les époux étaient ainsi arrivé à leur quatrième année de mariage quand vint l’Émancipation. Ne pouvant venir à bout de s’entendre avec le seigneur, la commune envoya deux délégués au chef-lieu de gouvernement, pour traiter de ses affaires et mettre en ordre tout ce qui la concernait.
Le village, peu fortuné, choisit comme de raison ceux de ses habitants dont la situation était la plus indépendante : Stépane Makarief fut un des élus. La proposition lui agréait d’autant plus qu’il avait naturellement l’humeur un peu nomade et qu’il ne restait attaché au sol que faute de savoir où aller. Il partit, et sa femme resta seule au village.
Les démêlés de la commune durèrent un an et demi. Le génie mercantile s’était éveillé chez Stépane au contact de la vie civilisée : pour employer ses loisirs, il se mit à trafiquer de grains et de bétail, achetant et revendant sans fonds de commerce, procurant des affaires aux négociants, exerçant, en un mot, une sorte d’agiotage assez lucratif, bien que sur une petite échelle.
Rien de particulier ne l’attirant au pays, les affaires de la commune complètement réglées, il laissa revenir son codélégué avec toutes les paperasses et resta à la ville pour terminer quelques négociations entamées. Pendant que celles-là tiraient à leur fin, d’autres se présentèrent, si avantageuses que c’eût été péché de les laisser échapper, puis d’autres tournèrent mal, de sorte qu’il fallut réparer le dommage ; – d’ailleurs ce n’était pas le souvenir de sa femme qui pouvait l’engager beaucoup à retourner au village ; la vie facile des villes lui offrait plus d’attraits que l’indifférente figure d’Irina ; – bref, Stépane était absent depuis trois ans quand une sorte de nostalgie de la maison natale le fit retourner à son foyer.
On lui avait toujours écrit que tout allait bien chez lui : en effet, sa part de fourrage et de blé avait été soigneusement emmagasinée après chaque récolte, et ses champs avaient été ensemencés.
La commune avait veillé aux intérêts de celui qui s’occupait de ses affaires. Cependant Irina n’avait point d’argent à présenter au mari quand il revint. Comme elle ne tenait pas de comptes, ne sachant ni lire ni écrire, Stépane ne prit pas la peine d’entrer en explications ; quelques coups de bâton témoignèrent de son mécontentement, puis il se remit à la besogne, et tout sembla rentrer dans l’ordre.
Irina savait fort bien ce qu’était devenu l’argent qu’elle aurait dû mettre de côté. Son juge naturel, son mari n’étant plus là, rien n’avait arrêté ses instincts de dévergondage : elle avait reçu ses amants chez elle, les avait nourris du pain et du sel de l’époux absent, leur avait fait de temps en temps quelque cadeau, et le reste avait passé en pains d’épice et en macarons pour régaler ses hôtes bienvenus, pendant que le foin et l’avoine du maître nourrissaient leurs chevaux.
Tout le village le savait : les petits enfants mêmes avaient appris à reconnaître la télègue du marchand de suif qui avait régné le premier sur le cœur et au logis d’Irina ; celui-là faisant ses visites rares, un marchand de blé lui avait succédé, puis divers autres, tous marchands forains, voyageant de village en village, ramenés souvent vers Irina par la bonne chère et la jolie hôtesse.
Tout le monde le savait dans la commune, et personne n’en souffla mot à Stépane.
— Nous ne sommes pas juges les uns des autres, s’étaient dit les anciens à ce propos : quand il s’en apercevra, nous verrons à lui en parler. En attendant, bouche close.
Pour eux, d’ailleurs, gens d’une civilisation primitive, l’état de mari trompé n’offrait rien de comique ni de déshonorant. La femme adultère était seule en question, et encore, si sévères que fussent pour elles les matrones avant le retour du mari, pas une ne se fût hasardée à lui jeter la première pierre en présence de son juge.
Stépane retrouva sa femme telle qu’il l’avait laissée, indifférente et frivole. Leur ancienne vie recommença, mais un mois après son retour, pendant que le paysan était aux champs, le colporteur revint à l’improviste.
Comment Irina décida-t-elle celui-ci à l’emmener ? C’est un mystère. Les enlèvements, les esclandres sont rares au village ; mais le colporteur avait fréquenté les villes, – peut-être y avait-il appris les éléments de la civilisation moderne. Bref, le soir, en rentrant, Stépane trouva la maison déserte.
Après avoir attendu une heure ou deux, il sortit pour s’informer de sa femme. Le premier auquel il s’adressa lui apprit qu’elle avait quitté le village dans l’après-midi, en compagnie du colporteur, qui avait deux bons chevaux à sa charrette couverte de toile.
— Si tu veux courir après eux, dit l’officieux conseiller, ils ont pris la route de la ville.
— Courir après eux ? Non ! répondit Stépane. Pourquoi ? Qu’il la garde puisqu’elle lui plaît : je n’ai que faire d’elle.
Alors de toutes les maisons sortirent grands et petits, vieillards et matrones, tous ceux qui avaient quelque chose à lui apprendre sur les débordements de son indigne moitié. Stépane apprit où son bien avait passé et ce qu’avait vu sa maison.
Immobile, les bras croisés, il écoutait en silence ; ses sourcils bruns se rapprochaient de plus en plus à mesure que l’opprobre s’ajoutait à l’opprobre, l’adultère à l’adultère, et que celle qu’il avait épousée tombait de plus en plus bas dans son esprit révolté.
Lorsque la coupe fut remplie et que personne n’eut plus une goutte d’amertume à y verser :
— Pourquoi ne m’avez-vous pas dit tout cela quand je suis revenu ? fit-il d’une voix contenue.
— Pourquoi, petit père ? Parce que tu ne l’as pas demandé, répondit le starchina au milieu d’un grand silence.
— Je ne pouvais pas le deviner, et je devais le savoir ! dit-il d’un ton irrité et menaçant.
— Pourquoi le savoir ? fit un des vieillards au milieu de cette foule silencieuse qui écoutait avec frayeur.
— Pour la tuer comme une chienne enragée ! répondit Stépane d’une voix tonnante, en dressant le poing vers le ciel.
Pendant le long récit de cette honte, la nuit était venue, l’azur assombri se remplissait d’étoiles, les cabanes paraissaient toutes noires sur le ruban blanchâtre de la route ; un grand calme régnait partout.
La voix de Stépane mourut sans écho. Toutes les poitrines haletantes de curiosité avaient retenu leur respiration pour écouter ce qu’il allait dire ; elles continuèrent à la retenir par frayeur de ce qu’il avait dit. Ce premier mouvement de colère passé, lui-même regarda les assistants avec plus de douceur. On s’écarta un peu, et quelques femmes rentrèrent au logis pour s’occuper du souper.
— Allons, mes amis, dit-il, vous avez cru bien faire, n’en parlons plus. À présent, j’ai encore une maison, mais je n’ai rien de prêt à manger ; personne ne me préparera plus mes repas : – il étouffa une espèce de sanglot. – Qui veut me donner à souper pour ce soir ?
Toutes les voix répondirent, toutes les mains s’avancèrent vers lui. Il accepta l’offre du starchina et le suivit dans sa cabane.
Une heure après, pendant que les femmes éteignaient les feux et que dans toutes les chaumières les enfants s’étendaient pour dormir, il sortit de chez son hôte, seul, nu-tête, comme il était venu, et traversa lentement le village.
Le ciel resplendissait de clartés fines et discrètes, la route gazonnée semblait presque brune sous ses pas ; il marchait pensif le long des maisons closes ; sans aboyer, les chiens de garde levaient la tête sur son passage et venaient flairer ses mains pendantes à son côté.
Arrivé devant sa porte, il s’arrêta. Il n’avait plus de chien, lui ; pendant son absence, Irina avait empoisonné le fidèle gardien qui aboyait aux étrangers voyageurs et mordait dans l’écurie les chevaux intrus qui mangeaient l’avoine du maître. La maison était noire et les fenêtres plus noires encore sur la façade ; il regarda encore une fois le ciel, puis la demeure déserte, et de grosses larmes coulèrent sur ses joues : il pleurait son chien.
Il entra lentement, écoutant ses pas retentir sur les planches sonores. La chambre était bien rangée ; dans l’obscurité, il remarqua vaguement l’absence d’une masse noire près de la fenêtre, – le coffre d’Irina, et celle de la silhouette bien connue des vêtements de sa femme, suspendus ordinairement près du poêle. La maison lui paraissait immense, et le silence semblait bruire à son oreille avec des tintements de grelots lointains.
Sans allumer de lumière, il s’étendit sur le banc et s’endormit du lourd sommeil du paysan lassé.
Le lendemain, à son réveil, il se rappelait si peu ce qui s’était passé qu’il fut d’abord étonné de ne pas voir Irina vaquer au repas du matin, comme de coutume. Le beuglement des vaches aux pis trop chargés de lait, qui l’appelaient dans l’étable pour les traire, lui rappela bien vite son abandon.
Il prit une jatte de terre brune et descendit pour soulager les pauvres bêtes ; mais après deux ou trois essais, s’apercevant qu’il était malhabile, il appela une voisine pour le remplacer.
La voisine vint sans commentaires, rangea dans la laiterie les pots de lait écumeux, expédia les vaches aux champs à la suite des autres déjà sorties du village, et rentra chez elle sans attendre de remerciement.
Après avoir bu une tasse de lait et mangé un morceau de pain noir, Stépane était déjà sur la route des prés, sa faux sur l’épaule : on l’accueillit au travail comme si rien ne s’était passé, et nul ne lui parla de sa femme.
La vie lui était devenue rude, depuis qu’il se trouvait seul. Il n’avait jamais connu la solitude. Au village, son père et plus tard sa femme, à la ville, les habitudes banales de l’auberge, lui avaient toujours procuré une sorte de compagnie : ce n’était pas la vie commune, et ce n’était pas non plus l’isolement. Le paysan russe aime à vivre ainsi : sa nature essentiellement hospitalière s’arrange mal de la solitude.
Stépane ne songeait guère à la trahison de sa femme : il la méprisait, mais sans colère, la considérant à peu près comme un chien infidèle qui abandonne son maître pour suivre le premier venu.
À quoi bon la regretter, puisqu’elle n’en valait pas la peine ? C’est notre civilisation raffinée qui a mis la jalousie de l’époux au cœur de l’homme indifférent : les mœurs patriarcales admettent en pareil cas le sentiment du propriétaire lésé dans ses droits, mais non celui de l’honneur offensé qui demande une réparation.
Mais ce que Makarief ne pouvait pardonner, ce qui, tous les soirs, soulevait dans son cœur un bouillonnement d’indicible colère, c’était le lâche abandon du foyer ; c’était le manger froid, les bêtes en souffrance, l’eau qui manquait ; c’étaient toutes ces bagatelles de la vie matérielle faisant défaut à la fois, qui surchargeaient d’un invincible ennui son esprit paresseux et inaccoutumé.
Les mois d’été passèrent ainsi. La voisine avait l’habitude de traire les vaches et de veiller à la basse-cour matin et soir. Stépane lui avait dit un jour en passant un mot de remerciement, puis avait accepté simplement ce service journalier : ne fallait-il pas que cette besogne fût faite ?
Cependant il se rappela un jour que sa voisine était pauvre, veuve, qu’elle avait deux petits enfants à nourrir du travail de ses bras ; et il entra chez elle.
— Qu’est-ce que tu fais du lait de mes vaches ? lui dit-il brusquement.
Se croyant soupçonnée dans sa probité, la pauvre Anicia rougit jusqu’aux tempes et se hâta de répondre :
— Du beurre, petit père, du beurre ! Il y en a plein une caisse au frais, sous la maison ; et les œufs de tes poules sont dans un grand pot, à côté. Si tu l’ordonnes, on peut les faire porter en ville, à la première occasion. Il y a seize douzaines d’œufs et soixante livres de beurre. Tu devrais vendre une vache, Stépane Makarief : pour un homme seul, deux vaches, c’est trop.
— Nous verrons, répondit Stépane ; mais tu as deux enfants et tu n’as pas de vache : je ne veux pas que tu fasses tant de beurre, et je veux que tes enfants aient toujours des œufs et du lait. Entends-tu ?
— Je te remercie, Stépane Makarief, dit humblement la veuve touchée jusqu’aux larmes. Que Dieu te le rende !
Stépane sortit aussi brusquement qu’il était entré.
À quelques jours de là, il s’arrangea avec un marchand de beurre et d’œufs qui passait régulièrement dans le village, pour lui vendre à chaque tournée ce qu’il aurait en magasin ; car il n’était pas homme à laisser perdre son bien.
Les pluies froides d’automne arrivèrent à leur temps ; dès le matin, les ménagères chauffaient le poêle pour la journée, et le soir, les hommes fatigués se détendaient les membres sur les larges lijankide briques chauffées par-dessous par la bonne chaleur douce des bûches de bouleau.
En rentrant chez lui, Stépane trouvait la grande chambre froide et déserte : sa femme avait brûlé toute la provision de bois de l’année précédente, et les chemins étaient si mauvais qu’avant la neige on ne pouvait guère en transporter au village.
Après avoir souffert du froid pendant deux ou trois nuits, cependant, il se décida à atteler ses deux chevaux à une charrette et à s’en aller chercher du bois à travers le marais détrempé par les pluies incessantes.
Un méchant vent d’automne sifflait autour de lui ; mais il n’y faisait guère attention, bien enveloppé qu’il était dans sa pelisse de mouton. Malgré les mauvaises routes, il alla jusqu’à la forêt, chantant en voix de tête une de ces interminables et mélancoliques chansons, si bien faites pour exprimer la vague tristesse des horizons bas et des paysages aux lignes plates.
Non sans peine, Stépane arriva à l’endroit où le bois de la commune attendait le traînage pour aller se ranger sous les hangars : il chargea sa charrette jusqu’au haut et reprit le chemin du logis.
Le jour était terne et gris ; une pluie glacée le fouettait au visage, ses chevaux s’embourbèrent dans le marais ; la charrette enfonçait au-delà des essieux. Il entra dans l’eau jusqu’à mi-corps pour pousser à la roue ; car il avait dans l’esprit toute la ténacité de sa race. On lui avait dit, le matin, qu’il ne pourrait jamais ramener son bois ; il ne voulait pas rentrer sans sa charge.
Il alla chercher bien loin de grosses pierres pour empêcher les roues de reculer sur la glaise à demi pourrie ; du geste et de la voix il excita ses petits chevaux courageux, et fit si bien que vers quatre heures il sortit de là, mouillé des pieds jusqu’à la ceinture par l’eau du marais, et de la ceinture jusqu’au front par la sueur qui perlait en grosses gouttes sur son corps fatigué.
Il rentra ainsi au village, jeta en passant une apostrophe railleuse à celui qui lui avait prédit l’insuccès de sa tentative, détela ses chevaux fumants, les bouchonna soigneusement avec de la paille, leur prépara une litière fraîche, leur donna une double ration, et s’arrêta, les bras croisés, pour regarder ce qui lui restait encore à faire.
Par moments, un frisson agitait son corps ; il se sentait dévoré d’un ardent désir de travailler, d’abattre beaucoup de besogne, – pour se réchauffer, pensait-il. Mais un mal de tête abrutissant lui pesait comme une calotte de plomb, et à chacun de ses mouvements il sentait le sang lui frapper de grands coups au cerveau.
Il s’obstina cependant à dépenser la force herculéenne qu’il sentait en lui : seul il traîna sa lourde télègue jusqu’au hangar, la déchargea, et rangea son bois ; puis il rentra chez lui.
Il avait le vertige ; l’escalier lui semblait tournoyer sous ses pieds. Il se jeta sur un banc et s’endormit tout habillé, sans avoir seulement la force d’attirer à lui un vêtement pour couvrir ses jambes glacées.
Au matin, il s’éveilla malade à croire qu’il allait mourir. On n’entendait pas de bruit dans le village, et les blafardes lueurs d’un jour d’automne entraient par les petites fenêtres.
— Est-ce qu’on est déjà parti pour le travail ? se dit-il obscurément. – Il voulait se lever sur le coude et ne put. – L’heure de ma mort est venue ; que Dieu me sauve ! pensa-t-il ; et il se rendormit péniblement, sans rien attendre et sans rien demander.
Longtemps après, Stépane se réveilla une seconde fois ; la tête lui faisait encore mal, mais une sorte de vague bien-être parcourait son corps avec un petit frisson agréable ; il avait chaud autour de lui. Après avoir savouré un peu ce changement les yeux fermés, il souleva lentement ses paupières alourdies et regarda.
Sa première idée fut que le feu était à la maison : le reflet d’une flamme bondissait sur les murailles sombres, et l’air était attiédi. Au mouvement qu’il fit pour se lever, deux ou trois pelisses tombèrent de ses pieds sur le plancher, Alors, comprenant mieux, il s’appuya sur le coude, et reconnut qu’il avait un oreiller sous la tête.
Ce n’était pas l’incendie, c’était son poêle flambant qui envoyait des lueurs joyeuses et mouvantes aux poutres du plafond ; une main secourable avait amoncelé de chauds vêtements sur son corps ; ses lourdes bottes saturées d’humidité fumaient en séchant à quelque distance du foyer.
Tout cela étonna bien quelque peu Stépane, dont le cerveau faible et lassé n’était pas capable de longues réflexions. L’idée que sa femme pourrait bien être revenue lui causait à la fois une sourde mauvaise humeur et une satisfaction secrète, satisfaction toute d’instincts matériels : sans se l’expliquer, il pensait qu’à présent on allait lui donner à boire, puisqu’il y avait une maîtresse au logis.
Un pas fit craquer les marches de l’escalier, la porte extérieure s’ouvrit, retomba sur elle-même ; – ce ne fut pas Irina qui parut, ce fut Anicia.
Sur son bras gauche, elle portait le plus jeune de ses enfants, et de l’autre elle tenait avec précaution une théière de grossière faïence.
La veuve ne s’aperçut pas que Stépane s’était réveillé : la chambre était obscure, et elle avait encore dans les yeux le demi-jour de l’extérieur.
Elle s’approcha de la table, prit dans l’armoire entrouverte une tasse avec une soucoupe, et, toujours l’enfant sur le bras, elle s’occupa d’arranger le feu et de remuer le gruau qui cuisait dans un grand pot, près de l’entrée du four.
— Anicia ! dit le paysan d’une voix éteinte, c’est toi ?
— Ah ! petit père, fit-elle en se retournant vivement, que le bon Dieu soit loué ! Tu parles ! Tu vas donc mieux ?
— Est-ce que j’ai été malade ? demanda Stépane en se soulevant un peu plus. Sa tête lui semblait vide et très vaste, mais il ne souffrait plus.
— Si tu as été malade ! Mais voici le troisième jour que tu ne parles pas, que tu ne fais que dormir et demander à boire en rêve !
— Trois jours ! fit Stépane tout étonné.
— Mais oui ! Tu es allé chercher du bois samedi, n’est-ce pas ?
— Je ne sais plus… dit le malade en fronçant le sourcil pour concentrer sa pensée près de lui échapper.
— Oui, c’était samedi. Dimanche après la messe, en voyant que tu ne sortais pas, je suis entrée ici et je t’ai trouvé tout froid, roide comme un pieu ; tu racontais quelque chose tout bas et très vite, mais tu avais les yeux fermés. Alors, je t’ai bien couvert, je t’ai fait du feu, et j’ai essayé de te retirer tes bottes ; mais je n’ai pas pu : tu n’étais pas tourné du bon côté. C’est lundi, hier seulement, que tu t’es retourné, et alors j’ai retiré tes bottes de tes pieds, et je t’ai mis un oreiller sous la tête. Tu vas mieux, à ce que je vois ?
— Oui, dit Stépane avec un simple soupir. Qu’est-ce qu’il a, ton petit ?
Anicia regarda tendrement l’enfant qu’elle soutenait sur son bras gauche, et dont la tête languissante reposait sur l’épaule maternelle.
— Ce sont les dents, celles de dessous l’œil, tu sais ; ils souffrent beaucoup, les pauvres petits, pour percer leurs œillères ! mais il est mieux qu’hier, Dieu merci ! Entre toi et lui, hier, je ne savais plus auquel entendre. Veux-tu du thé, Stépane Makarief ?
— Oui, dit le malade en se redressant tout à fait.
Il était guéri.
Sauf de rares exceptions, le paysan russe n’est pas longtemps malade ; il meurt ou se rétablit dans un bref délai. La forte nature de Stépane n’eût peut-être pas suffi à le préserver, mais les pauvres soins d’Anicia l’avaient sauvé.
Au bout de quelques jours il reprit ses habitudes et retourna aux champs. Anicia continua à lui allumer son poêle et à lui préparer ses repas ; il accepta tranquillement ses services comme une chose toute naturelle, sachant bien qu’il pourrait lui rendre à la première occasion ce qu’elle faisait tous les jours pour lui. L’occasion ne se fit pas attendre.
Les pluies d’octobre avaient complètement détrempé le sol : après une journée passée à labourer le terrain de la famille avec un maigre petit cheval loué pour la circonstance, Anicia rentra chez elle brisée de fatigue et les membres endoloris. Étonné de ne pas voir son repas préparé, Stépane entra dans la pauvre cabane et trouva la veuve affaissée près de la table où les deux enfants barbotaient dans la jatte qui contenait le repas du soir.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? dit le paysan surpris.
— Je suis malade, mon petit père, répondit Anicia en levant sur lui un regard éploré : mes jambes ne veulent plus me porter. Excuse-moi, je n’ai pas rangé ta maison aujourd’hui ; j’irai demain.
Elle poussa un soupir et se retourna péniblement.
Stépane la regardait sans mot dire : les idées ne lui venaient jamais en grande abondance, et chaque réflexion lui coûtait un certain travail d’esprit.
— Et ma journée de demain ! continua la veuve en se lamentant ; le champ n’est qu’à moitié labouré, et il est grand temps d’ensemencer ! Je n’ai pas seulement eu la force de ramener le cheval à Ivan Pétrof qui me l’a prêté.
— Pourquoi as-tu emprunté un cheval à Ivan Pétrof ? dit Stépane d’un ton bourru.
— Il me l’avait promis en été, parce que j’avais fait plusieurs journées d’ouvrage dans ses pommes de terre. Ah ! Seigneur ! pourvu que mes enfants ne restent pas orphelins !
Stépane la regardait d’un air furieux. Sans rien dire, il sortit de la cabane, bouchonna le cheval fumant et fatigué, et le ramena à son propriétaire, puis il retourna chez la veuve.
— Le cheval est dans l’écurie de son maître, dit-il ; couche-toi, je vais mettre les enfants à dormir.
Stépane déposa le plus jeune enfant dans son berceau, déjà trop petit pour lui, installa l’aîné sur le poêle, les couvrit tous deux, éteignit la petite lampe fumeuse et sortit en souhaitant le bonsoir à la pauvre famille.
Le lendemain, Anicia n’allait pas mieux. Stépane fit venir une voisine et lui dit d’avoir soin de la malade, qu’il la paierait pour cela ; puis, sans écouter les lamentations de la veuve, il alla harnacher son meilleur cheval, l’enfourcha et partit tout joyeux. Depuis longtemps, depuis son retour de la ville, il ne s’était pas senti le cœur si léger. Il avait son idée.
Il travailla tout le jour. Vers midi, au lieu de revenir dîner au village, il se régala d’un morceau de pain noir et d’un oignon qu’il avait mis dans sa poche, et il travaillait encore à l’heure où les premières étoiles se montrèrent au ciel.
La journée avait été belle, mais on sentait venir la gelée.
— Pourquoi t’es-tu attardé ? lui cria un paysan qui passait sur la route. Qu’est-ce que tu fais là ? Je croyais ton champ labouré depuis longtemps.
— C’est une dette que je paie, répondit Stépane en excitant du geste son cheval, qui s’endormait dans la monotonie du sillon. Va, je ne tarderai pas à rentrer.
Et appuyant pesamment sa robuste charpente sur la charrue, il traça tout joyeux le sillon le plus profond qu’il eût jamais fait.
Il était tard quand Stépane rentra chez sa voisine ; les enfants avaient fini de souper, on les couchait. Les yeux brillants de fièvre, Anicia suivait les mouvements de son visiteur, qui jeta son bonnet sur la table, et s’assit en se croisant les jambes.
— Est-ce qu’il n’y a rien à manger ici ? dit-il d’un air content.
— Il y a du gruau et du lait, répondit la femme qu’il avait installée près de la veuve.
— Donne-m’en, j’ai bon appétit.
— Stépane, dit Anicia de son coin, ton poêle est chauffé, ton dîner est prêt : j’ai dit à notre voisine de te préparer tout ce qu’il te faut.
— Merci, mais j’aime mieux souper ici, c’est plus gai. Sais-tu, Anicia ? tu ne te tourmenteras plus de ton champ : il est labouré ; demain nous l’ensemencerons.
— Oh ! dit la veuve en croisant les mains, c’est toi qui as fait cela ?
— Et qui donc ? répondit Stépane en se frottant les jambes d’un air de bonne humeur. Je ne veux plus que tu ailles labourer, c’est trop dur ; tu tiendras ma maison en ordre, et je m’occuperai de ton champ. Tais-toi ! Quand on pleure, ça m’ennuie ! ajouta-t-il pour couper court aux larmes reconnaissantes de la veuve.
Anicia se rétablit bien vite. À vrai dire, elle n’était pas malade, mais seulement épuisée de fatigue et d’inquiétude : l’assurance d’une protection sur elle et sur ses enfants lui rendit son courage. Elle prit en même temps plus de hardiesse, et donna à Stépane de bons conseils dont il n’eut point à se repentir.
Les longs jours d’hiver étaient venus. Enfermé dans sa cabane par le chasse-neige qui gémissait au dehors, le paysan se trouvait bien seul. Souvent il était chez sa voisine ; parfois elle venait chez lui, dans la journée, apporter ou chercher quelque ustensile de ménage.
Il était veuf en réalité : sa femme lui semblait aussi bien perdue que si elle eût été morte ; il avait vingt-six ans et se sentait jeune ; – Anicia n’avait rien à refuser à cet homme qui était son protecteur et celui de ses enfants, et qu’elle adorait comme un messager du ciel, tout en le plaignant comme un pauvre délaissé.
D’ailleurs, elle n’était responsable devant personne, – ses enfants étaient si petits ! – Et puis, elle n’y songea seulement pas : sollicitée, elle se rendit, et ni l’un ni l’autre ne crut mal faire.
Le village non plus ne les considéra pas comme des gens coupables : coupables envers qui ? Irina était partie de son plein gré ; une autre avait pris sa place et remplissait ses devoirs. Cette autre n’offensait pas d’époux, puisqu’elle était libre. Quant à Stépane, le seul fait de l’abandon où il était resté ne le rendait-il pas libre aussi ?
Personne ne lui dit seulement un mot de ses nouvelles relations avec sa voisine, et personne non plus ne plaisanta Anicia sur le rôle que son voisin jouait dans sa vie : ce n’était pas l’affaire de la commune ; – on n’avait pas dénoncé Irina alors qu’elle était sans excuse ; pourquoi tourmenter ces gens que leur isolement rendait malheureux et par conséquent respectables ?
Du reste, Anicia continua d’habiter sa chétive cabane ; rien ne fut changé en apparence. Dans l’extrême simplicité de ces mœurs rustiques, les enfants furent respectés, car ils ne virent jamais rien dont le souvenir eût pu leur faire honte un jour.
Cinq années s’écoulèrent ainsi : Stépane Makarief était plus heureux, plus vraiment en famille qu’il ne l’avait jamais été ; les enfants d’Anicia l’aimaient et lui obéissaient comme à un père : que lui fallait-il de plus ? Les moissons succédaient aux semailles, l’existence somnolente de l’hiver à la vie active de l’été, et personne au village ne s’apercevait de la fuite du temps.
Anicia n’était plus toute jeune, elle avait trente-deux ou trente-trois ans ; ses traits un peu effacés, qui n’avaient jamais été beaux, avaient perdu leur fraîcheur ; mais Stépane avait-il jamais regardé le visage de son amie ? Ce qu’il aimait en elle, c’était le foyer, et cette humble représentante du foyer était toujours la même, patiente, prévoyante et douce.
Peu de jours après Pâques, la terre était encore recouverte d’une mince couche de neige friable, que le dernier dégel devait emporter ; un paysan revenant de la ville voisine s’arrêta devant Stépane, qui jouait sur la porte avec les enfants et un chien qu’Anicia avait élevé pour lui dès le commencement.
— Makarief, dit l’homme après l’avoir regardé un instant, j’ai vu ta femme à la ville.
Stépane avait oublié jusqu’à l’existence de sa femme. Il leva un regard étonné sur celui qui parlait.
— Oui, je l’ai vue ; elle était très bien mise. On dit que le colporteur est bien malade ; il a la phtisie.
— Tant pis pour lui ! dit froidement Stépane, et il se remit à jouer avec son chien.
Après l’avoir examiné encore un moment, le paysan fit un pas pour s’en aller, puis s’arrêta. Il avait quelque chose à dire ; mais son regard hésitant rencontra les yeux irrités de Stépane ; il tourna sur les talons, et rentra chez lui.
Six semaines plus tard, – c’était quelques jours après la Pentecôte, l’herbe était déjà haute dans les prés, et l’on commençait à songer aux foins, – un soir, en rentrant du travail, Stépane vit de loin la porte ouverte. Il en fut étonné, car il venait de laisser derrière lui sur la route Anicia, qui avait passé la journée à sarcler les pommes de terre. Il pressa le pas et entra avec plus de hâte que de coutume.
En pénétrant dans la chambre, il vit une figure de femme assise auprès de la fenêtre, les bras croisés. Il s’arrêta sur le seuil, pétrifié de colère et de terreur. La femme se leva et le salua jusqu’à terre, comme font les paysannes russes devant leur mari.
C’était Irina.
— Je suis revenue, dit-elle d’une voix rêche, non sans une nuance de frayeur. Stépane Makarief, pardonne à une pécheresse !
Les paroles étaient humbles, l’attitude était presque insultante : les bras croisés, la tête haute, l’épouse adultère ne semblait pas attendre son châtiment, elle semblait défier son juge.
Stépane restait sur le seuil ; la pensée avait peine à se faire jour dans la confusion de son esprit. Il l’avait crue morte ; sans s’en douter, il lui avait presque pardonné à force de l’oublier, et voilà qu’elle était revenue à son foyer prendre la place qu’occupait Anicia ! Tout son être se révolta.
— Je n’ai pas besoin de toi, dit-il rudement. Tu peux t’en retourner.
Un éclair de colère flamboya dans les yeux d’Irina.
— Non, dit-elle, je suis venue pour rester. Ma place est ici, et tu dois me recevoir, puisque tu es mon mari.
Le bras de Stépane se leva sur elle et s’abattit sans relâche tant que la colère muette qu’il avait dans le cœur ne fut pas assouvie. Elle criait à tue-tête, mais sans se révolter. Elle savait d’avance qu’elle serait battue, et cela lui semblait tout simple.
Quand il eut terminé sa correction, il sortit sans se hâter. Les gens étaient sur les portes, attendant avec quelque frayeur ce qui allait se passer. Il alla droit au starchina : tous les hommes se rapprochèrent de lui pour entendre ce qu’il allait dire.
Sa voix résonna sèche et rauque.
— Ma femme est revenue.
— Je le sais ; nous l’avons entendue tout à l’heure, répondit le vieillard.
— Je veux qu’elle s’en aille !
Le doyen secoua tristement la tête, et regarda la terre sans répondre.
— Je veux qu’elle s’en aille ! répéta Stépane d’un ton impérieux.
— Cela ne se peut pas, Makarief, répondit le brave homme à regret.
— Comment ! cela ne se peut pas ? Puisque je ne veux pas la garder !
— Si elle veut rester, elle restera, répondit le vieillard d’une voix triste et douce. Elle est des nôtres, elle est ta femme, personne ne peut empêcher cela : tu es obligé de la nourrir.
— Elle a son colporteur pour cela ! fit Stépane, les dents serrées.
— Le colporteur est mort, et la justice de la ville a renvoyé ta femme ici, répondit le doyen : c’est ici qu’elle doit vivre, et tu ne peux pas la renvoyer.
— J’irai moi-même à la ville et je la ferai enfermer ! cria Stépane fou de colère, en frappant du poing sur une palissade en bois qui céda sous sa main vigoureuse.
— Tu ne pourrais pas y réussir. C’était du vivant du colporteur qu’il fallait le demander, et encore elle n’avait rien emporté de ce qui t’appartient ; tu n’aurais rien obtenu.
Stépane s’écarta sans répondre, se croisa les bras et réfléchit pendant quelques instants. Le village entier le suivait des yeux sans souffler mot. Il se tourna lentement vers les anciens, qui s’étaient groupés par habitude d’être ensemble, et tendit les mains vers eux.
— Qu’est-ce que j’ai fait pour que cette femme soit revenue ? dit-il d’une voix suppliante ; je n’ai fait tort à personne, dites, vous le savez ? j’ai toujours été honnête, n’est-ce pas ?
— Personne n’a rien contre toi, Makarief, dirent tous ces hommes d’une voix contenue, en regardant le sol d’un air morne.
— Puisque je suis un honnête homme, pourquoi cette femme vient-elle souiller ma maison ? Je n’en veux pas, et je n’en veux pas ! Faites comme vous voudrez, mais qu’elle s’en aille ; voilà !
Après avoir jeté ces paroles à la foule d’un air désespéré, il resta immobile, la tête haute et le regard plein de colère.
— C’est impossible, Makarief ; la loi ordonne qu’elle reste, dit le doyen.
— Eh bien, soit ! s’écria Stépane exaspéré ; qu’elle reste !… Starchina, laisse-moi passer la nuit chez toi ; je ne veux pas rentrer. Demain j’irai à la ville, et nous verrons qui a raison !
La foule se dispersa lentement. Une vague terreur flottait dans l’air ; chacun rentra chez soi en se disant que « ce ne serait pas pour aujourd’hui ».
Stépane s’en alla chez Anicia, qu’il trouva assise par terre, se berçant tristement elle-même, les mains jointes autour de ses genoux. Elle pleurait si fort qu’elle n’eut pas le courage de se lever quand il entra.
— Ça ne fait rien, Anicia, lui dit-il ; elle n’est pas ma femme, et je la déteste. Tu as entendu comme je l’ai battue ?
Anicia fit un signe de tête et continua à se bercer en gémissant.
— Eh bien ! ce sera tous les jours comme cela, jusqu’à ce qu’elle s’en aille. Demain je vais « chez la justice », et nous verrons bien si on ne la forcera pas à s’en aller.
Sans changer de posture, Anicia secoua la tête, – négativement, cette fois.
— Allons, ne pleure pas, tu sais que ça m’ennuie, dit-il, les yeux pleins de larmes.
Il passa brusquement le revers de sa manche sur son visage, enleva le plus jeune des enfants qui se frottait à ses jambes comme un petit chat, l’embrassa tendrement et le déposa à terre.
— Bonsoir, répéta-t-il en sortant. Tu verras ; demain j’irai chez la justice.
Il partit en effet au point du jour, et ne revint que le surlendemain dans la nuit.
— Père, tu avais raison, dit-il au doyen, qui s’était levé pour lui ouvrir, en l’entendant frapper aux carreaux de la fenêtre.
— Je le l’avais dit, fit le vieillard d’un ton de pitié.
— J’ai mis mon cheval dans ton écurie, je vais dormir ici, et demain nous verrons ce qu’il y a à faire.
Stépane s’étendit sur le banc, à côté de la famille du starchina, et s’endormit sur-le-champ.
Pendant l’absence de son mari, Irina s’était occupée du ménage. Elle s’était fait remettre les clefs par l’humble Anicia, qu’elle n’avait pas manqué de rudoyer fort pour s’être mêlée de ce qui ne la regardait pas. Avec le flair de la femme coupable, elle avait bien vite saisi la vérité dans les rougeurs et la confusion d’Anicia, et l’épouse adultère, mais légitime, se dressait de toute la hauteur de ses droits pour foudroyer la maîtresse dévouée, mais illégitime.
Sans la mort du colporteur, Irina n’aurait jamais songé à revenir au logis : de son vivant, celui-ci s’était arrangé avec les employés subalternes de la police pour qu’on ne l’inquiétât pas de demandes trop catégoriques au sujet des papiers d’Irina ; mais après sa mort, la situation irrégulière de cette femme était devenue du vagabondage, – car on ne vit pas en Russie sans passeport, – et force lui avait été de retourner sous le toit conjugal.
Honteuse ? Jamais ! Elle avait depuis longtemps toute honte bue.
Elle se trouvait mieux chez le colporteur, à la ville, au milieu des étoffes voyantes et des bijoux grossiers, que dans l’austère demeure de son mari ; mais cette existence dorée une fois terminée sans retour, la maison, la vraie, celle où elle était maîtresse, était encore ce qu’il y avait de préférable. La loi l’y condamnait ? raison de plus.
Aussi, quand Stépane revint de la ville, l’accueillit-elle non en époux maître et outragé, mais en simple commensal. L’existence indépendante qu’elle avait menée lui avait fait oublier les devoirs de l’épouse ; elle ne s’en rappelait que les droits.
Ce n’était pas ce qu’entendait Stépane. Aussi son apparition chez lui fut-elle accompagnée d’une correction administrée avec cette prudente lenteur qui permet de frapper beaucoup une victime sans l’endommager gravement.
Rien qu’à la manière dont il la battait, Irina comprit que ce traitement était de la part de son époux, non une explosion de colère, comme le premier jour, mais un parti pris, et qu’elle pouvait s’attendre souvent à pareille fête.
Quand il jugea la dose suffisante, Stépane dit à sa femme :
— Je ne peux pas t’empêcher de vivre ici ; il paraît que tu peux y rester tant qu’il te plaira. Je te déteste et te méprise ; tu n’es plus ma femme ; je ne te toucherai que pour te battre ; je ne mangerai pas ici ; et je dormirai dans la chambre de mon père. Si cette existence te convient, tu peux rester.
Irina ne répondit rien ; elle avait été assez battue pour ce jour-là ; mais elle se promit bien de profiter des avantages que son mari lui faisait sans s’en douter. Jamais elle n’aurait été plus reine au logis ! Elle comptait bien reprendre les pèlerinages et les promenades des premiers temps de son mariage.
Le dimanche venu, elle se para de ses plus beaux atours, – ceux qui lui venaient de son amant, le colporteur ; – la poitrine couverte d’innombrables rangs de colliers, coiffée de la plus riche des coiffures brodées d’or et de perles, elle se rendit à l’écurie pour atteler la télègue afin d’aller à l’église d’une paroisse éloignée.
Stépane, assis sur son banc devant la maison en attendant l’heure de la messe, l’entendit bien, mais la laissa faire.
Quand tout fut prêt et qu’elle se fut assise dans la charrette, au moment où elle rassemblait les rênes, il se montra, prit le cheval par le mors et le ramena dans la cour close de sa maison, où il enferma le cheval et l’équipage à l’aide d’un cadenas tout neuf qu’il venait d’acheter : puis il sortit tranquillement.
Irina le poursuivant dans la rue de ses aigres récriminations, il se tourna vers elle, et passant la main dans les colliers de verroteries qui tombaient de son cou jusqu’à sa ceinture, il donna un tour de poignet aux cordons qu’il tenait serrés entre ses doigts. Les perles colorées volèrent de tous côtés sur le gazon, à la grande joie des enfants du village et aux éclats de rire de toutes les femmes. Les hommes riaient aussi à gorge déployée.
Irina jeta un regard de haine autour d’elle, et rentra dans la maison comme une lionne farouche.
Ce jour-là, Stépane ne la battit pas ; il se trouvait assez vengé.
L’existence d’Irina fut loin de ressembler à ce qu’elle avait imaginé : les coups seuls y tinrent la place promise.
Après avoir rentré sa part de foin, Makarief s’en défit aussitôt ; de même pour le blé, au grand étonnement de sa femme.
La farine manqua bientôt à la maison. Lorsque Irina s’en plaignit, Stépane lui répondit comme un homme dont la réponse est préparée de longue date :
— Je t’ai dit que je ne mangerais pas ici ; il est donc inutile que j’aie de la farine à la maison. J’achète mon pain.
En effet, un paysan s’était mis depuis peu à exercer la boulangerie, industrie nouvelle au village, où chacun est habitué à se suffire à soi-même, et Stépane avait engagé Anicia à s’épargner la peine de faire le pain.
— Et moi ? dit Irina en contenant sa colère.
— Toi ? travaille ! Tu en achèteras aussi.
Il en fut de même pour tout. Les fureurs d’Irina se brisaient contre cette résolution implacable de ne la compter pour rien au logis.
Ainsi s’en allait le rêve de la femme coupable.
Pour se venger, elle s’en prit à Anicia, sachant bien que là seulement était vulnérable le cœur de Stépane.
Un jour qu’elle avait mal dîné, les provisions de son mari étant toutes sous clef, elle profita de l’absence du maître, retenu aux champs par un travail pressé, et se rendit chez Anicia pour l’accabler d’injures.
Elle la trouva seule et déchargea sur la pauvre femme tout ce que son méchant cœur contenait de fiel et de rancune, si bien qu’à son retour Stépane trouva la veuve en pleurs.
Il n’eût pas su la vérité si une paysanne qui avait écouté ne la lui eût apprise. Il rentra aussitôt chez lui.
— Tu as été chez Anicia ? dit-il d’une voix étouffée par la colère.
— Oui, j’y ai été ! s’écria la femme. Il fait beau voir que ta maîtresse ait de tout en abondance, pendant que ta femme légitime est privée de nourriture ! Oh ! je me plaindrai au conseil communal, je dirai comment tu traites ta femme et ta maîtresse !…
— Fais ce que tu voudras, dit Stépane devenu calme tout à coup ; mais si tu parles encore à Anicia, si j’apprends que tu l’aies seulement regardée de travers… – il s’approcha d’Irina et lui saisit le poignet avec une violence extrême : – si tu touches à elle, à ses enfants ou à sa maison, je te tuerai comme un chien, oui, par Dieu ! je te tuerai comme un chien ; ne l’oublie pas !
Il la repoussa rudement, et sortit.
Pour la première fois, Irina eut peur. Elle sentit que son mari ferait ce qu’il disait, et elle se promit de ne pas aller plus loin.
Le dimanche suivant, un paysan du village voisin vint chercher les deux chevaux que Stépane lui avait vendus sans prévenir personne.
— Pourquoi as-tu vendu les chevaux ? dit la femme acariâtre quand le paysan fut parti.
— Parce que je vendrai tout, tout, excepté la maison que mon défunt père a bâtie de ses mains.
— De quoi vivrai-je, moi ? glapit Irina exaspérée.
— Travaille ! répondit l’époux impitoyable.
Il le fit comme il l’avait dit : il tua une à une ses poules et ses oies, qu’il fit préparer par Anicia pour ses repas ; il vendit ses vaches, il vendit ses charrettes, il vendit les instruments de labour, – et serra soigneusement l’argent qu’il en retira dans la cachette du starchina.
— Je suis journalier, maintenant, dit-il un soir à Irina, je n’ai plus rien que ma maison et ma chemise ; tu ne pourras plus me demander d’argent ; j’ai tout bu, je n’ai plus rien, rien, rien !
Il éclata de rire et s’assit en face d’elle pour la mieux regarder : elle s’aperçut qu’il était ivre.
Avant le retour de sa femme, jamais il n’avait goûté à l’eau-de-vie, et jamais sans ce retour il n’eût franchi le seuil du cabaret. C’était la main d’Irina qui l’avait poussé dans le gouffre. Comme elle lui reprochait son état d’ivresse avec son aigreur habituelle :
— Tais-toi ! dit-il, c’est toi qui l’as voulu. Ne me mets pas en colère, parce que, un jour, vois-tu, si tu me fâches trop, je te tuerai ! Je te l’ai dit, tu sais ?
Elle recula épouvantée, et il alla se coucher.
Le lendemain, Irina se rendit chez le starchina.
— Mon mari me laisse mourir de faim, lui dit-elle ; n’est-ce pas honteux que vous, les autorités de la commune, vous permettiez à un homme riche de vendre tout ce qu’il possède et de laisser sans ressources sa femme légitime ? J’ai apporté une dot ; qu’il me la rende !
— Pendant qu’il était à Koursk, tu l’as reprise, ta dot, répondit le vieillard d’un ton sévère. Ton mari boit son bien au cabaret, c’est ta faute ; c’est parce qu’il est malheureux et qu’il veut l’oublier.
— Mais je manque de tout !
— Travaille ! Il y en a qui travaillent et qui te valent bien.
Irina rentra chez elle dans un état d’exaspération qui ressemblait à de l’ivresse.
Quand Stépane revint, elle l’accabla de reproches, et, cette fois, provoqua si bien sa colère qu’il la frappa plus rudement qu’il ne l’avait encore fait.
Au lieu de prouver à Irina la nécessité d’une plus grande prudence, cette leçon sembla provoquer en elle l’esprit de révolte et de fureur. Elle se contint en paroles, il est vrai, mais elle vendit ou échangea tous les objets de ménage, si bien qu’un soir Stépane ne trouva plus chez lui que les quatre murs, les images saintes, auxquelles nul n’ose toucher, – et le coffre d’Irina, toujours rempli de belles robes et de colifichets.
Il était ivre, ce soir-là ; mais il avait généralement l’ivresse gaie, de sorte qu’en apercevant la nudité de son logis, au lieu de faire des reproches ou de châtier son impudente épouse, il partit d’un grand éclat de rire.
— Tu ne peux plus rien vendre, femme, lui dit-il, tu n’as plus que tes robes. C’est là que je t’attendais : puisque tu ne veux pas travailler, tu les vendras aussi, tes robes, tes belles robes, celles que je ne t’ai pas données, – celles que tu as rapportées de la ville. C’est ça qui sera drôle ! Ah ! ah !…
Et, pris de fou rire, il se renversa sur le banc.
Dans son aveugle colère, Irina s’approcha, le poing fermé. La gaieté de Stépane disparut soudain, et ses yeux brillèrent d’une sombre fureur.
— Toi ? dit-il, toi ? Menacer ton maître ? Prends garde !
— Donne-moi du pain, criait Irina.
— Je suis journalier, fais-toi journalière, répondait-il sur le même ton.
— Où passe ton argent, misérable voleur ?
— Voleur ? fit Makarief en se levant de toute sa hauteur ; – son ivresse se dissipait par degrés ; – moi, voleur ? C’est une voleuse qui m’appelle voleur ? Écoute, femme, dit-il d’un ton calme, ne me fâche pas ! Aujourd’hui, je me connais encore, mais demain je ne me connaîtrai peut-être plus… Je ne te reproche rien, cela doit te suffire. Laisse-moi tranquille !
Il sortit là-dessus.
— L’argent ! criait Irina furieuse. Que fais-tu de l’argent ? Tu le manges avec ta maîtresse…
Stépane était déjà loin, et les récriminations furent perdues.
Elle était tellement irritée qu’elle eut grand-peine à s’endormir. Son sang bouillonnait, les doigts lui démangeaient, elle avait envie de frapper quelqu’un.
Le jour venu, elle resta plusieurs heures assise par terre, à se demander comment elle pourrait bien se venger ; cette tête obtuse n’avait aucune conscience de son infamie, de l’humilité qu’elle eût dû rapporter au foyer conjugal pour obtenir à la longue un pardon encore trop peu mérité ; – non : ce qu’elle sentait, c’est qu’elle était la femme « légitime » de Makarief, que celui-ci ne vivait pas avec elle, qu’il portait son bien à une autre, qu’elle était insultée dans ses droits d’épouse, enfin, et qu’il lui fallait une vengeance.
Elle se mit à la chercher.
Assise devant le poêle, elle méditait depuis le matin, tout en taillant machinalement des bûchettes avec une petite hache. De temps en temps elle se frappait sur les doigts, mais elle ne s’en apercevait pas ; toute sa puissance de réflexion était concentrée sur l’idée de se venger.
Le jour était sombre et froid ; la première neige, tombée le matin, avait fondu sur le sol, laissant çà et là des flaques d’eau noirâtre. Le ciel était bas et terne, la nuit tombait. Irina regarda par la fenêtre, se dit qu’il serait bientôt temps de souper, et sortit pour chercher quelques légumes dans le jardin.
Les paysans rentraient du travail un à un, leurs outils sur l’épaule, et s’arrêtaient à causer devant les portes.
Personne ne parlait à Irina, non qu’on fût sévère pour ses fautes, mais la sympathie qu’inspirait le mari se traduisait en répulsion pour la femme, et cette sorte de mise hors la loi n’était pas une des moindres causes de l’irritation de la révoltée.
En descendant l’escalier, celle-ci se trouva face à face avec Anicia, qui rentrait, portant deux seaux d’eau suspendus aux bouts d’un bâton recourbé, posé en façon de joug sur ses épaules. Ses enfants l’attendaient devant la porte. Elle marchait, pliée sous son fardeau, d’un air doux et placide, la tête inclinée, sans voir devant elle autre chose que le sentier foulé dans le gazon qui menait à sa porte.
En apercevant la maîtresse, la femme légitime se redressa de toute la hauteur de son orgueil ; elle se croisa les bras sur la poitrine d’un air de défi, et fit quelques pas en avant. L’ombre qu’elle faisait au milieu du sentier força Anicia à lever la tête.
L’humble femme rougit de honte en apercevant Irina ; un vague sentiment de culpabilité lui faisait redouter sa présence. Elle se rangea de son mieux avec le fardeau qui l’embarrassait ; mais ce n’était pas l’affaire d’Irina, qui venait de trouver à déverser sa colère.
— C’est pour faire la soupe à mon mari que tu rapportes cette eau ? dit-elle d’un ton insolent et railleur.
Anicia continuait sa route sans répondre.
— Je te demande si c’est pour mon mari ? répéta la femme de Stépane : tu peux bien répondre quand on te parle !
— C’est pour moi, balbutia la veuve en se hâtant vers la porte de son logis.
Tirant brusquement à elle un des seaux équilibrés, Irina fit basculer le bâton ; aussitôt Anicia fut inondée par l’eau, qui ruissela de ses pauvres vêtements à terre.
— Méchante femme ! cria l’aîné des enfants avec un geste de menace.
— Tu oses m’appeler méchante femme, vilain crapaud ! s’écria Irina, tournant sa fureur sur le dernier venu. Attends !
Avant que la mère eût pu l’en empêcher, elle avait saisi l’enfant par le cou et le secouait avec une telle violence que le petit en perdit la respiration.
Au moment où, tout violet, il semblait près d’étouffer, elle le rejeta loin d’elle ; puis, comme un animal pris en faute, elle se réfugia dans sa maison et se blottit dans un coin avec une vague appréhension de ce qui allait suivre.
Au moment où elle prenait la fuite, il lui avait semblé voir une ombre sortir du cabaret et accourir de son côté. Un instant, elle tendit l’oreille ; aucun bruit au dehors, sauf les sanglots de l’enfant battu et la douce voix d’Anicia, qui s’efforçait de le consoler, – puis rien.
Elle commença à respirer. L’idée d’un châtiment inévitable et prochain la gênait un peu, mais sa méchante âme rayonnait du plaisir de la haine satisfaite ; elle avait trouvé moyen de blesser Anicia bien autrement qu’en la frappant elle-même, – ses yeux brillèrent de satisfaction.
N’entendant plus aucun bruit, elle quitta le coin où elle s’était réfugiée, et alluma la petite lampe, puis elle se remit à faire des bûchettes auprès du poêle. Elle avait oublié son souper.
Un pas rapide retentit sur l’escalier : la hachette lui tomba des mains, elle se sentit devenir toute froide ; c’était Stépane. Il semblait bien pressé.
Il entra. Elle se leva avec un geste de frayeur et resta debout. Il s’était arrêté devant elle et la regardait avec des yeux où le premier trouble de l’ivresse commençante n’éteignait pas le feu d’une colère implacable. Il ferma la porte derrière lui et se rapprocha de sa femme.
— Que viens-tu de faire ? dit-il entre ses dents.
— Moi ? rien ! répondit-elle avec un geste craintif.
— Ne mens pas ! Qu’as-tu fait ?
— Ce qui m’a plu ! dit-elle avec insolence… Sa mauvaise nature, un instant comprimée, reprenait irrésistiblement le dessus.
— Pourquoi as-tu frappé l’enfant d’Anicia ?
— Parce que je le hais ! s’écria-t-elle avec une explosion de rage triomphante ; parce que je hais tout ce que tu aimes, cet enfant, et l’autre, ta maîtresse, et toi-même ; parce que je voudrais vous voir tous sous terre !…
— Tais-toi, méchante femme ! fit Stépane avec un geste égaré qui tomba dans le vide.
— Méchante femme ! c’est toi qui leur apprends à m’appeler ainsi ? Tu vas chez cette créature et tu te ris de ta femme, ta vraie femme ! Tu la nourris de mon bien que je t’ai apporté en mariage…
— Que le Seigneur me pardonne le jour où je t’ai épousée, dit Stépane en s’efforçant de lutter avec l’ivresse : ce jour-là, j’ai commis une grande faute !
— Une faute ! quand à présent tu vis dans le concubinage avec…
— Tais-toi ! fit Stépane en s’avançant. Ses jambes chancelaient sous lui.
— Il vient me faire de la morale en sortant du cabaret ! Il ne se tient pas sur ses pieds, et il me demande compte de ma conduite !
— Pourquoi as-tu frappé l’enfant d’Anicia ? reprit le paysan avec l’obstination des ivrognes.
— Parce que je le hais, et l’autre, et toi, et elle ! Je hais le monde entier, toi plus que le reste, et je ne serai contente que quand je vous aurai tous vus crever comme des chiens !
— Tu as frappé l’enfant d’Anicia, répéta Stépane. Je t’avais dit que je te tuerais, tu sais ?
— Je l’ai frappé, oui, et je le frapperai encore, et toujours, toutes les fois que je le verrai, et elle aussi !
— Ne me fâche pas ! dit le paysan en s’efforçant de réfléchir ; je t’ai dit que je te tuerais si tu me fâchais.
— Tu tueras ta femme pour épouser ta maîtresse ? misérable ivrogne ! mais va donc, va donc chez elle, et laisse-moi en repos, – allons, va !…
Elle le poussa dédaigneusement par les épaules, assez fort pour le faire chanceler. Stépane se retint au banc d’une main, et la main qui toucha le plancher rencontra la hachette ; il la saisit, se releva, et poussa un rugissement fou.
— Tu ne laisseras pas Anicia en paix ? dit-il comme hébété.
— Non, je la poursuivrai tant qu’elle vivra ! dit Irina, trop exaspérée pour comprendre le danger.
En finissant le dernier mot, elle s’affaissa sur le plancher. La hache lui avait fendu le crâne.
Elle fit un léger mouvement et ne dit plus rien : elle était morte.
Stépane la regarda un instant d’un air abruti, puis laissa tomber son arme, recula de quelques pas sans la quitter des yeux, et se blottit sous les images, dans l’angle de deux fenêtres.
Au matin, s’étonnant de ne voir sortir personne de cette maison dont la porte extérieure était restée ouverte toute la nuit, un paysan se hasarda à entrer.
À peine sur le seuil, il recula effrayé, et s’en fut chercher le starchina.
Celui-ci, accompagné de tous ceux qui n’étaient pas encore partis pour les champs, se hâta de courir vers la maison maudite. Il trouva Irina telle qu’elle était tombée, étendue en travers de la chambre, au milieu d’une mare de sang coagulé.
À sa vue, Makarief, toujours blotti sous les images, accroupi et comme ratatiné sur lui-même, le regarda d’un air interrogateur. Puis, se redressant de toute sa taille, il fit deux pas vers les assistants, et désignant la morte du geste :
— C’était une méchante femme, dit-il : je l’avais prévenue que je la tuerais ; elle n’a pas voulu m’écouter, – je l’ai tuée !
Un frémissement parcourut l’assemblée. Joignant les mains d’un air désespéré, le starchina s’avança de quelques pas et dit à Stépane :
— Tu as péché devant le Créateur, Stépane Makarief. Qui t’avait permis de retirer la vie à une créature humaine ?
Sans baisser les yeux, sans se troubler, Stépane leva la main, et, d’une voix nette, il s’adressa à tous ceux qui l’écoutaient en silence :
— Frères, dit-il, vous savez que j’ai été un fils soumis et un bon mari ; je n’ai jamais désobéi à mon père, et jamais je n’ai fait tort à la femme qu’il m’avait donnée. Elle m’a volé mon bien pendant que j’étais absent, et ensuite elle m’a quitté pour aller avec un autre homme. Elle est revenue parce qu’elle n’avait pas de demeure. Je ne l’aimais pas, vous le savez, et cependant je l’ai gardée, puisque la loi l’ordonnait. Elle ne voulait pas travailler, elle voulait recommencer à courir comme autrefois ; je l’en ai empêchée. Elle m’a querellé tous les jours ; enfin hier, par méchanceté, elle a battu un petit enfant, et comme je le lui reprochais, elle a levé la main sur moi pour me frapper…
Un murmure d’indignation parcourut les rangs des hommes.
— Je ne l’ai pas battue en ce moment-là pourtant ; mais quand elle a dit qu’elle avait bien fait et qu’elle recommencerait tous les jours, j’ai vu rouge devant mes yeux, – et je l’ai tuée.
Il se tut. Rien ne rompit le grand silence. Tous les yeux étaient fixés sur lui ; il reprit :
— Je l’ai regardée toute la nuit ; j’ai pensé sans relâche, et j’ai jugé ce que j’avais fait : c’était une méchante femme et je n’ai pas eu tort de la tuer. Que Dieu me pardonne ! non, je n’ai pas eu tort.
Les bras croisés sur sa poitrine, il regarda la foule, – son juge, – et, sous ce regard interrogateur et hardi, tous les yeux se baissèrent.
Nul n’aurait osé lui dire qu’il se trompait. Et d’ailleurs, parmi ces hommes incultes, s’en trouvait-il un seul qui le condamnât dans sa pensée ?
La vieille voix affaiblie du starchina s’éleva pour répondre. En un instant, il venait de réfléchir plus qu’en sa vie tout entière, et il rendit la sentence de ce tribunal primitif.
— Nous sommes tous pécheurs, dit-il avec une profonde émotion ; nul de nous ne sait ce qu’il aurait pu faire s’il avait été tenté. Frère, tu as tué, – mais cette femme était une méchante femme, tu l’as dit. Nous ne sommes pas des procureurs, nous autres, nous sommes tes frères… N’est-ce pas ?
En disant ces derniers mots, il s’était tourné vers la foule. Un murmure d’assentiment lui répondit.
— Tu as été malheureux ; est-ce que nous te jugerons ?
Les voix, contenues par le sentiment qu’il se passait quelque chose de grand, firent entendre un frémissement sourd, puis un mot jaillit de toutes les lèvres, et toutes les têtes se relevèrent.
— Non ! dit la foule, que Dieu lui pardonne !
— Tu as entendu ? fit le starchina tremblant d’émotion, que Dieu te juge ! Nous ne te jugerons pas.
Les bras toujours croisés et le regard fixé sur l’assistance, Stépane dit encore :
— Je ne crains pas la justice : si les gens de la ville veulent m’envoyer en Sibérie, qu’ils m’envoient ! Je ne demanderai pas grâce.
— Les gens de la ville n’ont rien à voir chez nous, dit le starchina en secouant la main avec un geste de mépris ; je ne te dénoncerai pas, ni les frères non plus ; à quoi bon ? N’est-ce pas, vous autres ?
Le même murmure d’approbation circula dans les rangs.
Stépane s’inclina jusqu’à mi-corps et salua le tribunal qui venait de le gracier, mais sans prononcer un mot de remerciement. Sa dignité le lui défendait.
Après un moment d’hésitation :
— Qui va ensevelir cette femme ? dit le starchina.
— Moi, répondit Stépane. Quand j’aurai fait le cercueil, les femmes pourront venir pleurer comme d’usage.
La foule s’écoula peu à peu et se répandit dans la rue.
Une sorte de terreur instinctive fit qu’on se rangea autour de Stépane, quand, au bout de dix minutes, on le vit sortir de la maison qu’il ferma au loquet et prendre le chemin du bois, une hache – pas la même – sur l’épaule.
Il passa sans parler à personne, fut absent tout le jour et revint le soir, portant sur sa tête un cercueil grossièrement façonné, et, sous le bras, le couvercle bombé, fait de trois planches.
Il rentra sans appeler personne, referma la porte, et les curieux qui rôdaient autour de la maison virent bientôt apparaître la lueur d’une petite lampe.
Au bout d’une heure, il sortit encore et se dirigea vers la demeure du starchina.
— Maria, dit-il à la femme de son ami, veux-tu venir laver la défunte ?
La paysanne frissonna, mais, sous le regard de son mari, elle se leva pour obéir. La répugnance fut cependant plus forte que la soumission conjugale.
— Pourquoi ne l’as-tu pas demandé à Anicia ? fit-elle en hésitant.
— Parce qu’Anicia ne doit pas entrer dans la maison, aussi longtemps que la défunte y sera ! répondit-il.
La vieille femme prit en route une compagne, et toutes deux, non sans frémir, allèrent rendre au cadavre ce dernier devoir, aussi nécessaire, dans les idées du peuple russe, que l’était, aux yeux des anciens, l’obole du funèbre passage.
Quand cette lugubre besogne fut terminée, Stépane les remercia et les renvoya.
On avait revêtu la défunte de ses plus beaux habits. La tête, couverte suivant l’usage des matrones, qui ne laissent plus voir leurs cheveux, était ceinte d’un de ces rubans de satin qui portent une prière imprimée. Une très légère marque rouge, dépassant au-dessus de l’oreille, indiquait seule l’effroyable blessure cachée par la coiffure brodée d’or, sorte de mitre qui encadre le visage aussi sévèrement que les bandelettes égyptiennes.
Les goûts de parure d’Irina se trouvaient accomplis dans la mort ; son mari, ouvrant son coffre, avait permis aux ensevelisseuses d’y puiser sans réserve.
— Qu’elle emporte tout avec elle ! avait-il dit.
Il regarda quelques instants sa victime ainsi parée. Le visage de la méchante femme avait conservé l’expression de sombre colère qui l’animait quand il l’avait frappée.
— Que Dieu te pardonne ! murmura-t-il : je ne t’en veux plus.
Et, la saisissant dans ses bras robustes, il la déposa dans le cercueil.
Depuis la veille au matin, il n’avait pris aucune nourriture ; son corps s’affaiblissait, et par moments sa tête lui semblait trop légère. Il alla chercher un morceau de pain, le mangea debout sur l’escalier, puis rentra dans la chambre mortuaire. Il mit en ordre tous les objets épars çà et là, et ranima la lampe des images.
Quand sa tâche fut terminée, il se coucha sur le banc pour dormir, – et s’endormit.
Aux premières clartés, les femmes vinrent pleurer auprès de la morte, suivant l’usage, avant de la transporter à l’église. Leurs lamentations aiguës irritaient sans doute les nerfs de Stépane ; car il sortit en attendant l’heure de la cérémonie.
C’était un dimanche ; Irina devait être enterrée après la messe paroissiale. Le prêtre l’avait voulu ainsi. Était-ce paresse de se déranger le lendemain, ou bien savait-il la vérité, et voulait-il mettre sa responsabilité à couvert en prenant la population entière de deux ou trois villages pour complice de son silence ? Nul n’en sait rien.
Au moment de l’office, le cercueil d’Irina, porté par six robustes paysans, s’avança dans le chœur de l’église, semé de branches de sapin ; le visage était découvert ; les riches galons d’or des vêtements étincelaient sous la lueur des cierges, car Stépane était riche, malgré ses désordres récents.
La messe s’accomplit comme à l’ordinaire, puis, les dernières prières dites, le prêtre revêtit ses ornements de deuil et récita l’office des morts. Les paysans reprirent ensuite leur fardeau, au milieu des glapissements funèbres des pleureuses, et le transportèrent jusqu’au nouveau cimetière, situé dans un taillis à quelque distance.
Stépane Makarief n’avait cessé de se tenir à la droite du cercueil : son attitude n’exprimait ni la crainte, ni l’audace.
On fût venu l’arrêter pour le conduire en prison qu’il n’eût rien dit, trouvant la chose toute naturelle ; mais il ne bravait personne.
Son regard clair et assuré semblait dire à ceux qui le rencontraient : « Savez-vous ce que j’ai fait ? Et vous sentez-vous la force de me juger ? »
Lorsque le couvercle du cercueil se fut refermé sur Irina, et que les pelletées de terre amoncelées avec cette hâte funèbre des fossoyeurs eurent nivelé le tertre, Makarief remercia l’assistance. Au lieu de festiner suivant l’usage, on se sépara silencieusement ; et cela seul distingua cette étrange cérémonie des enterrements ordinaires.
Rentré chez lui, Stépane dut y trouver la vie singulièrement dure ; ce plancher, avec sa grande tache brune qui n’avait jamais voulu disparaître tout à fait, lui rappelait des souvenirs qu’il cherchait à fuir. Un civilisé eût vendu sa maison ; le paysan garda la sienne et finit par s’y habituer.
Quelques mois après la mort d’Irina, il proposa à Anicia de l’épouser.
— Excuse-moi, Stépane, dit-elle, je t’aime autant que par le passé, mais je ne pourrais pas dormir dans la chambre… tu sais. Restons comme nous sommes.
— Comme il te plaira, répondit Makarief sans se troubler.
Huit ans se sont écoulés ; l’affection de la veuve et du paysan n’a pas diminué. Il continue à prendre ses repas chez elle et à labourer son champ. On dirait qu’Irina n’est jamais revenue et qu’ils ont repris la vie à la veille de son retour. Stépane est riche, et, depuis la mort de sa femme, il n’a plus franchi le seuil du cabaret.
Jamais non plus la justice n’a entendu parler de cette étrange affaire, qui est cependant le secret, non d’un seul village, mais de presque tout un canton.
Il semblerait que pour certains crimes la prescription commence dès le lendemain de l’attentat, c’est-à-dire du moment où la conscience humaine, surprise au premier choc, regarde en elle-même et se déclare juge incompétent.
Stépane est resté le même ; non pas joyeux et railleur comme avant le retour de sa femme, mais calme et sérieux comme au lendemain de la mort de celle-ci.
Celui qui écrit ces lignes l’a vu récemment, et, frappé de sa physionomie, a obtenu son histoire, non sans peine, bribe par bribe, des paysans qui le connaissaient.
Il est toujours beau ; sa barbe châtain encadre son visage, qui ressemble à celui que la tradition attribue au Christ ; seuls, ses yeux bleus semblent fouiller au fond de l’âme ceux qui le regardent, et répéter : « Sais-tu ce que j’ai fait ? Et si tu le sais, me condamnes-tu ? »
Si notre Pétersbourg est joli les jours de grande gelée, alors que les arbres sont poudrés à frimas et qu’un beau soleil fait étinceler les clochers dorés, on doit convenir qu’il n’est pas beau, les soirs d’automne, quand il pleut à verse et que les réverbères se mirent à grand-peine dans les ruisseaux grossis jusqu’à occuper la moitié de la rue.
Je faisais, en pataugeant, ces réflexions mélancoliques, lorsque l’idée me vint que notre ville de district était encore beaucoup moins attrayante en cette saison : les rues défoncées, avec leurs petits trottoirs en bois qui semblent surnager au-dessus d’une débâcle universelle, si bien qu’on est tout étonné de les sentir solides en mettant le pied dessus ; les charrettes échouées dans la boue à la porte des cabarets ; l’éclairage absent…
— Décidément j’aime encore mieux Pétersbourg, même en octobre, même la nuit !
J’étais de mauvaise humeur, cependant : j’avais perdu ma soirée.
— Beau malheur ! me direz-vous.
Sans doute, cela m’arrivait plus d’une fois par semaine ; mais quand on est venu à Pétersbourg pour s’amuser, quand on s’est accoutumé à exiger de la destinée qu’elle vous envoie tous les jours quelque plaisir, on se prend à murmurer pour une soirée ennuyeuse.
— Que suis-je venu faire dans cette galère ? me dis-je avec un mouvement d’humeur. Comme si je n’étais pas mieux là-bas, dans mon bien, où je n’avais rien à faire qu’à me chauffer le dos, soit au poêle, soit au soleil…
C’était justement là que le bât me blessait : je m’étais ennuyé de n’avoir rien à faire, et poussé par un beau désir d’être utile à mes semblables, je m’étais embarqué un jour sur un bateau de la compagnie « Volga », et j’étais arrivé à Pétersbourg pour entrer au service, – comme on dit chez nous, – dans l’administration ; ce qui n’équivaut pas du tout à rendre des services à qui que ce soit.
Sur la foi de nos romanciers, de nos économistes, etc., je m’étais figuré que la société éplorée, « manquant de bras pour la servir », appelait à son aide toutes les têtes intelligentes du pays. Comme je ne suis pas par trop bête et que j’ai fait des études à peu près suffisantes, grâce à mon gouverneur, qui par le plus grand des hasards se trouvait être un homme capable, je m’étais dit que je rendrais service aux autres et à moi-même, en cherchant à mettre mes faibles moyens à la disposition de mon pays.
Malgré mes vingt-six ans, je venais bien de ma province !
Le premier chef d’administration auquel je m’adressai, après m’avoir écouté avec un sourire qui ne me plut pas outre mesure, me dit tranquillement :
— Nos bureaux regorgent de demandes semblables, mon jeune monsieur : nous avons plus de trente postulants pour chaque place déjà occupée ; – quant aux vacances, c’est par milliers que les suppliques se présentent.
— Mais la Russie manque d’intelligences dévouées ? m’écriai-je, le cœur plein d’une noble indignation ; comment se fait-il… ?
— Ah ! voilà… me dit le fonctionnaire avec le même sourire, tout le monde veut entrer au service ; mais une fois qu’on y est, personne ne veut rien faire. Cependant, ajouta-t-il, depuis que nous avons diminué les appointements, nous commençons à avoir des gens capables.
Là-dessus il me congédia…
Depuis, j’avais fini par comprendre : j’étais moins généreux, plus sceptique qu’en disant adieu à mon joli domaine, mais j’avais acquis des idées pratiques… J’hésitais néanmoins : fallait-il retourner dans ma province pour chasser pendant l’hiver et y bâiller pendant l’été, – ou bien tenter encore le sort ?
Avec tout cela, il pleuvait à flots, et pas un seul isvostchik...
– Je finirai par arriver à la perspective Nevsky, et là, je trouverai bien un drochki ! me dis-je avec la philosophie d’un homme si complètement trempé, qu’il lui devient impossible de se mouiller davantage. J’avais un parapluie, – mais uniquement par respect humain, pour les domestiques : ce petit meuble me gêne encore plus à la main que sous le bras, et je m’étais bien gardé de l’ouvrir.
Je suivais une des grandes artères de la ville, la Mestchanskaïa, où les belles maisons habitées par des gens honnêtes coudoient d’ignobles cabarets… À vingt pas devant moi, sous une marquise éclairée par la lueur du réverbère voisin, une forme noire encapuchonnée se dessina : autant que j’en pouvais juger, c’était une femme. Elle jeta autour d’elle un coup d’œil rapide, et cria d’une voix sonore et bien timbrée : Isvostchik !
Le cri s’éteignit dans un redoublement de pluie. Elle fit un petit mouvement d’épaules, releva ses jupes d’un geste vif et gracieux, et se mit en marche du côté de la Perspective, avec un air résolu, – sans le moindre parapluie.
Cette jeune femme et moi, nous nous trouvions pour le moment les seuls habitants de la rue visibles à l’oeil nu. En passant, je regardai la maison d’où la promeneuse était sortie : maison ni bien ni mal ; des boutiques fermées au rez-de-chaussée, – il était presque onze heures, – un bon escalier ; pas de suisse… Cela ne disait rien…
— Par ce temps abominable, pensai-je, et sans parapluie ! Est-elle seulement jolie ?
Là-dessus, j’ouvris mon incommode fardeau, qui m’éclaboussa en pleine figure en déployant ses plis collés par l’eau du ciel, – et je doublai le pas pour atteindre la courageuse petite personne,
Elle marchait très bien, ma foi, et j’eus quelque peine à la rejoindre. Elle était jeune, très certainement : son pas avait cette élasticité moelleuse qui se perd vite sous un ciel inclément. Au milieu des flaques qui envahissaient les trottoirs, elle avait littéralement l’air d’un poisson dans l’eau. Décidément, cette ondine m’intriguait. Si seulement elle avait tourné la tête !
En passant sous un réverbère, elle se retourna, embrassa la rue d’un regard, et, jugeant inutile d’appeler encore un véhicule évidemment absent, elle releva de nouveau ses jupes d’un petit coup de main sec et nerveux, et reprit son chemin du même pas.
— Elle doit être jolie, me dis-je, allons !
Je la rejoignis en deux grandes enjambées, non sans m’envoyer de l’eau jusqu’à la nuque, et je lui dis d’une voix irrésistible :
— Il pleut bien fort. Ne voudriez-vous pas accepter la moitié de mon parapluie ?
La promeneuse se retourna, me regarda bien en face, et me répondit tranquillement :
— Non, merci, monsieur, c’est inutile ; je suis déjà assez mouillée…
En effet, le parapluie, avancé à moitié seulement, versait un torrent d’eau sur la petite écharpe de soie qui couvrait sa tête, et quelle tête ! Un visage doux et frais, comme en ont nos jeunes filles russes quand elles se mêlent d’être jolies, avec ce teint d’un coloris invraisemblable rehaussé par le froid qui en avivait le blanc et le rose.
Je me sentis immédiatement décidé à l’accompagner jusqu’au bout du monde.
— Cependant, lui dis-je en m’approchant davantage, mademoiselle, ne me refusez pas, au moins jusqu’à un abri prochain : ce vent qui nous chasse les gouttes au visage…
— Je vous remercie, monsieur, dit-elle d’une voix plus sèche, mais avec une intonation qui trahissait l’envie de rire. C’est inutile.
— Permettez-moi au moins de marcher auprès de vous !
— Je ne puis vous en empêcher, répondit-elle en regardant la rue déserte.
Nous passions en ce moment le long de la place de Kazan, où l’éclairage se faisait rare.
— Il est dangereux de sortir seule à cette heure, dis-je avec la politesse la plus exquise : n’avez-vous pas peur ?
— Je n’ai jamais peur, répondit-elle d’un ton décidé.
— Jamais ?…
La conversation était engagée, il s’agissait de la soutenir.
— Jamais ? repris-je. Pas même des impertinents ?
— Je n’en ai pas encore rencontré, répondit-elle sérieusement.
Je me sentis un peu décontenancé, mais il fallait parler…
— Veuillez accepter mon bras, dis-je assez bêtement.
— Non, merci, monsieur, cela me gênerait pour marcher, et puis vous êtes tout mouillé.
Elle avait raison, cette petite personne. Son profil était très joli, sous l’eau qui la frappait en pleine figure sans la faire sourciller.
— Vous sortez souvent seule, le soir ? lui dis-je.
— Jamais…, répondit-elle encore.
Ses réponses n’étaient pas variées.
— Mais aujourd’hui ?
— Aujourd’hui, il n’y avait personne pour me reconduire.
Je me dis que je serais un imbécile de la croire sur parole.
— En effet, jolie comme vous l’êtes… (Il fallait bien avancer un peu dans l’entretien, que diable !)
— Je ne suis pas jolie, répondit-elle le plus gravement du monde en tournant vers moi son adorable visage.
Ses yeux pétillaient de malice. Elle s’amusait à mes dépens, positivement.
— Quelle effrontée ! pensai-je : allons donc !
J’allais dire quelque sottise ; je la regardai encore, et je ne sais pourquoi les paroles s’arrêtèrent sur mes lèvres. Ses yeux avaient pris une expression sévère et profonde qui me frappa.
— Voici la Perspective, me dit ma compagne. Auriez-vous, monsieur, la bonté d’appeler un isvostchik ?
Enchanté de la voir demander quelque chose, je m’égosillai de toute la force de mes poumons. Après quelques appels infructueux, je vis arriver des profondeurs de l’ombre deux ou trois drochkis, qui se livraient à une course au clocher pour nous atteindre.
— Nous pouvons choisir, dis-je galamment à ma compagne.
— Lequel est le meilleur ? répondit-elle sérieusement, la tête un peu penchée de côté, en examinant les rosses pantelantes.
— Celui-ci, fis-je d’un air connaisseur, en indiquant un petit cheval de race suédoise, trapu, vigoureux, mais admirablement laid.
— Je vous remercie, monsieur, dit-elle en s’élançant d’un bond sur le fragile véhicule, sans se servir de ma main étendue.
Avant que le siège du drochki chancelant eût retrouvé son aplomb et que, embarrassé de mon parapluie, j’eusse pu faire un mouvement :
— Tout droit, et très vite ! dit-elle au cocher, en lui montrant une pièce d’argent.
Le maudit animal partit comme une flèche, emportant sous le déluge mon ondine qui me salua d’une inclination gracieuse et d’un second : « Je vous remercie, monsieur », nettement accentué.
L’équipage découvert roulait en plein dans l’eau sur le pavé de bois : un rire argentin m’arriva porté sur les ondes sonores, – l’eau est très bon conducteur.
Ma promeneuse s’amusait certainement de tout son cœur. J’avais envie de me fâcher, j’éclatai de rire moi-même, à la sotte figure que je faisais, mon parapluie à la main, entre deux cochers qui se disputaient ma personne. Je ris peut-être un peu plus haut que je n’en avais envie, – et un doux rire lointain m’arriva en réponse, illusion ou réalité.
— Allons, me dis-je, il était écrit que je perdrais ma soirée. Je m’en vais souper.
J’allai souper chez Borrel, je me donnai une indigestion, et je fus deux jours sans avaler autre chose que du thé. Après quoi, le temps se mit à la neige, et je repris mon genre de vie accoutumé.
D’ordinaire, en arrivant à Pétersbourg, nos hobereaux de province se casent dans un petit cercle par lequel ils jurent, et qui les englue si bien, qu’au bout de trois semaines ils savent par cœur l’histoire de cinquante personnes étroitement liées, et n’ont plus idée ni souci du reste du monde jusqu’à la saison prochaine. J’étais plus éclectique dans mes goûts : j’allais un peu partout, cherchant une société complètement à mon gré, et ne la trouvant pas, comme de raison, attendu que le meilleur de nous est enchanté de lui-même, de ses habitudes, de ses manies, et trouve parfaitement ridicule ce qui se fait chez les autres.
Grâce à cette manière de vivre, j’étais allé à de grandes soirées chez les puissants de la terre, – où j’avais entendu abîmer le prochain à mots couverts, – et chez de braves gens de la petite noblesse, – où j’avais entendu abîmer un prochain analogue avec un peu plus de franchise et non moins de malice. Je préférais cette seconde société à la première, en vertu du proverbe qui dit : « Mieux vaut être le premier au village… »
Parmi ces maisons, il y en avait une où j’allais rarement, car elle était située au bout du monde, et c’était bien dommage, car on s’y amusait royalement, et le souper y était toujours exquis. Le traînage ayant toutefois rapproché les distances, et mon indisposition m’ayant ouvert l’appétit par suite de mon jeûne forcé, je me rendis un soir chez madame Brédine, qui recevait tous les jeudis.
On y dansait avec l’air effaré et convaincu des maisons où l’on s’amuse, où la dernière figure du quadrille est une affaire capitale, et où certaines gens, grâce à leur réputation de dirigeur,se font bien recevoir sans qu’on leur demande aucune autre espèce de mérite.
Il y avait ce jour-là une demi-douzaine de jeunes personnes, très jolies en vérité. Je me fis présenter, et je choisis une danseuse au hasard.
Quand nous fûmes assis, pendant les évolutions de la contredanse, je regardai ma partenaire, et je m’aperçus qu’elle avait un air sérieux. Les yeux baissés, elle examinait soigneusement son éventail ; mais aussitôt que je cessais de la regarder, je sentais son regard sur moi, et en relevant les yeux, je ne trouvais plus rien, qu’un air très posé, des joues un peu plus roses que de raison, peut-être, et une fossette, au coin de la joue, agitée par un imperceptible frémissement nerveux.
Cela m’intriguait. Je commençai une de ces conversations stéréotypées des salles de bal. Ma danseuse me répondait à voix basse, sans me regarder… Cette timidité n’était pas naturelle ; car, l’instant d’avant, je l’avais vue causer avec animation au milieu d’un groupe. L’envie me prit d’éclaircir ce mystère, et, pour la faire parler, je me servis d’un moyen très usé, mais toujours bon.
— Il me semble que j’ai déjà eu le plaisir de vous rencontrer quelque part, lui dis-je.
La jeune fille ne leva pas les yeux, mais le frémissement de sa fossette devint plus prononcé.
— C’est bien possible.
— Sortez-vous beaucoup ? demandai-je avec une certaine curiosité.
— Non…, cela dépend, répliqua-t-elle.
— Comment, cela dépend ?
— Mais oui, dit-elle en se tournant vers moi et en me regardant franchement, cela dépend des circonstances et de l’occasion.
— Je vous ai certainement vue ! répétai-je, mais sincèrement, cette fois : car je me rappelai soudain ce sourire et ce regard sans pouvoir les rattacher à un souvenir distinct.
— Je crois que oui, répondit-elle en souriant finement.
Ce sourire ne fut qu’un éclair ; son visage reprit immédiatement une expression réservée. Mais la fossette tremblait toujours.
— Où donc ?
Je nommai vingt maisons sans obtenir de réponse affirmative. J’allais lui demander de nommer elle-même les personnes chez lesquelles nous nous étions rencontrés, lorsque la contredanse finit. Ma danseuse me fit un salut compassé et disparut dans un fouillis inextricable de blanches épaules, de mousselines et de nœuds de ruban. J’allai droit à la maîtresse de maison.
— Avec qui viens-je de danser ? lui demandai-je.
— Je n’en sais rien, répondit-elle en riant ; je vous ai présenté.
— Est-ce qu’on entend jamais les noms, lors d’une présentation ?
— Faites-moi le portrait de votre inconnue…
— Des cheveux bruns, un teint de lis et de roses, des yeux bleus rieurs, l’air très sérieux, une jolie bouche, et une fossette, oh ! une fossette !
— Une seule ?
— Oui, mais qui en vaut dix. Tenez, la voilà qui passe.
Madame Brédine suivit mon regard.
— Si c’est une fossette qui vous a charmé, Véra Téplof en est l’heureuse propriétaire. Elle en a ensorcelé d’autres que vous.
— Vraiment ?
— Oui ; Véra est une malicieuse petite fée, qui ne rit pas souvent tout haut ; mais c’est la plus rieuse des mortelles, et sa fossette trahit ses gaietés intérieures. Si vous avez remarqué ce petit signe, c’est qu’elle se moquait de vous, soyez-en sûr.
— C’est consolant ! répliquai-je piqué. Elle me connaît depuis dix minutes, et elle se moque de moi ? Joli caractère !
— Charmant, en effet ! reprit madame Brédine en continuant à rire ; – elle se moquait aussi de moi, je n’avais pas de chance, – vous en serez amoureux avant huit jours.
— Qui est-elle ?
— La fille d’un pauvre tchinovnik,un employé inférieur sans fortune et sans avenir. La mère a été gouvernante chez ma tante ; c’est une bonne femme. Ces braves gens se sentent peu faits pour la société ; mais il faut bien que la jeune fille s’amuse, et on me l’envoie les jeudis. Je l’aime beaucoup, je vous en préviens : si vous tenez à mes bonnes grâces, soyez gentil avec elle.
— Entendre, c’est obéir, répondis-je en m’éloignant.
J’avais à peine quitté madame Brédine que mademoiselle Véra s’approcha d’elle. Quel est ce monsieur ? disaient ses regards et son attitude.
— Un jeune homme comme il faut, répondit la charitable hôtesse à mi-voix ; mais je n’étais pas bien loin.
— Ah ! fit Véra en me regardant gravement de la tête aux pieds, je suis bien aise de le savoir.
Là-dessus, elle retourna dans un groupe de jeunes filles.
— Je connais ce profil, me disais-je à part moi. Au théâtre peut-être…
Je m’approchai du groupe : un éclat de rire doux et musical me cloua sur place. En un instant, je revis la rue déserte, mon parapluie, le drochkinoyé dans l’eau jusqu’à mi-roues…
— C’est-elle ! me dis-je.
Véra se tournait en ce moment de mon côté, et son regard plein de malice rencontra mes yeux probablement effarés. Elle éclata de rire une seconde fois, et le groupe fit écho.
— L’abominable petite fille ! me dis-je. Une coureuse qui se promène avec des jeunes gens inconnus, à onze heures du soir, et qui se fait recevoir dans une maison honnête ! L’effrontée !
J’oubliais que jusqu’ici, les inconnus, c’était moi tout seul, et qu’elle ne m’avait pas précisément choisi pour compagnon de route.
— Je vais la confondre, me dis-je résolument. Et j’allai l’inviter pour la mazurka.
La confondre, pourquoi ? Quel mal m’avait-elle fait ?…
Oui, mais pourquoi s’amusait-elle à mes dépens ? C’était très désagréable, et cela méritait un léger châtiment.
La mazurka une fois en train, je m’adressai délibérément à mademoiselle Véra :
— Maintenant, je sais où je vous ai vue ! lui dis-je.
Elle rit franchement, cette fois, de tout son cœur, jusqu’à en faire disparaître son frais minois dans son mouchoir de batiste.
J’étais très mécontent.
Elle finit par me dire :
— Vous m’avez reconnue ?
— En vous entendant rire.
— Oui, c’est un vilain défaut, mais je ne puis m’en corriger.
Et la voilà partie de plus belle. J’avais envie de la battre ! Heureusement on l’enleva pour une figure ; j’eus le temps de me calmer un peu et de préparer une méchanceté bien acérée.
— Vous arrive-t-il souvent de pareilles histoires ? lui dis-je quand elle revint à côté de moi.
— Jamais ! répondit-elle gravement. (Toujours ce jamais !) Et à vous ?
Je ne m’attendais pas à voir mon arme se retourner contre moi.
— À moi ? à moi, cela ne fait rien, je suis un homme.
— Oui, mais voyez la différence, dit-elle sérieusement, à en juger par sa mine ; vous êtes un homme, et vous portez un parapluie ; je suis une femme, et je m’en passe.
Et là-dessus, le rire mélodieux de reprendre. J’avais donc été bien ridicule ?… J’étais si fort en colère, que je me sentis calmé tout à coup.
— J’étais donc bien ridicule ? lui répétai-je tout haut, avec assez de mauvaise grâce.
— Ridicule ? Non ! dit Véra, tout à coup sérieuse, mais pour tout de bon ; la fossette avait disparu. Mais bien amusant, oh ! bien amusant ! Pensez donc ! Cela ne m’était jamais arrivé ! On n’a pas deux fois de pareilles aventures dans la vie.
— Et vous n’avez pas eu peur ?
— Je n’ai jamais peur, répondit Véra en souriant, cette fois, à ce qu’il me parut, avec beaucoup de charme.
— Mais si j’avais été… Je cherchai un mot… désagréable ?
— Que pouvais-je y faire ? répondit la jeune fille avec une nuance de tristesse. Ce jour-là, il fallait déranger des gens malades ou donner de l’inquiétude à mes parents ; j’étais allée chez ma sœur en plein jour, il faisait beau, mon beau-frère avait promis de me reconduire ; il est médecin, on est venu le chercher… il fallait bien rentrer.
— C’était la première fois qu’il vous arrivait de sortir seule ?
— Si tard, oui ; dans la journée, non. Nous ne sommes pas assez riches pour que j’aie toujours une servante pendue à mon manteau.
— Je vous ai effrayée ! Je vous en demande pardon.
— Non, dit Véra en me regardant avec une certaine expression de confiance. J’ai bien vu tout de suite que vous étiez un homme comme il faut, et…
— Eh bien ?
— Je me suis dit que je pourrais en rencontrer d’autres qui seraient moins comme il faut, et qu’alors, je vous demande pardon, monsieur, acheva-t-elle en rougissant, j’aimais mieux être protégée par vous jusqu’au drochki, que d’aller toute seule au risque d’être attaquée par un voleur.
— Alors, repris-je tout à fait rasséréné, je vous ai protégée sans le savoir ?
— Certainement, répondit-elle.
— Et vos parents ? n’ont-ils pas été effrayés de vous voir rentrer seule, si tard, par ce temps ?
— Oh ! le temps !… Je ne crains pas l’eau, répliqua-t-elle en souriant, et j’ai dit à mes parents que vous m’aviez conduite jusqu’à l’isvostchik.
– Comment, vous leur avez raconté ?…
— Naturellement !
— Et vous leur avez dit qu’un impertinent…
— Mais non ; je leur ai raconté qu’un monsieur très poli m’avait offert son parapluie, qu’il m’avait trouvé un drochki, et que j’étais arrivée sans encombre.
J’étais tout à fait réconcilié avec ma danseuse ; sa fossette ne m’effrayait plus. Je la quittai enchanté du dénouement de mon aventure, et je ne manquai plus un seul des jeudis de madame Brédine.
C’était une étrange personne que mademoiselle Téplof, et au bout de deux mois je n’étais pas encore bien fixé sur son compte. Était-ce une fieffée coquette ou simplement une enfant malicieuse et naïve à la fois ? Fallait-il l’adorer ou me méfier d’elle ?
Malgré les explications toutes simples, toutes naturelles, qu’elle m’avait données, l’étrangeté de notre première entrevue m’avait laissé des doutes.
— Pour une jeune fille qui se trouve seule dans la rue pour la première fois, elle avait l’air bien à son aise ! me disais-je.
Mais elle avait toujours l’air à son aise, et je commençais à croire qu’en effet, comme elle me l’avait dit, elle n’avait jamais peur.
Cela ne me plaisait pas beaucoup : j’aime assez qu’une femme soit timide.
Malgré nos moustaches, nous ne sommes pas toujours intrépides, nous autres hommes, et quand il nous arrive d’avoir peur, non, mais d’éprouver un léger sentiment d’appréhension, il ne peut pas être agréable de s’entendre déclarer par une fillette de dix-huit ans qu’elle n’a jamais peur. Si, transgressant les lois de son sexe, une femme se permet d’avoir une supériorité morale sur quelqu’un de nous, elle devrait au moins avoir la modestie de la cacher soigneusement ; car c’est le seul moyen de se la faire pardonner.
Malgré cela, nous étions devenus très bons amis. Mais, en dépit de la prédiction de madame Brédine, je n’étais pas amoureux de mademoiselle Véra. Amoureux, je n’en sais rien, à dire vrai ; je ne l’aimais pas comme à dix-neuf ans j’avais aimé ma cousine Hélène, avant qu’elle épousât le prince S…, plus beau, plus riche, plus âgé que moi. Je n’étais pas amoureux, certainement, car je n’adressais pas d’apostrophes à la lune ni au plafond ; mais si par hasard Véra n’était pas là quand j’entrais, le jeudi soir, chez madame Brédine, je me sentais le cœur serré, jusqu’à ce que les yeux brillants et la fossette se montrassent sur le seuil de la porte. J’étais bien auprès d’elle, quand nous dansions ensemble : j’aurais voulu que la contredanse fût éternelle ; et cependant, de temps à autre, je me disais : – Serge, mon ami, il me semble que tu es en train de faire des bêtises ; puisque tu n’arrives pas à te caser, il serait temps de partir pour tes terres !
Et je restais.
Je ne peux pas m’expliquer comment il se fît que je me laissai présenter par Véra chez ses parents.
Il n’est pas rare, dans la classe moyenne de la société russe, que les parents permettent à leur fille de leur présenter des jeunes gens dont elles ont fait la connaissance dans des maisons amies. Je ne me serais jamais prévalu, de mon propre chef, de cette liberté d’allures ; mais mademoiselle Téplof m’ayant dit un soir : C’est demain l’anniversaire de ma naissance ; venez me féliciter et prendre une tasse de chocolat chez nous ! il m’eût été bien difficile de me soustraire à cette invitation.
Ce que je comprends moins, c’est qu’après ce jour-là, j’y retournai, et j’y retournai souvent.
M. et madame Téplof s’étaient mariés dans leur seconde jeunesse, et Véra était leur unique enfant. C’étaient deux bons vieillards, pas bien fins, mais de vraies natures russes, hospitalières, superstitieuses, le cœur sur la main et les saints du calendrier toujours sur les lèvres.
Cet intérieur modeste, très modeste, me plaisait par contraste ; tout y était franc, simple, sans prétentions, et Véra, dans ce cadre un peu obscur, gagnait cent pour cent en fraîcheur et en grâce.
Ces braves gens se prirent d’affection pour moi et me comblèrent de prévenances. Évidemment Véra ne leur avait pas répété ma phrase : Jolie comme vous l’êtes… Autrement, l’accueil eût été moins aimable.
Au lieu de me laisser choyer tout bonnement, je me disais de temps en temps : On voit en moi un promis pour la demoiselle ; tenons-nous sur nos gardes ! Et j’espaçais mes visites, et puis j’y retournais fasciné par l’irrésistible rire de Véra, qui me faisait l’effet d’un talisman. Elle était la vivante incarnation de la joie, et, si maussade que fût ma disposition d’esprit quand j’entrais chez elle, j’en sortais content de tout le monde et de moi-même.
Nous étions arrivés aux plus belles gelées de l’hiver ; madame Brédine avait organisé deux ou trois parties de traîneaux fort bien réussies, et, pour en finir avec la « folle semaine », elle nous donna une grande soirée, le dernier samedi du carnaval. Jamais on ne s’était tant amusé ! Malheureusement le maître de la maison avait une si forte migraine, qu’il disparut au milieu de la soirée en nous disant de ne pas faire attention à lui, et de continuer à sauter. On continua en effet, et de plus belle.
Quiconque n’a pas vécu en Russie ne peut se faire une idée de la rage frénétique avec laquelle nous nous amusions durant ces folles journées. On voit bien que nous aurons le temps de faire pénitence pendant nos sept semaines de carême ! La somme de péchés qui s’amasse sur nos consciences ne veut vraiment pas moins qu’un repentir si prolongé pour nous permettre d’apparaître, le jour de Pâques, purs comme de blanches colombes. Aussi, quelles indigestions on se donne à manger du veau et du jambon, lorsque la pénitence est terminée ! Vers minuit, madame Brédine me prit à part.
— Êtes-vous un galant chevalier ? me dit-elle en souriant.
— Je l’espère, répondis-je avec toute la suffisance désirable.
— Vous êtes un honnête homme, par-dessus le marché, ajouta-t-elle plus gravement. Je vais vous confier une mission d’honneur. Aurez-vous la bonté, la soirée finie, de reconduire chez elle mademoiselle Téplof ? Mes gens sont tous plus ou moins ivres…, que voulez-vous ? c’est de tradition dans notre sainte Russie ; je n’ose confier cette enfant à personne. Mon mari, qui avait promis de se charger d’elle, est trop souffrant pour sortir ; elle ne veut pas entendre parler de passer la nuit ici, de peur de causer de l’inquiétude à ses parents…
— Il n’est pas besoin de si longues explications, répondis-je ; je suis prêt à reconduire mademoiselle Téplof où il lui plaira.
Vers deux heures du matin, après le souper, les groupes s’éclaircissaient ; Véra s’approcha de moi et me dit timidement :
— Quand vous voudrez, monsieur.
Nous partîmes. Les traîneaux ne manquaient pas, cette fois, et, bien enveloppés dans nos fourrures, nous serrant l’un contre l’autre sans nous en apercevoir, nous nous mîmes à glisser rapidement sur la neige durcie qui scintillait à la lueur des réverbères comme une poussière de diamants.
Il faisait bien douze à quinze degrés de froid ; mais l’atmosphère était si calme, qu’on n’éprouvait aucune impression pénible. L’air condensé donnait à nos poumons une recrudescence de plénitude et de vie, et nous causions joyeusement de choses et d’autres.
Animés encore par le souvenir du bal, nous avions une expansion quelque peu fébrile ; nous nous sentions dans cette disposition d’esprit où l’idée d’aller dormir semble absurde, où l’on continuerait indéfiniment à causer, à rire, à souper même jusqu’à ces lueurs du matin qui vous font paraître la vie si laide, les gens si maussades et la couche où l’on se retourne sans pouvoir dormir, plus désobligeante que tout le reste.
Véra me parlait de son enfance, d’un été passé en province, chez sa grand-mère, des longues soirées lumineuses, du soleil brillant jusqu’à neuf heures du soir, derrière le bois de sapins, plein de grosses fraises parfumées…
— J’aime la campagne ! dit-elle tout à coup. Que vous êtes heureux d’habiter la province ! Pétersbourg m’ennuie…
— Pourquoi donc ?
— Je ne sais pas ; il m’ennuie. J’aurais voulu demeurer à la campagne, avoir un jardin, des lilas, beaucoup de lilas, au bord d’une rivière…
Véra rêveuse et sentimentale ! Cette idée me sembla si originale, que j’en exprimai ma surprise à la jeune fille. Elle se mit à rire, de son rire charmant, communicatif ; involontairement, je me rappelai notre première entrevue, et un doute coupable, absurde, me saisit au cœur…
— Elle a l’air bien à son aise pour une jeune fille reconduite chez elle par un jeune homme, à trois heures du matin !
Et je ne trouvai plus rien à dire. Nous gardions le silence depuis quelques instants, lorsque, à un brusque détour du chemin nous vîmes devant nous l’horizon embrasé ; des lueurs plus vives se détachaient par instants sur la rougeur générale et semblaient lécher le ciel.
— Un incendie ! s’écria Véra.
— Pas bien loin, dit notre cocher.
— Où penses-tu que ce soit ? lui demandai-je.
— À la barrière de Narva, peut-être ; pas loin, bien sûr, répondit-il.
— Voici les pompes ! dit Véra, en tournant la tête à un tintement de clochettes.
En effet, un lourd cavalier, lancé à fond de train, nous dépassait en ce moment. À quelques centaines de pas derrière lui, suivaient les pompes, enlevées par leur puissants attelages aux harnais étincelants. Les troïkas échevelées passèrent devant nous comme l’éclair ; les casques de cuivre des pompiers reflétaient la sinistre lueur qui augmentait à chaque instant. Quelques chiens aboyèrent ; puis le silence se fit autour de nous, et l’on n’entendit plus que le bruit des clochettes retentissantes qui peu à peu se perdait au loin.
Notre cocher se retourna vers nous :
— Faut-il vous mener voir l’incendie ? fit-il avec empressement.
— Allons ! criâmes-nous tous les deux, d’une seule voix.
Le cocher fouetta son cheval, et nous volâmes sur la neige, colorée en rose par le reflet toujours croissant.
Plus nous avançions, moins la neige était tassée sous les fers des traîneaux ; les maisons se faisaient rares ; des bouquets d’arbres couverts de givre, des clôtures commençaient à dessiner la route. C’était plus loin que notre cocher ne l’avait supposé.
Nous allions au hasard, guidés par l’immense foyer, et nous avions fini par désespérer de l’atteindre, lorsque, après avoir franchi un ou deux ponts et tourné au hasard une demi-douzaine de coins, nous trouvâmes le passage barré par les équipages des pompes. Une haute muraille se dressait devant nous, derrière laquelle on entendait un bruit confus, des cris, des appels, le rugissement continu des flammes, et, dominant tout, une voix nette et impérieuse qui donnait des ordres.
— Il faut aller à pied, dis-je à Véra.
Nous descendîmes de traîneau. Elle saisit ma main, et, chancelant, trébuchant à l’envi dans la neige épaisse, nous tournâmes le coin du mur. Un spectacle grandiose s’offrit à nous.
Une immense savonnerie, isolée au milieu des cultures, brûlait de toutes parts avec un ensemble parfait. Le feu avait probablement pris dans un amas de matières inflammables placé près du fourneau principal ; la haute cheminée de briques, droite au milieu du désastre, envoyait dans l’air une gerbe de flammes qu’on devait apercevoir à une distance énorme. Les bâtiments adjacents flambaient par toutes les fenêtres ; les pompes lançaient au milieu du foyer leur jet strident, enveloppé d’une blanche aigrette de vapeur. De temps en temps une poutre brûlante noircissait sous leur effort ; puis la flamme l’embrassait avec une nouvelle violence, l’eau s’envolait en vapeur épaisse et grisâtre, et les pans de murs s’écroulaient les uns après les autres.
L’édifice était bien perdu ; il ne restait plus qu’à contempler ce spectacle sinistre et splendide. Des centaines de personnes, attirées comme nous par la curiosité, se tenaient sur les talus, sur les murailles, partout, regardant en silence cette magnifique horreur.
Une forme noire se dessina tout à coup sur le toit d’un appentis. Un cri d’effroi s’éleva de toutes les poitrines :
— Il y a encore quelqu’un !
— Ah ! c’est affreux ! me dit Véra à voix basse en me serrant fortement le bras.
Des échelles furent dressées contre la muraille incandescente ; des pompiers essayèrent d’arriver jusqu’au malheureux qui leur tendait ses mains suppliantes. Trois ou quatre fois, on le crut sauvé ; toujours une langue de feu, sortant brusquement d’une crevasse nouvelle, forçait les libérateurs à reculer. Un silence complet s’était fait sur la plaine ; on n’entendait que le bruit des flammes.
— On ne peut pas ! cria de loin une voix épuisée.
— Courage, enfants ! répondit une autre voix, celle du souverain, arrivé des premiers comme toujours sur le lieu du désastre : on peut ce qu’on veut !
À cette parole, dix échelles s’appliquèrent aux parois calcinées, et, après une lutte horrible avec le feu, un pompier, héros obscur, rapporta dans ses bras un homme évanoui, qu’il déposa à terre.
En ce moment, la cheminée s’écroula avec un bruit formidable, faisant rejaillir jusqu’à nous une pluie d’étincelles, d’esquilles enflammées et même de pierres brûlantes. L’incendie jeta une vive lueur, la dernière ; un rouge sombre et uniforme s’étendit sur la ruine.
— C’est fini, me dit Véra, allons !
Sa voix me parut singulière. Je la regardai : ses dents claquaient, elle tremblait de la tête aux pieds.
— Qu’avez-vous ? lui dis-je effrayé.
— Je me sens mal, répondit-elle ; j’ai froid. Allons vite à la maison.
Retrouver notre traîneau ne fut pas une petite affaire. Enfin nous vînmes à bout de nous dépêtrer de la confusion qui nous entourait, et, stimulé par un vigoureux pourboire, notre cocher nous ramena bientôt au cœur de la cité.
Véra grelottait toujours. Elle s’efforçait de rire ; mais son rire contraint me faisait peine ; à toutes mes questions, elle répondait seulement :
— J’ai froid, très froid.
— Mauvaise idée que nous avons eue, dis-je, affligé du résultat de cette aventureuse excursion.
— Non, au contraire, dit Véra d’une voix à peine sensible ; c’était très beau… Avec vous, c’est si bon !
J’étais sous une étrange influence ; surexcités par la chaleur du bal, le froid de l’air environnant et cette scène terrible à laquelle nous venions d’assister, mes nerfs gouvernaient ma volonté. J’étais dans cet état, hélas ! qui ne le connaît ? où l’on parle coûte que coûte, où l’on ne peut retenir les paroles sur les lèvres, quitte à se repentir toute sa vie de les avoir prononcées.
— Avec moi, est-ce meilleur qu’avec un autre ? demandai-je.
— Avec un autre ? répondit Véra ; je n’ai jamais été nulle part avec un autre ; mais je suis bien partout avec vous…
Elle continuait à se plaindre du froid. En passant devant ma maison, une idée folle me traversa l’esprit.
— C’est ici que je demeure, dis-je à Véra ; voulez-vous entrer pour prendre une tasse de thé ?
Elle me regarda avec étonnement, puis une charmante expression de joie brilla dans ses yeux. Elle sourit doucement et répondit :
— Aujourd’hui, non ; avec mon père, quand vous voudrez.
Avec son père ! J’avais bien affaire de son père ! J’étais de mauvaise humeur. Je ne dis plus rien jusqu’à la demeure de Véra.
Je la remis entre les mains de leur unique servante, et je rentrai chez moi, très fatigué, très agité et très mécontent. Quelle espèce de rôle jouais-je au monde ? Pas celui d’un homme qui sait bien ce qu’il veut, à coup sûr ! Et j’en enrageais.
— Est-ce que je l’aime ? me dis-je vingt fois pendant le reste de la nuit.
— Oui ! me répondait ma conscience fouillée dans ses secrets détours. – Non ! me disaient l’amour-propre, le respect humain, l’intérêt, et mille autres voix qui font toujours majorité quand il s’agit de voter contre le vrai et le juste.
— Mais si elle m’aime ?… me disais-je. – Ce n’est ma pas faute ! répondait l’orgueil. Je ne puis pourtant pas l’épouser ! Si encore j’étais sûr que… Que quoi ?… Qu’elle n’en a pas aimé un autre avant moi ! m’écriai-je enfin, poussé à bout par cette lutte intérieure. Une jeune fille qui sort seule, elle a avoué elle-même qu’elle sort seule le jour… et la nuit !… qui va voir un incendie à trois heures du matin avec un jeune homme… quelle femme serait-ce ?… Impossible !… Et d’ailleurs, je ne l’aime pas ! Non, je ne l’aime pas ! Je sais ce que je ressens, peut-être !
Oui, peut-être…
À mon réveil, je me trouvai extraordinairement ferme dans ma résolution. J’étais décidé à ne pas aimer Véra, à l’épouser encore bien moins ! La plus simple politesse exigeait toutefois que j’allasse m’informer de sa santé, le jour même. Je n’en avais guère envie, mais il le fallait. Sur les deux heures, martyr du devoir, je sonnai donc à la porte de madame Téplof.
Je trouvai la jeune fille dans le salon, à demi étendue sur l’inévitable canapé vert, pièce fondamentale de tout mobilier vraiment russe. Son père et sa mère étaient sortis ; nous étions seuls.
Cela ne me fit pas plaisir. J’avais eu l’intention bien arrêtée de ne faire qu’une cérémonieuse apparition, et voilà qu’il me faudrait rester au moins une demi-heure ! Cependant, en voyant la figure de Véra, je ne pus retenir un mouvement de pitié, tant elle me parut souffrante et changée.
— Qu’avez-vous, Véra Ivanovna ? lui dis-je en m’avançant vers elle.
— Je ne sais pas, répondit-elle avec un frisson ; je crois que c’est la fièvre.
— Vous avez pris froid hier !
— Oui ; mais cela ne fait rien, cela passera avec quelques jours de repos.
Ses lèvres tremblaient visiblement ; elle avait peine à parler.
— Vous devriez être au lit, dis-je presque malgré moi : pourquoi restez-vous debout ?
— Je voulais vous voir ; j’étais sûre que vous viendriez, dit-elle en rougissant subitement, rougeur fugitive qui disparut en la laissant pâle comme un marbre.
— Comment cela ?
— Mais… après hier… c’était bien naturel…
Elle parlait difficilement. Était-ce la fièvre ou une émotion intérieure qui l’agitait ainsi ?
— Vos parents ont tort, après une nuit semblable, de ne pas envoyer chercher un médecin ; je le leur dirai.
— Ne leur dites rien ! interrompit Véra avec effroi : ils ne savent pas…, ils seraient mécontents !
Terrible petite fille ! Elle gardait donc des secrets pour elle toute seule ? Elle m’avait fait accueillir dans la maison, après ma conduite au moins imprudente lors de notre première rencontre, et voilà qu’elle faisait mystère de notre promenade ! Avait-elle l’habitude de ces cachoteries ?
Plus perplexe que jamais, et sérieusement contrarié, cette fois, d’une réticence qui pouvait avoir pour moi des conséquences graves si l’on venait à en avoir connaissance, je lui demandai d’un ton presque sévère :
— Pourquoi voulez-vous garder le secret ?
— Pour n’être pas grondée d’avoir été si loin, si tard, en toilette de bal ! Ils m’aiment bien, mes pauvres parents ! S’ils savaient comment j’ai pris froid, ils n’auraient plus de repos !
Cette explication paraissait sincère ; était-elle vraie ? Le doute, plus que jamais, me mordit au cœur. Pourtant, en regardant la pauvre jeune fille, je me sentis ému.
— Je suis désolé, Véra Ivanovna, qu’un pareil accident vous soit arrivé par ma faute.
— Du tout ! interrompit-elle ; c’est la mienne !
— La nôtre, soit ! dis-je sans réfléchir ; mais je suis plus âgé que vous, j’aurais dû prévoir…
Le visage de Véra s’illumina.
— Comme c’est gentil à vous de me gronder ! dit-elle en m’interrompant avec un accent câlin dans la voix. On dit que je suis indocile ; ce n’est pas vrai, grondez-moi tant que vous voudrez, vous verrez !
La situation était intolérable ; je résolus d’y couper.
— Malheureusement, dis-je d’un air glacial, je ne pourrai pas vous procurer ce divertissement bien longtemps ; je pars prochainement pour mes terres.
— Vous partez ? dit Véra en se levant toute droite, et fixant sur moi de grands yeux effarés.
— Oui, mademoiselle.
— Pourquoi ?
Une idée infernale me traversa l’esprit.
— On m’attend, dis-je en détournant les yeux.
Le regard de Véra me faisait mal.
— Qui cela ? Vos parents ?
Je souffrais un martyre incroyable ; j’aurais voulu me fuir moi-même. Dans l’impossibilité d’échapper à ma conscience, je me brouillai définitivement avec elle, et un mensonge affreux, cruel, inutile, sortit de mes lèvres, au moment où Véra répétait sa question d’une voix pleine d’angoisse.
— Ma femme ! répondis-je en regardant ma victime en face.
Son visage se décomposa horriblement ; ses yeux lancèrent une vive étincelle, puis s’éteignirent tout comme l’incendie avait fait, la veille, en jetant le dernier soupir ; la main qu’elle avait étendue vers mon bras tomba inerte à son côté ; elle me regardait comme si elle n’avait pas compris. J’aurais voulu être en Chine.
— Vous êtes marié ? dit-elle à voix basse.
— Oui.
— Vous êtes marié !… Je ne savais pas ! fit-elle du ton d’un enfant pris en faute, et qui cherche à s’excuser. Je ne savais pas, monsieur Serge, répéta-t-elle d’une voix suppliante, pleine de larmes.
Je sentis un désir presque irrésistible de la saisir dans mes bras, de la bercer sur mon cœur, et de lui dire : « Je mens ! Je t’aime, je n’aime que toi !… » Le silence qu’elle avait gardé au sujet de notre expédition nocturne me revint à la mémoire, et mon cœur se roidit contre lui-même.
— Je reviendrai vous voir, mademoiselle Véra, lui dis-je en me levant ; je vous conseille vivement de voir un médecin ; vous n’êtes pas bien.
Elle me reconduisit sans rien dire jusqu’à la porte du salon. Arrivée sur le seuil :
— Je vous jure, Serge Pavlovitch, que je ne savais pas…, dit-elle la voix brisée. Adieu !
Elle employa ce mot qui en russe signifie à la fois « adieu » et « pardon ». Je lui tendis la main ; elle y mit la sienne, inerte et glacée. La porte se referma sur moi ; j’entendis tomber un corps lourd sur le parquet. Je prêtai l’oreille : je crus distinguer un sanglot… J’allais rentrer ; madame Téplof se montra.
— Votre fille est très malade, lui dis-je ; je vous conseille d’envoyer chercher un médecin sans perdre de temps.
Elle voulait m’accabler de questions : je disparus.
Je fus quatre jours sans oser retourner dans la famille Téplof. J’éprouvais un sentiment analogue à celui d’un homme qui craindrait d’en avoir tué un autre sans le vouloir. Enfin, dévoré d’inquiétude et de remords, je me rendis, le jeudi soir, chez madame Brédine. Nous étions en carême : elle était seule.
— Eh bien ! vous savez ? me dit-elle en me voyant entrer, la pauvre Véra Téplof !
— Quoi ? demandai-je, pendant qu’une sueur froide me perlait à la racine des cheveux.
— Elle est bien malade ; à vrai dire, elle se meurt. Il paraît qu’elle a pris froid en revenant de chez nous, l’autre jour. Oh ! je ne vous blâme pas ! interrompit-elle, se méprenant sur le sens de mon mouvement ; naturellement, vous ne pouviez pas l’empêcher d’avoir chaud en dansant et de prendre froid après.
— Qu’a-t-elle ? demandai-je d’une voix étranglée.
Il me semblait que mes paroles n’avaient plus de son.
Madame Brédine me regarda avec étonnement.
— Une fièvre cérébrale, à ce qu’il paraît.
— Je ne veux pas qu’elle meure ! m’écriai-je, perdant tout à fait la tête. Je l’aime ! Véra, Véra ! Seigneur Dieu ! sauvez-la… ma vie est à elle !
Madame Brédine continuait à me regarder sans comprendre.
Mes instances étaient si pressantes, que madame Brédine se décida à m’accompagner chez les Téplof… Les deux vieux, consternés, ne songèrent même pas à remarquer l’étrangeté de ma visite en ce moment.
Véra était étendue sur le canapé vert transformé en lit.
On l’y avait couchée le jour même où je l’avais vue pour la dernière fois, et la maladie avait pris une telle violence, qu’on n’avait pas pu la transporter ailleurs.
On avait coupé ses beaux cheveux pour lui entourer la tête de morceaux de glace. Elle était immobile sur l’oreiller, la figure très rouge, amaigrie, allongée, méconnaissable. Elle se tordait les mains avec désespoir et répétait très vite, d’une voix éteinte et monotone :
— Marié ! marié ! marié !…Que lui avais-je fait ?… Marié !… Oh ! que j’ai mal !
Et le cri commencé s’éteignait en une plainte déchirante, qui attirait des larmes dans les yeux, même de la garde-malade, habituée à voir de pareilles souffrances.
— Qui est marié ? demanda madame Brédine à la pauvre mère qui regardait mourir son unique enfant.
— Personne… Je ne sais pas, répondit celle-ci. C’est le délire. Elle est comme cela depuis dimanche soir… Le médecin dit qu’elle est perdue, et qu’elle ne passera pas cette nuit… Ma fille !…
Je regardai un instant cette scène horrible. Après un court silence, Véra, tordant le drap dans ses mains crispées, reprit sa plainte : Marié… marié… marié !…
Je ne pus en supporter davantage, et je m’enfuis comme un meurtrier, comme Caïn après qu’il eut tué son frère.
Véra mourut, en effet, dans la nuit.
Ceci s’est passé il y a dix ans. Depuis j’ai failli deux ou trois fois prendre femme ; mais, au moment de faire ma demande, j’entends la voix éteinte et brisée de Véra répéter : Marié ! marié !… Et je n’ose pas.
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