Chapitre 1
Anton Pétrovitch Malissof avait quarante ans, mais il n’en paraissait guère plus de trente-cinq. Ce n’est pas qu’il eût la tournure jeune, cependant : son visage sérieux et correct, ses tempes un peu dégarnies, sa façon sévère de porter le costume civil n’étaient pas d’un jeune homme ; bien qu’il eût demandé un congé illimité au grand regret de son ambassadeur, dont il faisait toute la besogne, ce n’était pas non plus une fantaisie de jeune homme qui lui avait fait quitter le beau climat du Midi pour son domaine de Russie. Il était fatigué et sentait un besoin irrésistible de se reposer.
Se reposer de quoi ? N’est-il pas convenu que les secrétaires d’ambassade n’ont jamais eu rien à faire ? Cependant la fatigue de Malissof était réelle, si réelle, qu’un savant docteur étranger lui avait conseillé l’air natal.
Malissof était arrivé, la veille au soir, dans son beau domaine de Malissova, et sitôt descendu de voiture, il s’était couché. Le soleil du lendemain le réveilla de bonne heure à travers les stores de calicot jauni.
Par une des originalités de son caractère, il n’avait voulu faire préparer pour son arrivée rien de plus confortable que le vieux mobilier vermoulu, témoin de son enfance. Mais vingt-deux ans ne passent pas plus légèrement sur les choses que sur les hommes, à moins que ces choses ne soient des obélisques ou des cathédrales.
Malissof se leva donc, s’assit sur le bord de son lit, et promena autour de lui un regard interrogateur.
Par son ordre, on lui avait fait son lit dans l’ancienne chambre d’enfant, devenue ensuite sa chambre de jeune homme. Le papier jaune serin datait de sa naissance ; le vieux dessin proclamait hautement la date de 1825, époque où la laideur triomphait sur toute la ligne des papiers peints. La table de noyer portait les nombreuses entailles par lesquelles l’écolier distrait gravait sa leçon dans le bois au lieu de la graver dans son esprit rêveur. Les chaises étaient hideuses ; ces chaises de la Restauration qui imitaient l’Empire n’ont d’épithète convenable dans aucune langue.
Tout sentait le moisi, le renfermé, le lieu non habité pendant une longue suite d’années. Malissof huma avec un visible plaisir cet air particulier des vieilles demeures ; puis il fit un rudiment de toilette, et ouvrit la fenêtre toute grande.
Une grosse branche de tilleul profita de la permission pour entrer dans la chambre avec ses houppes de fleurs encore en boutons. Dehors aussi tout était changé : autrefois, les tilleuls soigneusement taillés ne se permettaient pas de telles incartades ; le gazon était maintenant plein de fleurs sauvages que le vieux jardinier n’aurait pas tolérées.
— Ce n’est pas du gazon ! aurait-il dit. C’est du foin !
Mais le vieux jardinier dormait depuis dix ans sous une autre brassée de foin qu’on ne coupait jamais.
Les buissons étaient devenus énormes. Un rosier blanc, qui avait de tout temps joui du privilège d’attirer les cantharides, mesurait huit pieds de circonférence, et trônait à l’extrémité des communs, semblable à une corbeille de noces parsemée d’émeraudes vivantes. Les peupliers avaient grandi. La rivière, qui faisait un coude au bout, n’apparaissait plus que par intervalles au travers d’une muraille de lilas…
Tout était changé, et pourtant Malissof, en s’accoudant sur la fenêtre, éprouva une étrange impression familière, une sorte d’arrière-goût du passé.
Il s’abandonna quelque temps au plaisir mélancolique de songer à ce passé ; puis, sa mélancolie devenant trop douloureuse, il s’arracha à sa contemplation, termina sa toilette et se rendit dans la salle à manger.
Là aussi il retrouva les impressions de son enfance plutôt que celles de sa jeunesse : la vieille horloge dont le tic-tac retentissant couvrait parfois la faible voix de sa mère quand elle le réprimandait doucement pour quelque escapade, le vieux fauteuil de cuir où elle avait sommeillé tant de fois après le repas, tous ces chers objets lui rappelaient ses premières années, mais non celles qui avaient suivi.
— Où donc est ma jeunesse ? se demanda tristement Anton Pétrovitch : l’ai-je laissée tout entière dans les capitales, et ne dois-je rien en retrouver dans mon vieux logis ?
Il parcourut ainsi les pièces de la maison paternelle ; puis, arrivé à l’extrémité, il s’arrêta devant une porte fermée à clef. La clef était dans sa main ; il la regarda à deux reprises, voulut la mettre dans la serrure ; mais son bras retomba, et il fit un geste de renoncement.
— Plus tard, se dit-il, quand j’aurai l’esprit plus calme.
Et il s’en fut inspecter son domaine.
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