Chapitre 1
Le professeur Maréguine fumait sur son perron une immense pipe de caroubier, pleine de tabac très médiocre, et paraissait fort tranquille.
C’était au demeurant un homme tranquille, de ceux qui sont nés philosophes, qui ouvrent leur parapluie quand il pleut, et n’en font point un pas de plus par heure, qui se couchent quand ils sont malades, se lèvent quand le médecin le permet et ne commettent pas d’imprudence. À quoi bon les imprudences ? Cela n’avance à rien, et toute chose arrive en son temps.
Il ne faudrait pas s’imaginer que Maréguine fût un égoïste ou un indolent, ou même un simple fataliste ; il n’était rien de tout cela ; mais il était né tranquille, et par conséquent ne se laissait pas troubler par les bagatelles de la vie. Heureux homme ! et que plus d’un désire lui ressembler ! II est vrai que si ce souhait s’accomplissait, peut-être l’homme ondoyant et diversdemanderait-il à revenir à son instabilité première.
Quoi qu’il en soit, le professeur Maréguine fumait sur son perron. Ce perron, composé de quatre marches de bois entourées d’une balustrade, était orné de deux petits bancs longs d’une aune environ, et couvert d’un toit de planches en dos d’âne. Les planches avaient été peintes en rouge quinze ou vingt ans auparavant, ce qui leur donnait l’air d’être presque neuves, en comparaison du toit de la maison, – également en planches, – mais qui n’avait pas été repeint depuis la fondation, c’est-à-dire cinquante ou soixante ans.
Tel qu’il était, ce perron était le lieu de plaisance de Maréguine. Peut-être les souvenirs d’enfance l’y ramenaient-ils sans qu’il s’en rendît compte. C’est là qu’il avait vu son excellente mère, alerte jusqu’au dernier jour, recevoir les paysans, débrouiller leurs querelles, soigner les malingreux, distribuer des remèdes, en un mot exercer dans toute la force du terme ses droits et ses devoirs de dame noble russe en province.
Le domaine de Maréguine était moins étendu que celui du marquis de Carabas, mais cependant plus considérable que celui du roi d’Yvetot. Un propriétaire français s’en fût enorgueilli avec raison ; mais dans ces provinces peu éloignées de Péterbourg, la terre n’est pas féconde, elle se repose deux années sur trois, et il faut avoir beaucoup de terrain pour pouvoir ramasser deux ou trois mille roubles de blé et de foin. Aussi, Maréguine n’était-il pas orgueilleux de son domaine.
Il aimait cependant sa jolie forêt, où le sapin et le bouleau se disputaient l’espace sans arriver à l’accaparer. Faute de pouvoir régner en maîtresse, chacune de ces essences s’était résignée à supporter sa rivale. Les sapins cependant voisinaient entre eux de préférence, et leur ombre protectrice abritait des forêts minuscules de petits champignons orangés en forme de parasol creusé au milieu, qu’on appelle des rougeauds.Le professeur Maréguine en était très friand, lorsque sa vieille bonne Marfa leur avait fait subir certaine préparation à la crème aigrie, qui est le triomphe des ménagères de province. Sous les bouleaux, moins serrés et moins jaloux de ne céder la place à personne, croissaient de gros champignons blancs, compactes, semblables à des bouchons de Champagne, et que Maréguine n’estimait pas moins, préparés d’une autre façon. Sapins et bouleaux étaient d’accord pour abriter des légions de fraises des bois veloutées, purpurines, énormes, exquises, que les enfants du village apportaient au maître le dimanche matin avant la messe, – car c’était encore dans ce bon vieux temps du servage et de la corvée. – Comment Maréguine n’eût-il pas aimé sa forêt qui, tous les printemps, se remplissait de rossignols !
Il aimait aussi sa maison, vieille et laide, mais commode, les vastes chambres où le papier peint avait revêtu une couleur neutre et effacée, les vieux meubles vernis par un long usage, la vieille vaisselle ébréchée et fêlée de son ménage de garçon, les tasses de porcelaine blanche où la dorure se voyait encore un peu, bien peu, et le vieux samovar de cuivre rouge étamé tant de fois à l’intérieur et récuré à l’extérieur avec tant de zèle, que par endroits on voyait luire l’étain à travers le cuivre usé… Tout lui paraissait agréable, hospitalier et charmant dans la maison de ses vieux parents, morts tous deux depuis longues années.
Maréguine avait quarante-deux ans et n’avait guère songé au mariage ; dans sa jeunesse, quelques bonnes âmes s’étaient occupées de son établissement ; il avait pris peur et reculé chaque fois qu’il avait été question d’une présentation officielle. À vrai dire, il avait des préoccupations plus absorbantes. Jusqu’à vingt-cinq ou vingt-six ans, il avait partagé l’existence des jeunes étudiants, ses camarades ; puis il s’était trouvé professeur à l’université de Moscou, sans bien savoir comment cela s’était fait, car il n’avait ni flatté, ni mendié de protection, ni remercié qui de droit.
Cette nomination lui avait causé une surprise que, dans sa bonhomie naïve, il n’avait point cherché à dissimuler.
— Mais votre mérite, lui dit un jour un de ses collègues qui, par le plus grand des hasards, n’était point jaloux de cette élévation subite, votre mérite, vous le comptez donc pour rien ?
— Mon mérite, murmura Maréguine d’un air pensif, oui ; mais la responsabilité, mais la grandeur de ma tâche !
Tout imbu de la grandeur de sa tâche, Maréguine s’imagina qu’il n’en saurait jamais assez pour remplir convenablement l’emploi qu’il tenait de la munificence du gouvernement. Il s’adonna aux études les plus compliquées, il rassembla les livres les plus nébuleux et se mit à faire la lumière, ou du moins à tenter de faire la lumière dans la jurisprudence de son pays. Il y travaillait depuis seize ans et se trouvait à peu près aussi avancé qu’un chat lorsqu’il a passé une heure à débrouiller un écheveau de fil ; mais Maréguine avait la conscience de faire de son mieux, et comme c’était un homme tranquille, il vivait content.
Tous les ans, à l’époque des vacances, c’est-à-dire vers le milieu de juin, notre professeur quittait Moscou avec sa maison, composée de sa vieille bonne Marfa, de son domestique Pamphile et d’une cuisinière presque aveugle, qui depuis très longtemps ne faisait plus la cuisine. Toute cette compagnie prenait le chemin de fer, non sans regretter le bon temps où cette invention du diable était inconnue et où l’on allait à la campagne « dans son propre équipage » ; après le chemin de fer on prenait le bateau à vapeur, encore une invention du démon, celle-là, mais plus compréhensible, parce que, en fin de compte, on allait sur l’eau jadis, sans vapeur, tandis que les chemins de fer… Mais passons : toute cette petite famille arrivait donc à Smolinoï, ouvrait les fenêtres, chauffait les poêles pour chasser l’humidité et aussitôt se mettait à cuire des koulébaks 1 et à faire des conserves, comme si, faute de ce soin, le monde eût dû finir. Il restait toujours des confitures de l’année précédente, et l’on en mangeait à Smolinoï jusqu’à la fin de juillet ; mais plutôt que de diminuer d’une livre la quantité consacrée, Marfa et la cuisinière aveugle eussent abandonné leur maître, – oui ! abandonné un maître qui aurait évidemment perdu la raison, – ou que peut-être bien les mœurs du siècle auraient perverti !
Maréguine fumait donc sur son perron : la chaude buée du soir montait de l’étang voisin avec la poussière soulevée par le retour du troupeau ; le soleil était sur son déclin, le mois de juillet aussi, et quelques feuilles, jaunies avant le temps, tombées du couvert de tilleuls que le professeur voyait à vingt pas de lui, prophétisaient la fin prochaine des vacances.
Avec les vacances finissaient les rêveries contemplatives de Maréguine. Sans le cher petit domaine, si modeste, presque pauvre, l’âme du vieux garçon se fût endurcie et il eût tourné au jurisconsulte consommé.
Grâce aux longues soirées d’été, à l’ombre protectrice du toit peint en rouge, grâce aux promenades matinales dans la rosée d’août, aux siestes de l’après-midi dans la sapinière, l’âme de Maréguine était restée jeune. Il n’avait peut-être jamais aimé de femme, il n’avait peut-être pas un seul véritable ami à Moscou ; sa vie, dont la science s’était si exclusivement emparée, était la plus isolée du monde extérieur qui se pût rêver, et cependant son cœur de professeur célibataire battait chaud et vibrant.
Il aimait ses vieux serviteurs, sa forêt, ses rossignols ; il aimait l’heure paisible où la nuit descend sur la terre fatiguée ; il aimait les fleurs de son jardin et l’humanité tout entière… Mais personne n’en savait rien, et il n’est pas prouvé que lui-même en eût connaissance.
Était-ce un regret, un souvenir, ou le regret de n’avoir point de souvenirs qui fit soupirer Maréguine ? C’était peut-être tout simplement parce que sa pipe était éteinte et qu’il faudrait déranger quelqu’un pour l’allumer. Afin de ne déranger personne, il la déposa sur le banc, descendit le perron et s’en alla dans le jardin.
Le puits du village était de l’autre côté de la haie, et c’était l’heure où les femmes viennent chercher de l’eau ; chez nous autres Occidentaux, le puits est le chef-lieu du bavardage, c’est là que se font et défont les réputations de village ; et quelle joie de cancaner ainsi sous le nez du maître, à portée de ses ouïes, et de le déchirer si faire se peut, fût-il meilleur que la bonté même. Mais la paysanne russe est silencieuse ; à peine échange-t-elle un bonjour ou une question avec sa voisine à l’heure quotidienne de la rencontre, et Maréguine n’entendit point de commérages.
Tout près du puits, une auge, creusée dans un tronc d’arbre et toujours remplie d’eau par le soin de celles qui venaient puiser, offrait sa fraîcheur banale aux quadrupèdes de passage. En ce moment, un gros chien, assez laid, au poil bourru, aux yeux vifs à demi cachés sous l’épaisse fourrure, tirant son énorme langue rose, s’approchait pour se désaltérer. Un groupe de bambins se mit en devoir de l’en empêcher ; tirant les uns sur la queue, les autres sur les oreilles, d’autres lui barrant le passage, et tous riant à qui mieux mieux, ils se roulèrent autour de lui.
La bonne bête, haletante, se secouait par-ci, se retournait par-là, atteignant les plus voisins d’un large coup de langue au travers du visage ; enfin, impatienté, avec un aboiement de précaution, il s’élança en avant, renversant ses jeunes persécuteurs, et plongea son museau dans la bonne eau fraîche.
Il but à longs traits, avec satisfaction, s’arrêta pour recommencer, releva la tête, et huma une dernière lampée pour la bonne bouche ; puis s’assit un peu de côté, l’eau coulant de sa gueule entrouverte sur son large poitrail blanc, les yeux à demi clos, l’air heureux, la langue à demi pendante, et haletant un peu… Les enfants revinrent à la charge, et comme leur ami à quatre pattes n’avait plus soif, il se prêta à leurs malices. Pendant cinq minutes, ce fut une mêlée générale de pattes, de jambes et de museaux roses. Les rires sonores et les petits aboiements joyeux formaient un concert d’une espèce particulière. Maréguine l’écoutait avec plaisir, car il souriait d’un large sourire ; presque aussi essoufflé que son chien, rien que d’avoir vu faire les autres, il était prêt à entrer aussi dans la mêlée. Mais il eût fallu franchir la haie, et c’eût été faire envoler tout ce petit monde. Il resta donc immobile et muet, absorbé dans la contemplation de cette joie pataude à laquelle la grâce de l’enfance donnait tant de douceur.
Un gamin, à la mine éveillée, l’aperçut et lui cria : « Bonjour, maître ! »
C’était un garçon de quatre à cinq ans, joufflu, frisé, dodu, avec le gros ventre caractéristique des petits paysans russes, vêtu pour tout costume d’une chemise déchirée, retenue à la taille par un bout de ficelle. Ce jeune effronté regardait son maître le nez en l’air et les dents au vent. Maréguine, on ne sait pourquoi, se sentit ému.
— Bonjour, Vania, dit-il au bébé. Va t’acheter des pains d’épice, pour toi et tes camarades.
Il donna une grosse pièce de cinq kopeks au garçonnet, qui s’enfuit à toutes jambes, suivi de la bande joyeuse. Les petits pieds nus couraient en soulevant la poussière ; deux enfants tombèrent, puis se relevèrent en riant et reprirent leur course. Le chien, qui les avait vus s’envoler avec une sorte de stupéfaction, prit son parti et s’élança à leur poursuite, faisant aussi jaillir de petits tas de pousière sous chacune de ses pattes…
Tout à coup, Maréguine s’aperçut qu’il était seul, et se sentit triste. Le rire sonore et doux d’une jeune fille lui arriva tout proche, puis le bruit d’un solide baiser. – Un amoureux du village courtisait sa promise quelque part, non loin de lui… Maréguine s’en retourna pensif vers sa maison.
La fenêtre de la salle à manger était éclairée ; en s’approchant, il vit son samovar usé et sa tasse de porcelaine dédorée, avec la cuiller d’argent noircie, devenue mince comme une feuille de papier par suite d’un long usage… Cette vue aurait dû lui rendre sa gaieté… Point. Il réfléchit un instant sur le seuil de sa demeure, puis entra, toujours pensif.
— As-tu des enfants ? demanda Maréguine à sa vieille bonne qui l’attendait, respectueuse comme toujours, debout auprès de la porte.
— Seigneur Dieu ! s’écria-t-elle, où en aurais-je pris, puisque je suis restée fille !
— Ah ! c’est juste, je te demande pardon. Envoie-moi la cuisinière.
La cuisinière entra, s’aidant de la main à la muraille pour suppléer à l’insuffisance de sa vue.
— Que voulez-vous, mon maître ? dit-elle de sa voix douce de femme épuisée.
— Dis-moi, Porphirovna, as-tu eu des enfants ? fit le maître évidemment absorbé par une idée nouvelle.
— Oui, mon maître, il y a bien longtemps… ils sont tous morts… excepté un fils qui est soldat… je ne sais plus où ; il y a bien vingt ans que je n’ai eu de ses nouvelles…
— Quel âge as-tu donc ? dit Maréguine étonné.
— Soixante-cinq ans, mon maître.
Maréguine réfléchit encore un peu.
— Te rappelles-tu le temps où tes enfants étaient petits ? dit-il, non sans hésiter.
— Certes oui, et toutes les peines que j’ai eues ! fit la vieille en secouant tristement la tête.
— Eh bien, Porphirovna, assieds-toi là. Je vais te donner une tasse de thé, et tu me raconteras tout ce qui concerne tes enfants.
Pendant une heure, la vieille femme raconta ses chagrins maternels, puis elle alla se coucher. Toute la maison s’endormit bientôt. À sa fenêtre, sous les rayons de la lune de juillet, Maréguine voulut travailler à son écheveau de fil, c’est-à-dire à ses questions de jurisprudence, mais il ne le put, car à tout moment de petites têtes frisées ou non se mettaient entre les lois et lui. Il y renonça pour aller dormir, et là encore, dans son honnête lit de célibataire, visité seulement par les bonnes pensées, il vit toute la nuit des langues de chien, des petits pieds nus et des têtes rondes aux yeux effarés qui le regardaient à travers une forêt de cheveux mal peignés.
Maréguine venait de comprendre la paternité.
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