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Chapitre 2

La journée passa vite : tant de greniers, de granges, d’étables et d’écuries ne pouvaient manquer de charmer les heures oisives d’un propriétaire aussi peu blasé.
Le soir était venu lorsqu’il se trouva seul. Après le dîner, il s’assit sur le perron afin de respirer la fraîcheur.

Le ciel pâle, rayé de bandes orangées, avait la douce sérénité, la calme grandeur qu’on ne sent bien qu’à la campagne : le ciel des villes, si parcimonieusement mesuré à nos regards, ne peut donner une telle impression de solitude et d’immensité.

Anton Pétrovitch rêva quelque temps, fumant un cigare et suivant de l’œil les nuages qui se dissipaient dans l’azur… Tout à coup, une pensée lui vint ; il rentra et se dirigea vers la porte qu’il n’avait pas voulu ouvrir le matin.

La clef tourna dans la serrure, il poussa la porte et s’arrêta sur le seuil. La vaste pièce, tapissée de gris-clair, n’offrait rien de particulier : c’était une sorte de salon ou de boudoir ; une table de marbre blanc au milieu, des fauteuils et un divan le long de la muraille, entre deux fenêtres un petit piano carré, une chaise longue, c’était tout.

Malissof alla droit à la chaise longue, et, sans s’occuper de la poussière qui recouvrait le parquet, il s’agenouilla, la tête inclinée sur le meuble fané. Au bout de quelques instants, il se releva, baisa pieusement le dossier, et deux larmes restèrent sur la perse poussiéreuse.

C’était là que sa mère était morte. Là, sa mère avait vécu les longues années de son veuvage austère. Il croyait la voir encore, pâle, alanguie, mais toujours charmante ; – la beauté de l’âme n’a ni traits, ni âge ; elle est parce qu’elle est, et nul ne saurait dire en quoi elle consiste ; – il avait aimé sa mère de l’amour le plus tendre, le plus confiant, le plus intime ; il lui disait tout, lui communiquait ses moindres pensées… Un jour, elle s’était endormie pendant qu’il lui parlait, endormie du sommeil éternel.

Après les funérailles, Malissof ferma le petit salon qui contenait l’abrégé de sa vie, et quitta la maison paternelle. Il devait être vingt ans sans y revenir.

Quand il eut bien savouré la triste douceur de tant de souvenirs, il se leva pour retourner chez lui. Sur le seuil de la porte, il s’arrêta indécis : allait-il refermer ce sanctuaire pour n’y rentrer qu’aux heures de tristesse ?

Il réfléchit un moment, puis ouvrit la porte à deux battants.

— Que la lumière et la vie pénètrent partout ici, se dit-il. J’ai trop fermé mon âme et ma maison. S’il en est temps encore, laissons le soleil entrer dans les moindres recoins.

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